Union européenne : ceux qui ont écrasé les Grecs ont frayé la voie au FN

David PESTIAU, PTB, 11 décembre 2015

http://ptb.be/articles/union-europeenne-ceux-qui-ont-ecrase-les-grecs-ont-fraye-la-voie-au-fn


 

Pour comprendre les causes profondes de la percée du Front national, nous devons toucher aux politiques appliquées par les partis traditionnels en France et en Europe. Nous devons aussi voir pourquoi l’Union européenne est responsable de la montée du FN et comment la remise en cause fondamentale de la politique de l’UE est aussi la seule manière de contrer le FN.

C’était il y a un an, à la veille du Nouvel An, avant les attentats et la crise des réfugiés. Le célèbre économiste Thomas Piketty signait une tribune « 2015 : quels chocs pour faire bouger l’Europe ? » [1] où il écrivait : « Le plus triste, dans la crise européenne, est l’entêtement des dirigeants en place à présenter leur politique comme la seule possible, et la crainte que leur inspire toute secousse politique susceptible d’altérer cet heureux équilibre. (…) Alors, quels chocs pourraient permettre de faire bouger les lignes en 2015 ? Il y a, en gros, trois possibilités : une nouvelle crise financière ; un choc politique venant de la gauche ; ou bien un choc politique venant de la droite. Les dirigeants européens actuels devraient avoir l’intelligence de reconnaître que la deuxième possibilité est de loin la meilleure : les mouvements politiques qui prospèrent aujourd’hui à la gauche de la gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, sont fondamentalement internationalistes et proeuropéens. Plutôt que de les rejeter, il faudrait au contraire travailler avec eux pour formuler les contours d’une refondation démocratique de l’UE. Faute de quoi, on risque fort de se retrouver avec un choc autrement plus inquiétant, venu de la droite : compte tenu du mode de scrutin, il est tout à fait possible que le FN emporte des régions lors des régionales de décembre 2015. »

Un an plus tard, nous connaissons le résultat. L’expérience grecque anti-austérité de gauche a été écrasée avec le diktat du 13 juillet, malgré que le peuple s’était exprimé totalement dans un sens contraire, à la fois lors des élections du 25 janvier et du référendum du 6 juillet. Elle a montré que, dans cette Union européenne, sous la garde de la main de fer de Merkel et des kilos de pactes et de traités qui instituent la politique d’austérité, il n’y a aucune latitude pour plier, ou même adapter prudemment, l’obsession de l’austérité. La volonté des peuples de pouvoir avoir une politique sociale et qui s’attaque aux plus riches pour sortir de la crise a été simplement interdite par l’establishment européen.

De Juncker à Merkel, de Dijsselbloem à Hollande, l’unité a été scellée pour prolonger le calvaire grec en imposant un troisième mémorandum encore plus étouffant. Un diktat qui résonnait aussi comme un gigantesque avertissement aux autres peuples d’Europe : « ne sortez pas des clous, sinon nous allons vous écraser ».

Et, en dépit de leurs cris effarouchés d’aujourd’hui sur la montée du Front national en France, tous ces dirigeants sont responsables du choc venu de la droite annoncé par Piketty. Car, en bouchant la voie de l’alternative à gauche, ils ont créé les conditions pour que les gens cherchent à l’extrême droite une solution à leur désespoir. Pire : la politique de l’Union européenne a créé les conditions pour le renouveau du Front national, ce parti fasciste du 21e siècle.

21 avril 2002 – décembre 2015 : qu’ont-ils fait en 13 ans contre l’austérité ?

Il y a 13 ans, le 21 avril 2002, la France avait déjà vécu un choc : Jean-Marie Le Pen se qualifiait au second tour des élections présidentielles, écartant le candidat du PS Lionel Jospin. Dans les jours qui ont suivi, des centaines de milliers de jeunes sont descendus dans les rues pour faire barrage à l’extrême droite, dans ce qui a été appelé le « nécessaire grand front républicain ». Et le président de droite Chirac a été élu avec un score de 82 %. Beaucoup de promesses ont été faites. On allait lutter contre le chômage, les banlieues pourraient sortir de leur misère, on allait s’attaquer à la « fracture sociale »… Mais rien de tout ça n’est venu. La vague d’austérité, de précarisation de l’emploi (le fameux CPE) et de privatisations a déferlé en France comme ailleurs en Europe, soutenue par toutes les grandes familles traditionnelles européennes, libérales, sociales-démocrates et conservatrices.

En 2007, Sarkozy s’est hissé au pouvoir en reprenant une grande partie du discours du FN. L’identité nationale, la France garante des valeurs chrétiennes, le nettoyage des banlieues au karcher ont été les leitmotivs de Sarkozy qui s’est vanté, au soir de sa victoire, d’avoir réduit Le Pen père à 8 %. En « oubliant » qu’il avait amplifié, élargi et banalisé le discours du FN, qu’il a contribué à lui faire gagner la bataille des idées, qu’il a œuvré à la « lepénisation des esprits ».

Mais la démagogie de Sarkozy – le « moralisateur du capitalisme » de 2008 – s’est écrasée sur la réalité sociale. À l’issue de son mandat, en 2012, le chômage était passé de 8 à 9,4 %, bien plus encore chez les jeunes. Et ce, en ayant retardé l’âge de départ en retraite, supprimé des centaines de milliers d’emplois dans la fonction publique, travaillé main dans la main avec Angela Merkel pour faire aboutir le traité d’austérité européen TSCG… Le tout, en diminuant les impôts sur les plus riches. Ce qui lui a valu son surnom de « président des riches ».

Hollande : la « dernière chance » qui déçoit

Puis est venu Hollande. Pour faire échec à la montée du Front de gauche en 2012, sa rhétorique a viré toujours plus à gauche. Hollande a été jusqu’à promettre dans sa campagne électorale la révision du Pacte de stabilité. Avec son discours « mon ennemi, c’est la finance », une « dernière chance » a été donnée par beaucoup d’électeurs à la sociale-démocratie pour montrer qu’elle ferait les choses autrement que la droite.

Or Hollande n’a pas touché à une virgule du Pacte de stabilité et a appliqué les programmes d’austérité européens, reprenant à Sarkozy son rôle dans le duo avec Merkel. Fin 2014, le Premier ministre Manuel Valls confirmait l’objectif de 50 milliards d’euros d’économies à réaliser « en trois ans ». « Tous les acteurs publics sont concernés, » a-t-il déclaré. De cette manière, Hollande continuait la politique antisociale de Nicolas Sarkozy, tout en continuant à transférer de nouveaux cadeaux fiscaux aux plus grandes entreprises.

Hollande a même fait rentrer au gouvernement, comme ministre de l’Économie, un haut représentant de la finance (celle qu’il prétendait pourtant combattre) : Emmanuel Macron, ex-banquier d’affaires chez Rothschild & cie. Celui-ci a fait passer la fameuse loi Macron, qui prévoit d’élargir le travail du dimanche, le travail de nuit, facilite les licenciements, affaiblit considérablement les syndicats, prépare la privatisation des transports… La loi s’est aussi attaquée aux petits indépendants (grandes surfaces ouvertes le dimanche, fin des protections pour les taxis, coiffeurs…). Ceux du CAC-40 (les 40 plus grandes sociétés de la Bourse de Paris) et le MEDEF (la FEB française) ont applaudi des deux mains les mesures du gouvernement Valls. Résultat : le chômage a passé la barre des 10 %[2]  et les inégalités ont continué à exploser. Il y a ainsi eu plus de 700 000 chômeurs supplémentaires en trois ans.

Entre une droite qui court après l’extrême droite et une sociale-démocratie qui se dit de gauche, mais mène une politique de droite, tous les ingrédients sont là pour créer une confusion politique totale. D’abord par une désaffection politique majeure des classes populaires : 50 % n’ont pas voté le 6 décembre, dont 59 % des ouvriers, 65 % des moins de 25 ans et 66 % des inactifs. Ensuite, le FN apparaît, pour beaucoup de ceux qui vont quand même voter, comme la seule alternative qui brise le consensus austéritaire des deux grands partis traditionnels. Cependant, l’analyse doit être plus profonde si on veut aller à la racine des causes du succès du FN.

Le mépris du peuple et la démocratie bafouée

Autre date clé de l’histoire politique française : le 29 mai 2005. Ce soir-là, les résultats du référendum sur la Constitution européenne s’affichent sur les écrans de télévision : 55 % des Français rejettent un traité qui coule dans le marbre l’austérité néo-libérale. Pourtant, la presque totalité des grands partis traditionnels et une grande partie des médias ont milité pour le « oui ». Les commentaires d’après référendum affichent le mépris d’une élite politique envers un peuple qui « n’a pas compris ». Cela ne provoque aucune remise en cause de la politique de l’Union européenne (la Constitution étant aussi rejetée aux Pays-Bas quatre jours plus tard). Au contraire, deux ans plus tard, le texte à peine modifié revient sous le nom de « Traité de Lisbonne » et est adopté sans débat ni référendum. Une gifle aux millions de Français qui avaient fait entendre leur voix en 2005.

Le cas français n’est d’ailleurs pas unique en Europe. Ainsi, en Irlande, le gouvernement va même faire revoter le peuple trois fois jusqu’au moment où il répond « correctement » à la question posée.

Et en Grèce, le référendum convoqué le 6 juillet dernier sur les mesures imposées par la Troika européenne est sans appel : 61 % des Grecs votent contre. Pourtant, bien que, selon la Constitution grecque, le résultat d’un référendum ait la même valeur qu’une loi adoptée par le Parlement, le Parlement grec se voit obligé, le mercredi 15 juillet, d’accepter l’essentiel de ces mesures sous la menace du diktat de l’Union européenne de Merkel, Hollande et consorts.

Tout cela témoigne de l’autoritarisme d’une Union européenne qui écarte les votes démocratiques qui ne l’arrangent pas, qui prend des décisions essentielles au sein d’organes non élus, comme la Banque centrale européenne ou l’Eurogroupe. La colère latente gronde dans toute l’Europe contre cette Union européenne de l’entre-soi, où la Table ronde des Industriels (regroupant les grandes multinationales) et Business Europe décident en réalité des axes essentiels de la politique. Et, en France, contre les privilégiés du CAC-40, comme les milliardaires Liliane Bettencourt et Bernard Arnault.

Comment ne pas s’étonner, devant cette hypocrisie, qu’une partie de la population ne suive pas les appels à défendre les Hollande et Sarkozy de ce monde et tombe dans les griffes d’une Marine Le Pen qui prétend, elle, incarner le peuple ?

Comme l’écrit The Guardian ce 9 décembre : « La dynamique commune (en Europe) apparaît comme l’interaction de l’insécurité financière et du détachement des élites gouvernementales de leur population. De Paris à Varsovie, les politiciens du centre technocratique professionnel sont perçus comme une caste à part avec ses privilèges, isolée de l’anxiété provoquée dans leur électorat par les turbulences économiques et les changements démographiques. »[3]

La concurrence de l’Union européenne entre les travailleurs, substrat du poison raciste

Deux autres éléments essentiels de la politique de l’Union européenne alimentent le substrat du Front national : la concurrence entre travailleurs érigée en principe cardinal et la politique de guerre et de conquête des grandes puissances européennes.

En dépit des déclarations, l’Union européenne n’est pas dans son essence un projet coopératif entre les peuples. Au contraire : les politiques économiques des traités européens visent à mettre en concurrence les pays de l’Union entre eux dans une spirale vers le bas. Des tableaux socio-économiques comparatifs sont établis pour inciter voire obliger les États à s’en prendre aux « coûts salariaux » trop élevés (avec, du coup, une baisse du pouvoir d’achat), contre « les rigidités du marché du travail » (lisez ultra-flexibilisation et précarisation du travail), contre « l’intervention des États et le non-respect des principes de concurrence » (lisez libéralisation et privatisation des services publics). Durant des mois, les Allemands ont été montés contre « les Grecs paresseux » qui « profitent de l’Union ». Les Belges, Français et Néerlandais ont eux été sommés de rattraper la locomotive allemande en bloquant leurs salaires et en introduisant leurs « mini-jobs ».

D’autre part, avec la directive sur les travailleurs détachés de l’Union européenne, les travailleurs de la construction et du transport routier ici ont vu des travailleurs polonais, roumains et bulgares venir travailler sur les chantiers pour des salaires de misère, sans aucune obligation de leurs patrons de verser des salaires et d’accorder des protections sociales et des conditions de travail égales à celles des travailleurs résidents ici.

En posant le tabou qu’on ne peut pas toucher au 1 % le plus riche et en organisant la concurrence, l’Union européenne alimente le substrat sur lequel le poison du racisme et de la division peut se propager.

Immigration et réfugiés : toujours plus de guerres et de murs

La politique étrangère de grandes puissances européennes comme la France est aussi à remettre en cause. Elle crée toutes les conditions pour alimenter le racisme.

D’une part, les guerres menées par les États-Unis, mais aussi par la France, provoquent « à retardement » la venue de centaines de milliers de réfugiés en Europe (voir notre article « Les réfugiés syriens, irakiens ou afghans sont le miroir à retardement de nos guerres »). Mais l’immigration est aussi provoquée par d’autres décisions de l’Union européenne, comme, par exemple, les politiques climatiques décidées à la COP21 à Paris.

Le refus obstiné d’avoir un programme réellement ambitieux pour le climat, le refus d’adopter comme objectif une limite maximale d’1,5°C pour le réchauffement et celui de financer à hauteur suffisante les programmes de soutien au Sud (surtout en matière de transfert de technologies) pour réaliser la transition aux énergies renouvelables est aussi à la base de la venue de dizaines de milliers de réfugiés climatiques aujourd’hui, et surtout demain.

D’autre part, l’Union européenne construit des murs toujours plus hauts autour, mais aussi à l’intérieur de l’Europe, comme en Hongrie, Slovénie et même en Autriche, validant en réalité les programmes de l’extrême droite qui désignent l’immigré comme l’ennemi intérieur. Au lieu d’intégrer les populations qui fuient les conséquences des politiques de « nos » gouvernements dans leur pays, les réfugiés sont mis en quarantaine de la société. Dans des camps fermés, voire même dans une « jungle » comme à Calais, où les autorités françaises laissent pourrir une situation inhumaine, au lieu d’offrir un accueil décent à ceux qui fuient une misère indescriptible. Ainsi sont créées les conditions de tensions grandissantes avec les habitants voisins.

La politique actuelle de l’Union européenne crée toutes les conditions du nationalisme

Comme nous l’avions écrit dans Comment osent-ils ? La crise, l’euro et le grand hold-up (de Peter Mertens), la continuation de la politique actuelle de l’Union européenne ne peut mener qu’à l’autoritarisme (comme on l’a vu en Grèce) ou au nationalisme (comme on le voit aujourd’hui en France). Et nous assistons aujourd’hui aux deux.

Aussi, on ne peut combattre le nationalisme du Front national de Le Pen en défendant l’autoritarisme de l’Union européenne et en ne s’en prenant pas aux racines de sa politique.

Car, si l’on interdit, comme l’Union européenne le fait, des politiques qui touchent les privilèges des plus riches, il ne reste qu’à s’en prendre aux plus faibles. Il n’y a pas de troisième voie. S’il n’y a jamais d’argent pour des nouveaux logements publics, on crée la base pour que ceux d’en bas se battent entre eux pour les logements qui existent. Si l’on coupe dans les budgets de l’enseignement, des services publics et de la vie associative, on crée toutes les conditions du repli sur soi et des tensions d’aujourd’hui et de demain.

Remettre en cause la politique antisociale, antidémocratique et guerrière de l’Union européenne est une condition indispensable pour la reconquête des classes populaires.

Une autre est évidemment de dévoiler la nature profonde du Front national derrière sa démagogie sociale. Et on ne peut le faire que si on rejette réellement le néo-libéralisme, qui se cache aussi dans le programme FN.

Le FN : remplacer l’austérité made in Union européenne par une austérité made in France

Car, en effet, le FN reprend en paroles des termes propres aux traditions de gauche. Il critique la mainmise des multinationales sur l’économie, les taxes qui étranglent citoyens et petits entrepreneurs, l’Europe qui impose l’austérité à la France…

Mais, si l’on examine les mesures proposées dans le programme du FN, autant le vague domine le volet social, autant il est précis quand il s’agit de l’immigration. Pour tout ce qui concerne l’emploi et la réindustrialisation de la France, il n’y a que des formules, aucune proposition concrète (et même, il veut réduire le nombre de fonctionnaires, ce qui est loin d’être une mesure créatrice d’emploi).

Par contre, le thème omniprésent est ce que le FN appelle la « priorité nationale ». Celle-ci implique que les citoyens de nationalité française auraient plus droit que les autres à la sécurité sociale et aux services publics, ainsi qu’à l’emploi. Le piège est que, contrairement à l’image que cela veut renvoyer, cette mesure est avant tout une manière de favoriser l’austérité : plutôt que de pointer le manque d’emploi, de logement, de places en crèche, etc., le FN veut en priver une partie de la population, et donc justifier la pénurie. C’est d’autant plus le cas que le FN est très dur vis-à-vis des chômeurs et allocataires sociaux, et compte s’en prendre durement à ceux-ci, Français ou non. D’une part, il fait donc semblant de protéger les « pauvres » français contre les autres, mais, d’autre part, il compte bien traiter tous les défavorisés comme des « parasites » – à l’instar d’un Bart De Wever. Ainsi, dans plusieurs villes dirigées par le FN, les tarifs de cantine scolaire ont explosé pour les familles précaires et les subventions ont diminué – quand elles n’ont pas disparu – pour les associations d’aide aux personnes les plus pauvres.

L’immigré comme cible est un moyen d’épargner les banquiers et grands patrons qui ont profité de la crise pour s’enrichir. Le FN reprend ainsi de nombreuses propositions propres à la droite ultralibérale : on parle d’« alléger le coût du travail », de diminuer le pouvoir des syndicats, de réduire le nombre de logements sociaux, d’offrir des cadeaux fiscaux aux entrepreneurs, etc. Et, quand il semble vouloir s’en prendre aux grandes entreprises, « les 50 plus fortes capitalisations boursières, fleurons des entreprises françaises, devront affecter 15 % de leur résultat net en réserve spéciale de réindustrialisation », c’est en réalité pour la forme, car le programme stipule bien que ce sera « sans incidence sur leur rentabilité » et que les sommes seront « restituées » au terme d’une période de 5 ans.

Malgré des déclarations qui semblent anti-système, le programme du FN est une version nationaliste du libéralisme. Le discours sur « la France d’abord » vise à rallier les travailleurs et petits indépendants français derrière un programme qui servira le 1 %… français.

C’est d’ailleurs dans cette optique que des responsables FN ont mené récemment une opération de séduction vis-à-vis du monde patronal. Ainsi, Christophe Boudot, tête de liste FN en Auvergne-Rhône Alpes, s’est félicité d’une rencontre avec Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, et a déclaré fièrement que « le FN est l’ami de l’entreprise ».

En ce qui concerne la fiscalité, l’ISF, l’impôt sur la fortune, doit passer à la trappe pour le parti de Marine Le Pen qui veut le « fusionner » avec la taxe foncière. Pas étonnant quand on sait que la famille Le Pen est elle-même soumise à l’ISF. La famille tient sa fortune de l’héritage du magnat du béton Hubert Lambert, que Jean-Marie Le Pen a touché en 1985. Les membres de la famille continuent de bénéficier de ce patrimoine à travers de sociétés civiles immobilières. Comme l’a écrit Jean-Marie Le Pen dans la brochure « Droite et démocratie économique » : « Mieux vaut hériter de bons chromosomes conduisant à la richesse, plutôt que de faibles chromosomes qui vous font perdre le magot légué. »

Finalement, le FN ne peut se présenter comme anti-système que parce qu’il trompe sur la nature du système. Il pointe du doigt les immigrés, l’Europe et les pays étrangers. Mais c’est bien l’élite économique française qui a contribué à la construction de cette Europe, ce sont les grands patrons français qui exercent un lobbying acharné pour des traités ultralibéraux qui précarisent les travailleurs, menacent la sécurité sociale et donnent tout le pouvoir aux multinationales. Mais le 1 % des plus riches Français, c’est le grand absent des discours du FN, ce 1 % qui s’enrichit notamment par l’exploitation des travailleurs sans-papiers, dont certaines entreprises bien françaises, comme le géant de la construction Vinci.

C’est là que se situe la grande ligne de fracture : entre une élite économique qui s’enrichit toujours plus et la majorité de la population qui craint toujours plus pour son avenir. Et, dans cette situation, le FN n’offre qu’un discours qui divise les gens. Et propose en réalité, à la place d’une austérité made in Union européenne, une austérité made in France.

Contre l’Europe de la concurrence et de l’inégalité et contre le FN

Nous savons qu’en ces temps de crise, des gens peuvent devenir de plus en plus aigris. Beaucoup voient que le monde ne tourne pas rond, ce qui peut produire le meilleur, dans la recherche d’alternatives, ou le pire, avec des solutions nationalistes et simplistes.

La gauche authentique doit pouvoir transformer positivement cette colère. Pas en cherchant un consensus avec ceux, dans l’Union européenne, qui ont frayé la voie au FN, mais, au contraire, en osant désigner les responsables de la crise sociale dans laquelle l’Union européenne s’enfonce depuis sept ans : le 1 % le plus riche. Celui des Arnault, Bettencourt et Albert Frère de ce monde.

La gauche ne doit pas s’unir pour se mettre à la remorque de politiques de droite, comme le fait le PS d’Hollande et Valls, mais bien pour avoir une vraie politique de gauche, qui combatte pied à pied la politique actuelle de l’Union européenne.

« La concurrence et la chasse au profit sur le libre marché sont la base de l’Union européenne. Elles sont gravées dans les textes de base de l’Union. Elles pourrissent et étouffent tout, écrivions Peter Mertens et moi-même en 2011 dans Comment osent-ils ?. Nous ne devons pas rhabiller de neuf cette construction de la concurrence ni donner une nouvelle couche de peinture aux déséquilibres. Nous avons besoin d’autres fondations. La coopération et la solidarité doivent remplacer la concurrence et l’inégalité. Cela suppose une tout autre Europe. »

Ces mots nous semblent plus actuels que jamais. Dans cette Union européenne, il n’y a pas place pour une politique basée sur la coopération, la solidarité, les investissements équilibrés et le développement régional. Si une Europe répondant aux besoins des gens doit grandir, elle ne peut le faire qu’en remettant en cause les fondements de l’Union européenne. Autrement, soit l’Union s’enfoncera dans l’autoritarisme croissant, soit toute l’Union éclatera et les tensions nationalistes du début du 20e siècle referont leur entrée dans ce jeune 21e siècle.

Comme l’écrivait Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Faisons en sorte, ensemble, que les monstres soient arrêtés à temps pour aider à construire un nouveau monde.

 


 

[1]   Tribune Libération 29 décembre

[2]   Le 3 décembre dernier, on apprenait que le chômage atteignait son plus haut niveau depuis 1997, avec plus de 10 % de la population active concernée.

[3]   As Le Pen rises Europe’s liberal dream is disappearing in front of our eyes, Rafel Behr, The Guardian 9 decembre

L’exemple grec nous apprend-il quelque chose ?

Interview du professeur Eric Toussaint

invité à Ljubljana par les syndicats slovènes pour y participer à une table ronde intitulée : « La dette publique : Qui doit à qui ? »

Par Mimi Podkrižnik, journaliste du quotidien slovène Delo.

5 novembre 2015

http://cadtm.org/Eric-Toussaint-L-exemple-grec-nous

Croyez-vous au projet européen ? Y croyez-vous encore ?

Très clairement : non. Le projet européen s’est transformé en une camisole de force pour les peuples. ll n’y a pas de marge de manoeuvre permettant à un gouvernement élu démocratiquement de mettre en œuvre des politiques au service de l’intérêt général et de respecter dans le même temps les règles européennes. En effet, les différents traités et l’architecture institutionnelle dans laquelle ils s’inscrivent – le Parlement européen, la Commission européenne, les gouvernements nationaux et la Banque centrale européenne – posent un cadre extrêmement hiérarchisé et contraignant qui laisse de moins en moins de place à l’exercice de l’autonomie, autrement dit à la démocratie et à la parole des citoyens. Nous venons d’en avoir l’illustration avec la Grèce. En janvier 2015, le peuple a porté au pouvoir un gouvernement sur la base d’un programme de rupture avec des politiques qui avaient complètement failli. Ce peuple a réaffirmé son rejet des politiques d’austérité lors du référendum du 5 juillet 2015. Or cela n’a fait qu’exacerber l’obstination des différentes institutions européennes d’empêcher que cette volonté populaire se concrétise. C’était même dit clairement. On a eu des déclarations de Jean-Claude Juncker affirmant qu’il n’y a pas de place pour le référendum. Selon les dirigeants européens, pour se prononcer sur des politiques européennes, la voie est toute tracée par la Comission et l’eurogroupe : il n’y a pas de moyens d’en sortir ou d’en dévier.

Pourquoi ? Sommes-nous vraiment dans un cercle vicieux ?

La construction même de l’Europe – c’est-à-dire l’adhésion à des traités et une conception très autocratique du fonctionnement des institutions – vise à restreindre le plus possible le fonctionnement démocratique. Par ailleurs, les grandes entreprises privées exercent un lobby extrêmement puissant sur la Commission et le Parlement pour les inciter à prendre des décisions favorisant leurs intérêts particuliers. À la tête de la BCE, on trouve Mario Draghi qui a été l’un des stratèges de Goldman Sachs pour toute l’Europe. C’est emblématique d’une situation qui voit les grandes entreprises privées européennes placer à des positions de pouvoir des personnes qui sont issues de leur milieu, ou diposer de l’entier soutien de chefs d’Etat et de hauts fonctionnaires pour faire adopter des mesures qui favorisent leurs intérêts. Un tel système s’apparente fortement à un système oligarchique où quelques uns imposent leurs décisions et définissent les politiques au service d’une petite minorité.

La gauche, elle aussi, est tombée dans le piège – on voit ce qui se passe en France avec la gauche traditionnelle, les socialistes de François Hollande, ou bien en Grèce avec la gauche radicale, la nouvelle gauche d’Alexis Tsipras.

Je distingue la gauche traditionnelle et la gauche radicale, parce que il est clair qu’on ne peut plus parler de la gauche pour François Hollande ou bien pour Tony Blair ou Jeroen Dijsselbloem. Ce dernier est membre du parti socialiste hollandais ce qui ne l’a pas empêché d’être l’un des plus actifs pour poser des obstacles sur le chemin du gouvernement grec issu des élections du 25 janvier 2015. On peut ranger ce type de parti socialiste du côté des forces conservatrices. Appelons-les « néolibérales » ou « social-libérales ». Dans ces partis, il y a toujours une gauche qui existe et qui essaye de s’exprimer : le Labour party a élu Jeremy Corbyn contre l’avis de Tony Blair et de Gordon Brown. Mais quelle sera la marge de manoeuvre de Jeremy Corbyn ? Attendons de voir ce qui va se passer avec le Labour Party. En tout, cas Corbyn a indiqué clairement que, s’il devenait Premier ministre, il reviendrait sur ce qui a été fait par Magaret Thatcher et Tony Blair. Il parle de renationaliser les chemins de fer et va donc plus loin que ce que Tsipras avait annoncé en janvier 2015… François Hollande, les socialistes hollandais, les socialistes allemands, tous ces partis socialistes ont voté en faveur de tous les traités européens avec l’autre grand groupe parlementaire de droite : le Parti populaire. La conclusion est claire : ces socialistes-là sont les architectes de tout ce à quoi nous sommes confrontés en ce moment. Un mouvement comme celui d’Alexis Tsipras ou Podemos en Espagne et d’autres initiatives qui peuvent y ressembler n’ont pas participé à la construction de cette architecture.

Pas encore …

Ils ne sont pas dans des lieux de pouvoir dans l’Union Européenne. Pourquoi sont-ils tombés dans la logique qu’on connaît en Grèce ? Parce qu’ils avaient l’illusion que les structures du pouvoir européen allaient leur donner une marge de manœuvre. Ils pensaient réellement que l’échec des politiques appliquées à la Grèce était évident, puisqu’il est reconnu par tant d’économistes très sérieux …

… par des prix Nobel …

Oui, ils pensaient qu’en échange de leur sens des responsabilités les dirigeants européens et les dirigeants des autres gouvernements nationaux allaient leur dire : d’accord, on va vous laisser mener votre expérience, réduire radicalement les mesures d’austerité et essayer de relancer l’activité économique de la Grèce. Et ils se sont trompés. Leur calcul était tout à fait erroné. Pour les dirigeants européens il était fondamental de démontrer à tous les peuples d’Europe qu’il n’y a pas de possibilité de sortir des rails de l’austérité, qu’il n’est pas possible de freiner la privatisation. Pour ces dirigeants européens – pour tous, que ce soit Matteo Renzi ou François Hollande, Wolfgang Schäuble ou Jeroen Dijsselbloem – il était essentiel d’empêcher la réussite de l’expérience de Syriza en Grèce. Parmi les plus furieusement décidés à faire échouer Tsipras il y avait bien sûr les premiers ministres Mariano Rajoy en Espagne et Coelho au Portugal. Car ils se disaient : si Tsipras réussit, Podemos viendra au pouvoir tôt au tard en Espagne. Et la même chose vaut pour le Portugal. Aucun gouverment des 28 autres pays de l’UE n’a réellement donné une chance au gouverment grec ; ni les institutions européennes ni un seul gouvernement. Or il est clair que Tsipras se disait : le gouvernement de Matteo Renzi et le gouvernement de François Hollande qui veulent eux-mêmes avoir un peu plus de marge en terme de déficit vont me soutenir. Et cela ne s’est pas produit.

Au vu des sondages de l’opinion publique, le tort causé à Syriza a affecté Podemos, dont la côte de popularité est tombée de 20% à 14 %…

L’objectif des dirigeants européens est de dire au peuple espagnol : « ne votez pas Podemos » et de dire à Podemos : « abondonnez votre volonté de changer réellement les choses. Vous voyez bien que Tsipras accepte de capituler. Même vous, si vous avez une chance de devenir membre d’un gouvernement, vous devrez accepter les règles. »

Vous distinguez en Europe les pays du centre des pays périphériques. La Slovénie fait partie de la périphérie, évidemment, comme la Grèce et le Portugal. Quand on en parle, on peut apercevoir un discours tout à fait différent. On traite le Portugal de bon élève, pour ce qui est de son programme et de son sauvetage par la troïka, tandis qu’on fustige la Grèce.

Comme on parle de bon éleve pour l’Irlande. Mais la situation réelle est extrêmement mauvaise au Portugal, en Irlande comme en Espagne. Il y a une apparence de réussite du point de vue des critères des dirigeants européens, parce que ces trois pays réussisent à rembourser leur dette sans demander la réduction de celle-ci. Mais tout cela est strictement lié à des taux d’intérêt qui sont provisoirement très faibles. Tous les pays européens, y compris la Slovénie, refinancent leur dette publique à un coût très bas pour le moment, mais il n’y a absolument aucune garantie que cela continuera. Au Portugal ou en Espagne, le taux de croissance est très faible ou bien il stagne, le taux de chômage est extrêmement élevé, la situation des banques portugaises, irlandaises, espagnoles est très mauvaise aussi ; il va falloir continuer à les recapitaliser. L’année passée, une des principales banque portugaise Banco Espírito Santo a fait faillite. En fait, les grands médias et le gouvernement européen octroient des satisfecits à certains gouvernements parce qu’il faut dire : « voilà, les Grecs sont des mauvais élèves et cela va mal pour eux. Les autres, ceux qui appliquent bien les réformes, se débrouillent ». Mais tout cela, c’est de la mystification. Le bilan réel est tout à fait différent.

On est entré dans la psychologie…

En Slovénie, vous êtes dans une situation un peu surréaliste. Si je ne me trompe pas, la majorité de la population slovène, le gouvernement slovène et les grands médias considèrent que vous êtes tellement proche du centre des grandes puissances – notamment de l’Autriche et de l’Allemagne – que vous vous en sortirez toujours. Que vous êtes peut-être dans la péripherie, mais avec un pied déjà dans le centre. Et certains pensent que vous êtes même carrément dans le centre. Or, on va voir si c’est durable. Votre dette publique est en train d’exploser à cause du sauvetage des banques et cela ne va pas s’améliorer à court terme. La Slovénie elle-même n’est pas à l’abri de difficultés dans les deux ou trois ans qui viennent. Et surtout, la grande différence entre la Slovénie, l’Allemagne et l’Autriche, c’est que vous n’êtes pas au centre du pouvoir européen. C’est Berlin, Paris, Londres et à un degré moindre Bruxelles et Amsterdam qui influencent la politique des dirigeants européens, ce n’est pas Ljubljana.

Quel regard portez-vous sur le rôle des médias ? On écrit différemment sur le Portugal ou sur la Grèce. Il y a beaucoup de manipulation, d’émotions aussi. On se perd dans le style et on oublie le fond – dans le style de Yanis Varoufakis, par exemple. On se préoccupe de son doigt, voire de ses vêtements.

Il est clair qu’on a stigmatisé la Grèce et la population grecque. Des commentateurs qui devraient être sérieux ont dit que la Grèce ne collectaient pas ses impôts depuis des siècles et qu’il s’agissait là d’un héritage de l’Empire ottoman. Il est clair qu’il y a de l’évasion fiscale en Grèce …

… et de la corruption. On est dans les Balkans… quand même.

Partout en Europe, il y a de la corruption. Partout. A la FIFA, dans tous les organismes … Mais on veut faire croire que c’est limité à quelques pays. Pour cacher la très grande corruption, on met l’accent sur un petit pays que l’on stigmatise. Ce que l’opinion publique slovène ne sait pas, c’est qu’un ministre de la défense grecque, qui vient d’ailleurs du Pasok [Akis Tsohatzopoulos], a été condamné en 2013 à 20 ans de prison ferme pour corruption. Il est en prison avec cinq membres de sa famille. Mais personne n’en parle. Or, combien de ministres en Europe sont en prison ? Je pense que certains ministres ou ex-ministres slovènes auraient leur place en prison, mais ils ne s’y trouvent pas, ils ne sont pas condamnés. En Grèce, il y a des procès pour corruption et des condamnations : il y a un procès en cours contre 69 Grecs impliqués dans une grosse affaire de corruption avec l’entreprise multinationale Siemens et il y aura des condamnations dans les mois qui viennent.
Oui, la Grèce a de graves problèmes en matière de corruption et de collecte d’impôts, mais le problème est largement répandu dans toute l’Europe. Dans toute l’Europe, les grandes entreprises et le pour cent le plus riche de la population européenne ont réussi à obtenir des cadeaux fiscaux. Les Etats pallient à ce manque de recettes fiscales par le recours à l’endettement public. A cela s’ajoute l’évasion fiscale, par exemple l’affaire de la Banque HSBC, ou encore l’affaire Luxleaks qui implique directement Juncker. N’oublions pas que Draghi était directement impliqué dans le scandale du maquillage des comptes publics grecs en 2001 et 2002… On a un grand problème en Europe comme aux Etats-Unis : c’est qu’on a de grandes entreprises, notament de très grandes banques qui se rendent systématiquement coupables de fraudes ou de corruptions. L’UE ne prend que des mesures extrêmement faibles à leur égard.

Personne ne se sent responsable ni coupable.

Les institutions européeennes, la Commission européenne, les gouvernements des principaux Etats pourraient prendre des mesures fortes pour empêcher l’évasion fiscale – qui est massive et qui porte surtout préjudice aux économies les plus faibles. Les riches des pays de la périphérie européenne placent leur argent dans les pays les plus sûrs, au Luxembourg, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, à la City de Londres. Les responsables européens ont parfaitement les moyens de prendre des mesures, mais ils ne souhaient pas le faire.

Est-il possible qu’un jour quelqu’un soit traduit devant la justice ?

Je ne suis pas optimiste, surtout pas à court terme. Je ne crois pas que ces personnages seront traduits devant la justice, ni qu’ils seront condamnés, alors que leur comportement mériterait que la justice s’en occupe activement. Ce qui peut se produire en positif c’est qu’on tire les leçons de ce qui s’est passé avec la Grèce et que les nouvelles forces démocratiques progressistes comprennent quelles doivent être plus fermes, plus que Tsipras ne l’a été, et donc disposées en tant que gouvernements démocratiquements élus à désobéir aux ordres de la Commission européenne et de la BCE, si – comme on l’a vu dans le cas de la Grèce – elles prennent des mesures injustes pour les économies de leurs pays.

La vague d’indignation dure déjà depuis un certain temps. Stéphane Hessel a appelé à l’indignation il y a quelque années de cela. On a vu naître le mouvement des Indignés en Espagne et la formation de Podemos, mais rien n’a encore abouti. On se sent un peu face à une impasse.

Ces formations sont propulsées par une partie de la population qui veut des réponses radicales. C’est pour cela que Jeremy Corbyn qui n’avait aucun influence institutionnelle sauf dans les syndicats a gagné dans le Labour, et c’est aussi pour cela que Bernie Sanders aux Etats-Unis, qui a très peu de moyens, rencontre un grand soutien de la base dans le parti démocrate alors qu’il est perçu comme un socialiste radical. Il y a vingt ans, ceux qui avaient le vent en poupe, c’étaient Tony Blair et Gordon Brown, Clinton ou Barack Obama… Maintenant ce sont Sanders, Corbyn, Podemos. Pourquoi ? Parce que cela correspond à une volonté d’une partie de la population qui a elle-même tiré comme conclusion qu’il faut des politiques qui traitent le mal à la racine. Dans certains cas, les nouvelles formations politiques comme Syriza ou Podemos sont parfois trop modérées. Même si elles disent qu’il faudrait des solutions radicales, et recueillent pour cela un soutien populaire, elles ont peur de les mettre en pratique. On a besoin d’un gouvernement progressiste qui n’a pas peur de désobéir. L’intérêt des propos que tenait Stéphane Hessel, c’est de dire aux gens : quand ceux qui ont le pouvoir appliquent des politiques foncièrement injustes, il y a un devoir de rébellion, de révolte, de désobéissance. Et il est important que cela vienne de quelqu’un qui a résisté au nazisme, parce que justement ce sont ces gens-là qui ont résisté en France en s’opposant au régime de Vichy, à la police française, et pas simplement aux nazis. Il fallait avoir du courage pour lutter contre la police de son propre pays et contre son propre gouvernement qui collaborait. Aujourd’hui, nous ne sommes pas, bien sûr dans la même situation ; l’Allemagne d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble n’est pas l’Allemagne nazie. Il y a une énorme différence, mais indéniablement dans le contexte actuel, il n’y a plus suffisamment d’espace pour exercer les droits démocratiques, et donc il faut être prêt à désobéir et à se rebeller. J’espère que ces forces politiques vont le comprendre, sinon on va aller de déception en déception. Ce qui risque d’arriver, c’est l’extrême droite avec…

…Marine Le Pen en France…

ou Viktor Orbán en Hongrie. Le risque est grand que cette extrême droite finisse par trouver des figures charismatiques et qu’avec une désobéissance violente, dirigée contre les immigrés, elle puisse apparaître comme une alternative crédible pour les populations. Il y a un danger réel en Europe. Il n’est pas immédiat, ce n’est pas pour dans un an ou deux, mais le danger est quand même là.

Quel regard portez-vous sur le rôle des syndicats ? On voit bien que, dans le secteur privé, beaucoup d’usines ont fermé les portes. La classe ouvrière est en train de disparaître.

C’est un peu exagéré, mais il est clair qu’il y a un affaiblissement structurel des grands secteurs de salariés. Les concentrations de travailleurs salariés se réduisent certainement dans certains pays ou bien dans des régions entières de l’Europe. Le mouvement syndical a perdu de sa force dans toute une série de pays.

Le syndicalisme se perd, du moins en Slovénie, dans une certaine nostalgie, mais aussi – il faut le dire – dans la démagogie. Le monde est en pleine mutation, il faut que les syndicats aussi suivent la dynamique.

Je compte beaucoup sur la capacité du mouvement syndical de redéfinir une doctrine cohérente dans le nouveau contexte. Un des grands problèmes en Europe c’est qu’on a une Confédération européenne des syndicats avec, si je ne me trompe pas, près de 60 millions de membres. Mais cette Confédération a soutenu tous les traités européens, sauf le dernier, qu’elle a critiqué : le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, le TSCG ou pacte budgétaire européen. Elle s’y est opposée, mais de manière extrêmement molle, sans mobilisation. Malgré cette réduction de grande concentration industrielle on a encore – avec la Confédération européenne des syndicats qui unit presque tous les syndicats – une puissance potentielle tout à fait considérable, mais ce n’est que potentiel. En pratique, elle a tout laissé faire, en croyant que l’Union européenne allait lui permettre comme direction syndicale de vivre tranquillement dans un soi-disant dialogue social. En réalité, les dirigeants européens n’avaient d’autre objectif que de précariser le travail et remettre en cause les conventions collectives. La confédération européenne des syndicats comprend très tardivement ce qui est en train de se passer et elle est incapable de réagir, parce qu’il y a un manque de fonctionnement démocratique dans cette énorme superstructure mais aussi et surtout un refus de la part de sa direction et de certains des grands syndicats qui en sont membres d’affronter les tenants de ces politiques de casse sociale.

Quel est le rôle des entreprises d’armes, vu la crise de la dette publique aussi bien que la crise migratoire ?

Les industries d’armement jouent sans conteste un rôle important : dans le cas grec, les fournisseurs d’armes à la Grèce sont principalement les entreprises allemandes, françaises et nord-américaines. Elles sont responsables de la corruption. Je viens de vous parler de la condamnation de ce ministre grec ; évidemment il s’est fait corrompre par des entreprises comme Rheinmetall en Allemagne, Thales en France et Lockheed Martin aux Etats-Unis. Il y a des affaires très précises et bien connues où l’on a eu connaissance de pots-de-vin d’un montant considérable pour corrompre des dirigeants politiques. Cela porte sur des centaines de millions d’euros. On note la préoccupation d’une série de pays européens de développer leur industrie d’armement – notamment la Pologne qui vient de réaliser une grande foire internationale de l’armement. Le flux important des réfugiés venant de Syrie est le produit de la politique de l’Europe et des Etats-Unis à l’égard du Moyen-Orient. Je pense à l’intervention militaire en 2003 en Iraq qui a destabilisé la région sans réellement apporter la démocratie, à l’intervention en Libye, enfin à la politique menée à l’égard de la Syrie. Tout cela a généré le renforcement d’Al-Qaïda en Lybie et dans la zone proche du Soudan et du Mali et a favorisé la création de Daesh. On a des fournisseurs d’armes qui approvisionnent les différentes parties en conflit et entretiennent ainsi les guerres. Comme à d’autres moments de l’histoire, il y a effectivement un lien entre la stratégie suivie par les fournisseurs d’armes et le type de politiques menées pour résoudre les problèmes dans d’autres régions du monde. De telles politiques ne correspondent pas à l’intérêt des peuples ; un de leurs effets les plus désastreux est de jeter sur les routes des centaines de milliers de personnes, notamment des enfants et des vieillards, réduits à venir demander l’asile à des Etats qui refusent ou réchignent à les accueillir.

Récemment, la maison d’édition slovène CF a mis dans le livre sur la dette publique intitulé Qui doit à qui ? une photographie de soldats allemands hissant le drapeau nazi sur l’Acropole d’Athènes en 1941. Qu’en pensez-vous ?

C’était un message très fort qu’a voulu faire passer la maison d’édition. Son intérêt est de faire réfléchir car il ne faut pas oublier l’histoire européenne. Il n’y a pas si longtemps, les troupes de Mussolini, suivies des nazis, ont occupé la Grèce. La Grèce a été l’un des pays européens les plus martyrisés, touchés et détruits pendant la Seconde Guerre mondiale, à côté de l’Union soviétique, de la Pologne et en partie aussi de la Yougoslavie. La Grèce est toujours en droit de demander des réparations de guerre à l’Allemagne. Je la soutiens dans cette perspective-là. Cette photo doit faire réfléchir. Ce n’est pas une caricature, on n’a pas mis en dessous d’un casque la tête de Wolfgang Schäuble ou d’Angela Merkel. Cette photo ne veut pas dire que Angela Merkel se comporte comme les nazis, mais elle doit être considérée comme un rappel de notre histoire.

Je pense qu’il faudrait changer de rhétorique dans les médias et ne plus parler du quatrième reich, par exemple. Trop de souvenirs empêchent d’atteindre nos objectifs ; il vaut mieux apaiser le discours.

Il est très clair que nous ne sommes pas dans une situation de domination totale, certes pas dans une domination militaire de la part de l’Allemagne sur le reste de l’Europe. Au contraire, beaucoup de gouvernements nationaux sont très contents qu’Angela Merkel et Wolfgang Schäuble apparaissent comme les méchants et les plus durs. Cela arrange quelque part Matteo Renzi ou François Hollande de pouvoir dire « Ce sont eux qui nous empêchent de faire des concessions. »
Le problème aujourd’hui en Europe ce n’est pas seulement l’Allemagne, c’est l’architecture européenne. Pour changer tout cela il devient évident – si l’on veut véritablement une Europe démocratique – qu’il faudra abroger toute une série de traités européens. Il faudrait initier au plus vite un processus constituant au niveau européen, un processus démocratique – se traduisant par l’élection d’une assemblée constituante européenne par les différents peuples d’Europe. Dans chaque pays de l’Union européenne, des processus nationaux seraient également lancés afin d’élaborer collectivement et démocratiquement un nouveau projet pour l’Europe. On pourrait ici s’inspirer de l’expérience de la France au XVIIIe siècle où les populations de toutes les contrées du pays avaient rédigé « des cahiers de doléances » exprimant leur ressenti, leurs attentes, leurs exigences… Il est plus que temps de faire un bilan de la construction européenne des soixante dernières années et qu’on dise : « Maintenant on reprend cette construction en la rendant réellement démocratique avec la participation des peuples. » Je crois que toute une série de traités européens ne permet pas cela. Il va donc falloir un grand bouleversement en Europe, un grand mouvement européen permettant de déboucher sur un tel changement. Quand est-ce que cela va avoir lieu ? Cela commencera par quelques pays qui vont désobéir, certains vont sortir de la zone euro, l’Europe va rentrer dans une crise plus grave qu’aujourd’hui. Mais cela peut prendre dix ans ou vingt ans. Le processus sera lent et long. La sortie de l’Ancien régime d’absolutisme royal a été le fruit d’une longue lutte.

Sera-t-il possible de le faire paisiblement, vu l’histoire et la crise ?

Je crois que la force des structures autoritaires européennes s’appuie sur la soumission et la docilité des peuples ainsi que de leurs représentants politiques. Leur force est notre obéissance résignée. A partir du moment où une indignation devient massive et se transforme en mobilisation, l’Europe sera forcée de changer et cela n’implique pas d’exercer la violence. Il doit être possible de le faire avec fermeté et détermination mais sans violence.

Est-il correct de parler de 1% de riches contre 99% de pauvres ?

Oui, c’est bien. C’est très schématique, bien sûr, mais cela correspond à la réalité. J’ai étudié cette problématique et les travaux de Thomas Piketty l’ont bien mise en lumière. Le un pour cent le plus riche aux Etats-Unis détient 50 pour cent du patrimoine national. Si vous y ajoutez les neuf pour cent en plus, vous n’obtenez pas beaucoup plus … Parler d’un pour cent permet de dire qu’on peut cibler des mesures sur un secteur minoritaire de la société et qu’on n’a pas besoin de toucher à la classe moyenne. On est repassé à un tel niveau de concentration de la richesse que la formule de un pour cent est beaucoup plus juste qu’il y a trente ans. Il y a trente ans il fallait parler de 10%.

Mais en comparaison avec la période avant la Première Guerre mondiale ou après ? Etait-ce la même chose ?

On est revenu, au niveau de concentration de la richesse, à la situation d’il y a cent ans. C’est ce que montre Piketty.

Source en slovène : http://www.delo.si/sobotna/se-bomo-iz-vsega-kar-se-je-zgodilo-z-grcijo-kaj-naucili.html
Le quotidien Delo est le principal quotidien slovène.
La traduction du slovène vers le français a été réalisée par Mimi Podkrižnik. La version française a été revue par Patrick Saurin, Damien Millet et Eric Toussaint.

Elections en Grèce : La Commission européenne vote Tsipras !

M’PEP, 15 septembre 2015

http://www.m-pep.org/Elections-en-Grece-La-Commission-europeenne-vote-Tsipras


Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, a démissionné le 20 août dernier et prononcé la dissolution du parlement. Il ne disposait plus de majorité puisque sa politique a conduit à diviser son parti, Syriza. En faisant le contraire des engagements qu’il avait pris, le Premier ministre grec a ainsi provoqué le départ du tiers des membres de son parti (sur 35.000 adhérents) et du tiers de ses parlementaires. Ses soutiens au parlement se sont alors réduits à 119 députés sur 300. Les lois étaient désormais votées grâce aux députés de droite (Nouvelle Démocratie) et socialistes (Pasok), ceux précisément contre lesquels Syriza avait lutté. Ces partis avaient accepté et mis en œuvre les deux premiers mémorandums ayant saigné la Grèce à blanc, pour être ensuite rejetés par la population notamment lors du référendum du 5 juillet 2015 (61% de NON).

Syriza était arrivé en tête aux élections législatives du 25 janvier 2015 sur un programme qui, certes, ne prévoyait pas de rupture avec l’Union européenne et l’euro, mais comprenait néanmoins des mesures visant à mettre un terme à l’austérité. C’était d’ailleurs la principale contradiction de ce programme, car il n’est pas possible de sortir de l’austérité dans le cadre de l’euro, nous venons d’en avoir la démonstration en grandeur réelle avec le cas de la Grèce. Toutefois, il était possible de penser que, confrontés à l’impossibilité de redévelopper leur pays tout en participant à la zone euro, les Grecs arriveraient progressivement, en plus grand nombre, à la conscience qu’il fallait revenir à la drachme et abandonner la monnaie unique. Ce n’est malheureusement pas le choix fait par Alexis Tsipras qui a provoqué, par sa lâcheté, ce gigantesque gâchis.

Quels enjeux pour ces élections ?

Dans son annonce du 20 août, Tsipras justifie sa démission en affirmant : « le mandat que j’ai reçu le 25 janvier a atteint ses limites ». C’est faux ! Alexis Tsipras n’a pas reçu du peuple grec un seul mandat, lors des élections législatives de janvier 2015, mais un second, qui a renforcé le premier, à l’occasion du référendum du 5 juillet 2015. La question posée à ce référendum (par lui-même) était de savoir si les Grecs acceptaient le nouveau mémorandum proposé par la Troïka. Avec 61,3% de NON, Tsipras disposait d’un rapport de forces beaucoup plus important qu’en janvier. Au lieu « d’atteindre ses limites », ce mandat issu du peuple, bien au contraire, ouvrait de nouvelles perspectives. Quant au mandat donné à Syriza lors des élections législatives de janvier 2015, sur la base du programme dit de Thessalonique, il restait entièrement valable, malgré ses limites, puisque rien ou presque n’avait été mis en œuvre par le gouvernement Syriza.

Le motif invoqué par le Premier ministre grec est donc fallacieux, il faut chercher d’autres raisons.

Il en existe une, parfaitement recevable, quand, toujours le 20 août, il demande au peuple de « décider si l’accord est valable pour sortir un jour des plans de rigueur ». Si la question est recevable, la réponse est négative pour deux raisons.

D’abord, cet « accord » (le 3e mémorandum) est encore plus sévère pour le peuple que les deux précédents. Or la preuve par l’expérience a été fournie que l’austérité n’était absolument pas la solution pour le développement économique et social harmonieux d’un pays. Sur ce point la plupart des économistes, pour une fois, sont d’accord. L’austérité, en revanche, est une excellente solution pour éponger les richesses d’un pays et les canaliser vers les détenteurs de la dette publique. Par ailleurs, selon un institut économique allemand, l’Allemagne a économisé 100 milliards d’euros depuis 2010 en raison de la baisse de ses coûts d’emprunt liée à la crise européenne de la dette. Les obligations allemandes ont servi de valeur refuge, ce qui a fait baisser leur taux d’intérêt, diminuant d’autant la dépense de paiement des intérêts pour l’Allemagne.

Tout le monde a compris que les « plans d’aide » à la Grèce, et notamment les 86 milliards d’euros qui ont commencé à lui être versés, ne servent qu’à une seule chose : rembourser les créanciers qui sont désormais, pour l’essentiel, des institutions  publiques. C’est pourquoi les oligarques européens, ayant trouvé le Veau d’or, font tout ce qu’ils peuvent pour entretenir cette dette publique pour qu’elle n’ait jamais de fin. Si la Grèce veut vraiment aller de l’avant, elle doit donc cesser immédiatement de rembourser, ce qui entraînera ipso facto sa sortie de l’euro. C’est à cela qu’elle doit se préparer activement en mettant ces questions en débat parmi la population.

Ensuite, cet « accord » n’est pas valable car il prévoit la mise sous tutelle de la Grèce. Il marque l’écrasement politique de ce pays qui devient une sorte de colonie allemande et de la Troïka. On a peine à croire que le gouvernement grec ait pu signer un tel abandon et qu’une majorité de parlementaires l’ait voté. Cet « accord » prévoit par exemple que « le gouvernement doit consulter les institutions [européennes] et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au parlement ». C’est marqué noir sur blanc dans « l’accord » du 12 juillet. Tous les dirigeants des autres pays de la zone euro (19) se sont ligués contre la Grèce, participant à la négation des deux votes du peuple grec de janvier et juillet 2015, c’est-à-dire à la négation du peuple grec lui-même. C’est à cela qu’ont participé activement Alexis Tsipras et le Parlement.

C’est un résultat tout à fait stupéfiant dans l’histoire des relations internationales : une coalition de puissances privées – les marchés financiers et les firmes multinationales – par agents interposés (les dirigeants de la Banque centrale européenne, ceux de la Commission européenne, la plupart des chefs d’États et de gouvernements des Vingt-Huit), ont pris directement le pouvoir dans un pays souverain. Ils l’ont fait avec l’accord de ce gouvernement pourtant réputé être à la « gauche de la gauche » et avec le vote du Parlement. Cet exemple dramatique réduit à néant les illusions de tous ceux qui considèrent que les autres pays européens sont des « partenaires » avec lesquels on peut « coopérer ». Dans la configuration politique actuelle, la plupart des pays de la zone euro et de l’UE (et de l’Otan) sont des adversaires. Le droit, la démocratie, la souveraineté des nations n’existent plus dès lors qu’un pays refuse les politiques néolibérales de l’UE. C’est pourquoi la sortie de l’euro et de l’UE ne peut pas se faire au moyen de l’article 50 du traité de Lisbonne, mais unilatéralement par une politique du fait accompli.

Dans son allocution du 20 août, le Premier ministre grec considère également que ces élections législatives du 20 septembre 2015 serviront à « savoir qui peut mener les réformes nécessaires ». Sur ce point il n’a pas tort, mais il demande en réalité aux Grecs de dire qui appliquera au mieux le 3e mémorandum au sein du nouveau bloc européiste pro-mémorandum qui vient de naître en Grèce : ND, Pasok, ou Syriza ? On peut ajouter que pour Alexis Tsipras il s’agit d’utiliser ces élections pour « nettoyer » le parti Syriza et son groupe parlementaire afin d’avoir les mains libres.

 Alexis Tsipras avait le choix

Contrairement à ce que beaucoup de gens prétendent, particulièrement dans la «  gauche de la gauche  », Tsipras avait le choix. Il n’avait aucun « révolver sur la tempe » comme l’affirme le dirigeant du PCF Pierre Laurent. La vie du Premier ministre grec n’était pas menacée. Personne, dans son entourage, n’a été physiquement agressé, expulsé de son logement, licencié, interné dans un camp. Tsipras, avec ses amis, a continué à vivre normalement. Il n’était pas obligé de capituler, personne ne l’a contraint à la reddition. Certes, il a subi des pressions politiques, et uniquement politiques, de la part de la Troïka. Mais qui peut croire que cette dernière serait une sorte d’organisme socio-éducatif chargée d’encadrer ses ouailles avec bienveillance et « d’aider » la Grèce ? Il faut arrêter de dire et de faire croire n’importe quoi. Tsipras a fait un choix politique. Et c’était aussi un choix politique, depuis son élection de janvier, de tergiverser, de ne pas appliquer le programme de Thessalonique et de ne pas contribuer au développement des mobilisations sociales.

Le gouvernement grec a toujours été souverain et il peut encore l’être, car il lui suffit de dire stop à la Troïka pour qu’il retrouve sa dignité. Ceux qui disent que Tsipras n’avait pas d’autre choix sont à classer dans le camp des thatchériens, lorsque Margaret Thatcher répétait « There is no alternative » (il n’y a pas d’alternative). Ainsi, pour Syriza, et plus généralement pour la gauche « radicale » européenne, il n’y aurait pas d’alternative à l’euro, nous en serions prisonniers, en sortir serait l’apocalypse.

On nous dit aussi que le gouvernement Tsipras n’avait pas de mandat, après les élections de janvier et après le référendum du 5 juillet, pour sortir de l’euro. C’est vrai, et personne ne prétend le contraire. En revanche, Tsipras n’avait pas non plus pour mandat de ne pas sortir de l’euro. Son mandat était le rejet de l’austérité incarnée par les mémorandums. Plus grave, et c’est à ce propos que l’on peut parler de trahison de Tsipras, ce dernier a signé le 3e mémorandum, en contradiction flagrante avec les 62% de NON du 5 juillet.

Tsipras devait envisager la sortie de l’euro. Face aux blocages de l’UE et du FMI il devait, par petites touches, acclimater l’opinion publique à la sortie de l’euro. Il devait laisser cette hypothèse ouverte et se garder de la diaboliser. Il a fait tout le contraire, disant par exemple qu’il livrerait « terre et eau » pour rester dans l’euro, ou que la sortie de l’euro serait la « faillite »de la Grèce. En tenant de tels propos, rejoignant ceux des grands médias et des oligarques, Tsipras a montré dans quel camp il se plaçait.

La Commission européenne vote Tsipras !

Le message a très bien été reçu par l’UE et le FMI. L’annonce de ces élections législatives anticipées n’a suscité aucun trouble particulier sur les marchés financiers. Aucun dignitaire de l’UE n’est venu faire campagne à Athènes, contrairement au référendum de juillet, pour alerter les Grecs sur les « dangers » de cette élection s’ils votaient Syriza. Et pour cause, car, en effet, pour les oligarques, tout danger est écarté pour l’instant. Ainsi, pour Martin Selmayr, directeur de cabinet du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker : « des élections rapides en Grèce peuvent être un moyen d’élargir le soutien au programme stabilisé que vient de signer au nom de la Grèce le premier ministre Tsipras ». Il ajoute : « une élection peut renforcer la capacité du gouvernement grec à mettre en œuvre les réformes ».

Dans la même eau, selon des propos rapportés par l’AFP le 12 septembre, le commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici, s’est dit « serein », à huit jours des législatives anticipées en Grèce, estimant qu’elles ne devraient pas remettre en cause les engagements pris par Athènes : « Je ne sais pas quel parti l’emportera, quelle coalition se formera, mais j’ai la sensation, y compris si je regarde les sondages, qu’il y a toujours une très nette majorité, une immense majorité en Grèce, pour les partis qui ont soutenu la démarche d’un programme d’aide en échange de réformes. Je n’ai pas d’inquiétudes de cette nature. Tous les partis politiques ont voté pour le Memorandum of Understanding [le MOU, le contrat de prêts] cet été. Donc il n’y a pas de souci à se faire sur sa mise en œuvre ».

Angela Merkel est encore plus claire : « les élections en Grèce font partie de la solution et non pas de la crise ». Autrement dit, le résultat probable sera une écrasante victoire des partis pro-mémorandum : Syriza, ND et Pasok. On comprend, par l’absence – nouvelle – de toute critique à l’encontre de Tsipras, et même le coup de chapeau qui lui est donné, que la meilleure formule serait la victoire de Tsipras. Il est désormais la meilleure garantie de l’application du 3e mémorandum dans la mesure où il lui reste encore un certain soutien dans la population.

Le seul enjeu de ces élections, pour l’avenir, est le poids électoral qu’obtiendront les forces progressistes anti-euro et anti-UE

Pour l’intérêt du peuple grec et pour les autres, il faut empêcher la mise en œuvre du 3e mémorandum. Si les Grecs veulent atteindre cet objectif, ils ne pourront pas voter pour l’un des trois grands partis pro-mémorandum qui ont signé avec les oligarques européens. Syriza est le plus emblématique d’entre eux puisqu’il avait annoncé qu’il mettrait un terme à l’austérité et même qu’il « changerait l’Europe ». On a vu le résultat !

Syriza et son leader ne sont plus les forces qui inspirent la confiance, la rupture avec le système et l’espoir. Tsipras a démissionné après avoir fait exactement le contraire de ce qu’il avait promis. Il a renié ses promesses électorales. En quelques jours, le NON au referendum du 5 juillet s’est transformé en OUI. La signature le 13 août par Alexis Tsipras du mémorandum a provoqué la désintégration de Syriza. Syriza dénonçait les vieux partis politiques du système, désormais il fait partie du système. Syriza (Coalition de la gauche radicale) est désormais un parti du mémorandum comme les autres. Alors que Tsipras avait juré qu’il ne gouvernerait pas avec les partis qui ont mis en œuvre les deux premiers mémorandums, il a annoncé le 3 septembre qu’il était prêt à une alliance avec le Pasok si celui-ci se débarrassait de ses anciens ministres. Cette position est parfaitement hypocrite, car la ligne politique du Pasok ne dépend pas de ces personnalités. Pilier du clientélisme, parti qui a poussé la Grèce dans l’euro et qui a largement contribué au chaos actuel, le Pasok va donc devenir l’allié de Syriza ? Syriza est désormais un cadavre politique dont il faut accélérer la décomposition.

Les Grecs ne peuvent pas non plus voter pour les petits partis qui n’ont pas été impliqués dans l’application des mémorandums, mais qui ne rêvent que de cela : To Potami (« centristes »), Grecs indépendant (ANEL) qui ont gouverné en alliance avec Syriza, Union des centristes (EK) donnée entre 3 et 5%, soutenue par la « grande » presse grecque qui fait tout ce qu’elle peut pour le faire entrer au parlement.

Le vote pour Aube dorée, à qui ces trahisons offrent un boulevard, est inimaginable. C’est un parti d’extrême droite, violent, meurtrier, raciste, qui devrait être interdit. Son dirigeant principal a été inculpé pour participation à une organisation criminelle.

Quant à voter pour le Parti communiste grec (KKE), ce serait une impasse. On rappellera que sa position lors du référendum du 5 juillet a été d’appeler à mettre dans les urnes un bulletin à l’effigie du KKE au lieu d’appeler à voter NON, ce qui rendait le vote nul. La conséquence a été un amoindrissement du score du NON et du rapport de forces qu’il exprimait. Ce dernier, avec les voix des électeurs communistes, bien que beaucoup d’entre eux n’aient pas respecté cette consigne étrange, aurait pu atteindre 65%.

Un texte récent publié par la Section des relations internationales du Comité central du KKE, le 27 août 2015, expose la position totalement incohérente et stérile de ce parti. Il commence par une critique en règle d’Unité populaire accusée de « régurgiter un certain nombre de mesures néokeynésiennes bien connues pour gérer le système ». Le premier exemple pris est celui de « la socialisation des banques afin qu’elles jouent un rôle dans le développement ». Étrange qu’un parti communiste soit contre la socialisation des banques ! Cette position s’explique cependant par le fait que le KKE est opposé à tout processus progressif de changement comportant des étapes dans l’affaiblissement du pouvoir des classes dominantes. Il veut le socialisme tout de suite. Notre désaccord avec cette thèse est total, car le socialisme ne saurait se limiter à un agencement matériel différent des rapports de production. C’est aussi, et peut-être même avant toute autre chose, un état d’esprit de la population, une conscience, une pratique de luttes et de solidarité, une fraternité en actes que seul un long processus de changement peut faire naître. Sans cet aspect immatériel décisif, la voie est ouverte aux systèmes autoritaires.

Autre perle que l’on peut qualifier de folklorique : l’Unité populaire est encore attaquée car elle parle de « l’annulation de la plus grande partie de la dette de sorte que le pays puisse respirer, en acceptant de cette manière, comme les autres partis du système, que le peuple soit responsable de la dette et doit la payer ». Ce qu’écrit ici le KKE n’a ni queue ni tête. L’annulation de la dette vise précisément à refuser que le peuple la paie !

Mais la cerise sur le gâteau, pourtant déjà bourratif, concerne l’euro. On aurait pu croire qu’un parti communiste qui se respecte serait contre l’euro, monnaie emblématique du système capitaliste. Pas du tout ! Le KKE critique tous ceux qui portent des « propositions politiques pour les monnaies nationales, car ils portent le manteau du radicalisme dans le but de tromper les peuples et de cacher leur véritable contenu anti-populaire. Cette nouvelle fausse dichotomie euro-drachme vise à cacher au peuple que les questions fondamentales sont le cours et la puissance du capital, la participation dans l’UE et le système impérialiste. Le peuple doit faire face à ces choses et ne pas s’aligner avec des sections du capital qui flirtent avec l’idée d’une monnaie nationale, une autre alliance monétaire ». […] « Tous ceux qui donnent un signe de tête et un clin d’œil aux sections du capital qui flirtent avec l’idée d’une monnaie nationale ne peuvent pas suivre un chemin différent autre que celui qui mène à la faillite du peuple. Il n’est pas important de savoir si cela soit effectué au moyen d’un mémorandum ou non. Il n’est pas important si cela soit effectué à l’intérieur ou à l’extérieur de la zone euro. Ce qui est important c’est que les efforts pour piéger le peuple dans un autre choix en faveur du capital doivent être contrecarrés ». Si c’est le « cours et la puissance du capitalisme » qui doivent concentrer notre attention – ce qui n’est pas faux – comment ne pas voir que l’euro est la monnaie qui renforce la puissance du capitalisme ? Mais le socialisme que le KKE appelle de ses vœux aurait-il l’euro pour monnaie ? On peut raisonnablement penser que non. Il faudra donc bien que la Grèce, à un moment ou à un autre sorte de l’euro. Le plus tôt sera le mieux, non ?

Pour le KKE, la puissance du capitalisme n’est qu’une abstraction. C’est de la pure rhétorique qui ne s’incarne ni dans les banques (qu’il ne faut pas socialiser), ni dans la mise en déficit des États par l’invention de la dette publique (qu’il ne faut pas annuler), ni dans la monnaie unique (dont il ne faut pas sortir).

Il ne reste que trois groupes portant les espoirs du renouveau de la Grèce et qui tous militent pour la sortie de l’euro :

  • ANTARSYA
  • EPAM (Front uni populaire)
  • Unité populaire qui vient d’être créée par Panagiotis Lamfazanis, ancien ministre de l’Énergie et de l’Environnement d’Alexis Tsipras. Son groupe a déclaré sa volonté de « rester fidèles » au programme de Syriza. Il ajoute « le gouvernement ne s’est pas fait renverser. Il s’est résigné, illustrant ainsi sa peur, son inertie et sa panique ».

À l’issue de ces élections, si ces trois groupes font un bon score, alors un rassemblement de luttes contre le mémorandum, pour la sortie de l’euro et de l’UE pourra se constituer. Une expression politique sera donnée aux forces sociales qui veulent se battre contre l’austérité et le retour de la Troïka via le nouveau mémorandum. Ce rassemblement sera l’expression politique du NON, qui s’est manifestée en juillet 2015.

Pierre Laurent (PCF) vote Tsipras

Le PCF continue de soutenir Tsipras, si on en juge par le communiqué de sa responsable des relations internationales, Lydia Samarbakhsh : « le discours tenu au soir du 20 août [par Tsipras] est un discours d’appel à la mobilisation et à la riposte du peuple grec. Un chapitre effectivement se ferme, un nouveau s’ouvre déjà appelant les Grecs à se mobiliser pour se doter d’un gouvernement qui luttera contre l’impact de ces mesures austéritaires sur les classes populaires et pour regagner leur souveraineté face aux créanciers. On est loin d’un renoncement et d’une trahison mais bien dans un combat politique âpre ». Ce petit texte n’appelle aucun commentaire tant il est éloigné de la réalité que chacun peut constater.

Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, est lui aussi fâché avec la réalité si on en juge au contenu de l’entretien qu’il a accordé l’Humanité le 8 septembre 2015. Pour lui, « la principale leçon » que l’on peut tirer de l’affaire grecque, « c’est que la solidarité des forces sociales qui veulent sortir l’Europe de l’austérité doit se renforcer ». Pierre Laurent, à cet égard, ne propose rien. Sa déclaration n’a aucun effet pratique, elle ne fait que brasser du vent. Non, Monsieur Laurent ! La reddition d’Alexis Tsipras ne s’explique pas par la faiblesse de la solidarité des autres pays européens envers la Grèce. Ce n’est pas cela « la principale leçon ». Pour nous, la principale leçon est qu’il y a confirmation de ce que nous sommes un certain nombre à proclamer depuis plusieurs années : il n’est pas possible de transformer l’Union européenne de l’intérieur. Il faut avoir l’honnêteté, la lucidité et le courage de le reconnaître. La « principale leçon » est que la lutte contre l’austérité, pour être victorieuse, passe nécessairement par la sortie de l’euro et de l’UE. C’est pour avoir refusé de l’admettre que Syriza va connaître une débâcle, et c’est pour cette raison que le Front de gauche disparaît du paysage politique. Les appels à la lutte contre l’austérité, dans ces conditions, ne sont qu’un discours de façade dans lequel Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon excellent.

Conclusion

Les sondages sont de plus en plus préoccupants pour Tsipras et Syriza, même si les sondages en Grèce, davantage qu’ailleurs, sont sujets à caution. Certains n’avaient-ils pas prédit, la veille du référendum du 5 juillet, la victoire du OUI ? Il n’empêche que les signes convergents et répétés de l’affaiblissement de Syriza sont un indicateur à prendre en compte. Ainsi, entre mars et le 31 août 2015 (Université de Macédoine), la cote de confiance de Tsipras est tombée de 70% à 29%. Le 24 juillet (Metro Analysis), Syriza était à 33,6%, ND à 17,8% et To Potami à 6,1%. Le 2 septembre les choses ont radicalement changé, ND est donné en tête avec 29%, Syriza est à 28,7% (GPO). À la même date (ALCO), Syriza est donnée à 29,2% et ND à 28,7%. Le pourcentage des indécis est de 25%, dont la moitié a voté Syriza en janvier. Les sondages montrent en tout cas que le vainqueur devra faire alliance avec un ou peut-être deux partis.

Syriza était le premier gouvernement de la gauche « radicale » en Europe. Cet évènement avait un caractère historique car il pouvait laisser entendre que la relève de la vieille social-démocratie était assurée. Il n’en aura rien été, bien au contraire. Syriza, soutenu par une grande majorité de la gauche « radicale » européenne, aura donné sa bénédiction à l’austérité, à l’euro, à l’Union européenne, son accord à la mise sous tutelle d’un pays, son accord avec une dictature financière. Syriza apparaît désormais comme une escroquerie politique. On a observé la mutation de ce parti qui s’est transformé en parti de soutien au mémorandum et au système oligarchique de l’Union européenne. Pour y parvenir, ses dirigeants, Alexis Tsipras en tête, ont détourné les textes programmatiques du parti. Ils ont annulé les orientations essentielles du parti et installé le bonapartisme en son sein. C’est toute la gauche radicale européenne qui a été discréditée, liquidée. Ce processus politique, cette dégringolade qui est loin d’être terminée, a accru la dilution du clivage gauche-droite.

La preuve est faite, une nouvelle fois, que c’est autour de la question de l’euro et de l’Union européenne que la recomposition politique doit se faire, en rassemblant les forces politiques progressistes démondialisatrices.

La Fête de l’Huma choisit l’Union européenne contre la souveraineté du peuple grec

Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP), 9 septembre 2015

http://www.m-pep.org/La-Fete-de-l-Huma-choisit-l-Union-europeenne-contre-la-souverainete-du-peuple

Sans partager toutes les prises de position du M’PEP, nous publions cette analyse de la position du PCF vis-à-vis de la situation en Grèce. rappelons que dès août, Faire vivre et rassembler le PCF a lancé une pétition pour protester contre la position de la direction nationale et demander un débat entre communistes sur les véritables enjeux de l’Union européenne. Cette pétition, publiée par l’Huma, a d’ores et déjà rassemblé 400 signatures.

La revue « Unir les communistes », émanation de Faire vivre et renforcer le PCF, sera à la fête de l’Huma au village du livre.

Le programme de l’édition 2015 de la Fête de l’Huma confirme le soutien du PCF au Premier ministre grec Alexis Tsipras et à son parti, SYRIZA, qui a trahi son peuple. Affirmant, en France, qu’il lutte contre l’austérité, le PCF soutient l’austérité en Grèce. Condamné à l’austérité – c’est-à-dire à la pauvreté et au désespoir, au démantèlement complet des services publics, à la vente à vil prix de ses infrastructures publiques et entreprises et même d’une partie de son territoire (plusieurs îles ont déjà été acquises par des pays étrangers), à la démolition de la sécurité sociale, assurance maladie et retraite, à l’augmentation des prix via la TVA passée de 13% à 23% – le peuple grec est désormais totalement livré aux oligarques européens après la reddition d’Alexis Tsipras. Son parlement dépend directement de l’Union européenne. Sa souveraineté vient de passer à la trappe. La Grèce subit l’occupation d’une puissance étrangère qui ne dit pas son nom et agit au nom d’une organisation supranationale. Avec la complicité de tous les États membres de l’UE.

Cette capitulation du gouvernement grec, qui a permis le coup d’État de l’Union européenne, éclate à la face du monde. Il aurait, en d’autres temps, engendré des réactions de solidarité internationale, notamment menées par des partis communistes et donc par le PCF. Le coup d’État subi par le peuple grec aurait été au cœur même des débats de la Fête de l’Humanité et des actions du PCF. Mais les temps ont changé, depuis longtemps en réalité. La situation en Grèce est un sujet parmi d’autres. Mais pis encore, aucune lumière ne vient éclairer l’avenir. En condamnant le peuple grec au nom de la défense du mirage d’une Europe sociale, pouvant être transformée de l’intérieur, le Parti communiste français affiche son choix politique : il préfère se faire le complice de la mise à mort de la nation grecque plutôt que d’admettre que la seule solution est de de combattre pour la libération de la tutelle européenne et de l’euro. En condamnant ainsi les Grecs il affiche qu’il a définitivement rompu avec la défense des intérêts des peuples et en particulier des classes populaires. Il annonce clairement aux Français qu’il a choisi son camp : celui des classes dirigeantes, seules bénéficiaires de la création de l’Union européenne et de la monnaie unique. En invitant Syriza et Podemos à débattre à la Fête de l’Huma, partis favorables à l’UE et à l’euro, et en excluant l’Unité populaire qui vient de se créer en quittant Syriza, partisan de la sortie de l’euro, il démontre son soutien à l’Union européenne, quelles que soient ses gesticulations pour tenter de donner le change. Quelles que soient les circonstances politiques et historiques, c’est d’abord son appartenance au Parti de la gauche européenne, rouage du système de l’Union européenne et financé par elle, qui fonde les orientations du PCF.

Le peuple français – qui a largement perdu ses illusions sur la volonté du PCF d’être une organisation politique au service de la transformation sociale – constatera donc, une nouvelle fois, lors de la 80e édition de la Fête de l’Huma, qu’il s’agit d’un enterrement de première classe. Celui de la lutte pour l’émancipation des peuples, qui passe obligatoirement par la sortie de l’euro et de l’Union européenne. Les croquemorts sont le PCF et la gauche radicale qui ont soutenu sans faillir Tsipras et son gouvernement. Le Parti socialiste, la droite, le Front national peuvent se frotter les mains, ce ne sont pas les communistes qui vont les faire trembler. Les participants à la Fête de l’Huma viendront à la messe de la bien-pensance européiste et surtout aux concerts pas chers. La fête populaire politique historique que fut la Fête de l’Huma offre désormais aux visiteurs une grande braderie : celle de leur souveraineté et du combat de classes.

Bien sûr, quelques voix dissidentes vont s’exprimer : celles de communistes, au sein du PCF ou à l’extérieur, conscients de la reddition de la direction du PCF, et qui s’époumonent depuis plusieurs années pour la sortie de l’euro et de l’Union européenne sans que rien ne change dans les orientations de la direction du PCF. Celles de membres ou ex-membres du PG qui ont voté lors de leur congrès en juillet 2015 pour la motion qui a recueilli 45% des voix pour ouvrir un débat au sein de leur parti sur la sortie de l’euro. La direction du PG – sans doute inquiète de la démission de nombreux militants – fait mine d’ouvrir le débat pour un « plan B » au cas où l’UE ne changerait pas de l’intérieur… Nous lui reconnaissons au moins la capacité de donner le change, de faire mine d’être à l’écoute, en prise avec sa base. Mais qui peut être dupe ? Ce n’est pas un plan B dont nous avons besoin mais d’un plan A, le seul réaliste : la sortie de l’UE et de l’euro comme préalable à un programme politique favorable à la défense des intérêts populaires. La mascarade de la direction du PG est d’autant plus flagrante qu’elle passe des accords électoraux pour les régionales avec EELV. Le PG choisit donc de s’allier avec des fédéralistes convaincus dont la direction combat l’idée même de nation !

De surcroît nous attendons – mais cela sera sans surprise – de connaître les alliances du PCF, du PG et du Front de gauche au 2e tour des régionales avec le PS au pouvoir…
Alors que le chômage est supérieur à 10% en France, à 22% en Espagne, à 25% en Grèce, que le MEDEF mène ouvertement une guerre de classe sans merci, attaquant frontalement le Code du travail avec le soutien actif du gouvernement, que la Confédération européenne des syndicats (CES, équivalent syndical du PGE) tient son congrès à Paris fin septembre où elle invite à la fois Jean-Claude Juncker et François Hollande, quelles perspectives politiques s’offrent aux millions de Français ?

D’ici peu le Parti de l’émancipation du peuple (ex M’PEP), rendra public une partie de son programme politique qui contient une sortie de l’UE et de l’euro afin de s’engager hardiment dans un processus de démondialisation. Tous ceux qui attendent de voir comment c’est possible y trouveront des réponses précises, concrètes, détaillées.

Nous invitons les militants et les citoyens qui veulent agir, maintenant, pour ouvrir une nouvelle voie libératrice, à participer à notre Université d’automne à Nice du 7 au 9 novembre. Elle a pour titre « Du NON français de 2005 au NON grec de 2015, où en sont la résistance et la mobilisation pour reconquérir la souveraineté nationale ? ». Des militants grecs engagés pour la sortie de l’euro et de l’UE auront la parole et vous aussi !

Cette année le Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP) ne participera pas à la Fête de l’Humanité.

Joseph Stiglitz : « L’Union européenne est en train de détruire son avenir »

Le Monde.fr, 1er septembre 2015

http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/09/01/joseph-stiglitz-l-union-europeenne-est-en-train-de-detruire-son-futur_4742246_3234.html


Pourfendeur des politiques d’austérité en Europe, le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz travaille depuis des années sur les causes des inégalités économiques aux Etats-Unis et sur leurs conséquences, à la fois politiques et sociales. Le 2 septembre, il publie un nouvel ouvrage sur le sujet, La Grande Fracture, aux éditions Les liens qui libèrent. Rencontre.

Vous expliquez dans votre ouvrage que les inégalités sont à l’origine de la crise de 2007. Pourquoi freinent-elles aujourd’hui la reprise ?

D’abord, parce qu’elles sont souvent le résultat de rentes et de monopoles paralysant l’économie. Mais, surtout, parce que les inégalités forment un terrible piège. Pour les Américains des classes populaires disposant d’une mauvaise couverture santé et qui ont difficilement accès à l’éducation, l’ascenseur social ne fonctionne plus. Ils ont peu de chance de voir leurs revenus augmenter. Or, sans hausse des revenus, il n’y a pas de hausse de la consommation, ce qui affaiblit la croissance.

Avant la crise des subprimes, les dépenses des ménages américains étaient artificiellement — et dramatiquement — gonflées par le crédit. Maintenant que ce levier a disparu, nous constatons les ravages provoqués par les inégalités. Elles sont incompatibles avec une croissance saine.

Mais la récession elle-même a accru les inégalités !

Oui, mais il ne faut pas se tromper : les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de choix politiques. Pour preuve, des Etats ont réussi à allier croissance et équité parce qu’ils ont fait de ce double objectif une priorité.

 C’est le cas des pays scandinaves, mais aussi de Singapour ou de l’île Maurice, qui a réussi à diversifier son économie en misant sur l’éducation de sa population. Les Etats-Unis ont beaucoup à apprendre de ces exemples.

Vous appelez les Etats industrialisés, en particulier les Etats-Unis, à investir dans l’innovation, les infrastructures, l’éducation. Comment faire, alors que les dettes publiques atteignent des niveaux records ?

C’est une très mauvaise excuse. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêts réels sont négatifs, et ils sont très bas en Europe : la période n’a jamais été aussi propice à l’investissement. D’autant que les investissements, dont il est ici question, alimenteront une croissance solide dans les années à venir et donc, des recettes fiscales supplémentaires qui permettront d’équilibrer les comptes publics.

S’endetter pour construire l’avenir n’est pas un frein à la croissance. C’est ne pas le faire qui est un cadeau empoisonné pour les générations futures.

Le monde va-t-il sombrer dans une « stagnation séculaire », à savoir, une longue période de croissance faible ?

La stagnation séculaire a deux causes. La première est l’anémie de la demande mondiale, notamment plombée par des politiques d’austérité injustifiées en Europe. La seconde tient aux interrogations autour des innovations de ces dernières années.

Pour l’instant, Facebook, Airbnb, l’économie collaborative ne génèrent pas de gains de productivité aussi puissants que ceux de la révolution industrielle, et nous ne savons pas mesurer ce qu’elles apportent au produit intérieur brut.

L’une de ces innovations finira-t-elle par changer la donne ? Impossible de le prédire, car, par définition, ce genre de rupture est imprévisible.

Mais une chose est sûre : les Etats ont un rôle à jouer ici, en investissant dans la recherche pour favoriser l’éclosion de ces innovations. Car le seul investissement des entreprises ne peut suffire.

Mais si cela ne se produisait pas ? Si aucune innovation ne relançait les gains de productivité ?

Dans le fond, ce ne serait pas si dramatique, puisque les ressources de la planète sont limitées. Nous pourrions très bien nous accommoder d’une croissance durablement faible, si elle s’accompagne de politiques réduisant les inégalités.

Malgré la hausse des inégalités que vous dénoncez, l’économie américaine a progressé de 3,7 % au deuxième trimestre. Ce n’est pas si mal.

La reprise américaine est un mirage. Il est vrai que notre taux de chômage est bas (5,3 %), mais nombre de demandeurs d’emploi sont sortis des statistiques. Il manque 3 millions d’emplois au pays. La Réserve fédérale ne le comprend pas. Ses remèdes sont inadaptés.

La croissance de ces dernières années a été alimentée par la baisse du dollar, qui a un peu regonflé notre compétitivité, et par la bulle boursière. Mais la baisse du dollar est derrière nous, et la bulle boursière ne contribue à la consommation des ménages que très marginalement. Ce n’est pas tenable.

Que faire pour alimenter une croissance saine aux Etats-Unis ?

Les pistes sont nombreuses : investir dans la recherche, l’éducation, les infrastructures, favoriser l’accès des Américains à l’enseignement supérieur. Instaurer un salaire minimal me paraît aussi une bonne piste.

Ces dernières années, les profits ont augmenté de manière disproportionnée face aux salaires. Cette distorsion du partage des revenus est source d’inégalité et affaiblit la croissance potentielle.

Une autre façon de la corriger serait de rendre notre fiscalité plus progressive et équitable. Il n’est pas normal qu’un spéculateur soit aujourd’hui moins imposé qu’un travailleur.

Pourquoi le prochain président américain, s’il était démocrate, appliquerait-il de telles mesures si Barack Obama lui-même ne l’a pas fait ?

Barack Obama a commis des erreurs. Mais, depuis, quelque chose a changé aux Etats-Unis. De nombreux politiques, notamment au Sénat, ont pris conscience qu’il y a urgence à s’attaquer au problème des inégalités. Tous les candidats démocrates en ont fait leur priorité.

Parlons un peu de l’Europe. Le troisième plan d’aide à la Grèce sortira-t-il enfin Athènes de l’ornière ?

Ce plan est la garantie que la Grèce va s’enfoncer dans une longue et douloureuse dépression. Je ne suis pas très optimiste.

La seule bonne nouvelle est que le Fonds monétaire international (FMI) milite désormais pour un allégement de la dette publique. Cela n’a pourtant pas empêché les créanciers d’Athènes d’adopter un programme d’aide ne disant pas un mot sur le sujet.

Pourquoi la dette est-elle un sujet aussi sensible en Europe ?

Pour deux raisons. La première est qu’il y a confusion. La dette y est conçue comme un frein à la croissance, alors qu’au contraire, elle est l’assurance de la prospérité future, lorsqu’elle sert à financer des investissements clés. Les Européens l’ont oublié.

Et pour cause : une partie de la droite du Vieux Continent alimente cette hystérie autour de la dette dans le but d’atteindre l’Etat providence. Leur objectif est simple : réduire le périmètre des Etats.

C’est très inquiétant. A s’enfermer dans cette vision du monde, l’obsession de l’austérité et la phobie de la dette, l’Union européenne est en train de détruire son avenir.

La fin de l’Europe

Cédric DURAND, Contretemps, 4 août 2015

http://www.contretemps.eu/interventions/fin-leurope


Dans cet article initialement paru sur le site états-unien Jacobin, Cédric Durand montre que la crise en Grèce s’inscrit dans un mouvement de désintégration du projet européen.

Cédric Durand est économiste à l’université Paris-13 et enseigne à l’EHESS. Membre des Economistes attérés et du comité de rédaction de Contretemps-web, il est l’auteur du livre Le capital fictif (Les Prairies ordinaires, 2014), et a coordonné l’ouvrage En finir avec l’Europe (La Fabrique, 2013).


Du point de vue européen, l’effondrement financier de 2008 ne fut que le prologue d’une crise  continentale généralisée. La débâcle financière de fabrication états-unienne a déclenché une chaîne complexe d’événements inattendus à travers le Vieux Continent, contaminant toutes les sphères de la vie sociale et débouchant sur un paysage radicalement nouveau, en proie aux turbulences politiques et économiques.

Comme le déclarait il y a quelques mois Ada Colau, la maire nouvellement élue de Barcelone à la tête d’une coalition inspirée des Indignés :

« De cette crise, personne ne sortira comme avant. Ce qui nous attend, c’est, au choix, un horizon féodal, avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens. Ou alors, une révolution démocratique, où des milliers de personnes s’engagent, pour changer la fin du film ».

Nous sommes très probablement arrivés à ce tournant historique. La très large victoire du Non au référendum grec du 5 juillet est une des plus claires indications de la volonté des classes populaires de mettre un terme à des décennies d’intégration européenne néolibérale. Cette réouverture de ce qu’Auguste Blanqui appelait le « chapitre des bifurcations » participe de mouvements tectoniques qui secouent un continent tombé dans une spirale de rancune et de ressentiments jamais vue depuis le milieu du siècle dernier.

Une grande entreprise politique en faillite

Il y a quinze ans, le succès du lancement de la monnaie unique a alimenté une vague d’europhorie à travers le continent. La Stratégie de Lisbonne de 2000 promettait de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité et d’une plus grande cohésion sociale. » Les enthousiastes dépeignaient l’Union comme « un phare de lumière dans un monde troublé ». Marcel Gauchet et Jürgen Habermas faisaient valoir que la nouvelle formule européenne – en termes de gouvernance démocratique supranationale et d’Etat-providence – était destinée à servir de « modèle pour les nations du monde ».

Les prévisions des jours européistes ne se sont jamais matérialisées. Au contraire : rétrospectivement, la séquence toute entière apparaît comme une histoire d’échecs ininterrompus. Les performances de la zone euro en termes de croissance économiques ont été largement en deçà de celles de toutes les autres régions, avant et après la crise, et le virage austéritaire de 2010 a produit une magnifique débâcle économique. Le PIB n’a toujours pas retrouvé son niveau de fin 2007, ce qui en fait l’une des pires crises économiques de l’histoire récente – surpassée seulement par la catastrophique restauration capitaliste russe des années 1990.

L’OCDE a concédé un aveu sans détour de l’inadéquation de la gestion économique pendant cette période en illustrant le contraste entre les prévisions de croissance et la trajectoire effective de la zone euro. Le redémarrage, annoncé à de multiples reprises, ne s’est jamais matérialisé.

Prévisions du  PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014) :

Le chômage atteint des sommets : en 2014, ce sont 44 millions de personnes qui sont privés d’emploi ou sous-employés au sein de l’Union européenne. Ce fléau est non seulement un douloureux drame personnel pour les travailleurs concernés et leurs familles, mais aussi une illustration spectaculaire de l’irrationalité de notre organisation sociale qui se solde par un gaspillage économique gigantesque, gâchis d’autant plus considérable que les travailleurs européens sont parmi les plus productifs au monde.

Le mythe de la convergence intra-européenne s’est également écroulé. Au cours des cinq dernières années, le rapprochement en trompe l’œil des niveaux socioéconomiques s’est évanoui, réinstallant avec une ardeur redoublée la hiérarchie économique entre le noyau européen allemand et les périphéries. Le PIB par habitant de l’Italie est aujourd’hui plus faible qu’il n’était en 1999. D’autres pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont submergés par la désespérance sociale, avec des segments entiers de la population dans l’impossibilité de satisfaire à leurs besoins essentiels.

L’ironie de l’histoire est que toute cette souffrance fut vaine. Les ratios dette/PIB ont augmenté en dépit des sévères mesures d’austérité, enfermant les pays périphériques et leurs classes laborieuses dans un cycle sans fin de servitude pour dette vis-à-vis des marchés financiers et des institutions et des pays créanciers. Dans le même temps, les déséquilibres commerciaux persistent au sein de la zone euro, et la coordination plus étroite des prescriptions néolibérales au niveau de l’UE n’offre aucun mécanisme capable de s’attaquer aux problèmes sous-jacents de développement inégal.

Un césarisme bureaucratique dysfonctionnel

Les vents contraires de la dépression économique ont transformé la gouvernance européenne en une machine de guerre de classe. Le grand bond en avant de l’intégration au cours des dernières années a réduit quasiment à néant la capacité des parlements nationaux à exercer un rôle actif sur la politique économique. Durcissement des règles, supervision bureaucratique par la Commission et les gouvernements centraux, mise en place  d’organes technocratiques indépendants contrôlant la politique budgétaire et élargissement des compétences de la Banque centrale européenne (BCE) ont réduit l’action des gouvernements à la mise en œuvre du vieux « consensus de Washington » : rigueur budgétaire, privatisation et libéralisation.

Les mesures d’austérité antipopulaires et les réformes du marché du travail ont suscité dans les pays du Sud des mobilisations sociales d’une ampleur sans précédent depuis des décennies, avec plusieurs grèves générales et des phases quasi-insurrectionnelles en Espagne et en Grèce. Lorsque la détermination des gouvernements nationaux s’est affaiblie, le centre européen a eu recours à une poussée d’autoritarisme : des coups de force bureaucratiques ont évincé plusieurs premiers ministres, tandis que la BCE, dirigée par l’ancien vice-président de Goldman Sachs, Mario Draghi, soumettait explicitement les dirigeants récalcitrants à un chantage à la liquidité.

Dans aucun autre cas la confrontation n’est apparue avec autant de clarté qu’en Grèce. Dans une déclaration de mi-juin 2015, l’économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, écrivait avec une franchise déconcertante : « Par le jeu de la démocratie, les citoyens grecs ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas de certaines réformes. Nous estimons que ces réformes sont nécessaires » En opposant explicitement les choix démocratiques et les exigences bureaucratiques néolibérales, Blanchard répétait tout simplement le mantra des dirigeants européens selon lequel il n’y a pas d’alternative au statu quo.

Les discussions avec la Grèce sont donc un processus formel visant à vaincre politiquement les forces de gauche au pouvoir dans ce pays afin d’enterrer toute perspective de changement politique significatif à travers le continent. On ne saurait expliquer autrement l’inflexibilité des créanciers malgré le franchissement par Tsipras de toutes les lignes rouges de Syriza en termes de réforme des retraites, de politique fiscale, de privatisations et de libéralisation du marché. Cette attitude punitive était claire comme de l’eau de roche à la fin juin, lorsque la BCE a activement poussé à une panique bancaire en mettant en garde contre une « crise incontrôlable », puis en  plafonnant ses prêts d’urgence au secteur bancaire, ce qui a entraîné la fermeture des banques, la limitation des retraits et l’établissement d’un contrôle des capitaux.

Cependant, la rigidité vis-à-vis du gouvernement grec n’est pas seulement l’effet d’une volonté politique néolibérale éhontée. Elle révèle un problème de faible manœuvrabilité du navire politique européen due, pour l’essentiel, à la taille et à la complexité juridique de l’UE. Fondamentalement, la gouvernance de l’UE est la douloureuse sédimentation de difficiles compromis interétatiques à travers des règles dont le contournement est délicat et toujours acrobatique. Les capacités de décisions à l’échelon européen sont en conséquence extrêmement encadrées et attachées aux équilibres politiques antérieurs, ce qui rend presque impossible toute initiative radicale. En outre, la bureaucratie européenne est minuscule, avec environ trente mille fonctionnaires et un budget de moins de 1% du PIB de l’UE. Sa seule et unique force politique résulte d’une accumulation de règles et de procédures que l’élite européenne tient à préserver scrupuleusement, même si cela aboutit à une gestion systématiquement chaotique des péripéties qui se sont multipliées ces dernières années.

A un niveau plus profond, le manque de manœuvrabilité de l’UE est le produit paradoxal des écrasantes victoires du capital transnational et financier au cours des décennies précédentes. Ces victoires ont abouti à l’établissement d’institutions proto-étatiques européennes focalisées principalement sur les intérêts fondamentaux du capital – concurrence, marché et monnaie – tandis que le travail et les problèmes sociaux sont réduits symétriquement à de simples variables d’ajustement. Par conséquent, si le proto-État européen est fort dans la promotion des intérêts immédiats d’un bloc de pouvoir conduit par la finance, il lui manque le versant consensuel de l’hégémonie, celui qui est indispensable pour faire tenir ensemble la diversité des sociétés et des couches sociales en période de turbulences.

Des forces centrifuges

Les échecs économiques et sociaux en cascade combinés à une manœuvrabilité politique limitée érodent l’attrait pour le projet européen et réactivent des forces centrifuges à travers le continent.

L’Europe est l’un des paysages politiques les plus complexes au monde. Ce mélange idiosyncratique d’héritages forts et contradictoires des traditions libérales, fascistes et communistes, d’une gouvernance étatique à plusieurs niveaux, de légitimités démocratiques concurrentes, de mouvements sociaux dynamiques et de liens géopolitiques contradictoires, est une fois encore en ébullition.

Dans un tel contexte, et quel qu’en soit le devenir, le bouleversement politique en Grèce est déjà un marqueur dans l’histoire du continent. Ce pays, qui au début des années 1980 témoignait de la capacité de l’Europe à offrir un solide point d’ancrage dans la démocratie libérale et la stabilité socio-économique à un régime post-autoritaire, est devenu le symbole de l’échec et de la désunion. La tentative de Syriza d’échapper à la cage d’acier néolibérale n’a eu d’autres réponses que des manœuvres de sabotage et des vitupérations de la part des autres gouvernements et des institutions européennes, ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la rupture, deux issues négatives du point de vue de l’attractivité de l’UE.

Le renforcement des forces centrifuges apparaît également comme la conséquence du déclin de l’attrait de Bruxelles. La Grande-Bretagne, qui a succombé de longue date aux sirènes atlantistes, réclame un revirement substantiel de l’intégration, menaçant de quitter le navire. A la frontière orientale de l’Union, la désillusion vis-à-vis de l’intégration européenne laisse un champ libre aux forces nationalistes, bien que celles-ci soient animées de sentiments contradictoires vis-à-vis de l’assurance géopolitique retrouvée de la Russie. Au sein même du cœur historique de l’Europe, un désarroi croissant se fait sentir. Il favorise bien sûr la montée de partis d’extrême droite comme le Front National en France, mais laisse aussi libre cours à des discours racistes dans les médias dominants. Le récent texte de Berthold Seewald dans le principal journal conservateur allemand, Die Welt, mobilisant des arguments ethniques pour écarter la Grèce de l’UE en est une illustration abjecte. Rappelant le contexte de la guerre d’indépendance grecque des années 1820, il affirme que, à cette période, « la représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. (…) C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences ».

Dans le même temps, des signes de découragement parmi les dirigeants traditionnels abondent. Réduits à des calculs compliqués et privés de toute source d’inspiration politique, l’Europe n’alimente rien d’autre que l’acrimonie. Le manque de solidarité a fait une nouvelle fois surface lorsque les chefs des gouvernements ont discuté de la crise des migrants. Alors que des milliers de personnes souhaitant rejoindre l’Europe meurent en Méditerranée, la réponse des dirigeants européens a été de manière tristement révélatrice focalisée sur des attaques militaires. Et lors des discussions sur la répartition des demandeurs d’asile entre les pays, c’est l’égoïsme qui s’est imposé, conduisant Matteo Renzi, la pâlissante jeune étoile italienne du centre-gauche européen, à lancer : « Si c’est votre idée de l’Europe, vous pouvez la garder. »

Les récents scrutins en Espagne et au Royaume-Uni confirment que la déception envers l’Europe se réfracte dans l’espace national par une diminution des votes pour l’« extrême centre ». Que leurs convergences idéologiques se traduisent ou non par des alliances nationales, l’aile droite et l’aile gauche du centre sont étroitement unies dans une grande coalition européenne permanente. Ce sont les partis soi-disant sociaux-démocrates qui paient le prix fort dans cette érosion ; comme leurs positions traditionnelles sur les questions socio-économiques se sont fondues dans le dogme néolibéral, elles ont progressivement ôté à leur électorat toute raison de voter pour eux, celui-ci se réfugiant dans l’abstention ou se détournant vers de nouveaux types de mouvements politiques.

A gauche, l’émergence de nouveaux mouvements politiques dans différents pays est liée à la fois à des facteurs structurels tels que l’intensité de l’austérité et aux cordonnées nationales du champ politique. Mais au-delà de leurs destinées politiques à court terme, aucun de ces mouvements ne pourra différer longtemps les discussions sur des points stratégiques essentiels.

Deux ans avant de devenir ministre des Finances de la Grèce, dans ses « Confessions of an Erratic Marxist », Yanis Varoufakis endossait la mission de sauver le capitalisme européen de lui-même. La bataille de Grèce a montré que cela risquait d’être plus difficile qu’il ne l’avait prévu. La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à  plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter. Comme l’expérience de la Grèce l’a montré, on peut s’attendre à ce que l’élite européenne ne soit rien moins qu’impitoyable. Un membre de la direction de Podemos me le déclarait récemment : « vous feriez mieux d’être préparé ».

Traduction : Ananda Cotentin.


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Crise grecque : l’Europe kidnappée

Christian SALMON, Médiapart, 3 août 2015

Ce sont les moments historiques qui constituent l’Europe bien plus que les traités. Et la réponse de Bruxelles au « non » grec sorti des urnes le 5 juillet signe la faillite morale de l’Europe. L’euro est apparu non pas comme un instrument d’échange entre Européens, mais comme un totem au nom duquel on pouvait sacrifier les peuples.

La crise grecque réactive une question récurrente qui hante la construction européenne. Qu’est-ce que l’idée européenne? Dans l’Art du roman (Gallimard, 1986), Milan Kundera y répondait à sa manière ironique et paradoxale : « Européen : celui qui a la nostalgie de l’Europe ». L’Europe est-elle une chose du passé ? Le projet d’union économique monétaire n’est-il pas la caricature d’une Europe qui se survit à elle-même et qui poursuit sa route au delà de sa propre histoire à l’état de spectre ou de zombie ?

À l’automne 1956, alors que l’armée russe entrait dans Budapest, le directeur de l’agence de presse de Hongrie, quelques minutes avant que son bureau fut écrasé par l’artillerie, envoya par télex dans le monde entier un message désespéré qui se terminait par ces mots : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe. » Cet épisode de l’insurrection hongroise m’est revenu en mémoire le 3 juillet dernier à Athènes, deux jours avant le référendum grec, dans le bureau de Kostas Arvanitis, le directeur de la radio Sto Kokkino. Bien sûr aucun char n’encerclait le bâtiment de la radio – les banques ayant remplacé les tanks –, mais en ce mois de juillet 2015, le directeur de la radio pro-Syriza parlait le même langage que le directeur de l’agence de presse de Hongrie à l’automne 1956. Il ne parlait pas seulement de la dette ou de la Troïka, il parlait d’Europe, de l’Europe des lumières et de la France « qui a toujours été à nos côtés lorsque nous combattions la dictature » et il se sentait trahi. « Ici à Athènes, nous avons des statues des philosophes de l’époque des Lumières car c’est à eux que nous devons l’idée d’un État grec indépendant. Aujourd’hui, nous nous sentons abandonnés par l’Europe. Pire, l’Europe est devenu notre ennemie. Elle mène contre nous une guerre financière qui a pour but de nous rayer de la carte de l’Europe. Désormais la chanson de Gavroche résonne amèrement à nos oreilles. » Et d’en murmurer en grec les paroles : « Si je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire. Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau… »

De retour à Paris, je me suis souvenu que j’avais lu l’histoire du directeur de l’agence de presse de Hongrie dans un article de Milan Kundera publié en 1983 par la revue Le Débat. Dans cet article intitulé « Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale », Kundera s’élevait contre la coupure artificielle de l’Europe en deux, qui avait eu pour effet de déporter à l’est de l’Europe la mosaïque de petites nations situées géographiquement au centre, culturellement à l’ouest et politiquement à l’est, et qui se sont trouvées de ce fait projetées en dehors de leur propre histoire. « Une  petite nation, écrivait Kundera, est celle dont l’existence peut être à n’importe quel moment mise en question, qui peut disparaître, et qui le sait. » Ce que ces petites nations avaient de commun, ce n’était donc ni une identité ni une langue, mais une expérience de la faiblesse face aux grands empires qui les entouraient. Non pas une appartenance exclusive, mais une expérience semblable de leur fragilité et de leur existence problématique, expérience que reflétaient les grands romans centre-européens. Ce sont en effet les petites nations confrontées aux grands empires qui sont plus que d’autres contraintes de problématiser leur existence collective. C’est pourquoi les questions de la souveraineté de l’État et du sujet, du rapport à l’Autre, à la langue, à l’Histoire, toutes les grandes questions philosophiques du XXe siècle examinées par la linguistique, la psychanalyse et les romans de Musil, de Broch, de Kafka ont trouvé en Europe centrale leur terrain d’élection.

Au prisme de l’Europe centrale, l’Europe apparaissait soudain non pas comme un empire continental en voie de consolidation et d’unification, ni même comme une structure fédérale appelée à absorber progressivement les États qui la composent mais comme une zone sismique où s’affrontaient deux manières de « faire Europe », la manière « impériale » par l’unification forcée, l’imposition des règles et l’harmonisation des normes, la manière « rétive », celle des peuples qui depuis le XIXe siècle se sont soulevés contre cette volonté de domination et d’assimilation et l’ont mise en échec. Situation instable et paradoxale qui explique pourquoi les contradictions européennes se sont concentrées là depuis l’après-guerre : la révolte hongroise en 1956, le printemps de Prague et l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968, les révoltes polonaises en 1956, 1968, 1970 et celle des années 1980… « une chaîne de révoltes profondément démocratiques, écrivait Kundera, portées par le peuple tout entier » et se heurtant à des régimes politiques soutenus par l’Union soviétique qui les ont étouffées une à une, avant d’en subir l’effet de ressac en 1989 lorsqu’elles se synchronisèrent pour mettre à bas le mur de Berlin.

Ce sont ces moments historiques qui « constituent » l’Europe bien plus que ces traités. Mais comment les reconnaître ? « Couvrir les événements », comme disent les journalistes, c’est justement ce qui devient problématique quand les événements débordent de leur lit et bousculent toutes nos capacités d’analyse et de prévision. Rien n’est plus difficile que d’être « présent » quand l’Histoire s’accélère et que le temps est hors de ses gonds. L’intelligence tactique est prise en défaut. L’Histoire tourne le dos à la chronologie et surtout, les signes de ce qui est en train d’arriver se mettent à diverger. Cet excès des événements sur les scénarios écrits d’avance, c’est la signature de l’Histoire en train de s’écrire. C’est la revanche de l’histoire des peuples sur le storytelling des pouvoirs…

Le « coup d’État financier »

J’ai passé dix jours à Athènes, « envoyé spécial » dans une ville en état de siège médiatique suspendu aux résultats d’un référendum dont il n’y avait rien à attendre, pour peu qu’on connaisse la situation désespérée des finances grecques. Rien, sinon l’expression intraitable d’un désir de liberté. Les événements se bousculaient, se contredisant entre eux, déjouant les interprétations, ridiculisant les envoyés spéciaux et les reporters des TV du monde massés autour des distributeurs de billets, traquant les retraités à l’abord des banques, se filmant ou se photographiant eux-mêmes pour faire nombre, mimer des files d’attente de déposants désespérés, dans une sorte de selfie involontaire et de parodie dérisoire du malheur.

C’est ce reporter de CNN agitant en hurlant des liasses de billets d’euros pour rameuter les curieux autour des distributeurs. C’est cette photo d’un vieillard, victime du tremblement de terre en Turquie de 1999, exhumée des ruines pour témoigner de la misère des retraités victimes de la politique désastreuse de Syriza, ce sont les reporters des chaînes privées de télévision détenues par les barons du pétrole et de la construction (les Bouygues et les Vivendi locaux) qui, pour la première fois, chroniquaient la misère sociale prétendument créée en cinq mois par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Ce sont les patrons qui retenaient les salaires depuis l’élection de Syriza et qui promettaient de les verser dès le lundi suivant le référendum si le « oui » l’emportait. Ce sont des rumeurs qui se répandaient comme une traînée de poudre, aussitôt éventées et suivies de près par une autre rumeur tout aussi fantaisiste. C’est ce compte à rebours en haut des écrans TV, qui déroulait les minutes séparant la Grèce de la faillite si les Grecs votaient « non » !

C’est enfin ce haut fonctionnaire du ministère de l’économie, épuisé et désespéré après cinq mois de guérilla avec la Troïka (soudain le mot revenait dans sa bouche, sans doute plus conforme à la réalité que l’euphémisme des « institutions »), qui nous confiait en off sa frustration et son désespoir devant l’asphyxie financière et le gel des liquidités organisés au plus niveau de l’Union européenne. Une politique d’étouffement progressif, qui s’est radicalisée après l’annonce du référendum. Jusqu’à pousser la Banque centrale européenne, garante de la stabilité de la monnaie commune, à encourager la panique bancaire et la fuite des capitaux pour vider le pays de ses réserves et provoquer une hémorragie de liquidités, obligeant le gouvernement grec à fermer les banques et à  instaurer le contrôle des capitaux.

Ce que racontait notre insider, c’était l’histoire d’un « hold-up » à l’échelle d’un pays tout entier. Alexis Tsipras parlera quelques jours plus tard de « braqueurs » pour désigner les institutions de la Troïka. Bien sûr, rien ne s’était passé comme prévu. Le braquage initial prévoyait de s’emparer avec la complicité des élites grecques des biens publics de la Grèce, ses routes et ses autoroutes, ses ports et ses aéroports, la compagnie de distribution d’eau d’Athènes, celle de Thessalonique, l’exploitation des chemins de fer, les aéroports régionaux, les compagnies de gaz et d’électricité, des sites fonciers, de nombreux bâtiments ministériels et bien d’autres choses encore pour un montant total estimé à 50 milliards… Et ce plan de privatisation forcée avait connu un début de réalisation sous les divers gouvernements (Panpandreou, Samaras…)…

Mais avec l’élection de Syriza, le projet de casse avait mal tourné. Les victimes faisaient de la résistance. Elles ne voulaient pas se laisser détrousser sans combattre. D’interminables négociations pour laisser passer les hommes en noir de la Troïka, des querelles sémantiques sur le nom qu’il convenait de donner aux pilleurs de la Grèce, des conflits d’interprétation sur le sens à donner au pillage. Bref, le « hold-up » faisait débat. Les « victimes du vol » s’estimaient lésées, et posaient des conditions aux « voleurs » sur le montant du pillage qu’elles étaient prêtes à accepter. Les négociations traînaient en longueur. A-t-on jamais vu un braquage soumis à référendum ? C’est pourtant ce que firent les Grecs. Leur chef rebelle en appela au peuple.

Toute la semaine qui précéda le référendum, les sondages décrivaient l’envolée du « oui ». Syriza semblait déjà avoir intériorisé la défaite. Un Tsipras épuisé semblait prêt à mourir sur la barricade du temps…

La large victoire du « non » au soir du 5 juillet fut une énorme surprise et fit souffler sur Athènes un vent d’euphorie. Rien n’est plus aveugle qu’une foule enthousiaste. L’enthousiasme des Grecs allait se heurter à l’intransigeance des créanciers. La nervosité était à son comble. Cela n’avait que trop duré. On convoqua à Bruxelles le chef rebelle tout auréolé de sa victoire et, un révolver sur la tempe selon l’expression imagée employée par les médias, on le somma de signer. Cette fois, le hold-up tournait à la prise d’otages : celle du gouvernement grec, élu six mois auparavant pour mettre un terme au hold-up de la Troïka et de ses hommes en noir, celle du parlement grec réduit à une chambre d’enregistrement chargée de voter sur-le-champ contre la volonté et le mandat de ses députés des textes rédigés à Bruxelles sans même avoir le temps de les lire. Et c’est là que le hold-up a changé de nature. Ce n’était plus seulement un acte de rapine inspiré par la voracité « naturelle » des marchés. C’était un « coup d’État financier », annoncé par Martine Orange dans Mediapart dès le 5 février 2015.

Le « monstre » de Bruxelles

À la déclaration d’indépendance de la Grèce, l’Union européenne répondait par l’occupation coloniale. Un acte de guerre, dira Yanis Varoufakis. Les auteurs du hold-up, dans leur violence irréfléchie, dans leur acharnement à humilier un adversaire affaibli, ont brisé même l’icône au nom de laquelle ils prétendaient agir. L’euro est apparu soudain non pas comme un instrument d’échange entre Européens, mais comme un totem au nom duquel on pouvait sacrifier les peuples. Non pas comme le symbole d’une union encore en gestation, mais comme un instrument de puissance aux mains d’un empire. Une monnaie commune ? Non, un joug ! Jamais l’euro, censé protéger ses membres contre la spéculation et les fluctuations erratiques des monnaies nationales, ne s’était transformé en arme contre un gouvernement démocratique. Jamais l’Eurozone, créée pour offrir une zone de stabilité et de solidarité à ses membres, ne s’était révélée un tel piège en retournant contre l’un de ses membres l’arme de la souveraineté monétaire que celui-ci venait de lui céder. C’était un hold-up de l’idée même au nom de laquelle les ravisseurs prétendaient agir et qui leur donnait un semblant de légitimité.

Jürgen Habermas a eu raison de dénoncer la réduction du débat entre États membres de l’Union européenne à une confrontation créanciers-débiteurs, comme s’il s’agissait d’une procédure privée de faillite. Mais un pas de plus avait été franchi. Ce n’était plus seulement la relation « créancier-débiteur » qui présidait aux rapports de la Grèce et de l’Union, mais la discrimination de l’ami et de l’ennemi chère à Carl Schmitt, qui essentialise la politique dans sa forme la plus dure : celle du polemos. La délibération démocratique devait s’effacer devant la construction d’un « ennemi ».  La recherche d’un compromis acceptable cédait le pas à la volonté d’un sacrifice exemplaire.

Jamais l’Union, sans doute imparfaite, n’était apparue comme une organisation aux mains des banques et des marchés financiers. Un voile se déchirait. Le vainqueur n’est plus tout à fait sûr de sa victoire. Il a obtenu gain de cause. Mais il a perdu sa légitimité démocratique. Et si le vaincu n’a pas réussi à faire valoir ses droits, dans son combat, il a démystifié son opposant, que l’essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger a qualifié de « doux monstre de Bruxelles » dans un essai récent. La crise grecque lui donnait raison. Dans son pamphlet, Enzensberger ne critiquait-il pas le caractère non démocratique de l’Union européenne, son opacité, son langage sclérosé, sa bureaucratie, une bureaucratie qui, sous prétexte d’harmoniser, auraient détruit peu à peu l’idéal qui a présidé à la construction de l’Union et qui selon Enzensberger travaillerait à sa perte ? Selon lui, l’Europe était engagée dans un projet sans précédent : la première forme non violente de gouvernance non démocratique. Ce régime, il le qualifiait de monstre moderne, à la fois « gentil » et géant, ami et ennemi, le « doux monstre de Bruxelles ».

Si la crise grecque a confirmé les analyses d’Enzensberger, elle a en revanche fait mentir son titre. Le monstre de Bruxelles n’a rien de doux. Si c’est un géant, il n’a rien d’aimable. Et il n’est pas l’ami de la Grèce mais son ennemi déclaré, acharné à sa perte. Il est féroce, agressif, impitoyable. La crise grecque aura moins servi à ça. Elle a arraché le masque de civilité et de courtoisie de l’Union européenne. Ses marathons nocturnes dont on ne voyait ni le bout ni le sens, ses communiqués incompréhensibles rédigés dans cette langue que de Gaulle qualifiait d’espéranto ou de volapük intégrés, ses décisions sans visage, ne peuvent plus se prévaloir de la bonne volonté qui anime les constructeurs ni de la complexité de la tâche.

Dans sa tribune du Monde diplomatique, Yanis Varoufakis raconte les conditions dans lesquelles il a été exclu de la dernière réunion de l’Eurogroupe, le samedi 27 juin, vingt-quatre heures après l’annonce du référendum, au cours de laquelle il a été décidé de déclencher le processus de fermeture des banques grecques. Ayant exigé un avis juridique, il lui fut répondu que l’Eurogroupe n’avait pas d’existence légale, que c’était« un groupe informel et qu’aucune loi écrite ne limitait l’action de son président ».

« Ces mots, commente Varoufakis, ont résonné à mes oreilles comme l’épitaphe de l’Europe que Konrad Adenauer, Charles de Gaulle, Willy Brandt, François Mitterrand et bien d’autres avaient cherché à créer. D’une Europe que j’avais toujours considérée, depuis l’adolescence, comme ma boussole. » Et de conclure : « Cet épisode restera dans l’Histoire comme le moment où les représentants officiels de l’Europe ont utilisé des institutions (l’Eurogroupe, le sommet des chefs d’État de la zone euro) et des méthodes qu’aucun traité ne légitimait pour briser l’idéal d’une union véritablement démocratique. La Grèce a capitulé, mais c’est le projet européen qui a été défait. »

Quelques mois après la chute du mur de Berlin, dans un article intitulé « L’Europe en ruines », le même Enzensberger faisait le constat suivant : « Plus notre presque-île se retrouve au centre de la politique et du marché mondial, plus on voit un nouvel européocentrisme gagner du terrain. Déjà, un slogan intervient dans les débats, dont la paternité ne saurait être revendiquée par personne d’autre que Joseph Goebbels : le « bastion européen ». Ce qui, autrefois, était entendu d’un point de vue militaire fait aujourd’hui retour comme conception économique et démographique. Cela devrait conduire une Europe en plein boom à se souvenir de l’Europe en ruines dont seules quelques décennies nous séparent. » Enzensberger dévoilait un paradoxe de la construction européenne. L’unification du marché européen qui place l’Europe au cœur des enjeux de l’économie et de la politique mondiale renforce ces tendances européocentristes à l’égard du reste du monde. Cet européocentrisme se prolonge désormais comme un ombilic au sein même de l’Europe, avec le rôle dominant joué désormais par l’Allemagne et ses satellites au sein d’une Union européenne qui, loin d’être « a more perfect union » du préambule de la constitution des États-Unis, s’est révélée dans sa gestion de la crise grecque comme « la pire union qui puisse exister ».

Un léviathan supranational

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck a mis en évidence dans un essai brillant, Du temps acheté (Gallimard), la corrélation entre la construction de l’endettement public et l’étouffement de la démocratie de masse. « Parallèlement aux avancées du capitalisme réformé néolibéral, la participation des citoyens aux scrutins démocratiques recula de façon continue et parfois dramatique, et avant tout parmi les couches sociales qui auraient dû être les plus intéressées par les prestations étatiques et la redistribution économique étatiquement imposée du haut vers le bas. Ce fait aide à prendre la mesure de la victoire, écrasante, du capitalisme réformé néolibéral sur le capitalisme qui avait été celui de l’État social démocratique des décennies 1960 et 1970. »

L’épisode grec ne se limite donc pas aux enjeux d’une renégociation de la dette émaillée d’incidents bien peu diplomatiques, d’humiliations et de chantages : c’est tout à la fois un séisme politique au cœur de l’Europe, une crise financière de l’eurozone, une faillite morale de l’UE qui s’est révélée incapable de remplir sa mission de solidarité à l’égard d’un de ses États membres et un coup d’État financier fomenté par la « Troïka », qui est apparue comme le seul véritable gouvernement de l’eurozone. C’est le premier épisode géopolitique au sein de l’Europe d’une guerre financière qui ne dit pas son nom et qui oppose, pour la première fois en Europe, non pas des États entre eux, des alliances ou des coalitions, mais un léviathan supranational qu’on a vu surgir pour la première fois dans sa toute-puissance, son autonomie, et son aveuglement face à un État, l’un des plus pauvres d’Europe, férocement attaché à son indépendance et à sa souveraineté. Ce léviathan a kidnappé l’idéal européen.

La construction européenne qui se drape depuis des années dans ses intentions pacifiques, son « humanisme » d’après guerre, ses valeurs de liberté et de démocratie, est apparue dans la gestion de la crise grecque comme un monstre aveugle, liberticide, animé d’une volonté de puissance irrationnelle et autodestructrice. De non démocratiques, les institutions de l’Union européenne se sont révélées « dictatoriales ». D’impuissante et brouillonne, la construction européenne s’est révélée agressive et hégémonique. Ce n’est pas la Grèce qui a été humiliée, c’est la fiction d’une Europe solidaire et démocratique. Nul désormais ne saurait ignorer que l’Union européenne se comporte à l’égard d’un de ses États membres comme un empire à l’égard d’un État vassal, dominé.

Historique, ce moment grec de l’Europe l’est à plus d’un titre. La large victoire du « non » au référendum du 5 juillet y suffirait à elle toute seule et au moins pour trois raisons : 1. Elle exemplifie le refus de l’austérité imposée à tous les Européens depuis cinq ans ; 2. Elle marque le retour du politique dans le débat européen, confisqué par la technostructure et la Troïka ; 3. Elle sanctionne le caractère non démocratique des institutions européennes et de la Troïka, et constitue leur première défaite politique. L’Union européenne s’est révélée comme un piège et un carcan pour les nations du sud de l’Europe. Elle a pris les traits d’un pacte de Varsovie occidental.

La réponse des Grecs à l’ultimatum des créanciers est le premier acte de résistance à la violence intégriste d’une « technostructure » devenue folle, l’événement « voyou » par excellence, selon le mot de Jean Baudrillard à propos du « non » français au référendum de 2005, c’est-à-dire l’expression instinctive qui échappe au calcul économique et à la tactique politique, la voix d’un inconscient collectif qui dépasse les clivages politiques habituels, et qu’il ne suffit pas de qualifier de « populistes » pour s’en débarrasser. « Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle. » L’ex-ministre des finances grec Yanis Varoufakis l’a bien compris qui, depuis sa démission, a engagé une autre bataille, à la hauteur de ces enjeux historiques, une bataille pour une autre Europe, un autre récit européen.

Ce mois de juillet 2015 restera une date historique, non seulement pour les Grecs mais aussi pour l’Europe qui a connu la première démystification de son histoire récente depuis la chute du mur de Berlin. Que ce soit la Grèce, berceau de la démocratie européenne, qui se soit fait l’agent historique de cette clarification n’est pas la moindre ironie de cette histoire.

Europe : Mea Culpa

Jean Ortiz, 7 août 2015

http://www.humanite.fr/blogs/europe-mea-culpa-581119

« L’UE est devenue, selon Maastricht et consorts , une machine de guerre contre précisément l’indépendance et la souveraineté des pays et des hommes. »

Longtemps j’ai cru que pour changer les choses il vaut mieux être dedans que dehors, ne pas laisser la chaise vide… Longtemps j’ai cru que l’on pourrait peut être un jour changer de l’intérieur cette Europe du pognon, cette création à mes yeux artificielle, qui entend mettre au pas pour l’éternité et sous la botte allemande et de la finance, les peuples, sommés de comprendre que hors du néolibéralisme : point de salut. Et qu’ils se le mettent bien dans la tête : il n’y a pas d’alternative ! Soumission et  résignation. Et  qu’ils passent sous les fourches caudines « d’experts », de « technocrates » non élus, de traités et pactes liberticides, sinon toute tête dissidente, comme celle de Tsipras, sera tranchée et brandie comme un trophée, écrit Ignacio Ramonet dans le « Diplo » édition espagnole. Avertissement à tous ceux qui voudraient un changement : la BCE, le FMI, l’UE, l’OMC … remplacent désormais les « marines », les « G’Is », l’armée allemande.
L’occupation de la Grèce par la chancelière allemande (cela fait froid dans le dos), par le FMI, l’UE et la BCE, le traumatisme ressenti par tous les militants de gauche, m’ont interpellé(comme l’on dit). La défaite ô combien douloureuse, l’humiliation publique, le quasi lynchage d’un dirigeant porté par son peuple, la violence, la brutalité de la fondée de pouvoir des banques et des « trusts » allemands, m’ont beaucoup secoué.
Dans cette Europe allemande et de la BCE, nous nous trouvons pieds et poings liés, la démocratie n’y est qu’un alibi, une feuille de vigne et les droits des peuples : du vent. Tous le vernis « européiste » a craqué. Tous les masques sont tombés ce 13 juillet, jour noir, très noir pour tous, pas seulement pour les Grecs, et est apparu le visage terrifiant (il ne lui manque que les petites moustaches) du marché, de ses grands banquiers et prêtres inquisiteurs, dame Merkel flanquée de son enfant de chœur français, chargé de veiller à ce que le torturé ne meure pas sous les supplices. A nu désormais ce néolibéralisme assoiffé de fric, de pouvoir pour mettre les peuples à genoux, et  ce libre-échange impérialiste, ces Pactes et Traités supranationaux, qui corsètent, emprisonnent, les membres de l’Union Européenne,  ne laissent que peu de marge aux gouvernements, la plupart bénis oui oui.
Nous venons de souffrir un échec sur une stratégie qui atteint ses limites, qui s’avère inefficace et en porte-à-faux avec les besoins  de progrès social, de démocratie participative, de souveraineté. Sauf à être masochiste, il faut adapter la position traditionnelle des communistes. Ce bunker européen est irréformable. La preuve sans appel par la Grèce et sa mise sous tutelle, sous protectorat. L’UE est devenue, selon Maastricht et consorts , une machine de guerre contre précisément l’indépendance et la souveraineté des pays et des hommes.
Jamais plus aucun dirigeant démocratiquement élu ne doit subir le traitement dictatorial, dégradant, imposé à Tsipras. Cela est impossible sans changer de cadre. Jamais plus aucun chef d’Etat ne doit voir sa dignité bafouée par un quarteron de « collabos », d’exécutants zélés du capital.
Sortons de ce « machin », de cette prison. De nombreux économistes ont démontré que la sortie de l’euro à elle seule ne suffirait pas, mais qu’elle ne constituerait pas une catastrophe majeure comme on nous en rebat les oreilles. Il y a- t-il pire que le pire ? J’ai mal à la Grèce. Je n’accable pas Tsipras (ne nous trompons pas de cible !) mais ceux qui lui ont mis un pistolet sur la tempe mériteraient d’être jugés pour crime contre l’humanité. Je ne signerai aucun texte, aucun appel. Je ne veux être manipulé que par ma conscience.

Concernant l’accord-memorandum

Communication du Comité central du KKE du 13 juillet 2015

Les dossiers du BIP, 29 juillet 2015

https://dossiersdubip.wordpress.com/


1. Le KKE appelle les ouvriers, les salariés, les couches pauvres de la population, les retraités, les chômeurs et les jeunes à répondre avec un vrai, inflexible, grand «NON» à l’accord-mémorandum signé par la coalition SYRIZA-ANEL avec l’UE-BCE-FMI, et à combattre sur les lieux de travail les mesures incendiaires qui y sont contenues et qui viennent s’ajouter aux mesures barbares des memoranda précédents. Qu’ils organisent leurs contre-attaques pour que le peuple ne soit pas conduit à la faillite totale. Qu’ils renforcent le mouvement ouvrier, l’alliance populaire de manière à ouvrir le chemin qui permettra au peuple de se débarrasser une fois pour toutes du pouvoir du capital et des unions impérialistes, qui le conduisent de plus en plus à la barbarie.

Que ne soit perdu ni un jour, ni une heure. Maintenant, sans atermoyer, il faut renforcer l’action populaire sur les lieux de travail, dans les usines, les hôpitaux, les sociétés de services, dans les quartiers, par le biais des syndicats, des Comités de lutte, des Comités populaires de solidarité et d’assistance sociale. L’accord conduit à une nouvelle importante baisse du revenu populaire et à la casse des droits ouvriers et populaires. Il légitime et donne le feu vert à des licenciements, à l’extension du travail non-rémunéré, aux congés forcés et à d’autres mesures anti-ouvrières, que s’octroie dernièrement le grand patronat, prenant avantage des restrictions du secteur bancaire.

Il ne faut pas laisser passer la complaisance, l’intimidation, le fatalisme, le climat trompeur «d’unanimité nationale» et l’espoir bidon que cultivent le gouvernement, les autres partis bourgeois, les médias, divers autres centres du pouvoir, ainsi que les organes de l’UE qui en commun invitent le peuple à accepter le memorandum «Tsipras» et de plus se sentir soulagés, d’avoir soi-disant évité le pire.

2. Le nouveau memorandum «Tsipras» est un paquet de dures mesures antipopulaires qui viennent multiplier l’insupportable fardeau des précédents memoranda et de leurs décrets d’application, votés par les gouvernements de la ND-PASOK. Le memorandum a déjà le sceau de la ND, de POTAMI et du PASOK parce que dans le communiqué commun qu’ils ont signé par leur vote à la Vouli, ils ont donné carte blanche au gouvernement pour prendre les nouvelles mesures barbares antipopulaires qui accompagnent l’accord. L’attitude de la plupart des media privés est révélatrice. Alors qu’ils accusaient SYRIZA de vouloir par le référendum faire sortir la Grèce de la zone euro, désormais ils applaudissent ses choix, le félicitent d’être «revenu» au réalisme.

Aujourd’hui, les partis du «NON» (SYRIZA-ANEL) avec les partis du «OUI» (ND-POTAMI-PASOK) appellent le peuple à dire «OUI» à un nouveau memorandum, qui ajoute de nouveaux fardeaux sur le dos de la classe ouvrière et des couches populaires pauvres avec des mesures antipopulaires comme celles rejetées par une grande partie du peuple grec au référendum.

Le gouvernement charge essentiellement le peuple avec un nouveau prêt de 86€ milliards et les mesures incendiaires qui l’accompagnent, à savoir, une réduction du revenu populaire, un déluge d’impôts, le maintien d’ENFIA [un impôt foncier], la forte augmentation de la TVA sur la consommation populaire et la contribution à la solidarité, la réduction des retraites, la mise en place d’un système de sécurité sociale détérioré, la suppression graduelle des EKAS [aides de solidarité pour les retraités], les privatisations, les mesures de la «boîte à outils» de l’OCDE, etc.

Pour que le peuple accepte ces mesures, une fois de plus il doit faire face au même chantage, au même dilemme qu’il a vécu de manière répétée les cinq dernières années: soit d’accepter un nouveau et plus sévère mémorandum, soit la faillite de l’état par le biais d’un Grexit. La répétition du même dilemme au premier comme au second memorandum, à chaque fois qu’il fallait décaisser une échéance. Chaque fois le peuple doit choisir le «moindre» mal, le conduisant ainsi au plus grand mal. C’est la même tactique et rhétorique qu’utilise aujourd’hui la coalition SYRIZA-ANEL.

3. Le gouvernement a offert de précieux services au système par la manière avec laquelle il a «habillé» dès le départ l’accord avec des mots d’ordre de gauche, empruntant le masque de la dignité. Il a mis en branle contre le peuple de faux dilemmes en une période où la contestation globale de l’UE aurait dû avoir un contenu radical et conduire au rejet de la voie capitaliste de développement, qui va main dans la main avec la participation du pays à des alliances interétatiques impérialistes toujours sur la base de relations inégales entre les Etats. Il a organisé un référendum avec une interrogation bidon, puis a transformé le «NON» à un memorandum barbare, en un «OUI». SYRIZA a délibérément exploité le désir populaire d’annuler les conséquences de deux précédents memoranda, qui revendiquait au moins le recouvrement des pertes subies par les couches populaires. SYRIZA a marchandé les aspirations et les rêves de la gauche et des progressistes, qui souhaitaient un gouvernement de «gauche» et «populaire». Il s’est servi de la décrédibilisation de la ND et du PASOK, de manière à prendre le pouvoir. Aujourd’hui avec le nouveau memorandum, il offre «rémission des péchés» aux memoranda ND-PASOK. Il a utilisé la démagogie, mais aussi engagé le peuple à soutenir le grand capital pour redresser sa profitabilité et contenir la reconstruction et le renforcement du mouvement ouvrier-populaire. Il a obtenu la tolérance, même jusqu’au soutien du noyau de base de la bourgeoisie en Grèce, mais aussi des centres impérialistes étrangers tels que les États-Unis. Les alliances avec les États-Unis, la France, l’Italie, dont le gouvernement se vante, ne sont rien d’autres que des «boucliers» contre les intérêts du peuple. En réalité, ce sont des «poids» qui tirent la classe ouvrière et les couches populaires vers des confrontations impérialistes dangereuses et exacerbées.

Le KKE a, dès le début, soutenu et démontré que SYRIZA ne voulait pas et ne pouvait pas préparer le peuple à une confrontation à propos des memoranda, contre les monopoles grecs et européens, tout simplement parce qu’il n’avait aucune orientation prévoyant la résistance et le conflit. Au lieu de cela, il a fait ce qu’il pouvait pour garder le peuple dans la passivité en attendant le «vote de protestation» des élections. Il a trompé le peuple en prétendant pouvoir ouvrir la voie vers des changements favorables à celui-ci de l’intérieur de l’alliance de loups qu’est l’Union européenne.

La «Plateforme de gauche» de SYRIZA a joué un rôle particulier dans la manipulation du mouvement et la tromperie des gens de gauche et des radicaux. Maintenant, tous ceux qui sont concernés tentent de se camoufler derrière leur «abstention» ou leur «absence» lors du vote au Parlement, de sorte à occulter leur énorme responsabilité et à se préserver politiquement pour pouvoir de nouveau entrer dans la scène pour contenir le radicalisme et intégrer le peuple dans le cadre du système, en préparant tout à la fois un nouveau rempart politique, rôle joué jadis par «Synaspismos» [fraction qui s’est détachée du KKE].

4. Particulièrement aujourd’hui, il ne faudrait pas oublier certaines conclusions, précieuses pour le peuple:

  • «L’âpre» négociation a, dès le départ, été un champ de mines pour les intérêts du peuple, puisqu’elle avait pour objet le redressement de la profitabilité du capital. La participation de la Grèce à l’UE et à la zone euro demeure la priorité stratégique du capital grec et se fait dans des conditions inégalitaires, telles qu’elles existent objectivement dans le contexte des alliances impérialistes. Au sein de ces alliances, l’État grec est obligé de s’accorder avec la plupart des centres puissants, tels que l’Allemagne, déchargeant les conséquences de cette inégalité sur le dos des travailleurs.
  • Ces développements sont la plus éclatante expression de l’échec de la «gauche «novatrice» ou «gouvernante», de la théorie selon laquelle l’UE peut modifier son caractère monopolistique et antipopulaire. Ils ont illustré le naufrage de l’orientation dite «anti-memorandum» qui avançait avec comme objectif bourgeois, social-démocrate, de reconstruction productive sans changements fondamentaux au niveau de l’économie ni du pouvoir.
  • La ligne de lutte du KKE, sa position forte et conséquente de refus de participation à ces «gouvernements de gauche», qui sont en fait des gouvernements de gestion bourgeoise, est confirmée.
  • Globalement, après les derniers développements, les processus de réforme du système politique bourgeois vont s’accélérer, soit par le remaniement du gouvernement, soit par des élections et la création de nouveaux partis et de nouveaux remparts. En tous cas, la méthode constante du système est d’attaquer le KKE de manière à empêcher que se rencontrent d’un côté le ressentiment du peuple, et de l’autre la ligne de lutte anticapitaliste et anti-monopolistique. Devant le peuple s’érige la nouvelle alliance des «empressés» qui se donnent pour tâche d’empêcher tout esprit de résistance et d’émancipation. Aujourd’hui, apparaissent avec une intensité menaçante la répression du pouvoir et du patronat, la croissance de l’autoritarisme pour empêcher l’organisation du mouvement ouvrier et de ses alliés, le développement de la lutte de classe.

5. Le fait que pour la première fois ait été posé si fortement et directement l’éventualité de la sortie d’un pays de la zone euro, est dû à l’exacerbation des contradictions internes et des inégalités des économies de celle-ci, à la concurrence avec les anciens et nouveaux centres impérialistes qui a émergé après les renversements qui ont eu lieu dans les pays socialistes. Ces problèmes se sont exacerbés dans des conditions de crise économique prolongée en Grèce et ailleurs. Se sont renforcées des tendances séparatistes soutenues par des forces politiques bourgeoises qui voudraient une zone euro réduite aux pays les plus puissants économiquement. Il s’agit d’une tendance forte en Allemagne, soutenue par les forces dominantes au sein du FMI, qui pour leurs raisons propres, leurs intérêts propres, aggravent les contradictions au sein de la zone euro. Sur la question de la permanence de la Grèce dans la zone-euro, des contradictions inter-impérialistes ont émergé, en particulier entre l’Allemagne et la France, mais aussi entre les États-Unis et l’Allemagne, ainsi qu’entre d’autres centres impérialistes. Les États-Unis sont intervenus en voulant limiter l’hégémonie allemande en Europe mais sans pour autant souhaiter l’éclatement de la zone euro.

Les contradictions et les développements à l’intérieur de la zone-euro et dans l’ensemble de l’UE ne sont pas contrariés par l’actuel compromis temporaire et la ratification de l’accord entre la Grèce et la zone euro-FMI. Cependant, une forte tendance persiste,  laisser ouverte la possibilité d’un Grexit, pour la restructuration de la zone euro, par l’approfondissement des instruments d’une politique économique unifiée, mais aussi des règles et des mécanismes de contrôle plus strictes et pour l’équilibre budgétaire. Ce n’est pas fortuit, d’ailleurs, que la France et l’Italie, qui s’étaient opposées à la sortie de la Grèce de la zone euro, soient elles-mêmes des pays avec des déficits et des dettes publiques élevées, qui cherchent l’assouplissement des règles.

La conséquence de ces contradictions, a aussi donné lieu à la confrontation sur la question de la dette. Le gouvernement, en suivant la ligne du FMI et des États-Unis, a proclamé comme objectif ultime pour le peuple d’obtenir à tout prix un échéancier de la dette aux dépens des intérêts du peuple. En même temps, il demande un nouveau prêt de 86€ milliards qui augmentera la dette. Il veut que le peuple accepte les mesures antipopulaires d’une nouvelle gestion de la dette, alors que chaque fois dans le passé, elles ont été accompagnées par l’écrasement des droits du travail et populaires, que ce soit par le financement sous la forme d’un nouveau prêt – soit par l’échelonnement de la dette, le capital étant le seul bénéficiaire.

6. Pour arriver à une solution définitive et favorable au peuple, une rupture réelle est indispensable.  Rien à voir avec la caricature de rupture revendiquée par certaines forces à l’extérieur et à l’intérieur de SYRIZA, qui évoquent comme voie de sortie la Grèce capitaliste de la drachme. L’option de sortie de l’euro et l’adoption de la monnaie nationale, dans le cadre capitaliste de développement, est une option antipopulaire qui a été soutenue par d’importantes sections de la bourgeoisie en Allemagne, sur la base du «Plan Schäuble», et dans d’autres pays-membres de la zone euro par des forces réactionnaires. C’est avec ce choix que flirtent aujourd’hui des sections du capital de notre pays, dans l’expectative à brève échéance de profits plus élevés.

Tous ceux qui soutiennent que la sortie de la Grèce de la zone-euro, avec une monnaie dépréciée, renforcera sa compétitivité et sa croissance, avec des conséquences positives pour le peuple, se moquent consciemment. Quel que soit le développement capitaliste qui sera réalisé ainsi, il ne sera pas suivi par le redressement des salaires, des retraites, des droits. C’est pour cela qu’il ne profitera pas au peuple. Il mènera à de nouveaux sacrifices du peuple sur l’autel de la compétitivité des monopoles.

La Grèce capitaliste avec une monnaie nationale ne constitue pas une rupture en faveur du peuple. Toutes les forces politiques qui soutiennent un tel objectif comme solution ou comme objectif intermédiaire de changements radicaux (La «Plateforme de gauche» SYRIZA, ANTARSYA, etc.) jouent objectivement le jeu du capital.

Ce choix ne conduit pas au retour à des niveaux relativement meilleurs des années 80 et 90, comme certains le clament haut et fort. Les lois de l’exploitation capitaliste, la concurrence monopolistique impitoyable «règneront», les engagements auprès de l’UE et de l’OTAN resserreront l’étau. Les lois barbares des prêts s’appliquent dans tous les marchés financiers, les banques d’investissement et les caisses des alliés impérialistes actuels ou d’autres (du type BRICS). Par ailleurs, les politiques antipopulaires sont appliquées dans les pays de la zone euro comme dans les pays capitalistes ayant des monnaies nationales, les plus fortes, comme la Chine, la Grande-Bretagne, la Russie ou les plus faibles, comme la Bulgarie et la Roumanie.

Les scènes de prétendue indignation à propos de «la Grèce pauvre, cependant digne, qui résiste aux puissants» sont de la poudre aux yeux destinée au peuple, ne cherchant qu’à l’asservir à la barbarie. Le peuple ne peut pas se sentir fier quand on lui vole les richesses qu’il produit et qu’on le met en faillite pour sortir le système capitaliste de la crise, que ce soit dans ou hors de l’euro.

C’est une chose que le peuple choisisse lui-même de quitter l’UE, par sa volonté et son action, en prenant simultanément en main les clés de l’économie et du pouvoir. C’est une chose complètement différente qu’un pays se retrouve en dehors de la zone euro par la conséquence des contradictions et des antagonismes capitalistes. La première est une solution alternative au bénéfice du peuple et vaut tous les sacrifices, la seconde conduit à la faillite populaire par un autre chemin.

7. La proposition politique du KKE est :

  •   la propriété sociale
  • la rupture avec l’UE et l’OTAN
  • l’annulation unilatérale de la dette
  • le pouvoir ouvrier-populaire.

Cela concerne les salariés et les couches populaires, les jeunes et les femmes des ménages ouvriers-populaires, les retraités, parce que ce sont eux qui sont et ont été les véritables forces motrices de la société. Leur travail assurerait le bien-être social, sans chômage, faim, misère, sans exploitation. Il suffit qu’ils deviennent les protagonistes des développements sociaux et politiques, qu’ils agissent pour leurs propres intérêts, pour leur vie, ensemble avec le Parti communiste contre le pouvoir de leurs exploiteurs.

Rien n’est donné en cadeau par les exploiteurs et leur Etat. Le pouvoir ouvrier-populaire ne s’offre pas par le système politique bourgeois, ni par aucun parti «de gauche», il se conquiert. La condition préalable dans la voie du changement de rapport de forces en faveur de la majorité ouvrière-populaire est le rapprochement avec le KKE, son renforcement, surtout sur les lieux de travail et dans les quartiers populaires.

Le renforcement dans tous les sens du KKE et son accompagnement sont une condition préalable pour la restructuration du mouvement ouvrier et de la constitution d’une puissante alliance populaire, qui se battra pour les problèmes du peuple, revendiquera des mesures de soulagement immédiates, la récupération des pertes, avec comme «boussole» stable la lutte contre les monopoles et le capitalisme. Sa mise en place son renforcement peuvent dès aujourd’hui aider à changer le rapport de forces négatif, le renforcement de l’organisation, la combativité, l’esprit de lutte de classe de la classe ouvrière et d’autres couches populaires, contre le fatalisme et la subordination du peuple, aux vieux et nouveaux gestionnaires de la barbarie du capitalisme.

Le CC du KKE

13 juillet 2015

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[Ριζοσπάστης, 14.7.2015

www.rizospastis.gr/story.do?id=8519831]

[Traduction Alexandre MOUMBARIS

relecture Marie-José MOUMBARIS]

Pierre Laurent, la Grèce et les mensonges

Jacques SAPIR, RussEurope, 25 juillet 2015

http://russeurope.hypotheses.org/4144


Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, vient de donner le samedi 25 juillet une interview à Marianne[1]. Il justifie sa position au sujet de la Grèce et son soutien à la capitulation consentie par Alexis Tsipras. C’est son droit. Mais, pour se faire, il prend un certain nombre de libertés avec les faits. Et cela est beaucoup plus condamnable. Cette interview est une excellente illustration des illusions d’une partie de la « Gauche Radicale », illusions sur l’Euro et sur l’Europe, dont il semble désormais que le Parti de Gauche commence à se dégager[2].

Un petit florilège des citations de Pierre Laurent permet de voir qu’il entretient de sérieuses illusions, et même qu’il adopte un point de vue « européiste » qui n’est pas éloigné de celui du Parti dit « socialiste ». Mais, il faut aussi savoir que les prises de position de Pierre Laurent sont aujourd’hui fortement critiquées dans de larges fractions de la base comme de l’appareil du PCF. Ces prises de position reflètent bien plus les errances d’un homme et d’un groupe de direction du PCF qu’une position largement défendue au sein du Parti.

Une analyse tendancieuse du 13 juillet

Tout d’abord, quand il entend justifier la capitulation de Tsipras, Pierre Laurent dit au journaliste la chose suivante :

« Ils ont enfermé la Grèce et ses dirigeants dans une alternative qui était soit le Grexit — souhaité par les Allemands de manière ouverte, Wolfgang Schaüble, le ministre des Finances allemand, a plaidé jusqu’au dernier moment auprès des Grecs pour une sortie ordonnée —, soit le plan d’austérité qui a finalement été imposé. Le choix qu’a fait Tsipras est un choix qui évite la banqueroute bancaire de son pays, une situation qui aurait été terrible pour les Grecs. Je crois qu’il n’avait pas d’autres alternatives »[3].

Si je suis d’accord qu’un effondrement des banques est une catastrophe, je signale à Pierre Laurent que ce que Tsipras a refusé c’est la proposition de Varoufakis de (1) réquisitionner les banques et (2) de réquisitionner la Banque de Grèce. Ce faisant, le gouvernement aurait eu accès aux réserves (sous contrôle de la BCE avant la réquisition) déposées à la Banque de Grèce mais aussi dans les banques commerciales. La réquisition est un mécanisme qui permet à tout gouvernement de la zone Euro de s’affranchir de la tutelle de la BCE. Dire, dans ces conditions, que le choix de Tsipras était entre la banqueroute et la capitulation est faux. La décision de Tsipras a été politique, et non économique. C’était un choix entre s’engager sur une voie, celle que proposait son Ministre des finances Yanis Varoufakis, voie pouvant le conduire à sortir de l’Euro, ou bien d’accepter l’austérité. Présenter cela comme une décision économique est un mensonge éhonté[4]. Les choses sont désormais publiques, et il est triste de voir Pierre Laurent s’enferrer dans le mensonge.

Pierre Laurent révolutionne la science économique

Commentant un possible Grexit, Pierre Laurent ajoute alors :

« Et une sortie de la zone euro laisserait n’importe quel pays qui la pratiquerait devant la même pression des marchés financiers, voire une pression décuplée et une dévaluation nationale plus grave encore ».

Il semble ici que Pierre Laurent, qui a pourtant fait des études d’économie à Paris 1, ignore qu’il existe des moyens réglementaires permettant à un pays de faire fortement baisser la pression exercée par les marchés financiers. Cela s’appelle le contrôle des capitaux. Non pas le « contrôle des capitaux » imposé par la BCE à la Grèce, et qui aboutit à empêcher les entreprises grecques de faire des opérations sur l’étranger via les comptes Target2 (et qui s’apparente en réalité à un contrôle des changes), mais les contrôles sur les mouvements de capitaux à court terme non liés à des opérations matérielles. Ces mouvements représentent entre 90% et 95% des flux de capitaux, et sont essentiellement des mouvements spéculatifs. Bien entendu, pour les mettre en œuvre, il faut recouvrer le contrôle sur la Banque Centrale. Ici, soit Pierre Laurent fait la preuve de sa méconnaissance des mécanismes économiques de base, soit il les connaît, et en ce cas il ment en toute connaissance de cause. Je laisse le lecteur libre de son choix.

Pierre Laurent est un grand logicien

Pierre Laurent assène alors un argument qui lui apparaît imparable pour écarter une sortie de l’Euro. Cet argument, le voici :

« Il y a d’ailleurs des pays aujourd’hui qui, en dehors de la zone euro, sont également frappés par des politiques d’austérité. Car la pression des marchés s’exerce partout et sur tous les pays ».

On reste sidéré par ce que ce paragraphe implique comme méconnaissance des liens logiques qui relient plusieurs éléments. Bien sûr, il existe des pays qui ont des politiques d’austérité sans appartenir à l’Euro. Nul ne l’a nié. Mais, connaît-on un pays de la zone Euro qui n’applique pas une politique d’austérité ? En fait, on peut montrer que la zone Euro induit un cadre dépressif pour les économies qui y participent[5]. Donc, cet argument ignore ce qu’en logique on appelle des conditions nécessaires et des conditions suffisantes. La sortie de l’Euro est une condition nécessaire à une rupture avec une politique d’austérité, mais ne constitue nullement une condition suffisante. Par contre, par sa méconnaissance de la logique la plus élémentaire, Pierre Laurent nous montre qu’il est suffisant mais pas nécessaire.

Pierre Laurent révolutionne la science économique (bis)

On revient à un argument en apparence plus économique avec la citation suivante, qui se révèle, à nouveau, tout à fait catastrophique :

« Oui, mais aujourd’hui, la différence est que tous les avoirs détenus par les Grecs sont en euros. Et le transfert de ces avoirs dans une monnaie nationale qui serait dévaluée par les marchés financiers conduirait, dans un premier temps, à un affaiblissement considérable du potentiel de ressources des Grecs. Alors que pour reconstruire leur pays, ils ont besoin d’un niveau d’investissement important ».

Notons tout d’abord que ce ne sont pas les « marchés financiers » qui transfèrent les avoirs qui sont détenus par les grecs. C’est en réalité le système bancaire, s’il s’agit d’avoirs détenus en Grèce. Pierre Laurent, à l’évidence soit ne connaît pas les règles de fonctionnement de l’économie, soit cherche à nous mener en bateau. Ces avoirs en Euros seront automatiquement re-dénominés en Drachmes. Mais cette redénomination touchera toutes les valeurs de l’économie grecque. Donc, le potentiel d’investissement sur la base de l’épargne (oui, cette chose que l’on apprend en fin de première année d’économie, l’égalité entre l’épargne et l’investissement) sera inchangé par rapport aux valeurs de l’économie grecque. Mais, une partie de ces avoirs ne sont pas détenus en Grèce. Donc, ils resteront en Euros (ou dans une autre monnaie, que ce soit le Dollar ou, peut être, le Mark allemand…). Si la Drachme est dévalué, disons de 25%, cela signifie que ces avoirs seront réévalués de 33%. Donc, le potentiel d’investissement, sur la base des avoirs grecs détenus à l’étranger, sera largement augmenté. Ce qui veut dire que les grecs ayant mis leurs avoirs à l’étranger pourraient les rapatrier avec un effet bien plus positif sur les investissements que si la Drachme n’avait pas été dévaluée. Notons encore que ceci s’applique aussi à l’ensemble des investisseurs étrangers. En fait, une sortie de l’Euro et une dévaluation de 25% de la Drachme constituent la condition pour qu’un flux d’investissement important en drachmes se reconstitue en Grèce.

Mais, il est peu probable que Pierre Laurent ignore à ce point les mécanismes de base de l’économie, ou alors il faut s’interroger sur les conséquences délétères sur le cerveau humain d’années de travail au journal l’Humanité. Il est bien plus probable que Pierre Laurent, ici encore, mente, et qu’il mente avec l’aplomb d’un arracheur de dents.

Quand Pierre Laurent joue au prestidigitateur

Reprenons le cours du raisonnement. Pierre Laurent nous offre une magnifique perle avec la citation suivante :

« Puisque les solutions apportées par Tsipras étaient totalement viables et elles restent praticables dans la zone euro. Ce n’est pas la zone euro qui les empêche mais la décision politique prise par les dirigeants allemands et un certain nombre d’autres dirigeants européens de rendre impossible l’expérience politique de Syriza ».

Ici, Pierre Laurent fait mine de croire que les dirigeants allemands et européens ont été conduits uniquement par leur haine politique de Syriza. Que ces dirigeants n’aient pas apprécié Syriza est certain. Mais, quand bien même l’auraient-ils apprécié, accepter les solutions proposées par Tsipras impliquait, à relativement court terme, faire basculer la zone Euro vers ce que l’on appelle une « union de transfert ». Or, les montants nécessaires pour faire fonctionner la zone Euro sans les politiques d’austérité ont été évalués, et on trouvera l’une de ces évaluations d’ailleurs dans ce carnet. Pour faire court, il faudrait que l’Allemagne consacre entre 8% et 10% de son PIB tous les ans pendant environ dix ans à ces transferts. Il est clair que cela n’est pas possible, sauf à vouloir détruire l’économie allemande. La véritable cause du rejet des options de Syriza se trouve là. Affirmer que « les solutions apportées par Tsipras étaient totalement viables et elles restent praticables dans la zone euro » est un nouveau mensonge. Les solutions proposées par Tsipras impliquaient une refonte totale de la zone Euro, et cette refonte aboutissait à faire peser un poids excessif sur l’Allemagne. Telle est la vérité. Mais, cette vérité gêne Pierre Laurent, qui préfère la faire passer sous le tapis pour sauver l’illusion de la possibilité d’une zone Euro qui ne soit pas austéritaire. Pierre Laurent doit donc mentir quant aux conditions de viabilité de la zone Euro, mais, nous l’avons vu, il n’est pas à un mensonge près.

Le dernier mensonge

Il ne reste donc à Pierre Laurent qu’un argument : le point Godwin ou la réduction du dilemme grec à un affrontement avec le Front National. Il suffit de regarder le paragraphe suivant pour s’en convaincre :

« Il y a aujourd’hui trois options en débat. L’option d’une Europe de l’ordre libérale, celle qui existe aujourd’hui. Il y a l’option d’une destruction de l’Europe et d’un retour à la compétition, voire au choc des nations dans la crise que traverse l’Europe, c’est l’option du Front national et des forces qui l’appuient. Et il y a l’option qui est la nôtre, celle de Tsipras, la mienne, celle que nous défendons, qui est l’option de la reconstruction d’une Europe de coopération, de solidarité, d’une Europe de souveraineté qui doit laisser plus de place aux pouvoirs de chaque nation de négocier démocratiquement son insertion dans cette Europe de solidarité. Nous parlons d’une Europe à géométrie choisie… ».

Passons sur le fait que proclamer que l’on vivrait mieux dans le monde des bisounours, la troisième option, na jamais fait avancer le débat. Mais, une sortie de la Grèce de l’Euro, et à terme, une dissolution de l’Euro, entraineraient-ils ce cataclysme que prévoit Pierre Laurent ? En fait, de nombreux économistes soutiennent aujourd’hui qu’une sortie de l’Euro était préférable, certains conservateurs comme Henkel[6], d’autres progressistes comme Kevin O’Rourke[7] ou Stefano Fassina[8], ancien ministre du PD en Italie, et parmi eux des assistants de Varoufakis[9]. C’est donc un nouveau mensonge de Pierre Laurent que de prétendre que l’option d’une sortie de l’Euro serait le fait du seul Front National. Un mensonge de plus dira-t-on. Espérons, en tous les cas, qu’il soit le dernier.

[1] Pierre Laurent : “Une sortie de la zone euro n’empêche pas la pression des marchés”, entretien avec Bruno Rieth, Marianne, 25 juillet 2015, http://www.marianne.net/pierre-laurent-sortie-zone-euro-n-empeche-pas-pression-marches-100235637.html

[2] Voir le blog de Guillaume Etievant, responsable économique du PG, le 24 juillet 2015,http://guillaumeetievant.com/2015/07/24/soyons-prets-a-sortir-de-leuro/

[3] Pierre Laurent : “Une sortie de la zone euro n’empêche pas la pression des marchés”, op.cit..

[4] Je renvoie à l’article de Jamie Galbraith, qui a travaillé avec Varoufakis publié dans Harper’s,http://harpers.org/blog/2015/07/greece-europe-and-the-united-states/ainsi qu’aux explications données par Yannis Varoufakis lui-même sur son blog : http://yanisvaroufakis.eu/2015/07/14/on-the-euro-summits-statement-on-greece-first-thoughts/

[5] Voir Bibow, J., et A. Terzi (eds.), Euroland and the World Economy—Global Player or Global Drag? Londres, Palgrave, 2007.

[6] http://www.conservativehome.com/platform/2015/07/hans-olaf-henkel-mep-greece-must-leave-the-eurozone-for-the-good-of-us-all.html

[7] http://www.socialeurope.eu/2015/07/moving-on-from-the-euro/

[8] http://www.stefanofassina.it/lavoroeliberta/2015/07/19/sono-daccordo-con-schouble-una-grexit-assistita-unica-soluzione/

[9] Munevar D., « Why I’ve Changed My Mind About Grexit », inSocialEurope, 23 juillet 2015,http://www.socialeurope.eu/2015/07/why-ive-changed-my-mind-about-grexit/