LETTRE OUVERTE À PIERRE LAURENT

Mon cher Pierre,

Je croyais que le succès phénoménal des « Lundis de la gauche » aurait refroidi tes ardeurs. Que nenni ! Tu persévères avec une pétition au titre provocateur : « Vivement la gauche ». Un tout petit appel de quelques lignes qui résume à lui seul les errements de notre ligne politique, et surtout la confusion dans laquelle nous nous sommes collectivement plongés.

Et si je dis « tu », c’est que cet appel semble avoir été décidé en très petit comité. Même si je ne suis plus très assidue au Conseil national, il me semble qu’au dernier CN*, ni toi ni tes lieutenants ne l’aviez évoqué. Je n’ose pas croire qu’il serait né, miraculeusement, des suites de la « restitution » de la « grande consultation » du 8 octobre.

Tu connais la maxime : « Errare humanum est, perseverare diabolicum ». L’entêtement est diabolique… S’il y a une chose que nous, communistes, sommes encore capables de faire, c’est bien de persévérer dans l’erreur. Nos résultats électoraux en baisse constante depuis les années 80 en sont la preuve irréfutable.

Ah, la persévérance ! Je me rappelle encore, Pierre, de ton frère Michel, au moment des collectifs antilibéraux**, qui expliquait qu’il fallait « jouer la gagne », que le grain de sable s’appelait Besancenot, et qu’une unique candidature de gauche (à l’époque, nous pensions que celle de Marie-Georges Buffet allait naturellement s’imposer…) pourrait faire un score à deux chiffres.

Aujourd’hui, dans une situation politique renouvelée, nous persévérons. Une candidature unique de la « gauche d’alternative » pourrait faire un score à deux chiffres. Sauf que le grain de sable s’appelle Mélenchon, et qu’il aurait plutôt la taille d’un caillou (oserais-je dire d’un pavé). Bien entendu, l’appel agite les épouvantails que sont la droite et l’extrême droite. Ce serait dommage de ne pas avancer l’argument de culpabilisation.

« Vivement la gauche ». Cela ne devrait pas me surprendre. Et pourtant, on peut toujours être surpris. Pierre, est-ce qu’il t’arrive de sortir de Fabien, de pousser la porte du bunker ? Toi et ta garde rapprochée, s’entend. Est-ce que vous mesurez la réalité de la situation politique ? Est-ce que vous croyez vraiment que les électeurs sont prêts à signer un tel appel alors qu’ils associent naturellement la « gauche » au Parti socialiste ?

A l’occasion de cet appel, vous avez inventé un concept d’une rare souplesse, la « gauche d’alternative ». Je croyais avoir entendu à Fabien qu’il n’y avait pas deux gauches, et qu’il fallait bien se garder de dire que les socialistes n’étaient plus à gauche pour ne pas se couper de leurs électeurs. N’y a-t-il pas là une contradiction ? Et crois-tu vraiment qu’il sera facile de vendre aux communistes une alliance avec les Verts, qui méprisent et écrasent les classes populaires quand ils sont au pouvoir dans les collectivités territoriales ou au gouvernement ? Ou avec Christian Paul et les « frondeurs » qui sont restés au Parti socialiste, avalisant sa politique antisociale ?

Cet appel dénonce la finance et le Medef, mais surtout pas l’Union européenne. J’ai entendu avec un certain étonnement mon secrétaire de section expliquer que ça ne servait en définitive à rien de s’attaquer à l’Union européenne, parce qu’elle n’était qu’un instrument du capital. Voilà un argument nouveau dans la bouche d’un communiste. Malheureusement, c’est une vieille lune venue de… Lutte ouvrière. Sommes-nous à ce point de déliquescence idéologique qu’il faille emprunter à nos camarades trotskistes une argumentation pour le moins sujette à caution ?

Mais je m’égare. Nous, communistes, avons des objectifs bien plus élevés : nous voulons bâtir l’Europe sociale. Et comme si ça ne suffisait pas, nous voulons réorienter la politique de la BCE. Avec de tels objectifs, ce serait du temps perdu que de remettre en cause la construction européenne !

Ma dernière réunion de section, dans un département qui a longtemps été communiste, la Seine-Saint-Denis, m’a profondément interrogée. La pédagogie du renoncement fonctionne à plein dans le parti. Sur une vingtaine de camarades, tous sauf moi se sont prononcés pour la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Avec des arguments qui n’ont rien de rassurant quant à l’état d’esprit des militants communistes. Sais-tu pourquoi, in fine, des camarades qui tous critiquent Mélenchon se rallient à sa candidature ? En désespoir de cause. Parce que 1- ils sont aujourd’hui persuadés qu’un communiste ne peut pas être un candidat de rassemblement et 2- que le Pcf n’a plus dans ses rangs les ressources suffisantes pour trouver un candidat qui tienne la route. Soit dit en passant, ce n’est pas très flatteur pour notre direction.

Félicitons-nous d’avoir des militants à ce point lucides qu’ils soient capables de choisir la peste plutôt que le choléra.

En définitive, l’opération « Vivement la gauche » vise avant tout à empêcher l’émergence d’une candidature communiste. Surtout si elle ne provient pas du cénacle, surtout si elle est issue de province, surtout si elle vient du monde du travail. Vous soutiendrez Mélenchon comme la corde le pendu, au nom de l’unité du Parti. Parce qu’évidemment, l’unité du Parti, la seule qui vaille, c’est avec les soutiens de Mélenchon.

Comme nous sommes de grands stratèges, nous privilégions les élections législatives aux élections présidentielles. Comment imaginer que des candidats communistes auront une quelconque visibilité alors que leur parti sera absent de l’élection présidentielle ? Et surtout, comment peut-on réussir le tour de force de faire gober ça aux camarades ? Le légitimisme, autant que le renoncement, tue notre parti. Mais nous avons la parade, celle que nous ressortons à chaque défaite électorale depuis 20 ans : « Les électeurs n’ont pas compris notre stratégie ». Ils ne l’ont pas comprise ou ils l’ont sanctionnée ? Il serait temps de se poser les bonnes questions.

Tout faire, absolument tout pour conserver des élus, nous renvoie à chaque élection dans le giron des socialistes. C’est une stratégie de court terme, et elle ne fera pas recette en 2017. Car le Parti socialiste aura bien d’autres chats à fouetter que sauver 15 députés communistes et apparentés, crois-moi ! Par contre, tous ceux qui depuis cinq ans subissent la politique de Hollande et Valls ne sont pas prêts de nous pardonner notre inféodation systématique au Parti socialiste.

Et nous revenons à notre problématique de départ : « Vivement la gauche ». Mon cher Pierre, si tu veux empêcher la disparition du parti, il va falloir faire autre chose que de rester en cercle fermé. Il va falloir sortir, rencontrer ces classes populaires qui n’en finissent pas de souffrir des politiques d’austérité imposées par l’Union européenne et ses amis de la finance. Il va falloir aussi tenir un autre discours que le salmigondis qui sert aujourd’hui de ligne politique au parti.

S’il y a une chose positive à retenir de l’aventure Mélenchon, c’est celle-ci : seul un discours clair et porteur de ruptures peut convaincre les classes populaires de renouer avec la politique. Je sais que certains dans nos rangs qualifient cela de populisme. Les manifestations contre la loi El Khomry, la résistance à l’état d’urgence (que, soit dit en passant, nos députés ont voté parce que « sinon, les gens n’auraient pas compris », véridique !), la solidarité active avec les migrants et avec les Rroms, les combats contre les fermetures d’usines ou les luttes pour la défense des services publics, montrent chaque jour qu’il faudrait une étincelle pour que le peuple redevienne un acteur de premier plan de la vie politique. N’est-ce pas le rôle d’un parti véritablement communiste que d’aider à cela ?

Si je peux te donner un seul conseil, Pierre, c’est celui-ci : renoue avec le communisme. Comme le capitalisme, il a de beaux jours devant lui.

Caroline ANDREANI

Section de Pantin, fédération de Seine-Saint-Denis

Membre du Conseil national

*Les 24 et 25 septembre.

** Élection présidentielle de 2007.

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Tsípras, ou le traité du vain combat

Dimitri ALEXAKIS

Blog de Dimitri ALEXAKIS, 23 juillet 2016

https://blogs.mediapart.fr/dimitris-alexakis/blog/230716/tsipras-ou-le-traite-du-vain-combat


Si le gouvernement d’Aléxis Tsípras est devenu, entre les mois de janvier et juillet 2015, le premier à remettre en cause les politiques d’austérité à l’échelle de l’Union européenne et est entré dans l’Histoire à ce titre, son « deuxième gouvernement »[1], en cautionnant la suppression de fait du droit d’asile européen et l’alliance stratégique de l’Union avec le régime de Recep Tayyip Erdoğan, en appliquant, après plus de six ans de récession, le plus cynique des programmes d’austérité qu’un gouvernement européen ait jamais mis en œuvre[2], semble avoir pour effet d’effacer jusqu’au souvenir de cette séquence inaugurale.

La métamorphose évoque cette scène du Metropolis de Fritz Lang qui voit les Maîtres de la cité remplacer Maria, guide et égérie des insurgés, par un robot à son image chargé de semer la discorde et la confusion parmi les ouvriers, mais aussi ces procès politiques apparus lors de la période stalinienne et où l’accusé, après avoir été soumis à interrogatoire et à un chantage direct, sur sa personne et sur ses proches, s’accuse publiquement d’avoir été celui qu’il était : séances pathétiques où le sujet parle la langue de ses persécuteurs, adopte leur rhétorique, leurs inflexions et s’évertue devant ses juges à effacer son empreinte de l’Histoire.

Mais Aléxis Tsípras ne s’est pas renié, et il ne lui a rien été demandé de tel ― au contraire. Son « capital de popularité », engrangé depuis la période de sa candidature à la Mairie d’Athènes, son âge, son style vestimentaire, ses talents oratoires, son « ancrage populaire », son parcours politique et la contradiction même dans laquelle il se trouve l’ont fait après coup apparaître comme un dirigeant plus à même de mettre en œuvre ces programmes que n’importe lequel des caciques de la droite ou du Parti socialiste grec. Contrairement à ces derniers, le Premier ministre grec a longtemps côtoyé les « victimes de l’austérité » et connaît leurs difficultés. La nécessaire compassion pour les petites gens, lieu commun de l’exercice du pouvoir depuis le début de la crise, n’est pas exactement un vain mot dans sa bouche. Son avantage semble être de connaître les souffrances qu’il inflige. À y regarder de plus près, cette posture compassionnelle est précisément celle de l’Église orthodoxe grecque, que Sýriza n’a jamais combattue.

*

La trouvaille tient expressément, ici, au fait que la même personne et que le même parti contestent « radicalement » et, presque simultanément, mettent en œuvre « malgré eux » la même politique de précarisation massive, de coupes et de ponctions sur le revenu des classes populaires et moyennes, de destruction et de privatisation des espaces communs, de démantèlement des lois et des usages sociaux, de redistribution vers le haut, au bénéfice de grands investisseurs privés, des infrastructures et de la fortune (foncière et immobilière) de l’État, dans un nouveau procès d’accumulation capitaliste et de reconfiguration de l’ensemble de l’économie (disparition accélérée des petites et moyennes entreprises qui constituaient le tissu de l’économie nationale, décrochage brutal des prix de l’immobilier qui permettront bientôt à ces investisseurs de racheter des quartiers entiers pour une bouchée de pain[3]). Quel démenti plus cinglant au programme de Sýriza ? Ce résultat dépasse sans doute les espérances de Wolfgang Schäuble, de Jean-Claude Juncker, de Martin Schulz ou de François Hollande et semble surpasser en efficacité toutes les manœuvres que ces derniers avaient pu déployer, entre janvier et juillet 2015, pour se défaire du Premier ministre grec et de son parti.

Le cœur de la manœuvre porte sur la signification même de cette première séquence, sur sa dimension historique : non pas effacer le nom ou les traces d’une personnalité gênante mais effacer en bloc le sens de l’événement ; moins réécrire l’Histoire que l’effacer en la rendant après coup illisible ; faire en sorte que, par un étrange mouvement rétroactif, cet événement, privé de sa dimension historique, ne soit pas réutilisable, ne soit plus opérant : désarmer l’événement. C’est ainsi que ceux qui soutenaient le gouvernement grec durant cette première période de négociations se sont retrouvés non seulement privés de victoire mais en quelque sorte floués d’une défaite et dépossédés de la signification même du combat auquel ils avaient pris part.

Le fait qu’il soit soudain devenu impossible à Podemos, soutien majeur du gouvernement grec durant la campagne électorale de l’hiver 2015 et la première période d’exercice du pouvoir[4], de se référer au parti de la gauche radicale grecque, de prononcer jusqu’à son nom, est à cet égard indicatif. Grâce à l’intervention de François Hollande qui, lors de la nuit de négociations du 12 au 13 juillet 2015, a su ramener Aléxis Tsípras à la table des négociations, l’Union européenne a en définitive réussi son pari : s’assurer que le gouvernement grec n’ait, le moment venu, aucun relais à passer aux mouvements extra-parlementaires et aux organisations politiques d’Espagne, du Portugal, d’Irlande, de France ou d’Italie, rien à léguer et rien à dire.

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Le caractère dramatique du revirement opéré tient à un principe de discontinuité radicale : rien, du point de vue du sens, ne permet de relier le résultat du référendum du 5 juillet[5] et « l’appel au peuple » dont il est issu à « l’agrément » ou accord de principes signé par le Premier ministre grec dans la matinée du 13 juillet 2015 ; rien ne permet de relier ces deux points sinon, précisément, sa personne même.

Toute la campagne électorale menée par Sýriza en vue des « deuxièmes élections » de septembre 2015 en témoigne. Le sens ayant été sacrifié, il ne restait plus au parti de gauche radicale qu’à faire campagne « sur la personne » ; la question politique, par un effet de réduction vertigineux, a été brusquement circonscrite à une question personnelle de charisme, d’influence et d’habileté politicienne. Tsípras, résumait Jean-Claude Juncker en usant d’un barbarisme de mauvais aloi, « s’est homme-d’étatisé » et a rejoint la cohorte muette des dirigeants responsables se conformant docilement au cours des choses. Le « deuxième gouvernement » Tsípras offre ainsi le spectacle glaçant d’une politique dissociée des sujets qui l’appliquent : une politique sans sujets, dans la mesure où elle n’est de fait assumée par personne, et une politique sans discours. La suppression de la politique n’est pas, bien sûr, « politiquement neutre »[6], et passe ici par une dissociation brutale entre le sujet et l’acte : il n’est pas demandé à Aléxis Tsípras de croire en ces mesures, de les assumer subjectivement, simplement de les mettre en œuvre. Tsípras, ou la politique de personne.

*

Ce que la volte-face du Premier ministre hellénique escamote pour l’Histoire et aux yeux des peuples, c’est la spécificité de la guerre économique menée par les dirigeants européens, la Banque centrale et le FMI à l’encontre du gouvernement grec au cours de ces 6 mois : offensive asymétrique[7] (l’ensemble du conflit se déroulant sur le terrain de l’adversaire et les armes en présence étant sans commune mesure : argumentaire keynésien d’un côté, blocus financier de l’autre) et multiforme, combinant adresse aux opinions publiques, communication politique, contrôle des médias, manœuvres diplomatiques, mesures de rétorsion et prise en otage de la population locale à travers le mécanisme d’octroi de liquidités d’urgence (ce que Státhis Kouvelákis a appelé « le supplice de la goutte d’eau »[8]). Guerre atypique, dans un contexte d’économie intégrée, qui a mis en lumière la violence de la monnaie[9] unique mais s’est déployée en surface autour d’arguments politiques et moraux ― tour de passe-passe destiné aux petits épargnants de France ou d’Allemagne, indignés de devoir « payer la part » du peuple grec ― et qui comportait en outre une dimension psychologique : les dirigeants européens se sont tantôt employés, bien maladroitement, à « parler aux cœurs et aux esprits »[10] dans l’espoir de gagner le peuple grec à leur cause, tantôt (beaucoup plus fréquemment) à le culpabiliser, à le menacer[11], à le terroriser[12] ; dans la dernière ligne droite de cette séquence temporelle, ces dirigeants sont enfin parvenus, selon l’expression rappelée par Grégoire Chamayou[13], à « disloquer la psychologie des insurgés » par la reddition sans conditions de leur porte-parole. À l’inverse de la stratégie classique de contre-insurrection visant à désolidariser le peuple de la direction politique, l’UE, au terme de cette séquence, a obtenu, de façon assez inattendue, le résultat inverse : désolidariser la direction politique du peuple, faire en sorte que le gouvernement lui-même démente ceux qui venaient non sans courage de lui réaffirmer son soutien (près de 62% des votants en faveur du « non »).

L’Union européenne doit faire oublier qu’elle a mené une guerre atypique, asymétrique, non militaire contre l’un de ses États-membres (une « guerre de l’économie de la dette »), et nul n’est mieux placé qu’Aléxis Tsípras pour légitimer la manœuvre : c’est ainsi que Jean-Claude Juncker, qui avait tout mis en œuvre[14] pour renverser le gouvernement de janvier 2015, a été récemment accueilli à Athènes comme « le meilleur ami de la Grèce ».

La trouvaille repose sur une tautologie : si Tsípras est toujours en place, c’est qu’il n’a pas été renversé. Quelle preuve plus éclatante que la guerre n’a pas eu lieu et que les États-membres restent des partenaires ?

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Reste à savoir dans quelle mesure cette coupure effective entre le peuple et la « direction politique » se trouvait déjà inscrite en pointillés dans la période qui s’étend de janvier à juillet 2015 : dans la pratique politique d’Aléxis Tsípras et du groupe restreint qui l’entourait (concentration accélérée du pouvoir de décision), dans l’incapacité du parti Sýriza, déjà déchiré, à reprendre l’initiative (le caractère hétéroclite et non centralisé de cette formation politique permettant paradoxalement à l’équipe dirigeante de s’autonomiser, de court-circuiter les instances et les usages du parti), dans l’absence, surtout, d’initiatives populaires qui auraient permis de déborder le gouvernement sur sa gauche, ou par le bas, de le tenir à sa parole, de l’empêcher de reculer ― sur le modèle, notamment, des grèves de 1936 en France ; absence d’un mouvement de masse multiforme et sans inscription partisane pouvant agir « en tension »[15] et non pas seulement « en soutien » avec le niveau politique[16]. (Le référendum sur le « non » constitue le seul moment de cette séquence de 6 mois où l’exécutif ait été « débordé » ; débordement doublement paradoxal, puisque ce référendum était organisé à l’appel du Premier ministre et que la majorité sociale ― classes populaires, jeunesse ― a débordé le gouvernement à son insu, en croyant l’appuyer).

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Pourquoi ce retrait ? Pourquoi cette absence d’action ?[17] Une première explication tiendrait au temps long de la crise grecque, à la fatigue et à l’usure provoquées depuis 2008 par les privations, les faillites en cascade, la répression systématique des luttes et des mouvements sociaux, mais cette explication ne rend aucunement compte de l’état d’esprit critique, joyeux et combattif qui régnait alors à Athènes : débats politiques nourris et permanents, dans la rue, au marché, en famille, au travail.

Les causes de ce retrait doivent d’abord être recherchées dans la stratégie adoptée par le gouvernement : l’action de l’exécutif (et, par voie de conséquence, le débat politique dans la société) a été dès les premiers jours phagocytée par la question de la dette et les négociations avec les créanciers, déplacée d’emblée sur un plan purement politique et dans des lieux littéralement (géographiquement) hors de portée du peuple grec : déterritorialisation dont témoignent paradoxalement ces rassemblements athéniens de « soutien au gouvernement négociant à Bruxelles » qui avaient quelque chose d’imperceptiblement décalé (conscience diffuse que le jeu se jouait ailleurs, que le sort de la Grèce se réglait hors de Grèce : trait historique récurrent de l’histoire grecque contemporaine[18]). Les premiers gestes de Tsípras comme de son ministre des Finances ont été de prendre l’avion (pour Londres, Bruxelles, Paris, etc.): hors lieu de la politique, le champ social et le champ politique se trouvant comme dissociés. (Dans un contexte très différent, cette « délocalisation » ou déterritorialisation de l’action politique, hors du champ social et hors du territoire, est aujourd’hui poursuivie par Yánis Varoufákis).

*

La conclusion de cette séquence de 6 mois apporte la preuve cinglante que ce renversement des priorités, que cette action politique marchant la tête en bas étaient condamnés à l’échec et qu’un gouvernement résolu à rompre le carcan de l’austérité, dans une situation d’adversité largement prévisible, n’avait d’autre choix que d’agir au niveau local[19] en « reterritorialisant » son action, en concentrant ses efforts sur une politique de mise en valeur et de réquisition de la richesse nationale (transformation de milliers d’hectares en terres cultivables socialisées pour répondre dans l’urgence à la question de l’autosuffisance alimentaire et remise en cause du poids idéologique, politique et économique de l’Église orthodoxe, alliée de la grande bourgeoisie grecque et premier propriétaire foncier du pays), en s’appuyant sur l’espace de création, de solidarité et d’initiatives productives autonomes qui s’est ouvert en Grèce, indépendamment des partis et des appareils syndicaux, depuis le début de la crise[20], en proclamant une cessation de paiement immédiate des intérêts de la dette. La question des alliances politiques nouvelles et d’un financement intermédiaire (pour répondre à la crise sociale, d’abord, mais aussi pour investir, en particulier, dans un programme d’autonomie énergétique fondé sur les ressources naturelles du pays) se serait alors posée dans des termes diamétralement différents. La guerre, dans ces conditions, n’aurait pas été aussi asymétrique, ni unilatérale.

*

Reste enfin à s’interroger sur la pérennité de cette solution politique contre-nature : si le maintien en place de Tsípras, en rendant après coup illisible cette première séquence de négociations et en escamotant le soutien populaire dont bénéficiait son  premier gouvernement, a rempli son office (défaire le sujet politique du « non », générer la confusion, la division et un sentiment d’impuissance inversement proportionnel à l’espoir soulevé par les élections de janvier 2015), le « deuxième gouvernement » Sýriza ne présente pas moins toutes les caractéristiques d’un « pouvoir faible » et fait presque figure, à cet égard, de curiosité historique.

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Dimitris Alexakis, 22 juillet 2016


Reconnaissance de dette1: mes remerciements à Irène Bonnaud, L. G. et Fausto Giudice pour leur relecture attentive. Reconnaissance de dette2: le titre de ce texte se réfère à celui du premier roman de Marguerite Yourcenar, Alexis ou le Traité du Vain Combat, publié en 1929 par les éditions Au Sans Pareil.



[1] Septembre 2015 : http://www.rfi.fr/europe/20150921-elections-grece-deuxieme-chance-alexis-tsipras-syriza

[2] Lire notamment : « Grande braderie en Grèce », Niels Kadritzke, « Le Monde Diplomatique », juillet 2016.

[3]« Never let a good crisis go to waste », disait W. Churchill : « ne jamais laisser passer une bonne crise ».

[4] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/30/au-regard-de-la-situation-en-grece-et-a-la-suite-de-la-rupture-des-negociations-par-leurogroupe-podemos-souhaite-communiquer-ce-qui-suit/

[5] Lire notamment : « Référendum en Grèce : victoire massive du non, Tsipras gagne son pari », http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/la-crise-grecque/20150705.OBS2110/en-direct-referendum-en-grece-journee-historique-pour-l-europe.html

[6] « La suppression de la politique, se demandait Alain Touraine le 14 septembre 1973, à Santiago, au cœur du coup d’État chilien, est-elle politiquement neutre ? » (Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 241.)

[7] Et qui manifeste l’« asymétrie de la relation de crédit, c’est-à-dire de l’économie de la dette » (Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58).

[8] Lire notamment « Une contradiction insurmontable » : http://www.humanite.fr/la-grece-va-t-elle-transformer-leuro-et-lunion-europeenne-569305

[9] À propos de la « violence de la monnaie » et du concept de « monnaie/dette », lire notamment : Félix Guattari, Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe, éditions de Minuit, 1972, p. 263 ; Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, éditions Amsterdam, 2011, p. 58 – 59, p.  110 ; Michel Aglietta et André Orléan, La violence de la monnaie, Presses Universitaires de France, 1982.

[10] Expression empruntée à Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013.

[11] Entretien de Martin Schulz diffusé au matin même du référendum : « Si vous votez non, disait-il en substance, vous sortez. »

[12] Avec un résultat systématiquement inverse de celui qui était escompté.

[13] Théorie du drone, La Fabrique éditions, 2013, p. 94.

[14] Lire notamment : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/16/grece-le-coup-detat-ne-sera-pas-televise/

[15] Expression empruntée à Alain Touraine, Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973.

[16] Ce modèle d’articulation « en tension », pouvant aller du soutien à l’opposition, entre une direction politique et un mouvement social autonome présent dans la ville et sur les lieux de production est au fondement de la théorie de Níkos Poulantzás, principal théoricien du courant de la gauche grecque dont Syriza est issu ― et ce qui distingue notamment ce courant des pratiques dirigistes d’encadrement et de mobilisations centralisées, par l’intermédiaire d’un syndicat de parti, du KKE, le parti communiste grec. Formulation analogue chez Alain Touraine, à propos du Chili de l’Unité Populaire : « l’autonomie d’un mouvement de classe associé au pouvoir gouvernemental sans être soumis à aucune organisation politique » (Vie et mort du Chili populaire, p. 167).

[17] La question était déjà posée en ces termes par Alain Touraine, le 10 septembre 1973, à la veille du coup d’État chilien. Cf. Vie et mort du Chili populaire, Le Seuil, 1973, p. 204.

[18] Lire notamment à ce propos : Karl Mazower, Dans la Grèce d’Hitler, 1941-1944, éditions des Belles Lettres, 2002.

[19] Cessation de paiement, priorité absolue donnée au « front intérieur » et aux réformes de gauche (adoption d’un nouveau système fiscal en faveur des classes populaires, « mémorandum sur le capital »). Lire à ce sujet la tribune de Yánnis Miliós, ancien responsable du programme économique de Syriza : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/05/06/et-si-la-grece-cessait-de-jouer-au-poker-pour-se-mettre-aux-echecs/

[20] Cf. « L’invention sous la crise » : https://oulaviesauvage.wordpress.com/2015/06/14/grece-autogestion-et-circuits-de-production-paralleles-ressources/.

Grèce : « Il y a une rage sourde qui nous ronge tous »

Adéa GUILLOT, Le Monde, 8 mai 2016

Ils ont l’air un peu étonnés mais vraiment pas effrayés, ces touristes venus, dimanche 8 mai dans la matinée, assister à la fameuse relève de la garde devant le Parlement grec, place Syntagma, au cœur d’Athènes. « Je suis même heureuse de voir un peuple en plein exercice de ses droits démocratiques, en quête de sa liberté », explique, enthousiaste, Linda Gist, une Américaine originaire de Washington. « Hier soir devant notre hôtel, il y avait un gros rassemblement et j’ai pris une photo que j’ai postée sur Facebook avec en légende : “Power to the people !” »

A-t-elle compris pourquoi ces milliers de Grecs manifestent ? « Il y a une crise économique, c’est ça, non ? » Oui, dans le fond, c’est bien cela qui pousse depuis déjà six longues années les Grecs à descendre dans la rue. Ce déclassement brutal, cette vie bouleversée qui a fait chuter leur pouvoir d’achat de près de 35 % depuis 2009 ou a fait exploser le chômage à 24 % de la population active. Mais pourtant, aujourd’hui, le cortège est clairsemé. Les syndicats célèbrent le 1er Mai – qui n’avait pas été fêté dimanche dernier en Grèce en raison des fêtes orthodoxes de Pâques – et entendent bien se remobiliser dimanche soir au moment du vote au Parlement de deux lois très contestées, les réformes du système des retraites et du régime fiscal.

« C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de monde, car il y a une lassitude, même un épuisement des gens, et puis nous sommes à la fin des vacances de Pâques, il manque par exemple tous les profs encore absents de la ville, reconnaît Georges Papamarkou, du syndicat de la compagnie nationale de téléphone OTE. Mais ne pensez pas pour autant qu’ils sont d’accord avec ce qui se passe, la colère gronde de nouveau dans le pays. »

La grève de quarante-huit heures à laquelle ont appelé, jeudi soir, les principaux syndicats du privé et du public a d’ailleurs été plutôt bien suivie. Les liaisons maritimes entre le continent et les îles vont mêmes rester interrompues jusqu’à mardi matin, soit quatre jours de paralysie. C’est assez rare dans un pays si dépendant de son tourisme îlien.

« Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue »

De 2010 à 2013, Athènes a vécu au rythme des grosses manifestations contre la mise en œuvre des mémorandums, ces accords-cadres introduisant dans le droit grec les réformes exigées par les créanciers du pays en échange de milliards d’euros de prêts – 210 milliards jusqu’à 2014 et 86 milliards supplémentaires d’ici à la fin de 2018. Avec l’arrivée du gouvernement d’Alexis Tsipras, issu de la gauche radicale Syriza, en janvier 2015, les mouvements sociaux se sont tassés.

« Il y a eu une grande vague d’espoir, se rappelle Ekaterina, 62 ans, retraitée du secteur privé et qui a voté Syriza en 2015. Nous avons cru qu’ils arriveraient à mettre fin à l’austérité. Nous les avons vus se battre contre un establishment européen qui ne voulait rien entendre. Nous les avons vus plier. Nous leur avons renouvelé notre confiance lors des élections de septembre 2015, mais là ils vont trop loin. Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue. »

Les copines d’Ekaterina, toutes syndiquées, l’affirment : dans leurs boulots respectifs, la frustration monte. « J’entends de plus en plus de collègues en arriver à me dire que l’on devrait tout foutre en l’air, accepter de quitter l’euro, comme en rêvent certains pays du Nord, et advienne que pourra », raconte Sofia, employée d’un grand magasin. « Jusqu’ici ces mêmes collègues soutenaient Tsipras car nous pensions tous qu’il fallait avant tout rester dans l’euro et l’Europe, mais à quoi ressemble cette Europe ? C’est une question que l’on doit se poser désormais. Cela va bien plus loin que la Grèce. Regardez ce qui se passe avec les migrants ! », conclut Sofia. Dans le défilé, d’ailleurs, on voit beaucoup de bannières de soutien aux migrants, dont plusieurs sont mêmes venus, suivant l’initiative des mouvements contre le racisme, demander plus de solidarité européenne.

Les discussions tournent beaucoup autour de cette Europe monolithique imposant une politique d’austérité dont tous les grands économistes disent aujourd’hui qu’elle est contre-productive. « Même le Fonds monétaire international a reconnu vendredi que plus d’austérité n’était pas possible en Grèce et qu’il fallait restructurer la dette ! », souligne Manos Panayiotopoulos, communiste de père en fils venu fêter ce 1er-Mai de rattrapage un œillet rouge à la boutonnière.

Dans les rues environnantes, où cafés, restaurants et même certains magasins ont choisi de rester ouverts en ces jours de grève, on parle aussi politique. Mais pas question pour Spyros et sa parea (« groupe d’amis ») de rejoindre les manifestants. « A quoi cela sert-il ? Les lois qui vont être adoptées ce soir respectent seulement le mémorandum que le gouvernement a signé l’été dernier, précise-t-il. C’est hypocrite de se mobiliser contre quelque chose que l’on a déjà accepté. Après tout, si les gens ne voulaient pas de Tsipras, ils n’avaient qu’à pas revoter pour lui lors des élections de septembre dernier. »

A-t-il voté Syriza ? « Non. Je n’ai jamais cru qu’ils pouvaient nous sortir de la crise », répond le jeune homme, ingénieur informatique au chômage. D’ailleurs, dans sa parea on vote plutôt à droite. « Mais même là on ne sait plus très bien quoi penser, car le nouveau leader du parti Nouvelle Démocratie (ND), Kiriakos Mitsotakis, est un fils de, issu de ce vieil establishment dont on ne veut plus nous non plus », affirme un copain de Spyros.

« Voilà où mènent six ans de crise »

Tous redoutent un échec des négociations engagées depuis plus de trois mois avec les créanciers du pays pour conclure la mission d’audit de l’avancée des mesures en Grèce. « S’ils ne trouvent pas un accord, lors de la réunion de l’Eurogroupe de lundi, alors quoi ? On repart pour des élections ? de nouveau une période de paralysie économique ? avec Tsipras d’un côté et Mitsotakis de l’autre ? Moi j’irai me baigner, ce jour-là ! », plaisante Spyros, mi-figue mi-raisin.

Le propriétaire du café à la terrasse duquel Spyros et sa parea sirotent leurs cafés frappés est encore plus sévère. « Faire grève, ça ne sert à rien à part perdre de l’argent », assène-t-il.

« La mobilisation sociale est morte. La souveraineté nationale de notre gouvernement est enterrée depuis que nous avons accepté que nos créanciers décident pour nous de nos lois. Autant en finir tout de suite et accepter que nous ne sommes qu’un petit pays sous protectorat européen et profiter de ce que cela peut nous apporter. Nous avons avant tout besoin de stabilité politique et économique pour rebondir. »

Une opinion tranchée qui choque certains clients du café, et assez vite le ton monte. « Vous voyez, commente alors discrètement et avec une infinie tristesse le vieux Théodore, retraité de la fonction publique. Voilà où en est notre société. Voilà où mènent six ans de crise. Une étincelle et ça explose. Il y a une rage sourde qui nous ronge tous. Et ça, c’est ce que j’ai le plus de mal à pardonner à nos gouvernants : d’avoir fait de nous des êtres fébriles et inquiets. » Un jour de manifestation au goût amer en Grèce.

Un rapport révèle que l’essentiel de l’aide humanitaire destinée au Palestiniens, va dans les caisses d’Israël

Jonathan Cook, Mondialisation.ca

14 mars 2016

Shir Hever, un économiste israélien qui a passé des années à assembler les pièces du puzzle économique de l’occupation, vient de publier un rapport plutôt choquant à lire.

Les diplomates peuvent avoir une réputation de faux-fuyant, d’obscurantisme voire d’hypocrisie, mais peu d’entre eux se sont retrouvés comparés à un tueur en série, surtout un tueur qui dévore la chair humaine.

Cet honneur est revenu à Lars Faaborg-Andersen, l’ambassadeur de l’Union européenne en Israël, la semaine dernière, lorsque des colons juifs ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux lui donnant le rôle de Hannibal Lecter, le terrifiant personnage du film « Le Silence des Agneaux ». Une image du diplomate danois portant le masque de prisonnier de Lecter était censée suggérer que l’Europe elle aussi doit être muselée.

Les griefs des colons visent l’aide allouée par l’Europe, qui a fourni un refuge provisoire à des familles de Bédouins après que l’armée israélienne eut démoli leurs maisons dans les territoires occupés près de Jérusalem. Le logement d’urgence les a aidés a demeurer sur les terres convoitées par Israël et ses colons.

Les autorités européennes, outrées par la comparaison avec Lecter, ont rappelé à Tel Aviv que s’il daignait respecter le droit international, Israël aurait assumé ses responsabilités pour assister ces familles.

Si l’Europe pourrait se voir comme faisant partie de l’Occident des Lumières, se servant de l’aide pour défendre les droits des Palestiniens, en fait la réalité est moins encourageante.

Shir Hever, un économiste israélien qui travaille depuis des années à assembler les pièces du puzzle économique de l’occupation, vient de publier un rapport plutôt choquant à lire. Comme d’autres, il croit que l’aide internationale a permis à Israël d’éviter d’acquitter la facture de son occupation. Mais il va plus loin. Sa conclusion – qui pourrait surprendre les colons israéliens – c’est que 78 % au moins de l’aide humanitaire destinée au Palestiniens se retrouvent dans les caisses d’Israël.

Les sommes en jeu sont considérables. Les Palestiniens sous occupation sont parmi les plus dépendants de l’aide dans le monde, puisqu’ils reçoivent chaque année plus de 2 milliards de dollars de la communauté internationale. Selon Hever, les donateurs pourraient subventionner directement jusqu’à un tiers du coût de l’occupation.

D’autres formes de l’exploitation par Israël ont été identifiées dans de précédentes études. En 2013 la Banque Mondiale estimait au bas mot que les Palestiniens perdent au moins 3,4 millions de dollars par an en ressources pillées par Israël.

En outre le refus d’Israël de conclure la paix avec les Palestiniens – et par conséquent avec le reste de la région – lui sert de prétexte pour justifier les 3 milliards de dollars d’aide militaire étatsunienne.

C’est aussi sur les Palestiniens qu’Israël teste ses armes et ses systèmes de surveillance – pour exporter ensuite son expertise. Les industries militaro-cybernétiques d’Israël génèrent des milliards de dollars de bénéfices par an. Une étude publiée la semaine dernière estime qu’Israël est le huitième pays le plus puissant dans le monde.

Mais si ces flux de revenus sont une aubaine identifiable mais préoccupante de l’occupation israélienne, l’aide occidentale aux Palestiniens est clairement destinée aux victimes et non aux vainqueurs.

Comment Israël peut-il prélever autant ? Le problème, dit Hever, c’est le rôle de médiateur que s’autoprescrit Israël. Pour atteindre les Palestiniens, les donateurs n’ont d’autre choix que de passer par Israël, ce qui lui fournit de riches opportunités pour ce qu’il nomme « détournement » et « réaffectation » de l’aide.

Premier résultat : les Palestiniens constituent un marché captif. Ils ont accès à peu de marchandises autres qu’israéliennes.

Qui en profite ? Une organisation israélienne, observatoire des bénéfices économiques de l’occupation pour Israël, a estimé que la firme de produits laitiers Tnuva jouit d’un monopole d’une valeur de 60 millions $ par an.

En fait le détournement de l’aide se fait parce qu’Israël contrôle toute la circulation des personnes et des biens. Les restrictions israéliennes lui permettent de faire payer le transport et le stockage ainsi que des redevances « de sécurité ».

D’autres études ont identifié des profits supplémentaires à partir de la « destruction de l’aide ». Chaque fois qu’Israël anéantit des projets financés par l’aide étrangère, les Palestiniens sont perdants – mais souvent Israël y gagne.

Le cimentier Nesher, par exemple, contrôlerait 85 % de toutes les constructions par les Israéliens et les Palestiniens, y compris les fournitures pour la reconstruction à Gaza après les dévastations successives causées par Israël. Outre les employés des industries de la sécurité, d’importants segments de la société israélienne se remplissent les poches grâce à l’occupation.

Paradoxalement, cette étiquette de « peuple le plus dépendant de l’aide dans le monde », qu’on accole généralement aux Palestiniens, on ferait peut-être mieux de l’apposer aux Israéliens.

Que peut-on faire ? L’expert en droit international  Richard Falk note qu’Israël exploite un vide dans la supervision de l’aide : les donateurs ne mettent pas de conditions pour s’assurer que leur argent parvient bien aux bénéficiaires visés.

Ce qu’a fait la communauté internationale au long de ces 20 dernières années du processus d’Oslo – consciemment ou non – c’est offrir à Israël des incitations financières pour stabiliser et ancrer sa domination sur les Palestiniens. Israël peut le faire pratiquement sans rien débourser .

Si l’Europe et Washington ont essayé de battre Israël avec un petit bâton diplomatique pour qu’il relâche son emprise sur les territoires occupés, simultanément ils lui présentaient de juteuses carottes financières pour l’encourager à renforcer son emprise.

Il existe une petite lueur d’espoir. La politique d’aide européenne n’a pas à être un auto-sabotage. L’étude Hever indique qu’Israël a fini par devenir aussi tributaire de l’aide que les Palestiniens eux-mêmes.

La semaine passée l’UE notait qu’il appartient à Tel Aviv, et non à Bruxelles de s’occuper des Bédouins qu’il a laissés sans abri. L’Europe pourrait prendre au sérieux sa propre décision et commencer à réattribuer à Israël les coûts réels de son occupation.

Les choses pourraient aller assez vite, quoi que décide l’Occident, si l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas – et c’est ce que même Israël prévoit pour bientôt – devait s’effondrer.

Jonathan Cook

Article original en anglais :

Jewish Settlers Social Media Campaign against EU Aid to Palestinian Bedouins

Traduction : Marie Meert pour Info-Palestine.eu

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Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Voici l’adresse de son site : http://www.jonathan-cook.net

 

EUROPE ENTRETIEN Zoi Konstantopoulou: l’euro est devenu «un instrument de chantage»

Amélie POINSSOT, Médiapart

20 février 2016

Le deuxième sommet du « plan B » se déroule ce week-end à Madrid. Objectif : faire converger les alternatives à l’austérité sur le continent. Zoi Konstantopoulou, l’ancienne présidente du parlement grec, fait partie des intervenants. Entretien.

 

Plusieurs personnalités européennes sont à Madrid samedi 20 et dimanche 21 février pour le deuxième sommet du « plan B ». Parmi elles, Zoi Konstantopoulou, qui fut présidente du parlement grec de janvier à juillet 2015, avant la mise à l’écart de l’« aile gauche » de Syriza. Cette avocate de profession, élue pour la première fois députée Syriza en 2012, a notamment œuvré à la tête de la Vouli pour le lancement d’un audit sur la dette publique grecque. Lors des élections législatives anticipées de septembre dernier, en froid avec le parti, elle se présente comme candidate indépendante avec Unité populaire, qui rassemble les élus « frondeurs » de Syriza. Mais ce dernier ne parvient pas à dépasser le seuil des 3 %, et Zoi Konstantopoulou n’est pas réélue. Après sa participation au premier sommet du plan B, à Paris fin janvier, elle a répondu à nos questions sur les ambitions de cette initiative européenne. L’occasion, aussi, de revenir sur le revirement, cet été, du gouvernement Tsipras et les orientations prises par l’exécutif grec depuis septembre.

Vous serez à Madrid ce week-end pour le deuxième sommet du « plan B », après le premier qui s’est tenu à Paris en janvier. Quelles conclusions tirez-vous de la première réunion, à laquelle vous avez assisté, en présence de Jean-Luc Mélenchon ?

Zoi Konstantopoulou : Le plan B met l’accent sur la démocratie et la souveraineté du peuple. Nous pensons qu’il est urgent de se coordonner avec les mouvements sociaux et les autres forces politiques qui partagent nos idées afin de conduire l’Europe vers la prospérité et en particulier celle des jeunes générations. À Paris, fin janvier, nous nous sommes réunis pendant deux jours et nos débats ont montré de façon limpide qu’il y a des alternatives à l’Europe de l’austérité, à ce totalitarisme économique dont nous avons été victimes ces dernières années.

Les défis d’aujourd’hui dépassent la géographie politique traditionnelle. Ils touchent le cœur des sociétés. La gauche doit assumer sa responsabilité vis-à-vis de l’avenir et se transformer en une force innovatrice et radicale pour mettre en œuvre ces alternatives.

Quelles sont ces alternatives ?

D’un point de vue politique, l’alternative doit être démocratique. Il faut que les mandats des élus soient respectés. Il nous faut un système économique qui suive le politique et non l’inverse. L’économie n’a pas à contraindre le politique.

L’alternative, en outre, doit mettre l’accent sur la justice sociale et la justice en général. Il faut se tourner vers ces jeunes citoyens aujourd’hui marginalisés alors que leurs connaissances, leurs idées pourraient précisément être un instrument de revitalisation pour l’Europe.

Cela passe-t-il par l’abandon de l’euro ?

Selon moi, la monnaie n’est pas la question. La monnaie, ce n’est qu’un moyen, un instrument pour aboutir à la prospérité des citoyens, hommes et femmes, afin qu’ils aient une vie digne et respectueuse des droits de l’homme.

Ce que l’on constate en Europe depuis 2013, avec le premier chantage économique exercé contre Chypre, c’est que l’euro devient un instrument, non pas de prospérité, mais de chantage et de misère. Il est inconcevable qu’une monnaie soit transformée en arme contre une population qui revendique son choix de la liberté et de la démocratie. C’est une stratégie de guerre qui utilise les banques comme instrument. Ce qui s’est passé l’été dernier avec le peuple grec, c’est qu’on lui a adressé un chantage en lui imposant un choix entre l’euro et la démocratie – qui est pourtant un acquis politique de l’Europe. Ce type de chantage démolit l’idée de l’Europe unie, il faut y répondre avec détermination : il faut impérativement renverser cet autoritarisme monétaire destructeur pour le peuple européen. L’euro ne doit pas être dans une hiérarchie politique, il doit permettre à une politique démocratique de se dérouler.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendue à Berlin le 9 février pour le lancement du nouveau mouvement européen autour de Yanis Varoufakis ? Vous partagiez pourtant avec l’ancien ministre des finances le même constat lorsque vous vous êtes écartés du gouvernement Tsipras après le référendum de juillet…

L’initiative de Yanis Varoufakis et la nôtre ne sont pas concurrentes du tout. Toutes les initiatives dont le but est de démocratiser l’Union européenne et les États membres sont bonnes. D’ailleurs, nous avons signé ensemble, en septembre, l’appel pour un plan B en Europe. Le sommet de Paris était le premier pas qui faisait suite à cet appel. Le deuxième pas se déroule donc à Madrid ce week-end, et Varoufakis sera cette fois-ci à nos côtés. Nous sommes en bons termes, tout en sachant que nous ne coïncidons pas sur tous les sujets.

Une trahison du peuple et de la gauche

Quelles sont vos divergences politiques ?

Je préfère ne pas parler de divergences. Le but, c’est que ces initiatives convergent à l’avenir.

Pour moi, ce qui est important, c’est la souveraineté populaire. Il faut que, au sein de l’UE, une vraie démocratie s’exerce pour les peuples européens, il faut rétablir la souveraineté du peuple et sa représentativité au sein des institutions européennes. Aujourd’hui, l’Union est gérée par des instances qui n’ont aucune légitimité démocratique.

Comment rétablir cette souveraineté ?

Il faut commencer par mettre en place des procédures de transparence et de responsabilité dans le fonctionnement des institutions européennes. Ces dernières doivent rendre compte de ce qu’elles font et décident, trop de choses restent complètement dans l’ombre aujourd’hui. C’est le cas notamment pour la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission. Je pense également que nous devrions renforcer le rôle du parlement, qui reste décoratif pour l’instant. Et il faudrait davantage de participation des citoyens aux décisions prises par les institutions. On pourrait imaginer par exemple la mise en place de référendums sur les questions qui concernent les peuples européens.

Trop souvent, le peuple n’a aucune information sur les paramètres des décisions qui sont prises. La BCE par exemple ne fait aucun compte-rendu de ces réunions, ni au grand public, ni même aux gouvernements ! Le parlement de son côté vote la plupart du temps en l’absence de débat avec les citoyens, qui sont très peu informés.

Comment avez-vous vécu le revirement du premier ministre Alexis Tsipras, cet été à Bruxelles ?

Alexis Tsipras n’avait pas le droit de violer et de contourner un mandat populaire qui était pourtant très fort et très clair. Le peuple grec s’était prononcé en toute lucidité, il avait clairement rejeté les politiques d’austérité. Tsipras avait comme devoir de répondre à ce mandat pour lequel Syriza avait été élu. Les Grecs avaient ensuite dit massivement « non » à la question de poursuivre l’austérité, posée par le référendum… Mon interprétation est que Tsipras pensait qu’ils allaient voter « oui » et qu’il n’avait proclamé ce référendum que pour le perdre et s’abriter derrière le nouveau mandat. Mais c’est le contraire qui s’est passé ! Alors que j’avais cru au départ aux motivations démocratiques de Tsipras lorsqu’il a convoqué le référendum – à ce moment-là, je faisais partie des personnes qui le défendaient le plus ! –, je suis maintenant convaincue qu’il s’était mis d’accord avec les créanciers avant même son arrivée au pouvoir… Le revirement de juillet n’est pas tant une capitulation selon moi qu’une trahison du peuple et de la gauche.

À présent, nous avons un gouvernement issu des élections de septembre qui met en œuvre une politique néolibérale. Il poursuit la privatisation d’entreprises et de biens publics, le soutien aux banques, et les attaques contre les plus défavorisés : les Grecs surendettés n’ont désormais plus la garantie de pouvoir conserver leur logement, et la réforme en cours des retraites va instaurer des pensions très basses, à 384 euros par mois, c’est-à-dire la moitié du niveau de pauvreté. C’est la 12e coupe dans les retraites depuis 2010 ! Le gouvernement Tsipras met en œuvre tout ce que les gouvernements PASOK [socialistes – ndlr] et ND [Nouvelle Démocratie, droite conservatrice – ndlr]n’ont pas réussi à faire passer…

Le problème, c’est que ces élections législatives anticipées, en septembre, étaient inconstitutionnelles. Elles ont été proclamées dans un délai extrêmement court, du jamais vu en quarante ans. Elles ont été décidées avec le président de la République et les créanciers sans que le parlement lui-même n’en soit averti ! Moi qui étais présidente du parlement, je l’ai appris dans les médias… Par ailleurs, près de la moitié des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes, et 2,5 % des électeurs ont voté blanc ou nul. Résultat, Tsipras ne représente en réalité que 36 % des votants et 18 % de l’électorat dans son ensemble, c’est 350 000 voix de moins qu’en janvier 2015.

En réalité, ces élections ont été organisées pour écarter du parti les députés qui résistaient au diktat des créanciers. On ne peut pas les utiliser pour dire que le peuple aurait légitimé le chantage de Bruxelles. Les Grecs ne soutiennent d’ailleurs pas massivement ce gouvernement. Il y a eu de nombreuses manifestations depuis septembre.

Pourtant, l’aile gauche de Syriza qui a fait scission cet été n’a obtenu aucun siège à la Vouli… La gauche qui proteste semble en minorité aujourd’hui.

Ceux qui résistent au 3e mémorandum ne sont pas une minorité. Le parti Unité populaire, avec lequel j’ai fait campagne en septembre en tant que candidate indépendante, n’est pas le seul à critiquer la politique du gouvernement. Nous partageons avec eux et avec d’autres une même volonté de résister et de rétablir la démocratie en Grèce et en Europe. De mon côté, je suis en contact permanent avec des collectifs sociaux et culturels qui font bouger les choses. Je suis aussi très présente dans les secteurs professionnels touchés par les prochaines mesures d’austérité. Et puis nous continuons notre combat pour l’audit de la dette grecque. Le nouveau président de l’assemblée a en effet retiré notre rapport du site officiel du parlement et une décision unilatérale a déclaré que nos travaux étaient terminés. Or notre audit n’était pas fini, il était prévu une deuxième phase d’étude après l’été ! Les serrures du bureau du comité d’audit au parlement ont en outre été changées et nous n’avons plus accès du tout à nos dossiers… C’est une attaque directe, qui révèle que le gouvernement actuel ne veut plus entendre parler des engagements électoraux de janvier 2015.

« Le Plan B comme Broutille » Frédéric Lordon appelle à la sortie de l’euro !

Blog Médiapart d’Annie STASSE

25 JANVIER 2016

https://blogs.mediapart.fr/annie-stasse/blog/250116/le-plan-b-comme-broutille-frederic-lordon-appelle-la-sortie-de-l-euro


Les idées claires c’est de savoir pourquoi on se met en mouvement et pourquoi on lutte. S’il ne veut pas être B comme broutille ou B comme Bricolage, le plan B ne peut pas viser moins que l’objectif maximal qui n’est en fait que le minimum admissible, l’objectif de la pleine démocratie.

« Si elle n’avait pas peur de son ombre, c’est la Gauche qui pourrait porter une différence politiquement digne. La différence de la sortie de l’euro, la différence de la souveraineté démocratique restaurée, la différence du verrou à toute politique progressiste possible enfin tiré, la différence de l’internationalisme réel. Si elle se libère de tous les interdits imaginaires, et de toutes les inconséquences qui ont jusqu’ ici terriblement pesées sur la question de l’euro, le plan B n’a pas d’autre sens que d’être le porteur historique de cette différence, et au point où nous en sommes disons le avec emphase le seul restaurateur possible de la démocratie. Mais encore faut il qu’il aie les idées un peu claires, et moins au ventre cette pusillanimité qui a conduit Tsipras à tous les renoncements  à toutes les défaites et malheureusement pour finir à toutes les humiliations.

Les idées claires c’est de savoir pourquoi on se met en mouvement et pourquoi on lutte. S’il ne veut pas être B comme broutille ou B comme Bricolage, le plan B ne peut pas viser moins que l’objectif maximal qui n’est en fait que le minimum admissible, l’objectif de la pleine démocratie. La pleine démocratie, c’est la déconstitutionalisation intégrale de toutes les dispositions relatives à la politique économique et leur rapatriement dans le périmètre de la délibération politique ordinaire. Mais c’est cette chose même qui est radicalement impossible. Si bien que l’euro démocratisé est une entité qui a à peu près autant de réalité qu’un cercle carré. L’expérience décisive pour s’en convaincre serait celle qui consisterait à aller demander simplement aux électeurs allemand s’ils accepteraient que le statut de la banque centrale la nature de ses missions la possibilité du financement monétaire des déficits, le niveau de ces déficits, le niveau des dettes, la possibilité de les annuler, que toutes ces choses soient remises à la délibération ordinaire d’un parlement européen et moyennant bien sûr le risque que les positions allemandes en cette manière soient mises en minorité, car en première approximation c’est cela la démocratie, et bien la réponse ne devrait pas tarder à venir. Et elle ne sera probablement pas celle qu’escompte les amis de « l’euro démocratique » ou ceux du parlement de l’euro. Car je le dis en passant voila bien une des aberrations paradoxale et caractéristique du pouvoir d’intimidation de l’euro que l’on y voit des représentants de la gauche radicale et des représentants de la social démocratie la plus inoffensive faire cause commune autour des mêmes illusions et se retrouver dans le même effarouchement à mettre en question ce qui doit l’être. Le plan B comme broutille se serait de mollir sur le seul engagement qui vaille, celui de démocratie totale et de monter une machine de guerre en carton pâte pour récupérer quelques annulations de dettes ou bien l’autorisation d’un point supplémentaire de déficit budgétaire. En laissant bien évidemment intact tout le reste de la structure antidémocratique.

Alors on peut bien si on veut faire comme Tsipras et d’autres après lui hélas, et repousser le plus longtemps possible le moment où les contradictions sont mises à nues. Ne plus avoir l’austérité et rester dans l’euro, avoir l’euro et la démocratie, ces promesses là sont intenables. Car elles sont contradictoires. Et pire que contradictoires, sans compromis possibles.

Mais si elle veut sortir de l’inanité la Gauche va devoir guérir de cette plaie d’époque qui est l’inconséquence. C’est à dire apprendre à vouloir les conséquences de ce qu’elle veut. Veut elle vraiment la démocratie ? alors elle ne peut pas vouloir rester dans l’euro. On ne sauvera rien en concédent sur les principes les plus fondamentaux de la politique car on n’a jamais rien sauver au prix de la démocratie. En général, avant de partir en guerre il vaut mieux être au clair sur les buts de guerre. Sauf pour les ramasseurs de tisanes, le ramassage des queues de cerises n’a aucun intérêt. Il appartient donc désormais à la gauche du plan B de savoir si elle veut faire dans l’infusion de type « Bonne nuit » ou bien savoir si elle a enfin retrouver le gout de la vraie politique.

Frédéric Lordon – 23 janvier 2016 – sommet du plan B »

Note à propos de cette vidéo : elle est l’unique vidéo qui nous permette d’entendre « en direct » Frédéric Lordon, elle a été mise en ligne par le PRCF, je n’en fais pas leur propagande et pas suffisamment alerte pour supprimer la fin. Le principal étant de pouvoir entendre Lordon. J’informe aussi que le texte est lui aussi trouvable dans son entier sur le site du PRCF précédé d’un texte qui a mon accord. Qu’y puis-je si c’est le seul parti en France qui soit cohérent avec l’idée « être de gauche » ?

Plan B comme broutille

Frédéric Lordon appelle à la sortie de l’Euro
© Pôle de Renaissance Communiste en France

 

Rappel d’un billet de Lordon écrit le 1er octobre 2015 :

Plan A, plan B ? Plan C !

qui critiquait le manque de clarté du plan que Mélenchon initia à l’époque prônant un plan A… qui se serait transformé en plan B au cas où l’Europe refuserait de discuter. C’était d’une énorme naïveté, vu ce que les Grecs ont vécu.

2015, quelle année ?

Eric HAZAN

6 janvier 2015

https://lundi.am/2015-quelle-annee-par-Eric-Hazan


« Lorsque la fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute »

 

Comme il faut bien remplir les colonnes et meubler les émissions, les médias font rituellement à cette époque le portrait de l’année écoulée : mitigé pour l’ensemble de la planète mais franchement calamiteux pour la France. Il est vrai que 2015 commencé avec Charlie et fini avec le Bataclan, agrémenté par l’irrésistible ascension du Front national et la proclamation de l’état d’urgence, n’a rien eu pour plaire. D’ailleurs les Français restent le peuple le plus pessimiste d’Europe, celui qui consomme la plus grande quantité de drogues psychotropes et fait la gueule la plus sinistre dans le métro.
Mais on peut voir les choses autrement. On peut dire que cette année aura marqué la fin d’illusions ancrées et néfastes, et que de telles illusions ne peuvent se dissiper que dans la douleur.

Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’une parenthèse social-démocrate, insérée dans une succession quasi ininterrompue de gouvernements ouvertement réactionnaires, allait « donner du mou » dans la politique sécuritaire, calmer la frénésie dans la législation antiterroriste, atténuer quelque peu le racisme d’État. En prévoyant même que Hollande ne tiendrait aucune de ses promesses, on pouvait espérer que quelques mesures en ce sens seraient prises pour « donner des gages à gauche », comme ils disent.

À l’origine de cette illusion, il y a de la méconnaissance et de l’oubli.
Il y a d’abord une question de personne : les mous binoclards et bedonnants peuvent avoir des réactions brutales jusqu’à l’irrationnel quand ils veulent montrer que non, ils ne sont pas les lavettes crayonnées par les caricaturistes. Hollande cherchant à revêtir une armure à la Clemenceau ou à la Churchill, on en avait eu un aperçu à Bamako en 2013 quand, après avoir lancé l’invincible armée française dans les sables du Mali, il avait déclaré : « Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique ». Depuis, pour montrer ses muscles, il a pris la place de Tony Blair comme chien de compagnie des Américains, en Syrie comme l’autre l’avait été en Irak. Les Rafales de M. Dassault décollent du porte-avion Charles de Gaulle qui fait flotter le drapeau tricolore dans l’océan Indien. Quant à la politique répressive à l’intérieur, on a eu l’incarcération de mineurs pour insultes envers la police, la loi scélérate sur le renseignement et pour finir un projet de révision constitutionnelle élaboré à chaud, instituant un état d’urgence permanent avec des mesures inouïes sur la déchéance de nationalité. En reprenant à son compte des idées avancées par le Front national, Hollande réalise l’une de ces opérations politiciennes affinées lors des dix ans passés à la tête du parti socialiste : il tire le tapis sous les pieds de la droite « de gouvernement » et prend ainsi pour l’élection présidentielle à venir une position que personne ne lui accordait avant les attentats de novembre. Exit en 2015 l’espoir d’une social-démocratie inefficace mais paisible.

Ici et là, on entend dire que la dérive sécuritaire actuelle signe que le pouvoir a perdu ses repères, qu’il ne sait plus où il va ni d’où il vient. C’est oublier la longue histoire de brutalité répressive du socialisme français. Qui a envoyé les CRS et les tanks de l’armée contre les mineurs lors des grèves de 1948, qui a fait ouvrir le feu ? Jules Moch, ministre de l’Intérieur socialiste. Qui disait en 1957 à Alger, « les exhibitionnistes du cœur et de l’intelligence qui montent la campagne contre la torture, je les voue à votre mépris » ? Robert Lacoste, socialiste, gouverneur général de l’Algérie. Qui a institutionnalisé, dans la foulée des lois Pasqua-Debré, la chasse aux sans papiers « clandestins » ? Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur socialiste du gouvernement Jospin. Valls et Hollande œuvrent dans la grande tradition social-démocrate où la lâcheté et l’hypocrisie vont de pair avec le mépris du peuple et la violence policière.

Une autre illusion, fortement ancrée, aura été si ébranlée par l’année 2015 qu’il n’en reste que des débris épars : l’idée qu’une victoire électorale de « la gauche » peut bouleverser un pays, lancer une sorte de révolution sans révolution. La Grèce était un cas idéal où toutes les conditions semblaient réunies – un parti d’extrême gauche massivement soutenu par le peuple, un leader jeune et parlant clair, un référendum refusant les diktats du capitalisme européen : en juillet 2015, la Grèce portait tous les espoirs de ceux qui ne savaient pas. Mais à l’intérieur même de Syriza l’opposition révolutionnaire expliquait que Tsipras avait refusé de préparer une sortie de la zone euro, que rien n’était prévu en ce sens et que la Grèce n’avait donc aucune carte sérieuse à opposer à l’Europe dans la partie qui se jouait. Résultat : Tsipras n’avait d’autre issue que se coucher, d’entraîner le pays dans l’abîme, ce qu’il a fait d’assez bonne grâce. Trahison ? pas vraiment, évolution logique plutôt. Car jamais un régime issu d’élections n’a été capable de bouleversements révolutionnaires. Pour gagner des élections, il faut rassembler, il faut gagner des voix du côté du marais centriste dont la résistance au changement se fait déterminante quand vient le moment des décisions.

Le désastre grec a enterré l’illusion d’une nouvelle voie pour « la gauche ». De cet enterrement, Podemos a suivi le cortège avec, au dernier rang, la fantomatique extrême gauche française. N’en soyons pas affligés : se débarrasser de vieilleries est un geste salubre. Enterrer du même coup nos dirigeants ? Non, ils ont leur rôle. Comme dit Machiavel dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, « Lorsque la fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute ».