Bonnes et mauvaises victimes au Venezuela

Maurice LEMOINE, Mémoire des luttes

17 février 2016

http://www.medelu.org/Bonnes-et-mauvaises-victimes-au

 


Ce que la droite et l’extrême-droite vénézuéliennes n’obtiennent pas par les urnes, elles tentent, depuis 2002 et le coup d’Etat avorté contre Hugo Chávez, de l’obtenir par la force. Ainsi, quand, le 13 avril 2013, le « Bolivarien » Nicolás Maduro est élu président de la République, son adversaire malheureux, Henrique Capriles Radonski, appelle les partisans de sa coalition, la Table de l’unité démocratique (MUD), à exprimer leur arrechera (rage, haine, violence) dans la rue. Ce nihilisme radical provoquera la mort de neuf « chavistes » et fera des dizaines de blessés.

Nouvelle désillusion, fin 2013, pour l’opposition : elle perd les élections régionales et municipales, dont elle avait voulu faire un plébiscite contre le président Maduro. Le 23 janvier 2014 – date symbolique et en rien anodine, car celle du renversement, en 1958, du dictateur Pérez Jiménez –, Leopoldo López, l’un des dirigeants « ultras » de la MUD (avec Antonio Ledezma et María Corina Machado), convoque ses militants et sympathisants à mettre en œuvre le plan « lasalida » (la sortie) destiné, en créant le chaos, à pousser le chef de l’Etat à la démission. Dès le 12 février, sous les exhortations de ces meneurs, de rares manifestations pacifiques et, surtout, d’incessantes actions de guérilla urbaine mettent le feu à quelques villes du pays – toutes entre les mains de maires d’opposition. Sous le vocable générique de guarimbas (barricades faites de tout type de matériel et de pneus enflammés), cette vague de violences sauvages va laisser dans son sillage le lourd bilan de 43 morts (dont neuf fonctionnaires des forces de l’ordre) et 878 blessés.

C’est la voix empreinte d’une profonde amertume que Germán Oscar Guerrero raconte ce qu’il a vécu à cette époque. « Je conduisais un camion de médicaments dans l’Etat du Táchira, en direction de l’hôpital central de San Cristobal, quand des encapuchados [hommes cagoulés] m’ont intercepté. Ils ont tiré des miguelitos [câbles garnis de clous] qui ont crevé les pneus du véhicule et se sont dirigés vers moi avec l’intention de le brûler. Je leur criais qu’il s’agissait de médicaments, mais, du seul fait que je conduise un véhicule officiel, ils braillaient qu’ils allaient me tuer… » Dans cette partie du Venezuela qui jouxte la frontière colombienne, ce type de menace n’a rien d’une plaisanterie. Les « manifestants » lancent en direction de Guerrero plusieurs projectiles dont une papita – engin qui ressemble à une pomme de terre dans un papier d’aluminium, mais est composé d’explosif C-4 et de clous. Pour se protéger le visage, Guerrero l’intercepte avec la main droite au moment où elle explose. Jamais plus il ne sera le même, jamais plus il ne pourra réutiliser sa main : il a survécu, mais il a fallu l’amputer.

Desirée Cabrera, elle, est la mère d’une petite fille de dix-huit mois. Avec quatre-vingt-huit autres bébés âgés de six mois à trois ans, cette dernière se trouvait dans la crèche du ministère du logement lorsque celui-ci, le 1er avril, a été attaqué par une horde à l’aide de cocktails molotov et de bouteilles d’essence qui ont provoqué un incendie mettant en grand danger la vie des enfants. « Durant quarante-cinq jours de guarimbas, raconte Mme Cabrera, ils se sont acharnés dans cette zone sur le ministère des transports, l’Ecole de la magistrature, etc. Tout en déposant un recurso de amparo [1] pour demander la protection des enfants, les mères ont démontré que la police municipale de Chacao [quartier chic de Caracas] du maire d’opposition Ramón Muchacho laissait délibérément faire les manifestants. »

M. Guerrero et Mme Cabrera faisaient partie d’une délégation du Comité des victimes des guarimbas présente à Paris les 26 et 28 janvier 2016 dans le cadre d’une tournée européenne d’information. Ce comité, qui regroupe les représentants de 19 morts et de 195 blessés non membres de l’opposition, entend expliquer le contexte politique, économique et social dans lequel ces faits de violence se sont déroulés et, surtout, nous précise en janvier María Eugenia Rosa, qui l’accompagne dans sa tournée,« rendre visible les victimes occultées ».

En Amérique latine, le type et les modalités des opérations insurrectionnelles menées au Venezuela début 2014 ne laissent aucun doute. Dès le 7 mars de cette année-là, au nom de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), la présidente chilienne Michelle Bachelet, dont le pays a été à bonne (et sinistre) école, déclarait : « Nous n’appuierons jamais un mouvement qui refuse le résultat des élections et cherche à renverser par la violence un gouvernement élu librement et démocratiquement. »Toutefois, cette voix de femme, chef d’Etat, progressiste, ne fut guère écoutée. « La droite a eu l’opportunité de monter un lobby médiatique en Europe et celui-ci n’a rapporté que sa version », s’insurge à Paris Nora Delgado, récemment élue députée de l’Etat de Miranda pour le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). De fait, ayant érigé depuis longtemps la critique et la condamnation de la Révolution bolivarienne en postures de principe, le grand cirque de ce que l’on nomme complaisamment la « presse libre et indépendante » n’a développé – et avec quelle vigueur ! – que la seule thèse de la droite et de l’extrême-droite vénézuéliennes : un mouvement pacifique composé de « la société civile » et d’ « étudiants » a été impitoyablement réprimé par un pouvoir aux abois.

Une hostilité et une désinformation totales, mille fois dénoncées. Mais qui prennent un relief particulier et provoquent un malaise certain lorsqu’elles émanent d’une organisation non gouvernementale unanimement respectée : Amnesty International.

Dans son numéro de décembre 2015, c’est sous le titre « Venezuela : scènes de la torture ordinaire », que La Chronique d’Amnesty, mensuel de la section française de l’ONG, livre un article de quatre pages totalement à charge, signé es qualités – ce qui lui donne un poids supplémentaire – par la présidente de cette section, Geneviève Garrigos. Cette dernière a interviewé à Caracas trois femmes qui, arrêtées par les forces de l’ordre lors des manifestations, déclarent (à l’évidence avec raison) avoir été victimes de tortures et de brutalités. Toutefois, d’emblée, ce qu’on appelle le « chapô » (court résumé situé en tête d’article) donne à l’ensemble un ton très particulier : « Des manifestations contre les pénuries, l’inflation et l’insécurité ont ébranlé le pays en 2014 ». Un peu court, nous permettra-t-on d’objecter. Et la déstabilisation d’un président démocratiquement élu ? Jamais, tout au long du texte, il ne sera question dela salida. Les guarimbas  ? Ce mot n’apparaît pas non plus. Au terme de l’article, le militant ou le lecteur de La Chronique n’aura pour seule information – confirmant ce qu’il a lu mille fois dans la presse commerciale – que « des milliers de personnes [par définition pacifiques] ont été arrêtées et brutalisées ».
« Le rôle d’Amnesty n’est pas de contextualiser, nous précise Geneviève Garrigos, lors d’un entretien franc et courtois tenu le 1er février 2016. Moi, je ne suis pas journaliste, pas historienne, je ne fais que raconter les événements dont Amnesty témoigne. La contextualisation c’est à vous, journalistes, de l’effectuer. Moi, je suis pour la défense des droits humains »

Replaçons donc les événements dans leur contexte puisque ce rôle nous est attribué (et que nous sommes également sensible à la défense des droits humains) [2]. « Le bilan est implacable, écrit La Chronique  : 43 personnes ont perdu la vie dont huit [en réalité neuf] représentants de l’Etat ; 878 ont été blessées, dont près de 300 membres des forces de sécurité (…). » Il ne serait pas forcément inutile de préciser que les policiers et gardes nationaux abattus l’ont été par balles (ainsi que nombre de leurs blessés), ce qui relativiserait la nature supposée « pacifique » des affrontements ; que parmi les autres personnes décédées (plus de vingt par armes à feu), la majorité n’appartenait pas à l’opposition : sept ont perdu la vie du fait des pièges mortels installés par les manifestants (dont trois motards décapités par des câbles métalliques tendus en travers de la voie publique), neuf en tentant de franchir une barricade ou de dégager les rues.

Par ailleurs, note María Eugenia Rosa lors de la visite du comité, « seuls six morts sont la conséquence directe d’une réaction disproportionnée d’effectifs militaires. Les responsables de ces excès sont privés de liberté ». La Chronique le mentionne en effet brièvement : trente policiers ont été inculpés, dont trois ont été reconnus coupables, quatorze placés en détention et douze en liberté conditionnelle.

« Je vais vous dire une chose, nous répond Mme Garrigos un peu gênée lorsque nous évoquons l’ensemble de ces précisions, j’ai repris les chiffres que donne le rapport d’Amnesty, ce sont les seuls que j’avais… » Exact. Dans la cinquantaine de pages rendue publique le 24 mars 2015 – « Les visages de l’impunité : un an après les protestations de la rue, les victimes attendent toujours justice » –, les « chercheurs » d’Amnesty en charge de l’Amérique latine, basés à Londres [3], ne précisent ni les « détails » susmentionnés ni la tentative de déstabilisation du pouvoir et tranchent de façon lapidaire : « La vague de protestations de 2014 démontre que le gouvernement vénézuélien ne tolère ni la dissidence ni les manifestations critiques à l’égard des politiques gouvernementales. » L’analyse objective des faits montrant clairement la partialité de cette analyse, on en arrive à une conclusion particulièrement dérangeante : soit les « chercheurs » d’Amnesty ont pris fait et cause pour la droite et l’extrême-droite vénézuéliennes, soit ils sont incompétents.

« Attendez ! réagit Mme Garrigos (qu’on ne peut rendre responsable des éventuelles erreurs ou turpitudes des analystes londoniens de son organisation)… Moi, je ne suis pas en train de faire de la politique ou de la géopolitique, je raconte l’histoire, à travers leurs témoignages, de trois femmes brutalisées et torturées après leur arrestation. Je les ai rencontrées. Aucun contexte ne peut excuser les violences qu’elles ont subies. » Voilà au moins un point d’accord. Où qu’elle se produise, la torture (tout comme l’usage excessif de la force) doit être combattue et Amnesty est parfaitement dans son rôle en la dénonçant. La règle ne souffre aucune dérogation.

Mais pourquoi appliquer deux poids et deux mesures dans les accusations ? Les 5 et 6 mars 2015, une première délégation du Comité des victimes des guarimbas, au sein de laquelle figurait Luís Durán – père d’Elvis Duran, motard décapité le 21 février 2014 par un câble d’acier tendu en travers d’une avenue de Caracas – a visité Paris, Bruxelles et Madrid. Reçue par les sections belge et espagnole d’Amnesty, elle ne l’a pas été par la section française. « Il s’agit sans doute d’un concours de circonstances, réagit Mme Garrigos, invoquant la possible désorganisation, à ce moment, d’une association qui, c’est vrai, à ce niveau, repose sur le bénévolat ; je n’étais pas au courant, sinon, je les aurais reçus. » Dont acte. Mais alors, pourquoi ne pas avoir rencontré leurs représentants à Caracas ? Pourquoi ne pas y avoir recueilli, par exemple, le témoignage de M. Guerrero, aussi traumatisé par ce qu’il a vécu que les femmes présentées dans La Chronique  ? Conducteur de camion, il ne peut plus travailler après la perte de sa main et, en outre, pour avoir dénoncé les faits et l’opposition à la radio et la télévision vénézuéliennes, il a dû fuir le Táchira et en évacuer ses enfants du fait des menaces reçues. « Je ne prétends absolument pas qu’il y a des bonnes et des mauvaises victimes, mais, pour moi, l’équilibre ce n’est pas de dire, voilà, il y a une victime du gouvernement et une victime de l’opposition, je ne suis pas là-dedans. Je raconte trois histoires. Ce que je cherche à montrer c’est ce qui a été fait à ces femmes, point. »

On se trouve là face à une contradiction évidente, fût-elle exprimée de bonne foi. Le fond de l’explication viendra un peu plus tard. « J’aurais pu rencontrer d’autres victimes et en parler, reprend en effet la présidente de la section française, pressée par nos questions, mais je n’ai pas vu celles qui sont venues à Paris, ce qui n’était pas un refus, et, à Caracas, ce ne sont pas les gens qu’on m’a fait rencontrer [c’est nous qui soulignons]…  » Qui donc a servi d’intermédiaire pour cette prise de contact ? La section vénézuélienne d’Amnesty ! Un coin de voile se soulève. Interviewé dans le cadre d’un précédent dossier de La Chronique (avril 2013) consacré au Venezuela, le président de cette section, Marcos Gómez, y a fait cette description ahurissante de son pays : « Dans les années 1970 et 1980, le contexte politique est relativement calme (…) Dans ces années-là, le Venezuela a des indices très faibles en matière de violation des droits humains. Le pays se classe parmi les vingt pays les plus pacifiques du monde, c’est une sorte de Suisse sud-américaine (…) Aujourd’hui, le contexte est radicalement différent [4].  »

Ce n’est plus Amnesty International, c’est Amnésie internationale ! Pendant la période évoquée, le Venezuela ressemblait tellement à la Suisse que, jusqu’en 1979, une guérilla y a été active. Pas une manifestation, alors, qui ne se termine sans cadavres. Une ambiance de massacres, de règlements de comptes permanents. Sur les conseils de la Central Intelligence Agency (CIA) et du Département d’Etat américain, le gouvernement vénézuélien a confié ses services de renseignements à un groupe de Cubains (anticastristes). Le terroriste Luis Posada Carriles devient instructeur de la Direction générale de la police (Digepol), le corps répressif des délits politiques [5]. Il y introduit les méthodes standard de la CIA.

Lorsque la Digepol change de nom et devient la Direction des services de renseignement et de prévention (Disip), c’est lui qui organise la transition. La nuit, opérations de ratissage, élimination systématique des militants de gauche trop remuants. Des centaines de détenus politiques pourrissent dans les prisons du Cuartel San Carlos, dans l’île del Burro, dans la prison Modelo, dans celles de Trujillo, de Ciudad Bolívar, de Cachipo ou d’El Tocuyo. Dans les geôles de los Chaguaramos, les Cubanos combattent les « ennemis de la démocratie ». Dit autrement : ils soumettent les « subversifs » à la question.

Quant aux années 1980, sur fond d’abyssales inégalités sociales, elles se terminent par la terrible répression du soulèvement populaire du 27 février 1989, dû à la l’extrême paupérisation de 60 % de la population et demeuré dans l’Histoire sous le nom decaracazo  : 276 morts officiellement, de l’ordre de 3 000 morts et disparus d’après nombre d’historiens. Vous avez dit la Suisse, M. Gómez ?

Plus récemment, le 25 novembre 2015, au cours d’un meeting électoral organisé à quelques jours des élections législatives du 6 décembre, un responsable du parti d’opposition Action démocratique (membre de la MUD), Luis Manuel Díaz, est abattu. Les dirigeants de l’opposition accusent immédiatement des militants du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). La presse nationale et internationale se déchaîne sur le thème de l’assassinat politique et pointe du doigt le gouvernement. Dans un communiqué d’Amnesty (disponible sur le site de la section belge) publié dès le lendemain du crime, on peut lire : « L’homicide de Luis Manuel Díaz dresse un tableau effrayant de la situation des droits humains au Venezuela (…) a déclaré Marcos Gómez, directeur d’Amnesty International Venezuela ». Un peu plus loin, le communiqué précise : « Des candidats de l’opposition et des défenseurs des droits humains ont signalé d’autres agressions et actes d’intimidation dans le cadre de la campagne électorale [6].  » Titre du communiqué : « Venezuela. Les opposants politiques ont droit à la sécurité ». On ne peut être plus clair quant à la désignation des potentiels auteurs du crime. Seulement, l’enquête révélera très rapidement que Díaz, assassiné dans le cadre d’un règlement de comptes, était à la tête d’une bande de délinquants. Aucun dirigeant de l’opposition n’assistera à ses obsèques. Aucun de ceux qui ont mis les « chavistes » en cause, pas plus M. Gómez que les faussaires médiatiques, ne rétablira la véracité des faits.

En bref, appartenant sociologiquement à une classe moyenne planétaire, connectée, plus ou moins libre de vivre la vie qui lui plaît, le président de la section vénézuélienne d’Amnesty International a implicitement et explicitement pris partie pour l’opposition et contre cette révolution qui a fait des plus pauvres sa priorité. Quel est son rôle dans l’élaboration du rapport des « chercheurs » londoniens nous l’ignorons. Mais dans la visite guidée et l’article de Mme Garrigos, il apparaît évident.

Au plus fort des violences de 2014, un groupe de défenseurs vénézuéliens des droits humains (dont d’anciens membres de la section vénézuélienne d’Amnesty), tout en exigeant des pouvoirs publics « la poursuite des enquêtes sur toutes les dénonciations » et en rejetant « de la manière la plus ferme les actions contraires aux droits de l’homme de la part des corps de sécurité », se prononçait ainsi : « Nous condamnons la manipulation que des médias nationaux et internationaux, ainsi que certaines organisations d’une “société civile” auto-proclamée ont faite de la situation, en présentant une image faussée et sans scrupules de la réalité nationale, qui encourage la violence et rend invisibles certains des acteurs du conflit. Et nous encourageons la communauté internationale, et en particulier les organisations des droits humains, à recouper et à vérifier avec soin les informations qui circulent sur le Venezuela [7 ».

Dans l’article de La Chronique censé ne pas remettre les événements dans leur contexte, on apprend néanmoins que « dehors, des femmes font la queue devant un supermarché pour en sortir avec des sacs de rouleaux de papier hygiénique », que « demain ce sera [pour] du savon ou du lait maternisé » et qu’il y a « des pénuries ». En revanche à aucun moment la déstabilisation économique dont est victime le Venezuela ne sera évoquée. Pour les jeunes générations, qui n’ont pas connu cette époque et ont donc quelques excuses lorsqu’ils se font « balader », et pour les plus anciens, qui ont semble-t-il perdu la mémoire, on rappellera ici que, en 1972 et 1973, après que le président américain Richard Nixon ait donné l’ordre de « faire crier » l’économie du Chili de Salvador Allende, toutes les denrées alimentaires et les biens de consommation courante y faisaient l’objet de pénuries. Que certains produits comme la viande, le pain, le sucre, l’huile et… le papier hygiénique (ah, le manque de papier hygiénique à Caracas, qui n’en a entendu parler ?) étaient indisponibles pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, tandis qu’un marché noir se développait, sur lequel les prix étaient parfois dix fois supérieurs au prix officiel. Vous avez dit Chili, ou Venezuela, ou… les deux ? Après tout, Mme Garrigos aurait aussi bien pu « non-contextualiser » en notant que plus d’un million de logements sociaux ont été attribués par le gouvernement aux défavorisés en un peu plus de trois ans…

On ne s’étendra pas sur le silence total quant à la participation de paramilitaires colombiens, dans le Táchira, à cette tentative de renversement du gouvernement bolivarien. On passera aussi rapidement sur la criminalisation des « collectifs armés » ou « collectifs de motards chavistes » systématiquement présentés comme les « groupes paramilitaires de Maduro »… Il s’agit là d’un grand classique, au même titre que les « cercles de la terreur » – les très socialement impliqués cercles bolivariens –, cauchemar en 2002 d’une classe moyenne vénézuélienne lobotomisée par les médias [8].

Un dernier point, concernant Amnesty International en général, retiendra ici notre attention. Lors du décès, en France, de Rémi Fraisse, qui manifestait contre le projet de barrage de Sivens, le communiqué londonien de l’ONG – « La justice doit faire toute la lumière sur le décès de Rémi Fraisse » (3 décembre 2014) – précisait ceci :« Les responsables de l’application des lois sont parfois contraints de recourir à la force dans l’exercice de leurs fonctions (…) Amnesty International reconnaît que la tâche de ces responsables est difficile et dangereuse et que, en France, la majorité d’entre eux s’acquittent de leurs fonctions de manière professionnelle, dans le respect de la loi. » Une fois admis que des cas de torture n’entrent pas dans ce cadre, pourquoi ce constat exprimé dès qu’il s’agit de policiers européens, non réellement mis en danger à Sivens, ne s’applique-t-il pas aux forces de l’ordre vénézuéliennes confrontées, elles, dans des affrontements d’une toute autre nature, à des armes de guerre ? Mansuétude relative pour le Nord, inflexibilité totale pour le Sud : sous le rideau de fumée « humanitaire », on retrouve là une grande constante des rapports internationaux.

Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’accabler Amnesty International, ni sa section française, ni la présidente de cette dernière, ni La Chronique, qui ont, par ailleurs, d’autres mérites. Il ne s’agit pas non plus de polémiquer pour le plaisir de polémiquer, mais de tenter de comprendre comment fonctionnent les mécanismes de l’information et de la… désinformation. Car, en la matière, le serpent se mord la queue. Déjà fondamentalement hostiles aux gouvernements progressistes d’Amérique latine, et en particulier à celui du Venezuela, les experts, consultants et oracles médiatiques font évidemment leur miel des rapports d’Amnesty, lesquels, confortant la vulgate dominante et permettant de transformer le Venezuela en Etat paria, sont immédiatement reproduits [9]. Et crédibilisent ensuite les analyses les plus tordues, les mensonges les plus éhontés.

Cette deuxième visite en Europe du Comité des victimes des guarimbas n’est pas intervenue par hasard. Avec le système électoral qu’elle a systématiquement rejeté, dénoncé et diabolisé ces quinze dernières années, dès lors qu’elle avait perdu, l’opposition a obtenu une large majorité à l’Assemblée lors des élections du 6 décembre 2015. Elle s’est donnée deux objectifs prioritaires. Le premier : chasser Nicolás Maduro de la présidence en six mois. De façon démocratique ? Nul ne le parierait, l’option du référendum révocatoire, permis par la Constitution, paraissant écartée car il ne peut assurer la victoire. Le second : voter, le plus rapidement possible une loi d’amnistie destinée à libérer les « prisonniers politiques ». Le plus connu d’entre eux, Leopoldo López, a été condamné à treize ans et six mois d’incarcération pour avoir déclenché les guarimbas (il avait déjà participé à la tentative de coup d’Etat d’avril 2002). La Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), Amnesty International, Human Rights Watch (très lié au Département d’Etat américain) et d’autres groupes internationaux dits « de défense des droits humains » ont condamné son arrestation. De même que celle du maire de San Cristobal, Daniel Ceballos, qui a ouvertement appelé à la salida » et a participé aux guarimbas. Un détail : la papita qui, dans cette ville, a emporté la main de Germán Guerrero, était composée de C-4, un explosif à usage militaire que les étudiants (d’une manière générale !) ne savent ni agencer ni utiliser ; mais que, en revanche, les paramilitaires colombiens manient avec habileté.
« L’amnistie ça serait un sacrilège pour nous, s’indigne Guerrero ! On a voulu nous rendre invisibles, on n’existe pas. Et les auteurs se présentent comme les victimes. Ce ne sont pas des prisonniers politiques, ce sont des personnes qui ont provoqué un désastre, qui ont appelé à la destruction et à la mort ».

Il y a en effet quelque chose qui cloche dans cette affaire. La proposition de loi d’amnistie et de réconciliation nationale présenté par la MUD à l’Assemblée va bien au-delà des événements de ces deux dernières années (ce qui, en soi, poserait déjà problème). Dans le but affiché de « refermer les blessures politiques ou sociales qui nuisent à la vie commune » et de « créer les conditions propices à la participation de tous les secteurs aux affaires publiques », elle prétend ni plus ni moins que d’amnistier tous les faits de violence, crimes et délits à caractère politique (et économique) commis du… 11 avril 2002 au 31 décembre 2015. Y compris, d’après son article 4, l’incitation à la désobéissance aux lois et l’incitation à la haine (nous n’inventons rien !) ; la violence ou la résistance à l’autorité ; la création de panique dans la collectivité par la diffusion de fausses nouvelles ; les dommages aux systèmes de transport, aux services publics, informatiques ou de communication ; l’importation, la fabrication, le port, la fourniture et l’utilisation d’engins explosifs et incendiaires ; l’utilisation de mineurs dans la commission de délits ; l’insubordination, la rébellion civile, la trahison de la patrie, la rébellion militaire, le soulèvement, la révélation de secrets militaires ; le port et l’usage illicites d’arme à feu [10]. « Ils reconnaissent qu’ils ont fait tout ça », a pu s’exclamer l’ex-président de l’Assemblée nationale et aujourd’hui député du PSUV Diosdado Cabello. Curieux démocrates, effectivement, que ces gens-là…

Effacées les peines des policiers assassins du coup d’Etat de 2002 et les poursuites contre ses auteurs intellectuels – dont Pedro Carmona, président putschiste pendant quelques heures, actuellement exilé en Colombie, ou le pseudo syndicaliste Carlos Ortega, en fuite au Pérou. Pardonnés les instigateurs de la déstabilisation économique de décembre 2002 – janvier 2003. Jusqu’aux banquiers corrompus et en fuite peuvent se préparer à rentrer au pays. Les sicarios assassins de plus de 130 paysans tombés dans le cadre de la mise en application de la réforme agraire seront-ils également absous ?

Problème : « D’après les lois internationales, remarque à Paris María Eugenia Rosa,une amnistie ne peut être promue par les auteurs des crimes et délits considérés. »D’ores et déjà, le président Maduro a annoncé qu’il ne signera pas cette loi d’amnistie. Depuis un certain temps, il a proposé la création d’une Commission pour la justice et la vérité, destinée à enquêter sur tous les cas de violences commis en 2014, quels que soient les acteurs impliqués. Faut-il préciser que la MUD ne veut pas en entendre parler ? Le conflit s’avère donc inévitable entre le législatif et l’exécutif. Que feront les organisations de défense des droits humains ? Approuveront-elles, toutes choses égales par ailleurs, une « loi du point final » vénézuélienne, similaire à celle élaborée en leur temps par le général Augusto Pinochet ou les militaires argentins ?

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NOTES

[1] L’amparo, qui signifie « protection », est un recours juridique déposé face à un acte illégal ou abusif qui restreint, supprime ou menace les droits consacrés par la Constitution.

[2] Pour information, l’auteur de cet article a été rédacteur en chef de La Chronique d’Amnesty d’août 1993 à janvier 1997 et a quitté cette organisation, en excellents termes, pour rejoindre l’équipe du Monde diplomatique. Qu’on ne cherche donc quelque arrière-pensée hostile que ce soit dans ce débat.

[3] Les sections nationales ne font théoriquement que reprendre et diffuser les informations reçues du siège londonien, les seules qui font foi.

[4] Propos recueillis par Pierre-Philippe Berson, « L’extrême polarisation est le principal problème », La Chronique,avril 2013.

[5] De Caracas, Luis Posada Carriles commanditera en 1976 la pose de deux bombes dans le vol CU 455 de la Cubana de Aviación. L’appareil explosera en décollant de La Barbade, le 6 octobre. Bilan : soixante-treize morts.

[6] http://www.amnesty.be/venezuela-l-homicide-d-un-politicien-de

[7] Lire « Les militants vénézuéliens d’ONG indépendantes des droits humains répondent aux médias internationaux », VenezuelaInfos, Caracas, 2 mars 2014.

[8] Lire « Les “colectivos” vénézuéliens, du fantasme à la réalité », Mémoire des luttes, 28 juillet 2014.

[9] Entre autres : Paulo Paranagua, « Amnesty critique la réduction de l’espace démocratique au Venezuela » ; « Amnesty International passe au crible le Venezuela », Le Monde, respectivement 25 février et 24 mars 2015.

[10] http://www.asambleanacional.gob.ve/doc_ed81a6f2079a4d3aeaa5.pdf


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Thierry DERONNE, Venezuela Infos, 9 décembre 2015

https://venezuelainfos.wordpress.com/


 

voto20152Avec l’élection de deux tiers de députés de droite vient de se répéter le scénario médiatique qui accompagna la défaite électorale des sandinistes au Nicaragua en 1990. Le pays semble rentrer dans l’ordre néo-libéral, on reconnaît que la « dictature » est une démocratie, on félicite les perdants pour leur reconnaissance immédiate des résultats.

Mais pourquoi Caracas, au lendemain du scrutin, était-elle si triste ? Pourquoi une telle victoire n’a-t-elle déclenché la moindre liesse dans le métro, dans les rues ? Comment comprendre la mobilisation de collectifs populaires, ou que les syndicats se déclarent en « état d’urgence », alors qu’il y a trois jours une partie de même cette base populaire ne s’est pas mobilisée en faveur des députés bolivariens ?

Dès l’élection de Chavez en décembre 1998, nombre d’institutions révolutionnaires se sont peuplées du « chiripero » – surnom donné à la masse d’employé(e) qui troquèrent en 24 heures la casquette du populisme des années 90 pour une chemise rouge (alors que souvent les révolutionnaires authentiques étaient écartés). L’angoissante guerre économique a rendu insupportables la corruption et la surdité de ce secteur de fonctionnaires face à l’exigence d’une protection forte, d’un État plus efficace, plus participatif, travaillant à écouter les citoyen(ne)s.

Parallèlement, le « changement » promis par la droite a été interprété comme la fin de la guerre économique : les rayons des magasins se rempliraient de nouveau, les files disparaîtraient avec le retour du secteur privé au pouvoir. Or les leaders de l’opposition ont d’ores et déjà annoncé qu’il ne sera pas possible de régler le « problème économique » à court terme et que la priorité sera d’appliquer un programme visant à « modifier » les lois et acquis sociaux. Fedecámaras, organisation des commerçants et des chefs d’entreprises du secteur privé, demande à l’assemblée nationale d’annuler la Loi du Travail (1).

En ligne de mire : les hausses de salaire, la protection des travailleurs contre les licenciements, les conditions trop favorables des congés de maternité, la réduction de la durée du travail, les samedis libres, le paiement des heures sup, les bons d’alimentation. Les syndicats annoncent déjà des mobilisations de rue, réclament la nationalisation de la banque. Menacée et traitée de « cloaque » par le leader de l’opposition Ramos Allup, la chaîne parlementaire ANTV vient d’être remise intégralement à ses travailleurs par le gouvernement, et le président Maduro décrètera une loi pour protéger les travailleurs du service public, en étendant l’interdiction de licenciement de 2016 à 2018.

assemblée populaire en cours á Caracas

La droite – elle ne s’en cache pas – veut revenir sur la plupart des acquis de la révolution (loi de contrôle des prix, loi des semences anti-OGM, loi de la réforme agraire, de protection des locataires, éducation gratuite, santé gratuite, construction de logements publics, pensions…), organiser avec les États-Unis la privatisation du pétrole et des autres ressources du pays, annuler les accords de coopération énergétique avec les pays plus pauvres des Caraïbes et de tout autre accord qui défie la vision unipolaire de Washington (PetroCaribe, ALBA, etc..), etc… Elle annonce aussi une « amnistie » pour les militants et le leader de “l’Aube Dorée” locale Leopoldo Lopez, organisateurs de violences meurtrières – celles de 2013 ont fait 43 morts, la plupart dans le camp bolivarien, et six membres des forces de l’ordre tués par balles. Ce sont eux que les médias internationaux appellent des “prisonniers d’opinion” au motif qu’ils appartiennent à l’extrême droite. Pour réaliser tout cela au plus vite, la droite cherchera, dans les mois qui viennent, à destituer le président bolivarien par un coup parlementaire comme celui subi par Fernando Lugo au Paraguay.

Faire la révolution n’est pas simple.

On voit la difficulté de construire une révolution socialiste sans démocratiser la propriété des médias, sans s’émanciper de cette prison culturelle de consommation massive, d’invisibilisation du travail, de fragmentation du monde, de passivité du spectateur. Le récent « rapport sur l’imaginaire et la consommation culturelle des vénézuéliens » réalisé par le ministère de la culture est en ce sens une excellente analyse politique. Il montre que la télévision reste le média préféré et que la majorité associe le Venezuela à l’image de Venevision ou Televen : «  jolis paysages/jolies femmes ». Comment mettre en place une production communale à grande échelle, sans la corréler avec un imaginaire nouveau où la terre n’est plus la périphérie de la ville mais le centre et la source de la vie, de la souveraineté alimentaire ? Comment transformer des médias en espaces d’articulation et d’action populaire, de critique, de participation, si le paradigme anglo-saxon de la communication sociale (« vendre un message à un client-cible ») reste la norme ?

En conclusion

Une immense bataille commence, et deux issues sont possibles : soit un repli du camp bolivarien, avec répression des résistances sociales (l’histoire répressive (2) et les liens de la droite vénézuélienne avec le paramilitarisme colombien et la CIA sont bien documentés (3) ), vague de privatisations, retour à l’exploitation et à la misère des années 90, et silence des médias internationaux – comme lors du retour des néo-libéraux au Nicaragua de 1990 à 2006.

Soit les politiques de la droite serviront de fouet à la remobilisation populaire que Nicolas Maduro a appelée de ses vœux en provoquant la démission du gouvernement et en organisant une réunion avec les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Uni (PSUV). Malgré l’usure de 16 ans de pouvoir et ces deux dernières années de guerre économique, la révolution bolivarienne conserve un socle remarquable de 42 % des suffrages. Même si les deux tiers des sièges parlementaires donnent à la droite une grande marge d’action, le chavisme dispose pour l’heure du gouvernement et de la présidence, de la majorité des régions et des mairies, et de l’appui d’un réseau citoyen – conseils communaux, communes, mouvements sociaux. Si le président réussit à repartir rapidement sur des bases nouvelles, sans diluer ses décisions dans une négociation interne entre groupes de pouvoir, si toutes ces énergies de transformation se reconnectent et agissent en profondeur, la leçon aura été salutaire.

Thierry Deronne, Caracas, 9 décembre 2015

Juventud Guerrera del 23 de Enero. Foto Milangela Galea

Le mouvemet populaire rencontre le président Maduro (juché sur le camion d'une radio associative) aux abords du palais présidentiel, Caracas, 9 décembre 2015

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Notes:

(1) Lire « La nouvelle loi du travail au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(2) Lire « la jeunesse d’aujourd’hui ne sait rien de ce qui s’est passé il y a trente ou quarante ans » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/19/la-jeunesse-daujourdhui-ne-sait-encre-rien-de-ce-qui-sest-passe-au-venezuela-il-y-a-trente-ou-quarante-ans/ et « comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine » https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine/

(3) Lire « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? » https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/

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Le Venezuela, An II après Chavez

Venezuela Infos, 14 mars 2015

Article original publié sur aporrea.org

L’auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d’Études Politiques et Sociales CEPS (Espagne).

Deux ans après la disparition de Hugo Chavez survenue le 5 mars 2013, il est encore bien difficile de procéder à une analyse sereine du Venezuela, tant le traitement médiatique de cette question – placée sous le signe de la partialité et de la manipulation des informations – relève de luttes politiques, idéologiques et économiques camouflées en « journalisme » (1). Le simple fait que la presse mette en permanence l’accent sur ce pays de la zone caraïbe, trahit une intention qui excède les motivations journalistiques proprement dites.

La loupe ne se pose pas sur le Mexique, un pays où toutes les 90 minutes, une personne disparaît. Ni sur le Honduras, où depuis le coup d’État survenu en 2009, l’assassinat d’opposants politiques, de syndicalistes et de journalistes, est monnaie courante. Ni sur le Paraguay, devenu après le renversement du président élu Fernando Lugo, la nation la plus pauvre d’Amérique du sud, supplantant ainsi la très misérable Bolivie dont le niveau de vie a considérablement augmenté ces dernières années. Dans cette liste comparée de l’indifférence médiatique on pourrait encore mentionner des États proches de la banqueroute – Guatemala, Salvador, Belize ou encore Colombie.

Le thème du « Venezuela au bord de l’abîme » est à usage externe. Le vénézuélien moyen, par-delà sa sensibilité politique, et sans nier l’existence de problèmes, ne se reconnaît pas dans cette approche caricaturale. Il ne perçoit pas son pays sous les traits d’une dictature féroce réprimant toute velléité de dissidence politique; et où de soi-disant majorités appauvries erreraient à la recherche d’aliments, harcelées par la police, l’armée et les paramilitaires chavistes. Ce scénario le ramène au contraire au passé : à ce Venezuela des 3000 disparus et des 5000 assassinés de l’explosion populaire de 1989 contre la faim et l’exclusion. Un pays dont 85% de la population vivait dans la pauvreté et dont les médias ne parlaient pas.

L’opposition vénézuelienne n’arrive toujours pas à formuler une grille de lecture correcte de son propre pays, d’où ses défaites électorales à répétition. Elle agite la bannière d’une « lutte contre la dictature » que ses sympathisants eux-mêmes ne suivent plus. Ses derniers appels à descendre dans la rue ont été des échecs (2). Alors que le Grand Caracas compte 6 millions d’habitants, quelques centaines de personnes seulement ont répondu à l’appel pour le premier anniversaire de la mise en détention du leader d’extrême droite Leopoldo Lopez, accusé dans le cadre de l’organisation de violences meurtrières. Même indifférence en ce qui concerne l’arrestation du maire de Caracas Antonio Ledezma pour les mêmes motifs. La société vénézuelienne semble approuver le fait que l’État dispose de mécanismes légaux pour faire face à ceux qui cherchent à renverser l’ordre constitutionnel légitimement établi, comme c’est le cas dans tous les systèmes démocratiques de par le monde. L’Espagne et les États-Unis, fers de lance des attaques médiatiques contre le Venezuela, usent à profusion de cette figure légale pour justifier l’emprisonnement de personnes appartenant aux mouvances de gauche – particulièrement en ces temps de Guerre Froide – ou appartenant aux sphères islamiste ou indépendantiste.

L’opposition échoue à comprendre que le message qui peut marcher pour une opinion publique internationale ignorant la réalité vénézuelienne et dans l’impossibilité d’en juger sur le terrain, est inefficace à l’intérieur des frontières du pays. Après tout, ce sont les vénézueliens qui votent, pas les étrangers.

Aujourd’hui, les préoccupations du peuple vénézuelien se centrent sur l’économie. Selon le baromètre de février 2015 réalisé par la http://www.gisxxi.org/, 45% des personnes interrogées considèrent que les pénuries et l’inflation représentent les principaux problèmes, bien loin devant d’autres questions telles que l’insécurité, le chômage ou la corruption (3).GIS XXI graphique 1

Face à cette situation, l’opposition de droite n’a avancé aucune proposition, au-delà de l’exercice futile de signaler l’existence de ces problèmes. Or, une part non négligeable de la population considère que ce silence dissimule la volonté d’appliquer un programme néo-libéral en cas de retour au pouvoir (4). Le capitalisme extrême ne découvre jamais ses cartes avant d’accéder au pouvoir. Le non respect systématique des promesses qui ont permis à Mariano Rajoy de remporter les élections en Espagne en est un bon exemple.

Mais la pire des nouvelles pour l’opposition est peut-être le fait que l’opinion publique ne considère pas Nicolas Maduro et son gouvernement comme les seuls responsables. L’étude de GIS XXI révèle que la responsabilité est également attribuée aux grandes entreprises et aux réseaux de distribution commerciale en connivence avec l’opposition, les milieux de la spéculation financière et les organisations politiques internes et externes qui opèrent en vue de la destitution du président de la République par des voies non électorales. 55% des personnes interrogées considèrent qu’il existe bien une stratégie de déstabilisation économique à des fins politiques, contre 34% qui ne partagent pas ce point de vue. Le fait que des agences internationales de notation qualifient la dette vénézuelienne de pire que celle d’une Ukraine brisée et en pleine guerre civile, est une de ces absurdités qui alimentent la conviction d’une guerre économique contre le Venezuela.Gis XXI graphique 2

Toutes ces raisons expliquent pourquoi les opinions favorables à l’opposition ont chuté à un niveau historiquement bas (10%). A contrario, selon les sondages émanant de diverses firmes privées telles queDatanalisis, Hinterlaces ou l’étude la Fondation GIS XXI, Maduro est le dirigeant politique national le mieux perçu. Les personnes interrogées reconnaissent que les mesures prises pour relancer l’économie partent exclusivement du président et de son équipe gouvernementale, au-delà du fait qu’elles soient efficaces ou non.

Ces données ne sont jamais diffusées à l’extérieur du Venezuela. Il faut cependant en tenir compte dans l’hypothèse d’une victoire chaviste lors des prochaines élections législatives. L’opinion publique internationale – à qui ces informations ne sont pas communiquées – se demandera comment cette victoire a été possible alors que le pays est au bord du gouffre. Les terminaux médiatiques de la droite sèmeront sur ce terreau fertile le doute sur la validité de ces élections. Et la roue médiatique de la manipulation recommencera à tourner, infatigable, bien que la réalité s’entête à la démentir.

Alejandro Fierro

Source : Tercera Información,http://www.tercerainformacion.es/spip.php?article82647

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

  1. Lire « Thomas Cluzel : interdit d’informer sur France-Culture », http://wp.me/p2ahp2-1M7 et « Courrier International, le média off-shore du « Monde », http://wp.me/p2ahp2-1JS

  2. Lire « Qui a gagné la rue ? »,https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

  3. Site de la Fondation GISXXI : http://www.gisxxi.org/

  4. Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , http://wp.me/p2ahp2-1Kc

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DÉFAITE D’OBAMA : LA TOTALITÉ DES GOUVERNEMENTS SUD-AMÉRICAINS LUI DEMANDE DE RETIRER SON DÉCRET CONTRE LE VENEZUELA

Venezuela Infos, 15 mars 2015unasur-oficx1x.jpg_1718483346

Cinglante défaite pour Barack Obama et nouveau pas dans l’unité et la souveraineté latino-américaines : tous les Etats membres de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur), à savoir l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela se sont réunis en session extraordinaire à Quito ce samedi 14 mars 2015 pour manifester leur rejet unanime du décret pris par Washington contre le Vénézuéla le 9 mars 2015 parce qu’”il constitue une menace d’ingérence et de violation de la souveraineté et du principe de non-intervention dans les affaires intérieures d’autres États”.

Chargé de lire la déclaration finale, le chancelier de l’Uruguay a expliqué que les douze gouvernements ont réaffirmé leur engagement “avec la pleine actualité du droit international, la solution pacifique des controverses et le principe de non-intervention” et, dans une claire allusion à la possibilité d’un blocus économique ou d’une invasion militaire, ont appelé tout gouvernement “à s’abstenir de mesures coercitives unilatérales qui violent le droit international”. Les participants à la réunion de Quito ont demandé instamment aux États-Unis d’évaluer et de mettre en pratique “des alternatives de dialogue avec le Gouvernement du Venezuela basée sur les príncipes de souveraineté des peuples« .

En outre, le porte-parole a rappelé que l’UNASUR poursuivra sa mission d’accompagnement du “plus large dialogue politique avec toutes les forces démocratiques vénézuéliennes, dans le plein respect de l’ordre constitutionnel, des droits humains et de l’État de droit”. La semaine passée la délégation de l’UNASUR s’était rendue à Caracas pour enquêter sur la tentative de coup d’État du 12 février contre le gouvernement de Nicolas Maduro, avait invité les diverses forces politiques à un réunion et s’était entretenue avec les autorités du Centre National Électoral. Au terme de ces travaux, le président de l’UNASUR, l’ex–président colombien Ernesto Samper, avait rejeté toute ingérence extérieure et recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Une position réaffirmée ce samedi par le chancelier uruguayen : “L’Unasur considère que la situation intérieure du Venezuela doit être résolue par les mécanismes prévus dans la Constitution vénézuélienne” et offre son plein appui dans le cadre de l’observation des prochaines élections législatives prévues cette année au Venezuela,  “convaincue de l’importance de maintenir l’ordre constitutionnel, la démocratie et la plus totale permanence des droits humains fondamentaux de l’Unasur”.

Pour rappel, le lundi 9 mars 2015, le gouvernement des États-Unis avait franchi un nouveau seuil dans les menaces vis-à-vis du Venezuela lorsque le président Barack Obama avait signé un ordre exécutif décrétant “l’urgence nationale aux États-Unis vu la menace extraodinaire et inhabituelle que représente le Venezuela pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure” (sic).

Ce document avait, en peu de jours, suscité une solidarité active avec le Venezuela de la part des mouvements sociaux latino-américains et de collectifs du monde entier qui ont défilé à Buenos Aires, à Brasilia, à La Paz, á Managua, La Havane, etc.. jusqu’à Madrid : collectifs citoyens, mouvements étudiants, syndicats de travailleurs, mouvements paysans comme lesTravailleurs Sans Terre du Brésil

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Marche de soutien au Venezuela á Buenos Aires

Marche de soutien au Vénézuéla á Brasilia

Le président équatorien Rafael Correa a déclaré : “Comment ne pas rejeter avec indignation cette barbarie ! A l’époque des dictatures des années 70, c’était quelque chose de commun mais aujourd’hui, en plein XXIème siècle ! Le droit international existe ! Que l’on soit ou non d’accord avec le gouvernement de Nicolas Maduro, la plus élémentaire des dignités nous oblige, en tant que latino-américains, à rejeter tant d’arrogance, tant d’unilatéralisme, tant d’impérialisme. Nous en avons assez ! Quelle honte !”. Pour l’ex-Président Mujica, dire que « le Venezuela est une menace est une folie, nous en avons assez de l’intromission permanemte des États-Unis ! » et  le président bolivien Evo Morales a exigé au président Obama de présenter  ses excuses à l’Amérique Latine.

Des théologiens brésiliens de la Libération comme le père franciscain Leonardo Boff et l’évêque Pedro Casaldáliga, le Père nicaraguayen Miguel d’Escoto, ex-Secrétaire Général de l’ONU,ainsi que l’évêque Thomas Gumbleton et l’ex-Procureur Général des États-Unis Ramsey Clark, ont  écrit au président Obama pour lui demander de retirer son décret. “Nous qualifions d’honteux et de profondément hypocrite votre décret. Il constitue également une violation flagrante du droit international en tant que menace d’usage de la force contre le Venezuela et en tant qu’encouragement à vos agents vénézuéliens pour qu’ils continuent à déstabiliser le pays”.

T.D., Caracas, 14 mars 2015.

Message envoyé à la Maison Blanche par la population de l'État de Falcon (Venezuela), depuis le Parc National Médanos de Coro, le 12 mars 2015.

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L’AMÉRIQUE LATINE DÉFEND LE VENEZUELA FACE AU DÉCRET DU PRÉSIDENT OBA

Venezuela infos, 10 mars 2015

Après la décision du président Barack Obama, le 9 mars 2015, de décréter « l’urgence nationale aux États-Unis » face à la « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et notre politique extérieure qu’est le Venezuela » (sic), le président de Bolivie Evo Morales a demandé une réunion d’urgence de l’UNASUR (organisme regroupant la totalité des nations sud-américaines) et de la CELAC (Communauté élargie des États Latino-américains et des Caraïbes) « pour nous déclarer en état d’urgence et défendre le Venezuela face à l’agression de Barack Obama. Nous allons défendre le Venezuela » Il a souligné l’importance de l’unité des peuples face à l’Empire qui tentent de « nous diviser, pour nous dominer politiquement et nous spolier sur le plan économique ».

Le président Correa, à travers son chancelier, a exprimé son « rejet le plus ferme de la décision illégale et extra-territoriale contre le Venezuela, qui représente une attaque inacceptable pour sa souveraineté ». Il a rappelé le signal négatif que constitue la signature de ce décret par Obama 48 heures après la visite de travail de l’UNASUR à Caracas. Cette délégation a enquêté sur la récente tentative de coup d’État contre le président Nicolas Maduro, élu en avril 2013, a rejeté l’ingérence extérieure, demandant aux secteurs violents de l’opposition de revenir à la voie électorale.

« Comment le Venezuela menace-t-il les Etats-Unis? A des milliers de kilomètres de distance, sans armes stratégiques et sans employer de ressources ni de fonctionnaires pour conspirer contre l’ordre constitutionnel étasunien ? Une telle déclaration faite dans une année d’élections législatives au Venezuela révèle la volonté d’ingérence de la politique extérieure étasunienne. » a déclaré pour sa part le gouvernement cubain.

movimientos_sociales_boliviaLes mouvements sociaux latino-américains se sont mobilisés en défense de la démocratie vénézuélienne. Pour Joao Pedro Stédile, de la direction nationale du Mouvement des Sans Terre du Brésil : « Au Brésil il y a un peuple qui est avec vous, nous serons toujours solidaires et nous ne laisserons pas l’Empire envahir le Venezuela pour récupérer ses gisements de pétrole ». Le mouvement social bolivien a également manifesté sa solidarité. Rodolfo Machaca, dirigeant de la Confédération syndicale des travailleurs agricoles, a condamné l’ingérence des États-Unis dans les affaires intérieures vénézueliennes, et leur complicité avec les violences organisées par la droite. Selon Machaca : « La situation au Venezuela nous préoccupe, c’est pourquoi nous proclamons notre solidarité avec ce pays, mais aussi avec le président Maduro. Nous condamnons l’ingérence nord-américaine, et toutes les tentatives de coup d’État ou autres manœuvres visant à la déstabilisation du Venezuela. ».

Rafael Correa dénonce les manipulations médiatiques contre le Venezuela.

Le 1er mars, depuis Montevideo, où il assistait à l’investiture du président uruguayen Tabaré Vasquez, le président Correa a déclaré : «Le Venezuela est confronté à une guerre économique et médiatique, et se retrouve dans la situation d’autres gouvernements progressistes d’Amérique latine, avant lui. Cette situation, on l’a déjà vécu en Amérique latine. Souvenons-nous de ce qui est arrivé à (Salvador) Allende : la même guerre économique, le même type d’ingérence, les mêmes attaques médiatiques. De grâce, tirons les leçons de l’Histoire ». Selon Correa, cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ».

Au sujet de l’arrestation du maire d’opposition de Caracas, Antonio Ledezma, accusé d’implication dans un complot visant à déstabiliser le gouvernement de Nicolas Maduro, le président Correa a déclaré qu’il était « réducteur de commenter cet événement sans connaître les détails de l’affaire, en outre la souveraineté et les institutions de chaque pays doivent être respectées ».

Le Venezuela et la Grèce renforcent leurs relations bilatérales.

En visite officielle en Grèce le 6 mars, la ministre des Affaires étrangère Delcy Rodriguez a félicité le nouveau gouvernement du premier ministre Alexis Tsipras, au nom du Gouvernement Bolivarien et du peuple vénézuelien. Dès la victoire de Syriza, Maduro avait salué la décision des électeurs malgré « la campagne médiatique qui tentait de leur faire peur en présentant notamment Alexis Tsipras comme l’agent d’une dictature vénézuélienne »

La Chancelière vénézuélienne a été reçue par Alexis Tsipras qui a manifesté son intention d’accueillir prochainement en Grèce le président Nicolas Maduro, assurant de son soutien le Venezuela et son peuple et insistant sur l’affection qu’il lui porte.

Delcy-Rodríguez-junto-a-Nikos-KotziasAccompagnée de l’ambassadeur du Venezuela en Grèce – Farid Fernandez – Mme Rodriguez a eu aussi l’occasion de rencontrer son homologue grec Nikos Kotzias (photo). La réunion a porté sur la possibilité de renforcer les relations bilatérales entre les deux pays dans le domaine économique et commercial. Nikos Kotzias a reçu des informations sur la situation actuelle au Venezuela et a souligné l’importance de nouer des relations solides dans les domaines de la technologie, de l’économie, du commerce et du tourisme.

Un désir commun s’est exprimé : qu’Athènes devienne l’un des principaux partenaires de Caracas.

Cette visite officielle en Grèce répond à la volonté de Caracas de renforcer l’émergence d’un monde multipolaire, au sein duquel prévaudront le respect mutuel, la compréhension, la coopération, mais aussi le droit pour les peuples à l’autodétermination, à la liberté et à la souveraineté.

Traduction : Jean-Marc del Percio

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