« Pour combattre le terrorisme, éteignons le feu en Syrie »

Marc BOTENGA, Parti du travail de Belgique, 25 mars 2016

http://ptb.be/articles/pour-combattre-le-terrorisme-eteignons-le-feu-en-syrie


Le gouvernement belge envisage d’étendre ses bombardements, actuellement limités à l’Irak, à la Syrie. Après les attentats de Bruxelles, ce serait le pire chemin à prendre. Staffan de Mistura, envoyé spécial des Nations Unies en Syrie : « La tragédie de Bruxelles nous rappelle que nous n’avons plus de temps à perdre. Nous devons éteindre le feu de la guerre en Syrie. Pour combattre le terrorisme, la meilleure formule est de trouver une solution politique en Syrie. »

Daech a pu grandir grâce au chaos en Syrie. Afin d’éradiquer le terrorisme en Syrie, une solution politique pour la longue guerre qui ravage le pays est donc une condition sine qua non. Or, le 18 janvier, Staffan de Mistura a révélé dans un rapport secret au Conseil de Sécurité des Nations Unies que ce sont des groupes armés soutenus par l’Occident et l’Arabie saoudite qui empêchent une solution politique pour le conflit en Syrie. Ce n’est pas un détail. Empêcher une telle solution signifie contribuer à la prolifération du terrorisme.

Nos alliés en Syrie ont d’autres priorités que Daesh

Depuis le début de la guerre en Syrie, les alliés occidentaux sur le terrain, regroupés maintenant pour la plupart dans le « Haut comité pour les négociations » (HCN), trouvent une série d’excuses pour ne pas négocier. D’abord, il fallait que le président syrien Bachar Al-Assad démissionne avant toute négociation. Exiger de son ennemi qu’il capitule avant de négocier est absurde et contreproductif. Mais ce n’est pas tout. L’opposition pro-occidentale voulait aussi être la seule représentante officielle de l’opposition aux négociations, en excluant de nombreuses autres forces sur le terrain.

Comment est-il possible d’encore poser des conditions à des négociations ? C’est une question de priorités. Mohammed Alloush, principal négociateur du Haut Comité pour les Négociations, et son Armée de l’Islam, veulent – tout comme Daesh – installer un état islamique. L’Armée de la Conquête et Ahrar-Ash-Sham ont des objectifs semblables. Le groupe Al Nosra partage l’agenda d’Al Qaeda. L’objectif premier des groupes que l’Occident soutient n’est pas la lutte contre Daesh. Ils veulent surtout renverser le régime, même si l’armée syrienne avance sur le terrain contre Daesh.

En 2013, Didier Reynders (MR), alors ministre des Affaires étrangères, rêvait qu’un jour, un monument à la gloire des jeunes belges partis se battre en Syrie avec l’un ou l’autre groupe « modéré » serait érigé.1 Le temps des rêves est révolu. Les armes que nos pays ont livré à ces groupes « modérés » ont été directement dans les mains de terroristes. De Mistura a raison : il faut maintenant négocier une solution politique. Cela voudra dire mettre la pression sur nos supposés alliés en Syrie pour qu’ils s’asseyent autour de la table en leur coupant l’oxygène : l’argent et les armes. La Belgique a bien convoqué une réunion d’urgence des ministres européens sur les failles sécuritaires européennes, elle doit maintenant exiger d’urgence un arrêt de tout soutien européen à ces groupes.

Arrêter notre collaboration avec des États liés aux groupes terroristes

Mais ces groupes reçoivent aussi un soutien de nos dits alliés régionaux. Avec l’Arabie saoudite en tête du peloton. Certes, le pays fait aujourd’hui officiellement partie de la coalition contre Daech, mais sa priorité reste le départ d’Assad dans l’espoir de prendre le contrôle de la Syrie.

Le jugement de l’ancien sénateur démocrate américain Bob Graham, qui a codirigé la commission d’enquête du Congrès sur les attentats du 11 Septembre 2001, est sans appel : « L’Arabie saoudite n’a jamais mis fin à sa volonté de répandre le wahhabisme (mouvement fondamentaliste de l’Islam, NdlR) extrême. Il y a un lien direct entre la diffusion de cette idéologie et la création de Daesh. Daesh est un produit des idéaux saoudiens, de l’argent saoudien et du soutien organisationnel saoudien, bien que ce pays prétende actuellement être très anti-Daesh. Ils sont comme des parents qui ne veulent plus rien avoir à faire avec un enfant qu’ils ne contrôlent plus. »

Le Parlement européen a d’ailleurs appelé, en raison de la guerre saoudienne au Yémen, à un embargo européen sur les exportations d’armes vers l’Arabie saoudite. Mais, pendant que les Pays-Bas et la Suède ont arrêté le commerce d’armes avec l’Arabie saoudite, notre gouvernement refuse toujours de défendre un embargo au niveau européen. En France, tout récemment, le neveu du roi et ministre saoudien de l’Intérieur a, au contraire, reçu la légion d’honneur pour ses bons et loyaux services. Si on veut combattre le terrorisme, il faut maintenant mettre la pression sur l’Arabie saoudite, qui finance, par exemple, toujours des entités religieuses en Belgique.

Nos bombes fabriquent des terroristes

Ne doit-on pas tout simplement aller bombarder demandent certains ? C’est ce que le gouvernement entend faire. Mais c’est depuis 2001 que nos gouvernements mènent une « guerre contre le terrorisme ». A coup de bombes, les pays occidentaux n’ont fait qu’apporter de la destruction et du chaos en Afghanistan, Irak, Libye et Syrie. Depuis, la situation n’a fait que s’empirer. Aujourd’hui l’experte italienne Loretta Napoleoni confirme que pour Daesh, « les bombes occidentales sont la meilleure formule pour consolider leur pouvoir et attirer de nouvelles recrues. »

Au Parlement, le député PTB Raoul Hedebouw avait, en septembre 2014 déjà, mis en garde contre l’impact potentiel d’une intervention belge en Irak : « Quel sera le bilan d’une nouvelle intervention en Irak ? Selon Phyllis Bennis, de l’Institute for Policy Studies, cela devrait être désormais très clair : “Chaque bombe leur amène davantage de partisans.” Logique, puisque tout conflit entraîne des dommages collatéraux, fait des victimes innocentes dans des familles, dans des fêtes de mariage, et touche des cibles civiles imprévues. Chacune de ces personnes brutalement frappées ont soudainement une raison de haïr l’Occident. » Jacques Baud, ancien officier des Services de renseignements suisses, note : « Les revendications des terroristes de Daesh ont systématiquement parlé de ces victimes civiles. Nous les ignorons complètement. » Il constate qu’« après les attentats de Madrid en 2004, le nouveau gouvernement (espagnol, NdlR) a décidé de se retirer de la coalition. L’Espagne est totalement sortie de la menace terroriste et ils n’ont plus eu d’attentat depuis. »

L’action militaire belge opaque au Moyen-Orient

Quelques mois de bombardements russes auraient fait des centaines de morts civils, selon la presse. Le journal britannique The Independent comptait au moins 1 000 civils tués par des bombes occidentales début mars. D’autres experts parlent de 2 000 à 4 000 morts innocents. Des milliers de familles, des milliers de vies détruites. La veille des attentats à Bruxelles, des avions de chasse de la coalition internationale, dont fait partie la Belgique, bombardaient encore l’université de la ville de Mosoul, en Irak. Officiellement, il s’agissait de s’en prendre à Daesh. Selon une académicienne irakienne, ces bombes américaines auraient, en deux jours, tué plus de 200 civils et fait 600 blessés.

Selon l’armée belge elle-même, la Belgique ne fait pas de victimes civiles. Mais est-ce crédible ? Déjà en octobre 2014, le député PTB Marco Van Hees avait interrogé le ministre de la Défense N-VA Steven Vandeput sur la mission belge en Irak. Vandeput avait simplement refusé de répondre à toute question pertinente. En mars 2015, Van Hees a reposé la question. Réponse du ministre : ces chiffres restent derrière le huis clos. Le collectif d’investigation « Airwars », qui suit les actions militaires pour combattre Daesh, a dressé un tableau comparatif de la transparence et de la responsabilité des pays dans leur intervention. Il s’avère que la Belgique fait partie des pires élèves en matière de transparence. Notre pays se situe au même niveau que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie. Combien de victimes l’opération belge a-t-elle causées ? Pourquoi notre gouvernement refuse-t-il de répondre ? Qu’a-t-il à cacher ? Que nos bombes fabriquent des terroristes au quotidien?

Le gouvernement belge ne veut néanmoins investir des milliards dans de nouveaux avions de chasse. C’est un non-sens. Il faut arrêter nos interventions et l’achat de ces avions.

Principes pour une politique étrangère anti-terroriste

Il n’existe pas de solutions faciles dans la lutte contre le terrorisme. Mais on ne peut pas se battre contre le terrorisme sans changer fondamentalement de politique étrangère.
Aujourd’hui, on ne peut plus tergiverser. Il faut tirer toutes les conclusions de la faillite de nos ingérences dans d’autres pays. Près de quinze années de « guerre contre le terrorisme » n’ont fait qu’étendre le terrorisme, de la Libye jusqu’au Pakistan. L’approche militaire qui peut se résumer en « Bombardons les tous » s’est avérée contreproductive. Plus de bombes belges et occidentales signifie plus de terroristes. La Belgique a aussi œuvré en faveur d’un changement de régime en Libye et en Syrie. Qu’un tel changement soit désirable ou non, il est maintenant clair que s’il est soutenu par l’étranger, il mène au désastre. Aujourd’hui en Syrie, les gouvernements européens se trouvent ainsi alliés de groupes violents voulant instaurer un état islamique. Nos gouvernements doivent arrêter de se mêler des affaires intérieures d’autres pays mais soutenir une solution locale négociée comme de Mistura essaie de faciliter.

En septembre 2015 déjà, le PTB avait proposé son « Plan pour une politique active de paix », basé sur trois piliers : assécher financièrement Daech, s’en prendre aux ressources humaines de Daech notamment en Irak, et investir dans la diplomatie, pas dans les bombes. Cela implique de couper les liens militaires avec l’Arabie saoudite et d’exiger un contrôle strict des flux d’argent en provenance de cet État pétrolier. Et de mettre la pression sur la Turquie pour qu’elle ferme sa frontière avec la Syrie et n’y intervienne plus. Le gouvernement belge a fait la sourde oreille. On collabore toujours et encore avec une série d’États qui créent un terreau fertile pour des groupes terroristes. L’Europe doit arrêter la vente d’armes à l’Arabie saoudite et doit d’urgence faire pression sur toutes les autres monarchies du Golfe et la Turquie pour qu’elles facilitent les négociations et abandonnent toute ingérence en Syrie.

1. Didier Reynders veut « suivre à la trace » les Belges revenus de Syrie, Belga, 26 avril 2013

2015, quelle année ?

Eric HAZAN

6 janvier 2015

https://lundi.am/2015-quelle-annee-par-Eric-Hazan


« Lorsque la fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute »

 

Comme il faut bien remplir les colonnes et meubler les émissions, les médias font rituellement à cette époque le portrait de l’année écoulée : mitigé pour l’ensemble de la planète mais franchement calamiteux pour la France. Il est vrai que 2015 commencé avec Charlie et fini avec le Bataclan, agrémenté par l’irrésistible ascension du Front national et la proclamation de l’état d’urgence, n’a rien eu pour plaire. D’ailleurs les Français restent le peuple le plus pessimiste d’Europe, celui qui consomme la plus grande quantité de drogues psychotropes et fait la gueule la plus sinistre dans le métro.
Mais on peut voir les choses autrement. On peut dire que cette année aura marqué la fin d’illusions ancrées et néfastes, et que de telles illusions ne peuvent se dissiper que dans la douleur.

Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’une parenthèse social-démocrate, insérée dans une succession quasi ininterrompue de gouvernements ouvertement réactionnaires, allait « donner du mou » dans la politique sécuritaire, calmer la frénésie dans la législation antiterroriste, atténuer quelque peu le racisme d’État. En prévoyant même que Hollande ne tiendrait aucune de ses promesses, on pouvait espérer que quelques mesures en ce sens seraient prises pour « donner des gages à gauche », comme ils disent.

À l’origine de cette illusion, il y a de la méconnaissance et de l’oubli.
Il y a d’abord une question de personne : les mous binoclards et bedonnants peuvent avoir des réactions brutales jusqu’à l’irrationnel quand ils veulent montrer que non, ils ne sont pas les lavettes crayonnées par les caricaturistes. Hollande cherchant à revêtir une armure à la Clemenceau ou à la Churchill, on en avait eu un aperçu à Bamako en 2013 quand, après avoir lancé l’invincible armée française dans les sables du Mali, il avait déclaré : « Je viens sans doute de vivre la journée la plus importante de ma vie politique ». Depuis, pour montrer ses muscles, il a pris la place de Tony Blair comme chien de compagnie des Américains, en Syrie comme l’autre l’avait été en Irak. Les Rafales de M. Dassault décollent du porte-avion Charles de Gaulle qui fait flotter le drapeau tricolore dans l’océan Indien. Quant à la politique répressive à l’intérieur, on a eu l’incarcération de mineurs pour insultes envers la police, la loi scélérate sur le renseignement et pour finir un projet de révision constitutionnelle élaboré à chaud, instituant un état d’urgence permanent avec des mesures inouïes sur la déchéance de nationalité. En reprenant à son compte des idées avancées par le Front national, Hollande réalise l’une de ces opérations politiciennes affinées lors des dix ans passés à la tête du parti socialiste : il tire le tapis sous les pieds de la droite « de gouvernement » et prend ainsi pour l’élection présidentielle à venir une position que personne ne lui accordait avant les attentats de novembre. Exit en 2015 l’espoir d’une social-démocratie inefficace mais paisible.

Ici et là, on entend dire que la dérive sécuritaire actuelle signe que le pouvoir a perdu ses repères, qu’il ne sait plus où il va ni d’où il vient. C’est oublier la longue histoire de brutalité répressive du socialisme français. Qui a envoyé les CRS et les tanks de l’armée contre les mineurs lors des grèves de 1948, qui a fait ouvrir le feu ? Jules Moch, ministre de l’Intérieur socialiste. Qui disait en 1957 à Alger, « les exhibitionnistes du cœur et de l’intelligence qui montent la campagne contre la torture, je les voue à votre mépris » ? Robert Lacoste, socialiste, gouverneur général de l’Algérie. Qui a institutionnalisé, dans la foulée des lois Pasqua-Debré, la chasse aux sans papiers « clandestins » ? Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur socialiste du gouvernement Jospin. Valls et Hollande œuvrent dans la grande tradition social-démocrate où la lâcheté et l’hypocrisie vont de pair avec le mépris du peuple et la violence policière.

Une autre illusion, fortement ancrée, aura été si ébranlée par l’année 2015 qu’il n’en reste que des débris épars : l’idée qu’une victoire électorale de « la gauche » peut bouleverser un pays, lancer une sorte de révolution sans révolution. La Grèce était un cas idéal où toutes les conditions semblaient réunies – un parti d’extrême gauche massivement soutenu par le peuple, un leader jeune et parlant clair, un référendum refusant les diktats du capitalisme européen : en juillet 2015, la Grèce portait tous les espoirs de ceux qui ne savaient pas. Mais à l’intérieur même de Syriza l’opposition révolutionnaire expliquait que Tsipras avait refusé de préparer une sortie de la zone euro, que rien n’était prévu en ce sens et que la Grèce n’avait donc aucune carte sérieuse à opposer à l’Europe dans la partie qui se jouait. Résultat : Tsipras n’avait d’autre issue que se coucher, d’entraîner le pays dans l’abîme, ce qu’il a fait d’assez bonne grâce. Trahison ? pas vraiment, évolution logique plutôt. Car jamais un régime issu d’élections n’a été capable de bouleversements révolutionnaires. Pour gagner des élections, il faut rassembler, il faut gagner des voix du côté du marais centriste dont la résistance au changement se fait déterminante quand vient le moment des décisions.

Le désastre grec a enterré l’illusion d’une nouvelle voie pour « la gauche ». De cet enterrement, Podemos a suivi le cortège avec, au dernier rang, la fantomatique extrême gauche française. N’en soyons pas affligés : se débarrasser de vieilleries est un geste salubre. Enterrer du même coup nos dirigeants ? Non, ils ont leur rôle. Comme dit Machiavel dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, « Lorsque la fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute ».

A qui sert leur guerre?

Aucune interprétation monolithique, aucune explication mécaniste n’élucidera les attentats. Faut-il pour autant garder le silence ? Beaucoup jugent – et nous les comprenons – que devant l’horreur de l’événement, seul le recueillement serait décent. Mais nous ne pouvons pas nous taire, quand d’autres parlent et agissent pour nous : nous entraînent dans leur guerre. Faut-il les laisser faire, au nom de l’unité nationale et de l’injonction à penser comme le gouvernement ?

Car ce serait la guerre, désormais. Auparavant, non ? Et en guerre pour quoi : au nom des droits de l’homme et de la civilisation ? En réalité, la spirale dans laquelle nous entraîne l’Etat pompier-pyromane est infernale. La France est en guerre continuellement. Elle sort d’une guerre en Afghanistan, lourde de civils assassinés. Les droits des femmes y sont toujours bafoués, tandis que les talibans regagnent chaque jour du terrain. Elle sort d’une guerre en Libye qui laisse le pays ruiné et ravagé, avec des morts par milliers et des armes free market qui approvisionnent tous les djihads. Elle sort d’une intervention au Mali. Les groupes djihadistes liés à Al-Qaida ne cessent de progresser et de perpétrer des massacres. A Bamako, la France protège un régime corrompu jusqu’à l’os, comme au Niger et au Gabon. Les oléoducs du Moyen-Orient, l’uranium exploité dans des conditions monstrueuses par Areva, les intérêts de Total et de Bolloré ne seraient pour rien dans le choix de ces interventions très sélectives, qui laissent des pays dévastés ? En Libye, en Centrafrique, au Mali, la France n’a engagé aucun plan pour aider les populations à sortir du chaos. Or il ne suffit pas d’administrer des leçons de prétendue morale (occidentale). Quelle espérance d’avenir peuvent nourrir des populations condamnées à végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines ?

La France prétend détruire Daech ? En bombardant, elle multiplie les djihad‎istes. Les « Rafale » tuent des civils aussi innocents que ceux du Bataclan. Comme en Irak, certains de ces civils finiront par se solidariser avec les djihadistes : ces bombardements sont des bombes à retardement.

Daech est l’un de nos pires ennemis : il massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les enfants, détruit le patrimoine mondial. Dans le même temps, la France vend au régime saoudien, pourtant connu pour financer des réseaux djihadistes, des hélicoptères de combat, des navires de patrouilles, des centrales nucléaires ; l’Arabie saoudite vient de commander trois milliards de dollars d’armement ; elle a réglé la facture des deux navires Mistral, vendus à l’Egypte du maréchal Al Sissi qui réprime les démocrates du printemps arabe. En Arabie saoudite, ne décapite-t-on pas ? N’y coupe-t-on pas les mains ? Les femmes n’y vivent-elles pas en semi-esclavage ? Engagée au Yémen au côté du régime, l’aviation saoudienne a bombardé les populations civiles, détruisant au passage des trésors architecturaux. Bombardera-t-on l’Arabie Saoudite ? Ou bien l’indignation fluctue-t-elle selon les alliances économiques de l’heure ?

La guerre au Djihad, dit-on martialement, se mène en France aussi. Mais comment éviter que ne sombrent des jeunes issus en particulier des milieux populaires, s’ils ne cessent d’être partout discriminés, à l’école, à l’embauche, dans l’accès au logement ou dans leurs croyances ? Et s’ils finissent en prison. En les stigmatisant davantage ? En ne leur ouvrant pas d’autres conditions d’existence ? En niant leur dignité revendiquée ? 

Nous sommes ici : la seule manière de combattre concrètement, ici, nos ennemis, dans ce pays devenu le deuxième vendeur d’armes mondial, c’est de refuser un système qui, au nom du profit à courte vue, produit partout plus d’injustice. Car la violence d’un monde que Bush junior nous promettait, il y a quatorze ans, réconcilié, apaisé, ordonné, n’est pas née du cerveau de Ben Laden ou de Daech. Elle pousse et prolifère sur la misère et les inégalités dont, année après année, les rapports de l’Onu montrent qu’elles s’accroissent, entre pays du Nord et du Sud, et au sein des pays dits riches. L’opulence des uns a pour contrepartie l’exploitation et l’oppression des autres. On ne fera pas reculer la violence sans s’attaquer à ses racines. Il n’y a pas de raccourcis magiques : les bombes n’en sont pas.

Lorsque furent déclenchées les guerres d’Afghanistan et d’Irak, nos mobilisations ont été puissantes. Nous affirmions que ces interventions sèmeraient, aveuglément, le chaos et la mort. Avions-nous tort ? La guerre de F. Hollande aura les mêmes conséquences. Il est urgent de nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien, mais contournent et nient les causes des désastres. Cette guerre ne se mènera pas en notre nom.

Pour signer cet appel:

https://www.change.org/p/a-toutes-et-tous-a-qui-sert-leur-guerre?source_location=petitions_share_skip

Premiers signataires: Ludivine Bantigny (historienne), Emmanuel Barot (philosophe), Jacques Bidet (philosophe), Déborah Cohen (historienne), François Cusset (historien des idées), Laurence De Cock (historienne), Christine Delphy (sociologue), Cédric Durand (économiste), Fanny Gallot (historienne), Eric Hazan (éditeur), Sabina Issehnane (économiste), Razmig Keucheyan (sociologue), Marius Loris (historien, poète), Marwan Mohammed (sociologue), Olivier Neveux (historien de l’art), Willy Pelletier (sociologue), Irène Pereira (sociologue), Julien Théry-Astruc (historien), Rémy Toulouse (éditeur), Enzo Traverso (historien)

Ce que les attentats nous font et ce que nous en faisons

http://lmsi.net/Ce-que-les-attentats-nous-font-et

Réflexions sur la semaine de l’après 13 novembre 2015

par Clément L

Ce 17 novembre, dans le lycée dans lequel je travaille, un gosse d’une quinzaine d’année est entré à la vie scolaire, le regard grave, la mine complètement défaite. Il est d’abord resté silencieux un long moment. Puis, en sanglotant, il a fait référence aux attentats et a alors prononcé cette phrase : « Je ne rêve que d’une seule chose, c’est de tous les exterminer »

Ce gosse n’a pas de proches qui sont morts dans l’attentat. Il vit à plus de 300 kilomètres de Paris, dans une ville de taille modeste où l’on peut objectivement penser que le risque d’attentat est moindre. Mais nous en sommes là. Après plus de cinquante heures d’édition spéciale sur des chaines d’information en continu que même la publicité n’a exceptionnellement pas interrompue, un gosse de 15 ans pleure en disant que son seul rêve, c’est d’exterminer des gens.

« Cette fois, c’est la guerre »

Le lendemain des attentats, Le Figaro titrait :

« La guerre en plein Paris »

Et le Parisien :

« Cette fois, c’est la guerre ».

Ce dernier titre est incorrect dans le sens où la France est en guerre depuis longtemps. Depuis 2010, la France a été en guerre au Libye, en Centrafrique, au Mali, en Syrie et en Irak. Pour ces trois derniers pays, les conflits sont encore en cours.

Mais ces guerres ont pour point commun, pour nous occidentaux qui les avons menées, de n’avoir eu aucune conséquence concrète (si ce n’est les pertes militaires) et de s’être déroulé loin de nos yeux, tout au plus quelques minutes du JT sur nos écrans télévisés.

Ce sont pourtant des guerres de l’Occident contre des pays du moyen-orient qui sont à l’origine de l’Etat islamique notamment la guerre d’Irak, dont la page Wikipédia du conflit précise qu’aucun décompte officiel des victimes n’a été effectué mais qu’il est estimé autour du million.

L’Etat français avait eu l’intelligence de ne pas intervenir dans ce conflit et l’on sait désormais que les « preuves » de présence d’armes de destruction massive présentées par les Etats-Unis étaient fausses. Le Royaume-Uni et l’Espagne n’avaient pas fait ce choix, et ils ont subi des attentats terroristes quelques mois après leur engagement en Irak, qui ont fait respectivement 56 et 191 morts.

Depuis son arrivée au pouvoir, François Hollande a décidé de se montrer en véritable chef de guerre, en rupture avec l’image d’une France moins belliqueuse qui avait été incarnée par Dominique De Villepin. Ce fût particulièrement le cas au Mali et en Centrafrique, ce qui avait, phénomène suffisamment rare pour être souligné, fait augmenter sa popularité.

Alors qu’il conviendrait donc de s’intéresser aux logiques impérialistes qui poussent les pays occidentaux à entreprendre des conflits qui ont largement contribué à la création puis au succès de l’EI, et dont le nombre bien plus élevé de morts ne nous émeut guère, notre premier réflexe a été, sous le coup de l’émotion, de « rentrer » instinctivement en guerre, en oubliant même que nous l’étions déjà. Cette manière de répondre à un effet par sa cause devrait nous interroger.

On pourrait aussi s’attarder sur le nombre de combattants de l’Etat islamique, ce devrait même être de l’ordre du réflexe que d’évaluer quantitativement la menace qui nous fait face. Un article du Monde avance le nombre de 100 000 à 125 000. À titre de comparaison, l’armée française compte plus de 200 000 militaires.

Il ne s’agit évidemment pas de minimiser les attentats ou d’établir un lien dont on prétendrait qu’il soit mécanique et unique. Mais si l’on veut réfléchir aux évènements graves qui ont eu lieu ce week-end, il est important de s’intéresser aux origines de l’État islamique, à ce qui les pousse généralement à commettre des attentats, et aux forces dont il dispose. Mais l’émotion collective occulte ces dimensions pourtant essentielles pour essayer de comprendre ce qui se passe.

L’engrenage sécuritaire

Au contraire, l’attention a été concentrée sur des instincts guerriers et sécuritaires. Un sondage nous dit que 84% des Français sont prêts à accepter de restreindre leurs libertés pour plus de sécurité. Ce même sondage nous dit que 98% des français estiment la menace terroriste élevée, comme pour souligner le besoin impérieux de plus de « sécurité ».

Ce besoin de sécurité se traduit par une présence militaire et policière accrue pour tous, au quotidien. Pourtant, cette présence n’a objectivement pas permis d’empêcher les attentats alors que l’Ile-de-France était au niveau écarlate du Plan Vigipirate au moment des faits – autrement dit : alors que nous étions au maximum des capacités sécuritaires que prévoit ce plan.

Mais surtout, cette présence policière et militaire dans notre quotidien renforce en nous ce sentiment de peur, nourrissant ainsi des réflexes sécuritaires, ce qui aboutit donc inévitablement à un cercle vicieux.

Ce cercle vicieux sécuritaire et ce vocabulaire guerrier ont été ultra-présents dans le marathon médiatique que nous avons vécu, couplé à une émotion bien décryptée dans un article d’Acrimed. On a aussi beaucoup entendue des phrases comme :

« Il va falloir s’habituer aux attentats, il y en aura d’autres ».

Il est à ce titre contestable pour nous Français de dire que les attentats sont « désormais dans notre quotidien » quand on sait que c’était littéralement le cas en Irak en 2005, avec plus d’une attaque suicide par jour, et qu’aujourd’hui encore beaucoup de pays sont bien plus touchés que nous par des attentats.
Je pense que tout cela n’est pas sans lien avec l’inquiétude de l’élève dont je parlais au début de cet article.

L’extrême-droite au plus haut

Dans ce contexte, le gouvernement a, entre-autres, fermé les frontières, autorisé les policiers à porter leur arme en dehors de leur service et augmenté ces dotations en armes des policiers municipaux.
Ces trois propositions figurent dans le programme du Front National depuis bien longtemps, de quoi accorder à ce parti une crédibilité sans faille : Ces mesures étant celles prises par le gouvernement pour éviter un autre attentat, on peut facilement penser que ce sont celles que nous aurions dû prendre avant, pour éviter ce qu’il s’est passé au Bataclan. Le FN étant le seul parti qui défendait ces trois propositions, cela peut donc insinuer qu’il aurait fallu voter pour ce parti, ou qu’il va falloir le faire.

Quelles que soient nos réactions face aux attentats, on peut s’accorder sur le fait qu’ils adviennent dans un contexte d’augmentation forte de l’influence des idées d’extrême-droite. Non seulement certaines de ses idées-clé sont reprises par le gouvernement sans que l’on ne puisse y opposer le moindre débat (l’interdiction des manifestations initiée par l’état d’urgence est à ce titre assez explicite), mais ces idées d’extrême-droite se traduisent aussi par des actes.

À Lyon, un jeune de 17 ans a été lynché au sol par une dizaine d’identitaires sous les cris de « Islam, hors de France ». À Pontivy pendant une manifestation d’extrême-droite, un quadragénaire a été frappé :

« Six personnes l’ont mis à terre. C’était un défoulement sur lui » explique un article, dans lequel il est précisé que des jeunes ont dû se réfugier chez des habitants pour ne pas être frappés et que quatre plaintes ont été déposées.

À Cambrai le conducteur d’une voiture a tiré sur un homme, parce qu’il « avait une couleur de peau qui ne convenait pas au tireur », a indiqué le Parquet.

À Marseille, une femme a été victime de coup de poing et de cutter parce qu’elle portait un voile.

En Gironde et en Seine-Maritime, des kebabs qui ont été pris pour cible.

À Ermont, Creteil, Aubagne, Oloron, Pontarlier et Brest, des mosquées ont été attaquées ou vandalisées.

Paris-luttes.info recense ces agressions islamophobes.

En plus de ce racisme en acte, les musulmans ont été et risquent d’être encore victimes d’un racisme en parole exacerbé. On ne fera pas la revue de presse des horreurs, allant de Philippe De Villiers mettant les attentats sur la dos de la « mosqueïsation de la France » ou Nadine Morano s’offusquant de la présence d’une femme voilée sur son poste de télévision [1]. Il y a eu aussi Mathieu Kassovitz exigeant des musulmans qu’ils se désolidarisent de Daesh, « faites vous entendre sinon méritez l’amalgame dont vous êtes victimes ». (avant de rapidement présenter ses excuses pour cette injonction déplacée : lorsqu’on estime que quelqu’un doit se désolidariser de quelque chose, c’est que l’on part du principe qu’il en est solidaire).

Et puis il y a eu aussi ce discours ultra-dominant sur les réseaux sociaux, repris par des milliers d’anonymes, appelant les français à boire ou à faire une « Partouze géante place de la République ». Je ne dis pas que toutes les personnes qui ont partagé ce type de statut sur nos libertés alcooliques et sexuelles sont des racistes déclarés, mais ce type de réponses rejoint qu’on le veuille ou non la thèse du « choc des civilisations ».

Bien-sûr, les terroristes se sont attaqués à des bars ou des lieux de loisirs, mais on peut penser que si c’était seulement la consommation d’alcool ou la liberté sexuelle qu’ils voulaient attaquer, une grande partie des pays du monde auraient pu être ciblés au même titre que la France, ce qui n’est visiblement pas le cas. Enfin, on peut noter qu’il y a trois ans, des millions de catholiques intégristes ont défilé dans notre pays contre nos libertés sexuelles sans que cela ne suscite la moindre velléité de riposte.

Ce type de discours ouvre en plus la voie à tous les amalgames faciles entre le terroriste qui s’attaquent à un bar et le collègue musulman qui refuse de boire de l’alcool. En qualifiant « d’actes de résistance » le fait de boire de l’alcool, on exclut de facto de la possibilité de résister ceux dont en même temps on exige qu’ils soient les premier à le faire : les musulmans pratiquants.

Etre ému sans être bleu-blanc-rouge

C’est aussi pour toutes ces raisons que je n’ai pas teinté ma photo de profil du drapeau tricolore, que je n’ai pas écrit ma colère ou ma peur sur les réseaux sociaux, et que je ne me suis pas déplacé à un rassemblement d’hommage. Dire simplement cela, en ce moment, c’est s’exposer à la suspicion d’être incapable d’être ému dans le meilleur des cas, ou de faire le jeu du terrorisme dans le pire. Choqué par ce qui s’est passé je l’ai pourtant été, évidemment. J’ai déjà assisté à un concert au Bataclan, et j’ai des amis à Paris, dans le onzième arrondissement, donc bien-sûr que j’ai eu peur. Comme tout un chacun, et c’est-là la raison principale du choc que ces évènements ont pu susciter, je me reconnais dans les victimes : boire un verre, aller voir un concert ou un match…

Si je n’ai pas peint la photo de ma tronche en bleu-blanc-rouge ou chanté la Marseillaise sur une place publique, c’est qu’à ma toute petite échelle d’anonyme dans la masse, j’ai voulu le moins possible contribuer à l’émotion collective déjà considérable. Ce n’est évidemment pas l’émotion en elle même qui me gêne, ni le fait de la partager. Ce sont plutôt les conséquences qu’autorisent cette émotion collective élevée à l’ensemble d’un pays : nous n’en avons ici qu’un petit aperçu, et elles risquent de se prolonger longtemps si l’on ne fait pas l’effort de mettre à distance cette légitime émotion.

J’ai peur pour ce gosse qui pleurait au lycée. Je n’ai pas peur que des islamistes débarquent, kalachnikovs à la main, pour le tuer. Mais j’ai peur de ce que nos réactions peuvent engendrer en conséquence concrètes dans sa vie.

Notes

[1] Une femme qui au demeurant n’était pas voilée mais voulait protéger son anonymat.

La stratégie du chaos

Manlio DINUCCI, Il Manifesto, 17 novembre 2015

Drapeaux en berne dans les pays de l’Otan pour « le 11 septembre de la France », pendant que le président Obama annonce aux médias : « Nous vous fournirons des informations sérieuses sur ceux qui sont responsables». Pas besoin d’attendre, c’est déjà clair. L’énième massacre d’innocents a été provoqué par la série de bombes à fragmentation géopolitique, faite exploser selon une stratégie précise. Celle mise en acte depuis que les USA, après avoir gagné la confrontation avec l’URSS, se sont auto-nommés « le seul Etat avec une force, une portée et une influence en toute dimension -politique, économique, militaire- réellement globales », se proposant d’«empêcher que toute puissance hostile ne domine une région -l’Europe occidentale, l’Asie orientale, le territoire de l’ex Union soviétique et l’Asie sud-occidentale- dont les ressources seraient suffisantes pour générer une puissance globale ». Dans ce but les USA ont réorienté depuis 1991 leur propre stratégie et, en s’accordant avec les puissances européennes, celle de l’Otan. Depuis lors ont été fragmentés ou démolis avec la guerre (ouverte et couverte), un après l’autre, les Etats considérés comme un obstacle au plan de domination globale -Irak, Yougoslavie, Afghanistan, Libye, Syrie, Ukraine et autres- alors que d’autres encore (dont l’Iran) sont dans le collimateur. Ces guerres, qui ont broyé des millions de victimes, ont désagrégé des sociétés entières, en créant un masse énorme de désespérés, dont la frustration et la rébellion débouchent d’une part dans une résistance réelle, mais de l’autre se trouvent exploitées par la Cia et autres services secrets (y compris français) pour séduire des combattants dans un « djihad » de fait fonctionnel à la stratégie USA/Otan.

Ainsi s’est formée une armée ombre, constituée de groupes islamistes (souvent concurrents) employés à miner de l’intérieur l’Etat libyen pendant que l’Otan l’attaquait, puis pour une opération analogue en Syrie et Irak. De cela est né l’Isis (EI), dans lequel ont conflué des « foreign fighters » parmi lesquels des agents de services secrets, qui a reçu des milliards de dollars et des armes modernes de l’Arabie saoudite et d’autres monarchies arabes, alliées des USA et en particulier de la France. Stratégie qui n’est pas nouvelle : il y a plus de 35 ans, pour faire tomber l’URSS dans le « piège afghan », furent recrutés par l’intermédiaire de la Cia des dizaines de milliers de moudjahiddines de plus de 40 pays. Parmi ceux-là le riche saoudien Ossama Ben Laden, arrivé en Afghanistan avec 4mille hommes, celui-là même qui allait ensuite fonder Al Qaeda en devenant « l’ennemi numéro un » des USA. Washington n’est pas l’apprenti sorcier incapable de contrôler les forces mises en marche. Il est le centre moteur d’une stratégie qui, en démolissant des Etats entiers, provoque une réaction en chaîne chaotique de divisions et conflits à utiliser selon l’antique méthode du « diviser pour régner ».

L’attaque terroriste à Paris, accomplie par une main d’oeuvre convaincue de frapper l’Occident, est arrivée avec une parfaite opportunité au moment où la Russie, en intervenant militairement, a bloqué le plan USA/Otan de démolition de l’Etat syrien et a annoncé des contre-mesures militaires à la croissante expansion de l’Otan à l’Est. L’attaque terroriste, en créant en Europe un climat de siège, « justifie » une montée en puissance militaire accélérée des pays européens de l’Otan, y compris l’augmentation de leur dépense militaire réclamée par les USA, et ouvre la voie à d’autres guerres sous commandement étasunien.

La France qui jusqu’à présent avait conduit « contre l’Etat islamique en Syrie seulement des attaques sporadiques » écrit le New York Times, a effectué dans la nuit de dimanche « en représailles, l’attaque aérienne la plus agressive contre la ville syrienne de Raqqa, en touchant des objectifs de l’EI indiqués par les Etats-Unis ». Parmi lesquels, précisent des fonctionnaires étasuniens, « quelques cliniques et un musée ».
Edition de mardi 17 novembre 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/la-strategia-del-caos/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Qui sème l’impérialisme récolte le terrorisme

Jérôme HENRIQUES, Le Grand Soir, 20 novembre 2015

http://www.legrandsoir.info/qui-seme-l-imperialisme-recolte-le-terrorisme.html


Presque un an après les attentats de Charlie Hebdo, c’est reparti pour un tour d’hystérie collective. Entre les tartufferies médiatico-politiques (« on a atteint des sommets dans l’horreur », « une porte s’est ouverte sur l’enfer » …) et l’idiotie collective (« ca y est c’est la guerre », « même pas peur », « la France a été touchée parce que c’est le pays des droits de l’homme » …), beaucoup devraient redescendre sur terre et essayer de s’imposer un minimum de réflexion et d’honnêteté.

Oui, les attentats sont une horreur et les victimes méritent notre empathie ; mais non, la France n’a pas été touchée par hasard, ni même vraiment par surprise. Des victimes de Charlie Hebdo en Janvier dernier aux attentats déjoués depuis (dans le Thalys, contre les églises du Val de Marne), il est clair depuis un moment que la France est devenue l’une des cibles privilégiée du terrorisme islamique. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la question, le juge anti-terroriste Marc Trévidic déclarait d’ailleurs il y a peu que « le pire est devant nous » et que « les Français vont devoir s’habituer non à la menace des attentats, mais à la réalité des attentats ». Et pendant que le même juge dénonçait le manque criant de moyens alloué à la prévention de la menace terroriste en France (« On fait donc le strict minimum … au risque de passer à côté de graves menaces »), que faisaient nos gouvernants ? Ils Jouaient les gros bras face à Assad et son allié Poutine.

Alors que la politique d’ingérence occidentale s’est révélée mortifère en Afghanistan, en Irak ou encore en Libye (repli ethnique ou confessionnel, affrontements civils, règne des bandes armées, nouveaux foyers de terrorisme), la France est depuis 2011 le pays le plus va-t-en-guerre contre le régime Syrien. Bachar el Assad est certes un dictateur, mais depuis quand les dictateurs dérangent nos gouvernants ? La France n’a-t-elle pas soutenue Ben Ali lors de la révolution Tunisienne en 2010-2011 ? La France ne reçoit-elle pas régulièrement en grandes pompes tout un tas de dictateurs Africains (Idriss Deby, Denis Sassou N’Guesso, Paul Biya …). Difficile donc de mettre l’obsession de déboulonner Assad sur le compte de l’humanitaire ou de la liberté. Difficile d’accepter dans le même temps que notre pays s’acoquine avec les pires tyrannies du golfe (vente d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats arabes unis, financements provenant du Qatar …) … tyrannies qui sont d’ailleurs beaucoup plus hostiles aux pays du croissant Chiite (Iran, Syrie, Hezbollah Libanais) qu’aux groupes djihadistes (Sunnites). Depuis peu, la France a fait de Daech son pire ennemi ; pourtant, il n’y a pas si longtemps, notre ministre des affaires étrangères se félicitait des progrès en Syrie d’un autre grand mouvement djihadiste : « Al Nosra (filiale d’Al Qaïda, ndr) fait du bon boulot ». N’est-ce pas le signe d’une politique étrangère absurde ? C’est ce que les récents attentats djihadistes (qui ont visé tour à tour la Russie, le Hezbollah Libanais et la France) semblent indiquer …

En Syrie comme en Libye, nos gouvernants n’ont pas seulement commis une faute morale, ils ont aussi fait preuve d’une grande incompétence. Dans les deux pays, il était largement prévisible que la déstabilisation des régimes en place cède la place au chaos. D’abord, il faut se rappeler que la plupart des frontières au Moyen-orient et en Afrique sont récentes et artificielles (conférence de Berlin pour le partage Européen de l’Afrique en 1884, accords de Sykes-Picot pour le partage Franco-Anglais du Moyen-orient en 1916) ; ces pays comptent de nombreuses minorités (ethniques et/ou confessionnelles) ce qui n’en fait pas le terreau idéal pour l’installation d’une démocratie (à fortiori à court terme et par la violence). Ensuite, force est de constater que nos dirigeants n’ont tiré aucune leçon des erreurs passées. Que s’est-il passé en Libye ? En voulant armer les rebelles, on a surtout armé les djihadistes et donc participé à l’essor du terrorisme international (c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on est ensuite reparti en guerre au Mali). Et qu’a-t-on fait en Syrie ? La même chose. Si la France avait vraiment voulu débarrasser ces pays du joug de la dictature, elle aurait poussé à la négociation (mise en place d’élections, sortie/amnistie du pouvoir en place …) au lieu d’instrumentaliser le mécontentement populaire et d’attiser la guerre civile. En hurlant sur tous les toits que « le dictateur devra payer pour ses crimes », quel choix lui a-t-on laissé autre que celui de mener une guerre jusqu’au-boutiste ? Aucun. Dès lors, il ne nous restait plus qu’à choisir les groupes d’opposition à armer et espérer ainsi maîtriser l’issue du conflit (émergence d’un régime ami). Sauf que … raté, ce sont encore les djihadistes qui ont pris le dessus.

En partant en guerre contre Daech, la France a donc joué les pompiers pyromanes. Qu’il est drôle de voir l’exécutif Français réclamer aujourd’hui l’union nationale alors que les récents attentats ne sont que la conséquence de sa politique étrangère impérialiste. Hollande et Fabius se sont-ils souciés de l’opinion nationale avant de partir faire les cowboys en Syrie ? Bien évidemment, cette union nationale n’est rien d’autre qu’une tentative de mise au pas, une manière de dire : « si vous ne nous soutenez pas, c’est que vous êtes du côté des terroristes ». Personnellement, je ne signerai pas le chèque en blanc de cette politique étrangère belliciste, je ne me replierai pas dans un nationalisme rétrograde du style « mon dieu, on nous a attaqué, nous les Français » (les autres on s’en fout) et je ne me tapisserai pas la figure en bleu-blanc-rouge comme un petit soldat du système. Je suis du côté de toutes les victimes du monde, celles de Daech mais aussi celles (bien plus nombreuses) des EU, de la France et d’Israël. Qui pleure les centaines de milliers de civils tués en Irak, en Libye, en Syrie, etc. ces dernières années ? Pour terminer, voici l’extrait d’un texte d’Howard Zinn qui me semble particulièrement bien résumer l’origine du mal :

La désobéissance civile n’est pas notre problème. Notre problème c’est l’obéissance civile. Notre problème, ce sont les gens qui obéissent aux diktats imposés par les dirigeants de leurs gouvernements et qui ont donc soutenu des guerres. Des millions de personnes ont été tuées à cause de cette obéissance. Notre problème, c’est l’obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravagent le monde. Notre problème, c’est que les gens soient obéissants alors que les prisons sont pleines de petits voleurs et que les plus grands bandits sont à la tête du pays. C’est ça notre problème.

Jérôme HENRIQUES

http://www.legrandsoir.info/qui-seme-l-imperialisme-recolte-le-terrorisme.html

Pourquoi l’état d’urgence et les mesures de haute sécurité ne réussiront pas à arrêter ISIS (Counterpunch)

Patrick COCKBURN, Counterpunch, 16 novembre 2015

http://www.counterpunch.org/2015/11/16/why-states-of-emergency-and-extreme-security-measures-wont-stop-isis/

traduction française : http://www.legrandsoir.info/pourquoi-l-etat-d-urgence-et-les-mesures-de-haute-securite-ne-reussiront-pas-a-arreter-isis-counterpunch.html


Nul doute que « l’Etat islamique », comme il se nomme lui-même, se félicitera du résultat de ses attaques à Paris. Il a montré qu’il pouvait se venger, avec sa sauvagerie habituelle, d’un pays qui bombarde son territoire, et qu’il faut le craindre même quand il est soumis à une dure pression militaire. Les faits et gestes de seulement huit kamikazes et hommes armés d’ISIS dominent l’agenda international, jour après jour.

Il n’y a pas grand-chose qu’on puisse y faire. Les gens sont naturellement anxieux de savoir quelle chance ils ont d’être attaqués à la mitrailleuse, la prochaine fois qu’ils s’assiéront dans un restaurant ou qu’ils assisteront à un concert, à Paris ou à Londres.

Mais le ton apocalyptique de la couverture médiatique est exagéré : la violence dont Paris a été l’objet jusqu’ici n’est pas comparable à ce que Belfast et Beyrouth ont subi dans les années 1970, ni à ce que Damas et Bagdad vivent aujourd’hui. Contrairement à ce que la couverture en continu de la télévision semble indiquer, le choc de s’apercevoir qu’on vit dans une ville où des bombes explosent s’émousse rapidement.

La rhétorique excessive qui entoure le massacre est aussi un problème : au lieu que les atrocités ne conduisent à agir concrètement et efficacement, les paroles de colère deviennent un substitut à une véritable politique. Après les meurtres de Charlie Hebdo en janvier, 40 dirigeants du monde entier ont défilé en se tenant par le bras dans les rues de Paris* proclamant, entre autres choses, qu’ils allaient faire leur priorité de la défaite de l’EI et ses collègues d’al-Qaïda.

Mais, dans la pratique, ils n’ont rien fait de tel. Lorsque les forces de l’EI ont attaqué Palmyre en Syrie orientale, en mai dernier, les Etats-Unis n’ont pas lancé de bombardements aériens contre le groupe parce que la ville était défendue par l’armée syrienne et que Washington avait peur d’être accusé de vouloir maintenir le président Bachar al-Assad au pouvoir.

De ce fait, les Etats-Unis ont donné à l’EI un avantage militaire, que le groupe a prestement mis à profit pour se saisir de Palmyre, décapiter les soldats syriens capturés et faire sauter les ruines antiques.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré lors de la réunion du G20 en Turquie que « le temps des discussions était terminé » et qu’il devait y avoir une action collective contre le « terrorisme ».

Cela sonne comme une prise de position turque de première importance contre l’EI, mais M. Erdogan a expliqué que sa définition des « terroristes » était vaste et englobait les Kurdes syriens et leur Unités paramilitaires de Protection du Peuple (UPP) que les États-Unis considèrent comme leurs meilleurs alliés militaires contre l’EI.

La détermination de M. Erdogan à attaquer les insurgés kurdes en Turquie et au nord de l’Irak s’est avérée beaucoup plus forte que son désir d’attaquer l’EI, Jabhat al-Nusra et Ahrar al-Sham.

Il y a peu de signes que les dirigeants du G20 réunis en Turquie aient compris la nature du conflit dans lequel ils sont engagés. La stratégie militaire de l’EI est une combinaison unique de terrorisme urbain, de tactiques de guérilla et de guerre conventionnelle. Dans le passé, de nombreux États ont utilisé le terrorisme contre leurs adversaires, mais, dans le cas présent, les escadrons kamikazes qui ciblent des civils sans défense, dans leur pays et à l’étranger, font partie intégrante de la stratégie de guerre de l’EI.

Lorsque les UPP ont coupé la route transfrontalière qui allait de la Turquie vers l’EI, à Tal Abyad, en juin, le groupe terroriste a riposté en envoyant des combattants habillés en Kurdes dans la ville kurde de Kobani où ils ont massacré plus de 220 hommes, femmes et enfants.

Lorsque la Russie a commencé sa campagne aérienne contre l’EI et les djihadistes radicaux, le 30 septembre, l’EI a répondu en plaçant une bombe sur un avion russe en provenance de Charm el-Cheikh, faisant 224 victimes.

Une autre erreur que font les dirigeants du G20 est de persister à sous-estimer l’EI. David Cameron a déclaré que le groupe n’était pas digne d’être appelé « Etat islamique », mais malheureusement, c’est bien un Etat et, de surcroît, plus puissant que la moitié des membres de l’ONU, avec son armée expérimentée, sa conscription, ses impôts et son contrôle sur tous les aspects de la vie dans la vaste région qu’il gouverne.

Tant qu’il existe, il projettera sa puissance à travers des opérations-suicides comme celles que nous venons de voir à Paris. Parce que les cibles potentielles sont les populations civiles dans leur ensemble, on aura beau augmenter les contrôles de sécurité, cela ne changera pas grand-chose. Les kamikazes réussiront toujours à passer au travers.

La seule vraie solution est la destruction de l’EI : seule une campagne aérienne américaine et russe, coordonnée avec ceux qui combattent vraiment sur le terrain, peut y parvenir.

L’US Air Force l’a fait très efficacement avec les UPP, ce qui a permis à ces derniers de vaincre l’EI à Kobani, et avec les Peshmergas kurdes irakiens, qui ont réussi à prendre la ville de Sinjar, la semaine dernière. Mais les Etats-Unis répugnent à attaquer l’EI quand le groupe se bat contre l’armée syrienne ou les milices chiites en Irak. Étant donné que ce sont les deux plus fortes formations militaires combattant l’EI, la force militaire étasunienne est bridée là où elle serait la plus utile.

Compte tenu de la sympathie internationale pour les Français après le massacre à Paris, il est inévitable qu’il n’y ait presque pas de critiques de la politique brouillonne de la France dans le conflit syrien.

Plus tôt dans l’année, lors d’une interview avec Aron Lund de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, un des principaux experts français sur la Syrie, Fabrice Balanche, qui est actuellement à l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, a déclaré : « Nous avons en 2011-12 été victimes d’une sorte de maccarthysme intellectuel sur la question syrienne : si vous disiez qu’Assad n’était pas sur le point de tomber dans les trois mois, vous pouviez être soupçonné d’être à la solde du régime syrien ».

Il a fait remarquer que le ministère français des Affaires étrangères avait pris fait et cause pour l’opposition syrienne, tandis que les médias refusaient de voir la révolte syrienne autrement que comme la poursuite des révolutions tunisienne et égyptienne. Ils refusaient de voir les divisions sectaires, politiques et sociales qui montraient que la guerre civile syrienne n’était pas aussi simple que cela.

Du fait que l’administration, l’état-major de l’armée, et les services de sécurité de l’Etat regorgent d’Alaouites, il est presque impossible de se débarrasser de M. Assad et de son régime dont les dirigeants sont issus de la communauté alaouite, sans que l’Etat ne s’effondre, laissant un vide qui sera comblé par l’EI et ses homologues d’Al-Qaïda.

Malgré les récentes attaques terroristes, il ne voit toujours pas s’élaborer de politique à long terme pour empêcher que cela ne se reproduise.

Patrick Cockburn est l’auteur de La montée de l’Etat islamique : ISIS et la nouvelle Révolution sunnite.

Note du traducteur :
* Il semble qu’ils se soient en réalité contentés de se faire photographier à l’extérieur de la marche.

Traduction : D.B.