Racisme, sexisme et… burkini

Caroline ANDREANI

25 août 2016


Militante communiste, féministe et antiraciste, l’affaire du burkini – qui dans un premier temps m’avait abasourdie tellement elle suintait la manipulation politique grossière – me laisse aujourd’hui une impression glaçante.

Que quelques dizaines de femmes, à l’échelle d’un pays de 65 millions d’habitants, choisissent d’aller à la plage avec un vêtement qui leur couvre le corps, voilà de quoi créer une polémique nationale ! Dans les années 60-70, la polémique portait sur les femmes seins nus sur les plages. À cinquante ans de distance, quelques maires, Les Républicains comme socialistes, désignent à la vindicte populaire des femmes dont le crime est de vouloir profiter des plages sans s’exposer.

Dans notre société de consommation qui se prétend moderne, pour vendre un déodorant, du dentifrice, des cônes glacés, le principal vecteur publicitaire est… la femme la plus dénudée possible. Le message subliminal est tellement habituel qu’il ne choque plus personne. Tu as quoi que ce soit à vendre ? Basique : il faut filmer une femme à poil, taille mannequin, dans des poses suggestives. Elle peut aussi jouer la bonniche : pour nettoyer les chiottes, faire bouffer les mômes, laver le linge, faire briller la maison du sol au plafond, la putain endosse le costume de la fée du logis. C’est ça, la vision moderne de la femme en France en 2016.

Une société où les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que leurs homologues masculins, où les conseils d’administration des grandes entreprises sont tous dirigés par des hommes, où le Sénat et l’Assemblée nationale connaissent un taux de femmes de respectivement de 25 et 27%, une telle société a encore ses preuves à faire en matière d’égalité hommes-femmes, avant de se préoccuper du burkini !

On prétend que les arrêtés anti-burkini seraient un moyen de lutter contre l’oppression des femmes… par l’islam. Car comme chacun sait, seul l’islam est une religion sexiste. Le judaïsme et le christianisme sont, c’est bien connu, des religions qui respectent les femmes. Pas besoin de s’étendre sur le sujet.

En dehors même de ces considérations, ce qui est révoltant dans cette affaire, c’est le cynisme de la classe politique française. Car cette affaire est avant tout une question de politique intérieure. Pour Les Républicains, c’est la course à la primaire. Tous les candidats et leurs affidés veulent se positionner sur le registre sociétal. On connaît : la défense des valeurs les plus réactionnaires, car en période de crise, c’est bien connu, rien de mieux que de naviguer à vue dans les eaux de l’extrême droite. Ça va d’une Kosciusko-Morizet avec une proposition de loi pour rendre le salafisme illégal à Sarkozy, qui n’a plus qu’à se baisser pour ramasser la donne distribuée par les socialistes. Et que dire de Manuel Valls et de ces maires socialistes qui, courant après les maires LR, prennent à leur tout des arrêtés anti-burkini, y compris sur des plages où la présence de femmes portant un tel costume relève du fantasme le plus complet ?

On peut leur reprocher leur bêtise crasse. Oui, mais pas seulement. Ce n’est plus uniquement de la bêtise. C’est la désignation d’un bouc émissaire. Ce ne sont pas les femmes en burkini qui sont responsables des attentats. C’est la politique néo-coloniale de la France : pour rappel depuis 2007, la France est intervenue militairement en Libye, en Syrie, au Mali, en Centrafrique, en Afghanistan. Tant que notre pays participera à ce type d’aventures militaires, ne nous étonnons pas des répercussions en France.

En employant la stratégie du bouc émissaire, les élus, les journalistes, les essayistes, les pseudo-experts ne font ni plus ni moins que ce qui se faisait dans les années 30 vis-à-vis des juifs. Le nouvel antisémitisme, ce sont ces attaques fielleuses et constantes contre les musulmans de France. Il se fait, comme dans les années 30, sur une base de classe. Dans les années 30, ce sont les juifs polonais, roumains, tchèques, slovaques, etc. qui étaient vilipendés, sur une double base, religieuse et sociale. Et dans quoi nos politiciens se vautrent-ils aujourd’hui, si ce n’est dans les mêmes travers ? Il n’y a pas de polémique quand un dignitaire saoudien ou des émirats privatise une plage ou un grand magasin pour y dépenser des fortunes. On ne reproche pas, dans les grands hôtels parisiens ou de la côte d’Azur, leurs tenues aux femmes de l’aristocratie qui portent le voile. Quand on a de l’argent, ce type de différence s’estompe complètement.

Ce qu’on reproche aux musulmans de France, ce n’est pas tant l’islam que leur appartenance à des classes sociales populaires, leur marginalité économique et sociale, quand bien même elle est l’héritage d’une situation historique qu’ils n’ont pas créée : la colonisation, la décolonisation, le néo-colonialisme qui continue à siphonner les richesses des anciennes colonies, les politiques d’immigration des années 60-70 pour l’industrie française, des politiques sociales lamentables en matière d’éducation, de logement, de santé…

Quoi de mieux qu’un bouc émissaire quand toutes les politiques de relance depuis les années 70 échouent, quand le chômage ne cesse de grimper, quand les acquis sociaux sont démantelés consciencieusement, quand le code du travail est cassé, tout cela par le biais de l’Union européenne ?

Comment ne pas en vouloir terriblement à ces hommes et ces femmes politiques dont les objectifs à court terme sont leur réélection et qui, pour cela, n’hésitent pas à enfourcher les discours les plus racistes en travestissant la réalité et en reportant l’attention sur une minorité qui n’a pas les moyens de se défendre ? Fracturer la société entre d’un côté les bons, Français, modernes, anti-sexistes, etc. et de l’autre les mauvais, musulmans, rétrogrades, voire terroristes, c’est cela, porter une parole politique ? Non ! C’est jouer avec le feu comme les politiciens des années 30 l’ont fait. Pourquoi en juillet 1942 a-t-on pu arrêter si facilement des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards au Vel d’Hiv, avant leur déportation ? Parce que l’opinion publique avait été façonnée avant-guerre.

Je ne peux pas croire qu’en 2016, personne ne soit capable de se rappeler des années 30. Ce qui est fait aujourd’hui est un scandale national, dont les effets risquent de nous dépasser. Notre pays est dirigé par des apprentis sorciers, et nous manquons cruellement d’une perspective de changement de société.

Publicités

Grèce : « Il y a une rage sourde qui nous ronge tous »

Adéa GUILLOT, Le Monde, 8 mai 2016

Ils ont l’air un peu étonnés mais vraiment pas effrayés, ces touristes venus, dimanche 8 mai dans la matinée, assister à la fameuse relève de la garde devant le Parlement grec, place Syntagma, au cœur d’Athènes. « Je suis même heureuse de voir un peuple en plein exercice de ses droits démocratiques, en quête de sa liberté », explique, enthousiaste, Linda Gist, une Américaine originaire de Washington. « Hier soir devant notre hôtel, il y avait un gros rassemblement et j’ai pris une photo que j’ai postée sur Facebook avec en légende : “Power to the people !” »

A-t-elle compris pourquoi ces milliers de Grecs manifestent ? « Il y a une crise économique, c’est ça, non ? » Oui, dans le fond, c’est bien cela qui pousse depuis déjà six longues années les Grecs à descendre dans la rue. Ce déclassement brutal, cette vie bouleversée qui a fait chuter leur pouvoir d’achat de près de 35 % depuis 2009 ou a fait exploser le chômage à 24 % de la population active. Mais pourtant, aujourd’hui, le cortège est clairsemé. Les syndicats célèbrent le 1er Mai – qui n’avait pas été fêté dimanche dernier en Grèce en raison des fêtes orthodoxes de Pâques – et entendent bien se remobiliser dimanche soir au moment du vote au Parlement de deux lois très contestées, les réformes du système des retraites et du régime fiscal.

« C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de monde, car il y a une lassitude, même un épuisement des gens, et puis nous sommes à la fin des vacances de Pâques, il manque par exemple tous les profs encore absents de la ville, reconnaît Georges Papamarkou, du syndicat de la compagnie nationale de téléphone OTE. Mais ne pensez pas pour autant qu’ils sont d’accord avec ce qui se passe, la colère gronde de nouveau dans le pays. »

La grève de quarante-huit heures à laquelle ont appelé, jeudi soir, les principaux syndicats du privé et du public a d’ailleurs été plutôt bien suivie. Les liaisons maritimes entre le continent et les îles vont mêmes rester interrompues jusqu’à mardi matin, soit quatre jours de paralysie. C’est assez rare dans un pays si dépendant de son tourisme îlien.

« Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue »

De 2010 à 2013, Athènes a vécu au rythme des grosses manifestations contre la mise en œuvre des mémorandums, ces accords-cadres introduisant dans le droit grec les réformes exigées par les créanciers du pays en échange de milliards d’euros de prêts – 210 milliards jusqu’à 2014 et 86 milliards supplémentaires d’ici à la fin de 2018. Avec l’arrivée du gouvernement d’Alexis Tsipras, issu de la gauche radicale Syriza, en janvier 2015, les mouvements sociaux se sont tassés.

« Il y a eu une grande vague d’espoir, se rappelle Ekaterina, 62 ans, retraitée du secteur privé et qui a voté Syriza en 2015. Nous avons cru qu’ils arriveraient à mettre fin à l’austérité. Nous les avons vus se battre contre un establishment européen qui ne voulait rien entendre. Nous les avons vus plier. Nous leur avons renouvelé notre confiance lors des élections de septembre 2015, mais là ils vont trop loin. Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue. »

Les copines d’Ekaterina, toutes syndiquées, l’affirment : dans leurs boulots respectifs, la frustration monte. « J’entends de plus en plus de collègues en arriver à me dire que l’on devrait tout foutre en l’air, accepter de quitter l’euro, comme en rêvent certains pays du Nord, et advienne que pourra », raconte Sofia, employée d’un grand magasin. « Jusqu’ici ces mêmes collègues soutenaient Tsipras car nous pensions tous qu’il fallait avant tout rester dans l’euro et l’Europe, mais à quoi ressemble cette Europe ? C’est une question que l’on doit se poser désormais. Cela va bien plus loin que la Grèce. Regardez ce qui se passe avec les migrants ! », conclut Sofia. Dans le défilé, d’ailleurs, on voit beaucoup de bannières de soutien aux migrants, dont plusieurs sont mêmes venus, suivant l’initiative des mouvements contre le racisme, demander plus de solidarité européenne.

Les discussions tournent beaucoup autour de cette Europe monolithique imposant une politique d’austérité dont tous les grands économistes disent aujourd’hui qu’elle est contre-productive. « Même le Fonds monétaire international a reconnu vendredi que plus d’austérité n’était pas possible en Grèce et qu’il fallait restructurer la dette ! », souligne Manos Panayiotopoulos, communiste de père en fils venu fêter ce 1er-Mai de rattrapage un œillet rouge à la boutonnière.

Dans les rues environnantes, où cafés, restaurants et même certains magasins ont choisi de rester ouverts en ces jours de grève, on parle aussi politique. Mais pas question pour Spyros et sa parea (« groupe d’amis ») de rejoindre les manifestants. « A quoi cela sert-il ? Les lois qui vont être adoptées ce soir respectent seulement le mémorandum que le gouvernement a signé l’été dernier, précise-t-il. C’est hypocrite de se mobiliser contre quelque chose que l’on a déjà accepté. Après tout, si les gens ne voulaient pas de Tsipras, ils n’avaient qu’à pas revoter pour lui lors des élections de septembre dernier. »

A-t-il voté Syriza ? « Non. Je n’ai jamais cru qu’ils pouvaient nous sortir de la crise », répond le jeune homme, ingénieur informatique au chômage. D’ailleurs, dans sa parea on vote plutôt à droite. « Mais même là on ne sait plus très bien quoi penser, car le nouveau leader du parti Nouvelle Démocratie (ND), Kiriakos Mitsotakis, est un fils de, issu de ce vieil establishment dont on ne veut plus nous non plus », affirme un copain de Spyros.

« Voilà où mènent six ans de crise »

Tous redoutent un échec des négociations engagées depuis plus de trois mois avec les créanciers du pays pour conclure la mission d’audit de l’avancée des mesures en Grèce. « S’ils ne trouvent pas un accord, lors de la réunion de l’Eurogroupe de lundi, alors quoi ? On repart pour des élections ? de nouveau une période de paralysie économique ? avec Tsipras d’un côté et Mitsotakis de l’autre ? Moi j’irai me baigner, ce jour-là ! », plaisante Spyros, mi-figue mi-raisin.

Le propriétaire du café à la terrasse duquel Spyros et sa parea sirotent leurs cafés frappés est encore plus sévère. « Faire grève, ça ne sert à rien à part perdre de l’argent », assène-t-il.

« La mobilisation sociale est morte. La souveraineté nationale de notre gouvernement est enterrée depuis que nous avons accepté que nos créanciers décident pour nous de nos lois. Autant en finir tout de suite et accepter que nous ne sommes qu’un petit pays sous protectorat européen et profiter de ce que cela peut nous apporter. Nous avons avant tout besoin de stabilité politique et économique pour rebondir. »

Une opinion tranchée qui choque certains clients du café, et assez vite le ton monte. « Vous voyez, commente alors discrètement et avec une infinie tristesse le vieux Théodore, retraité de la fonction publique. Voilà où en est notre société. Voilà où mènent six ans de crise. Une étincelle et ça explose. Il y a une rage sourde qui nous ronge tous. Et ça, c’est ce que j’ai le plus de mal à pardonner à nos gouvernants : d’avoir fait de nous des êtres fébriles et inquiets. » Un jour de manifestation au goût amer en Grèce.

État d’urgence et loi Travail. Bientôt la distribution de tracts interdite sans déclaration préalable en préfecture ?

Damien Bernard

http://www.revolutionpermanente.fr/JusticeDeClasse


 

Depuis le 9 février, et un arrêt rendu par la Cour de cassation, il est désormais considéré comme illégal de distribuer des tracts politiques sans déclaration préalable à la préfecture. Après la condamnation à la prison ferme des salariés de Goodyear pour avoir défendu leurs emplois, cette décision de la plus haute juridiction et de sa chambre criminelle, avec derrière elle le gouvernement, constitue un pas de plus en avant dans la criminalisation du mouvement ouvrier.

Les faits remontent à 2010 et à la bataille contre la réforme des retraites de Sarkozy. Pierre Coquan, secrétaire général de l’Union départementale CGT du Rhône, avait organisé une simple distribution de tracts à une barrière de péage de l’autoroute A6. Une centaine de militants distribuaient, par petits groupes sur chaque poste de péage, des tracts politiques contre la réforme Sarkozy aux usagers de l’autoroute.

Depuis, Pierre Coquan et Michel Catelin, membre de l’Union locale de Villefranche-sur-Saône, sont poursuivis par la justice, sans même le concours de la société autoroutière, pour ne pas avoir déclaré cette distribution de tracts à la Préfecture en août 2010. Le tribunal correctionnel de Villefranche avait relaxé les deux syndicalistes en novembre 2012, tandis que la Cour d’appel de Lyon avait elle aussi décidé de faire de même avec les deux cégétistes.

Mécontent de ces décisions, c’est le Procureur de la République, et donc le gouvernement, qui a pourvu l’affaire devant la Cour de cassation. Avec la condamnation à de la prison ferme des Goodyear, le gouvernement et son état d’urgence avaient déjà donné un signal politique très clair à tout syndicaliste qui oserait relever la tête et défendre ses emplois. Ce 9 février, c’est désormais une simple distribution de tract qui est légalement pénalement répréhensible.

Ainsi, faire de l’agitation politique, s’opposer à la politique d’un gouvernement qu’il soit de droite ou de gauche peut s’assimiler, selon la Cour de cassation, à une manifestation et doit, au sens du droit, être préalablement déclarée comme telle en Préfecture. Suite à cet arrêt rendu par la Cour, le secrétaire de l’UD CGT du Rhône doit donc être rejugé par la Cour d’appel de Grenoble.

Alors même que le gouvernement fait face à une mobilisation des fédérations et des syndicats combatifs, de la jeunesse et de plus de 800 000 pétitionnaires pour le retrait total de la loi Travail, avec une première manifestation et des grèves à partir du 9 mars, il semble plus que probable que la Cour d’appel rejugera les faits en prenant en considération la nouvelle interprétation du droit décidée par l’instance judiciaire suprême, comme cela est déjà le cas dans trois quarts des affaires.

Si c’est le cas, ce sera bien une première jurisprudence, qui rendra effectivement pénalement répréhensible toute distribution de tracts politiques non autorisée en préfecture. Cette décision vise à renforcer la bataille du gouvernement et du patronat qui, tous les jours déjà, tentent d’empêcher les syndicalistes de mener la bataille politique dans les lieux de travail. Cela confirme aussi un précédent qui avait vu des militants de Lutte Ouvrière empêchés de tracter par la police municipale de Creil.

C’est une offensive de plus du gouvernement dans la remise en cause des libertés démocratiques et syndicales, une attaque à la fois préventive mais aussi offensive, alors même qu’il s’agit de remettre en cause, avec la loi Travail, une bonne partie des acquis du mouvement ouvrier, fruit des luttes. Contre la remise en cause de notre droit à la défense et à l’agitation politique, ce sera plus que jamais le 9 mars, avec les militants combatifs, les salariés, et la jeunesse qu’il faudra faire entendre notre voix.

Retraite : les fonctionnaires territoriaux travaillent trois ans de plus qu’il y a dix ans

La Gazette des communes

26 février 2016

http://www.lagazettedescommunes.com/431240/retraite-les-fonctionnaires-territoriaux-travaillent-trois-ans-de-plus-quil-y-a-dix-ans/?utm_source=quotidien&utm_medium=Email&utm_campaign=27-02-2016-quotidien


Les fonctionnaires territoriaux et hospitaliers travaillent trois ans de plus qu’il y a dix ans : c’est le constat effectué par la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales qui détaille les caractéristiques de leurs départs à la retraite dans Questions retraite et solidarité – Les études n°14.

L’un des objectifs des dernières réformes des retraites est atteint : les affiliés de la Caisse nationale des retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) sont partis en 2014 trois ans plus tard qu’ils ne le faisaient en 2004. L’âge moyen de départ de cette population est de 60,7 ans au lieu de 57,6 ans dix ans plus tôt.

Report accéléré par les réformes

Sous le titre « L’augmentation de l’âge de départ à la retraite des affiliés à la CNRACL : mesures à travers différents indicateurs », Questions retraite et solidarité – Les études n°14 publié en février 2016 par la direction des retraites et de la solidarité de la Caisse des dépôts analyse ce report. Il est bien la conséquence d’une succession de réformes qui ont touché la fonction publique au moins autant que le secteur privé.

L’évolution s’est encore accélérée depuis 2010, année où l’âge légal d’ouverture des droits est passé de 60 à 62 ans. La fermeture, en 2011, du dispositif de départ anticipé des parents d’au moins trois enfants joue aussi un rôle dans cette convergence.

Plus de départs pour carrière longue

L’effet a commencé à se faire sentir en 2004, année où l’accès à une pension à taux plein a été progressivement aligné sur le secteur privé en nécessitant non plus 150, mais 160 trimestres. Le rapprochement est effectif, entre fonctionnaires et salariés, en 2009.

Le décalage de l’âge légal a cependant été contrebalancé par la possibilité d’anticiper son départ quand on a travaillé avant l’âge de 20 ans. Une possibilité d’anticiper très sollicitée ces dernières années par les affiliés de la CNRACL : 10 000 en 2013 et 12 000 en 2014 alors qu’ils n’étaient que 3 000 en 2011 et 5 000 en 2012.

Les femmes, nombreuses à anticiper leur départ

Alors que la CNRACL a identifié cinq types de départ (non anticipé, anticipé pour carrière longue, au titre de la catégorie active, pour motif familial et au titre du handicap) dans ce contexte de forte variabilité, les cartes ont été redistribuées. Ainsi, si trois hommes sur quatre partaient à partir de l’âge légal en 2004, quatre sur dix ont préféré quitter leurs fonctions, en 2014, au titre des carrières longues et deux sur dix au titre de la catégorie active.

Moins nombreuses (40 à 45 %) à ne pas anticiper leur départ, les femmes représentent un tiers à un quart des départs en catégorie active entre 2004 et 2014, a priori essentiellement des agents hospitaliers que l’étude ne distingue pas.

Les autres femmes choisissent d’anticiper leur départ après une carrière longue ou pour motif familial (parent d’au moins trois enfants), qui reste d’actualité pour celles qui en remplissaient les conditions à la fermeture du dispositif, avec 45 % de départs à ce titre en 2011 et encore 15 % en 2014.

L’âge moyen de ces départs a cependant fortement reculé : 59 ans en 2014 au lieu de 50 ans dix ans plus tôt. Pour les carrières longues, il était de 60 ans en 2014, soit l’une des bornes légales.

graphret1

Un report qui pourrait continuer

« Ce mouvement devrait encore se prolonger jusqu’en 2017, année où l’âge légal de départ à la retraite sera stabilisé à 62 ans », expliquent les auteurs de l’étude, Isabelle Bridenne et Laurent Soulat, qui suggèrent que le report pourrait continuer, « du fait de l’augmentation de la durée d’assurance nécessaire pour bénéficier du taux plein ».

Ce qui revient à dire que malgré le fait d’avoir atteint l’âge légal, les retraités potentiels n’auraient pas assez de trimestres cotisés ou jugeraient insuffisant le montant de leur future retraite et préféreraient attendre le « taux plein », soit le maximum de ce à quoi ils peuvent prétendre en fonction de leur carrière.

graphret2

Partir dès que possible

« Cette étude reflète, sans trop de surprises, l’effet mécanique des différentes réformes, mais avec des départs au titre des carrières longues à un niveau plus élevé que ce que l’on avait pu prévoir dans la convention d’objectifs et de gestion de la CNRACL. Les gens préfèrent partir dès qu’ils le peuvent en se disant que l’âge légal de départ peut encore reculer. Quand ils ont travaillé un certain nombre d’années, ils ont envie d’envisager autre chose. C’est un fait de société, au delà de la fonction publique », commente Nadine Brucher, vice-présidente de la CNRACL et secrétaire fédérale Interco-CFDT en charge de la protection sociale.

Egalement présidente de la commission invalidité de la CNRACL, elle s’alarme de l’augmentation de 13 % du nombre de pensionnés au titre de l’invalidité depuis 2013. « On recule l’âge de départ, mais nombre d’agents ne sont pas en état de continuer. Or leurs pensions sont versées à partir du même budget. On peut donc se demander si l’objet des réformes est bien le maintien des régimes. » Pour garantir leur survie, assure l’administratrice de la CNRACL, « il faudrait agir sur les conditions de travail et le bien-être au travail afin de pouvoir aller jusqu’à l’âge de départ ».

 

« Islamophobie », un mot, un mal plus que centenaires

Alain Ruscio, Orient XXI

28 janvier 2016


L’hostilité systématique à l’égard de l’islam est très anciennement ancrée dans la pensée occidentale. D’essence chrétienne, elle prend sa source dans l’esprit de croisade, fleurit pendant l’expansion coloniale et, après un temps de latence, reprend vigueur avec la « guerre contre le terrorisme ». Le mot « islamophobie » qui l’illustre a, quant à lui, une centaine d’années. Si désormais, au nom de la défense de la laïcité, certains intellectuels français très médiatiques ne craignent pas d’assumer la bêtise haineuse qu’il recouvre, d’autres, heureusement, s’emploient à la dénoncer.

Historiquement, l’affrontement armé a encadré la totalité de l’histoire des rapports entre l’Occident et le monde musulman. Il fut le premier mode de contact, lors de la conquête arabe du sud de l’Europe, puis lors des Croisades, en Orient. Et si l’on s’en tient à la colonisation française à l’ère moderne, toutes les générations de Français depuis 1830 ont perçu des échos d’affrontements avec le monde arabo-musulman au sein de l’empire : prise d’Alger (1830), guerre menée par Abd el-Kader (1832-1847), révolte de Kabylie (1871), lutte contre les Kroumirs et établissement du protectorat sur la Tunisie (1880-1881), conquête du Maroc et établissement du protectorat sur ce pays (1907-1912), révolte en Algérie (1916-1917), guerre du Rif (1924-1926), révolte et répression en Algérie (mai 1945), affrontements avec l’Istiqlal et le sultan au Maroc (1952-1956), avec le Néo-Destour en Tunisie (1952-1954), cycle clos par la guerre d’Algérie (1954-1962). La parenthèse fut ensuite refermée…provisoirement, puisque le concept de «  choc des civilisations  » est revenu en force depuis le début du XXIe siècle.

L’islamophobie, historiquement inséparable du racisme anti-arabe, a plusieurs siècles d’existence. N’est-il pas remarquable, par exemple, que certains éléments constitutifs de la culture historique des Français soient intimement liés à des affrontements avec le monde arabo-musulman  ? Pourquoi Poitiers, bataille mineure, a-t-elle pris la dimension de prélude — victorieux — au «  choc des civilisations  »  ? Pourquoi Charles Martel, un peu barbare sur les bords, est-il l’un des premiers héros de l’histoire de France, comme «  rempart  » de la civilisation  ? Interrogez les «  Français moyens  », ceux en tout cas qui ont encore la mémoire des dates : Poitiers (732) arrive encore dans le peloton de tête, avec le couronnement de Charlemagne en 800, la bataille de Marignan en 1515 ou la prise de la Bastille en 1789.

Pourquoi la bataille de Roncevaux en 778, où pas un seul musulman n’a combattu (les ennemis du preux Roland étaient des guerriers basques) est-elle devenue le symbole de la fourberie des Sarrazins, attaquant en traîtres à dix contre un  ? Nul ancien collégien n’a oublié qu’il a fait connaissance avec la littérature française, naguère, par la Chanson de Roland. Et nul ne peut avoir chassé de sa mémoire la personnification du Bien par les chevaliers de lumière venant d’Occident et celle du Mal par les sombres guerriers de la «  nation maudite / Qui est plus noire que n’est l’encre  ». C’est plusieurs siècles avant les théoriciens et illustrateurs de la pensée coloniale que l’auteur écrit : «  Les païens ont tort, les chrétiens ont le droit.  » La guerre entre «  eux  » et «  nous  » commençait sous les auspices du manichéisme le plus candide. Oui, le racisme anti-arabe, longtemps (toujours  ?) inséparable de l’islamophobie, a plusieurs siècles d’existence, remonte au Moyen-âge (croisades), puis à la Renaissance avec, notamment, les matamores, littéralement les tueurs de maures, de la Reconquista espagnole.

Plus tard, à l’ère coloniale, l’hostilité fut énoncée avec la plus parfaite bonne conscience, sur le ton de l’évidence : «  C’est évident : l’islam est une force de mort, non une force de vie  »1. Persuadés d’être porteurs des vraies — des seules — valeurs civilisationnelles, les contemporains de la conquête, puis de la colonisation, allèrent de déboires en désillusions : les catholiques et les missionnaires constataient, navrés, que la religion musulmane était un bloc infissurable  ; les laïques intransigeants se désolaient, rageurs, de voir que leur conception de la Raison ne pénétrait pas dans ces cerveaux obscurcis par le fanatisme… Dès lors, les notions d’«  Arabes  » — la majorité des Français appelaient Arabes tous les colonisés du Maghreb — et de musulmans se fondirent en une sorte de magma incompréhensible, impénétrable. Hostilité de race et hostilité de religion se mêlèrent en une seule «  phobie  ».

Il revenait à Ernest Renan de synthétiser tout l’esprit d’une époque :

L’islam est la plus complète négation de l’Europe. L’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile, c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu“.

La réforme intellectuelle et morale, Paris, Michel Lévy Frères, 1871.

UN MOT QUI REMONTE À 1910

Il faut nommer cet état d’esprit  ; le mot «  islamophobie  » paraît le mieux adapté. Et contrairement à une vulgate répandue, il est plus que centenaire. La première utilisation du mot retrouvée date de 1910. Elle figure sous la plume d’un certain Alain Quellien, aujourd’hui oublié. Il proposait une définition d’une surprenante modernité :

L’islamophobie : il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme2 est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans.

La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Paris, Émile Larose.

Ainsi, dès sa première apparition écrite, le mot «  islamophobie  » était accompagné de celui de «  préjugé  » et du concept de «  choc des civilisations  ». Suivait une liste impressionnante de citations venant de tous les horizons, multipliant les reproches hostiles : l’islam était assimilé à la guerre sainte, à la polygamie, au fatalisme, enfin à l’inévitable fanatisme.

La même année, Maurice Delafosse, étudiant lui aussi l’islam, cette fois en Afrique subsaharienne, l’emploie à son tour :

Pris en bloc, et à l’exception de quelques groupements de Mauritanie encore hostiles à la domination européenne, l’état d’esprit des musulmans de l’Afrique occidentale n’est certainement pas opposé à notre civilisation (…). Quoi qu’en disent ceux pour qui l’islamophobie est un principe d’administration indigène, la France n’a rien de plus à craindre des musulmans en Afrique occidentale que des non musulmans (…). L’islamophobie n’a donc pas de raison d’être dans l’Afrique occidentale.

Revue du Monde musulman, vol. XI, 1910.

Deux ans plus tard, Delafosse publie son maître ouvrage, dans lequel il reprend mot à mot son article de 1910, en remplaçant seulement les mots «  Afrique occidentale  » par «  Haut-Sénégal-Niger  ».

En 1912, le grand savant Louis Massignon rapporte les propos de Rachid Ridha, un intellectuel égyptien, lors du congrès international des oulémas. Évoquant les attitudes des différentes puissances à l’égard de l’islam, Massignon reprend le mot à son compte : «  La politique française pourra devenir moins islamophobe  » (sous-entendu : que les autres puissances coloniales). De façon significative, il titre son article «  La défensive musulmane  »3. On a bien lu : «  défensive  » et non «  offensive  ».

Après guerre, Étienne Dinet, grand peintre orientaliste converti à l’islam et son ami Slimane ben Ibrahim réemploient le mot dans deux ouvrages, en 1918 puis en 19214. Dans le second, ils exécutent avec un certain plaisir un jésuite, le père Henri Lammens, qui avait publié des écrits à prétention scientifique, en fait des attaques en règle contre le Coran et Mohammed. Dinet conclut : «  Il nous a semblé nécessaire de dévoiler, non seulement aux musulmans, mais aussi aux chrétiens impartiaux, à quel degré d’aberration l’islamophobie pouvait conduire un savant.  »

Le mot apparaît également dans la presse, justement dans une critique fort louangeuse du premier de ces ouvrages : «  Le fanatisme de Mohammed n’est ni dans sa vie ni dans le Coran  ; c’est une légende inventée par les islamophobes du Moyen Âge  »5.

UN MENSONGE HISTORIQUE QUI DURE

Le mot (non la chose) va ensuite disparaître du vocabulaire jusqu’aux années 1970-1980. En 2003, deux écrivaines, Caroline Fourest et Fiametta Venner, publient dans leur revue un dossier au titre évocateur, «  Islamophobes… ou simplement laïques  ?  »6. Le titre de l’article introductif utilise le mot «  islamophobie  » assorti d’un prudent — et significatif — point d’interrogation. Il commence par cette formule : «  Le mot “islamophobie“ a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère  ». Certes. Mais elles se fourvoient et, exposition médiatique aidant, elles ont fourvoyé depuis des dizaines d’essayistes, probablement des milliers de lecteurs. Car elles affirment que les mots «  islamophobie  » et «  islamophobe  » ont été en quelque sorte des bombes à retardement déposées par la révolution iranienne, puis repris par des obscurantistes musulmans un peu partout en Occident. Les deux essayistes affirment en effet :

Il [le mot «  islamophobie  »] a été utilisé en 1979 par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes“ en les accusant d’être “islamophobes“. Il a été réactivité au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes comme Al Muhajiroun ou la Islamic Human Rights Commission dont les statuts prévoient de “recueillir les informations sur les abus des droits de Dieu“. De fait, la lutte contre l’islamophobie rentre bien dans cette catégorie puisqu’elle englobe toutes les atteintes à la morale intégriste (homosexualité, adultère, blasphème, etc.). Les premières victimes de l’islamophobie sont à leurs yeux les Talibans, tandis que les “islamophobes“ les plus souvent cités par ces groupes s’appellent Salman Rushdie ou Taslima Nasreen  !

Cette version, qui ignore totalement l’antériorité coloniale du mot, sera reprise sans distance critique en 2010 par l’équipe duDictionnaire historique de la langue française : «  Islamophobie et islamophobe, apparus dans les années 1980…  », donnant ainsi à cette datation – une «  simple erreur  » d’un siècle — un couronnement scientifique.

Cette «  erreur  » reste très largement majoritaire, malgré les mille et un démentis. Caroline Fourest a ensuite proposé en 2004 dans son essai Frère Tariq, une filiation directe entre le khomeinisme et le penseur musulman Tariq Ramadan, qui le premier aurait tenté selon elle d’importer ce concept en Europe dans un article du Monde Diplomatique de 1998. En fait, si le mot y figure effectivement, entre guillemets, ce n’est que sous forme de reprise : «  On peut parler d’une sorte d’ “islamophobie“, selon le titre de la précieuse étude commandée en Grande-Bretagne par le Runnymede Trust en 1997  »7. Il paraît difficile de faire de ce membre de phrase une tentative subreptice d’introduire un concept dans le débat français. D’autant… qu’il y figurait déjà. Un an plus tôt, dans le même mensuel, le mot était déjà prononcé par Soheib Ben Cheikh, mufti de la mosquée de Marseille : «  La trentaine ardente et cultivée, il entend “adapter un islam authentique au monde moderne“, combattre l’ “islamophobie“ et, simultanément, le sentiment de rejet, de frustration et d’“enfermement“ dont souffrent les musulmans de Marseille  »8.

LE «  SANGLOT  » DE L’HOMME BLANC

Pour les deux écrivaines déjà citées, c’est le mot même qui est pourtant à proscrire, car il est porteur de «  terrorisme intellectuel  », il serait une arme des intégristes dans leur lutte contre la laïcité, interdisant de fait toute critique de l’islam.

L’essayiste Pascal Bruckner, naguère auteur du Sanglot de l’homme blanc, sous-titré Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi(1983), pourfendeur plus récemment de la Tyrannie de la pénitence (2006), ne pouvait que partager les convictions de ses jeunes collègues :

Forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 70 pour contrer les féministes américaines, le terme d’“islamophobie“, calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme (…). Nous assistons à la fabrication d’un nouveau délit d’opinion, analogue à ce qui se faisait jadis dans l’Union soviétique contre les ennemis du peuple. Il est des mots qui contribuent à infecter la langue, à obscurcir le sens. “Islamophobie“ fait partie de ces termes à bannir d’urgence du vocabulaire  ».

Libération, 23 novembre 2010.

Pour sa part, Claude Imbert, le fondateur et éditorialiste historique du Point, un hebdomadaire en pointe en ce domaine, utilisa — et même revendiqua — le mot dans une déclaration sur la chaîne de télévision LCI le 24 octobre 2003 :

Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire (…). J’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’islam — je dis bien l’islam, je ne parle même pas des islamistes — en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme et en plus un souci de supplanter la loi des États par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe.

Cette déclaration suscita diverses critiques, qui amenèrent le journaliste à répliquer, la semaine suivante, lors de la même émission : «  L’islam, depuis le XIIIe siècle, s’est calcifié et a jeté sur l’ensemble des peuples une sorte de camisole, une sorte de carcan  ». Il se disait «  agacé  » par l’accusation de racisme dont il était l’objet : «  L’islamophobie (…) s’adresse à une religion, l’islam, non pas à une ethnie, une nation, un peuple, pas non plus à des individus constituant le peuple des musulmans…  ».

Est-il bien utile de poursuivre la liste de ces nouveaux combattants, de ces modernes «  écraseurs de l’infâme  »9  ? Chaque jour, parfois chaque heure, ils ont l’occasion de répéter leurs vérités, dans des hebdomadaires à couvertures en papier glacé, à la télévision, dans des cénacles, sans craindre des contradicteurs ultra-minoritaires… ou absents.

Si l’utilisation du concept par certains musulmans fondamentalistes, à la moindre occasion, peut et doit irriter, il paraît cependant difficile de contester que des islamophobes existent et qu’ils agissent. Tout acte hostile, tout geste brutal, toute parole insultante contre un(e) musulman(e) parce qu’il (elle) est musulman(e), contre une mosquée ou une salle de prière, ne peut être qualifié que d’acte islamophobe. Et, puisqu’il y a des islamophobes, qu’ils constituent désormais un courant qui s’exprime au sein de la société française, comment qualifier celui-ci autrement que d’islamophobe  ?

Les musulmans de France n’ont nullement besoin d’avocats. Dans leur grande majorité hostiles à la montée — réelle — de l’intégrisme, ils placent leur combat sur le terrain de la défense d’un islam vrai, moderne, tolérant, tout en restant fidèle à la source.

RÉFUTER LA LOGIQUE D’AFFRONTEMENT

Parallèlement, une forte réaction s’est dessinée, par des auteurs ne se situant pas du tout dans une vision religieuse, pour réfuter et dénoncer la logique d’affrontement. Alors que l’usage même du mot apparaissait à beaucoup comme une concession aux terroristes (au moins de la pensée), Alain Gresh titra justement : «  Islamophobie  » un article novateur du Monde Diplomatique(novembre 2001). En 2004, le sociologue Vincent Geisser publiait aux éditions La Découverte la première étude synthétique sur la question, La nouvelle islamophobie. L’année suivante, un autre chercheur, Thomas Deltombe, décortiquait chez le même éditeurL’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005.

Les essais plus récents d’Edwy Plenel, Pour les musulmans (La Découverte, 2013) et de Claude Askolovitch, Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas( Grasset, 2013) ont entamé une contre-offensive. Ce dernier affirme, dans son chapitre de conclusion :

Ce que la France a construit depuis vingt-cinq ans à gauche comme à droite, à force de scandales, de lois et de dénis, de mensonges nostalgiques, c’est l’idée de l’altérité musulmane, irréductible à la raison et irréductible à la République  ; la proclamation d’une identité en danger, nationale ou républicaine, et tout sera licite — légalement — pour la préserver…

Chez les catholiques progressistes, même réponse :

Schizophrénie. Tandis que les révolutions arabes témoignent d’une soif de démocratie de la part des musulmans, la peur de l’islam empoisonne l’atmosphère en France et, à l’approche des élections, l’épouvantail est agité plus que jamais. Sarkozy n’a-t-il pas voulu un débat sur la place de l’islam dans la République  ? Il reprend ainsi un des thèmes favoris du Front national.

Revue Golias, n° 137, mars 2011.

Autre écho contemporain, sous la plume de Jean Baubérot, spécialiste de la sociologie des religions et de la laïcité :

De divers côtés, on assiste à la multiplication d’indignations primaires, de propos stéréotypés qui veulent prendre valeur d’évidence en étant mille fois répétés par le moyen de la communication de masse. L’évolution globale est inquiétante, et cela est dû à la fois à la montée d’extrémismes se réclamant de traditions religieuses (au pluriel) et d’un extrême centre qui veut s’imposer socialement comme la (non) pensée unique et rejette tout ce qui ne lui ressemble pas (…). L’Occident est le “monde libre“ paré de toutes les vertus face à un islam monolithique et diabolisé.

Le Monde, 6 octobre 2006.

Suit dans le même article un parallèle entre l’antisémitisme du temps de l’affaire Dreyfus et la montée de l’islamophobie au début du XXIe siècle : «  De tels stéréotypes sont permanents : seuls changent les minorités qu’ils transforment en boucs émissaires. La lutte contre l’intolérance ne dispense pas de la lutte contre la bêtise haineuse  ». En ces temps où les grands qui nous dirigent n’ont que le mot «  guerre  » à la bouche ou sous la plume, il est des phrases réconfortantes10.

1Arnold Van Gennep, La mentalité indigène en Algérie, Mercure de France, septembre-décembre 1913.

2À l’époque synonyme d’islam.

3Revue du Monde musulman, vol. XIX, juin 1912.

4La vie de Mohammed, Prophète d’Allah, H. Piazza & Cie  ; L’Orient vu de l’Occident, Piazza & Geuthner.

5Édouard Sarrazin, Journal des Débats, 6 août 1919.

6Revue ProChoix, n° 26-27, automne-hiver 2003.

7Commission présidée par le professeur Gordon Conway, Islamophobia : Fact Not Fiction, Runnymede Trust, octobre 1997.

8Cité par Philippe Pons, juillet 1997.

9NDLR. Surnom de Voltaire, pour qui l’«  infâme  » était le fanatisme religieux.

10On notera la prise de position de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui a entériné le terme d’islamophobie dans son rapport de 2013.

Lettre ouverte à Pierre LAURENT

A propos des « Lundis de gauche »

Mon cher Pierre,

Je viens de recevoir, comme du reste j’imagine l’ensemble des membres du Conseil national, une invitation aux « Lundis de gauche ».

Dans une brève présentation signée par toi, il est écrit : « Je souhaite apporter ma pierre, celle du Parti communiste, à un débat nécessaire à gauche, sur les enjeux de la période et les grands défis auxquels la France est confrontée. » Soit, il n’est jamais inutile de confronter les points de vue sur la période que nous vivons.

Tu poursuis : « Je le fais en invitant des personnalités, acteurs et actrices du monde associatif, syndical et politique, du monde de la culture et de la recherche, à un dialogue suivi sur les questions du travail, de la sécurité et des libertés, de la transition écologique, sur un nouvel âge de la démocratie, sur les biens communs, le mieux vivre, la voix de la France et de l’Europe, la paix… »

Curieusement, l’acteur central de la société, le monde du travail – le prolétariat comme nous disions à une époque – est totalement absent. Tu ne le cites pas, et tu ne l’invites pas. La vision du monde d’un ouvrier de Renault ou d’une caissière de Franprix est-elle disqualifiée ? Pourtant, quand on travaille chez Renault ou Franprix, on subit au quotidien l’exploitation, la mondialisation, la répression syndicale, la lutte pour les libertés et contre la précarité.

Je n’ai rien contre le monde associatif ou les intellectuels. Mais ceux-là ont la parole tous les jours. Personne ne muselle Patrick Weil, Pouria Amirshahi, Françoise Dumont, Bernard Thibault, Philippe Torreton ou Caroline de Hass, pour citer tes premiers invités. Ils parlent librement sur les radios, les plateaux de télévision, ils écrivent dans les journaux. Des premiers invités curieusement monocolores en termes politiques, à l’exception peut être de Bernard Thibault, qui a certainement à tes yeux le mérite d’être profondément pro-européen.

Donc, les « Lundis de la gauche » sont un lieu de débats entre gens issus du même monde et de la même sensibilité de « gauche ». Et pour quoi faire ?

Je te cite : « Et je suis ouvert à tous les dialogues pour inventer une alternative aux politiques suivies aujourd’hui. Je n’accepte pas le scénario ficelé pour 2017 dont on connaît à peu près les premiers rôles : Marine le Pen, François Hollande et Nicolas Sarkozy ou Alain Juppé. De ce scénario, la gauche serait absente et les aspirations populaires défaites. J’agis avec beaucoup d’autres, pour que surgisse d’une démarche collective et citoyenne, un projet commun et une candidature commune. »

Inventer une alternative aux politiques suivies aujourd’hui. C’est un objectif ambitieux et, oh combien stimulant. Oserais-je dire que je suis perplexe ? Aucun de tes invités, à ma connaissance, ne prône un changement de société. A moins que par changement de société, il s’agisse d’influer à la marge, de mettre de l’huile dans les rouages pour « corriger les inégalités » les plus criantes, un peu comme l’abbé Pierre demandant la construction de logements en 1954 ou comme ces associations qui interviennent pour organiser la charité publique : les Restos du cœur, la Croix Rouge, le Secours catholique, etc. Là encore, je n’ai rien contre l’engagement associatif. Mais peut-on parler de construire une alternative ?

L’aspect qui me gêne le plus dans tout cela, c’est que tu inscris notre parti dans la pseudo primaire de la gauche, alors que le débat n’a pas été tranché entre nous. Beaucoup de tes invités sont signataires de l’appel « Pour une primaire à gauche ». Et qu’est-ce que cet appel ? Même sans être d’une grande perspicacité, chacun comprend qu’il s’agit d’une initiative politicienne pour jouer la voiture-balai du Parti socialiste pour l’élection présidentielle de 2017.

J’étais hostile à Mélenchon en tant que candidat unique du Front de gauche à la présidentielle de 2012. Mais au moins, il portait un discours avec un contenu partagé et il suivait une ligne politique définie collectivement. Là, nous nous lançons dans une aventure politicienne pour qu’il y ait un « candidat de la gauche » au 2e tour. C’est une opération cynique, qui consiste à faire adopter la psychologie du renoncement : « Si vous ne voulez pas un 2e tour LR/FN, vous n’avez pas d’autre choix que de voter PS au 1er tour », nous dis-tu en substance.

La « gauche », ce n’est pas quelques intellectuels gauche-caviar qui se retrouvent dans des rendez-vous mondains pour refaire le monde. Ceux avec lesquels les communistes devraient débattre, et qu’ils devraient tenter de convaincre, ce sont les salariés menacés par la précarité, les précaires qui se battent pour garder la tête hors de l’eau, les retraités qui survivent avec des pensions insuffisantes, les sans-papiers scandaleusement exploités par un patronat rapace, les responsables syndicaux harcelés par leur hiérarchie. Ce sont au quotidien des millions d’hommes et de femmes écrasés par l’austérité imposée par l’Union européenne, mise en œuvre par un Parti socialiste aux ordres de la Troïka.

Les convaincre de quoi ? Non pas de voter une fois de plus pour un candidat social-démocrate contre un candidat libéral, car ce sont les deux faces d’une même pièce. Mais de reconstruire une force de contestation, une force de résistance, une force révolutionnaire en somme.

Pour cela, il faudrait bien plus que des pince-fesses place du colonel Fabien, quand bien même ils réuniraient de brillants intervenants.

Je terminerai par une citation de Rosa Luxemburg, issue de La crise de la sociale-démocratie (1915) au chapitre « Socialisme ou barbarie » : « Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment. ».

Reçois cher camarade, mes fraternelles salutations.

 

Caroline ANDREANI

27 janvier 2016