Ukraine : Heil mein Nato !

Manlio Dinucci, Il Manifesto

5 janvier 2015


 

La feuille de route pour la coopération militaire Otan-Ukraine, signée en décembre, intègre désormais pratiquement les forces armées et l’industrie guerrière de Kiev dans celles de l’Alliance sous conduite USA. Il ne manque plus que l’entrée formelle de l’Ukraine dans l’Otan. Le président Poroshenko a annoncé à cet effet un « référendum » dont la date est à définir, en pré-annonçant une nette victoire des « oui » sur la base d’un «sondage» déjà effectué. De son côté l’Otan garantit que l’Ukraine, « un des plus solides partenaires de l’Alliance», est « fermement engagée à réaliser la démocratie et la légalité ».

Les faits parlent clair. L’Ukraine de Poroshenko – l’oligarque qui s’est enrichi avec le saccage des propriétés d’Etat, duquel le premier ministre Renzi loue le « sage leadership » – a décrété par loi en décembre la mise au ban du Parti communiste d’Ukraine, accusé d’ « incitation à la haine ethnique et violation des droits humains et des libertés ». Sont interdits par loi même les symboles communistes : chanter l’Internationale comporte une peine de 5 à10 ans de réclusion.

C’est l’acte final d’une campagne de persécution analogue à celle que marquèrent l’avènement du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne. Sièges de parti détruits, dirigeants lynchés, journalistes torturés et assassinés, militants brûlés vifs dans la Bourse du Travail à Odessa, civils sans armes massacrés à Marioupol, bombardés au phosphore blanc à Slaviansk, Lougansk et Donetsk.

Un véritable coup d’état sous régie USA/Otan, avec l’objectif stratégique de provoquer en Europe une nouvelle guerre froide pour frapper et isoler la Russie et, en même temps, renforcer l’influence et la présence militaire des Etats-Unis en Europe. Comme force d’assaut ont été utilisés, dans le putsch de Place Maïdan et dans les actions successives, des groupes néo-nazis entraînés et armés à cet effet, comme le prouvent les photos de militants Uno-Unso entraînés en 2006 en Estonie. Les formations néo-nazies ont ensuite été incorporées dans la Garde Nationale, entraînée par des centaines d’instructeurs étasuniens de la 173ème division aéroportée, transférée de Vicence en Ukraine, accompagnés par d’autres de l’Otan.

L’Ukraine de Kiev est ainsi devenue le « vivier » du nazisme renaissant au cœur de l’Europe. A Kiev arrivent des néo-nazis de toute l’Europe (Italie comprise) et des USA, recrutés surtout par Pravy Sektor et par le bataillon Azov, dont l’empreinte nazie est représentée par l’emblème calqué sur celui des SS Das Reich. Après avoir été entraînés et mis à l’épreuve dans des actions militaires contre les Russes d’Ukraine dans le Donbass, on les fait rentrer dans leurs pays avec le «laissez-passer » du passeport ukrainien. Simultanément on diffuse en Ukraine l’idéologie nazie parmi les jeunes générations. Dont s’occupe en particulier le bataillon Azov, qui organise des camps d’entraînement militaire et de formation idéologique pour enfants et adolescents, auxquels on enseigne avant tout à haïr les Russes.

Cela advient avec la connivence des gouvernements européens : par initiative d’un parlementaire de la République Tchèque, le chef du bataillon Azov, Andriy Biletsky, aspirant « Führer »  de l’Ukraine, a été accueilli au parlement européen en tant qu’ « orateur invité ». Le tout dans le cadre de l’ « Appui pratique de l’Otan à l’Ukraine », comprenant le « Programme de potentialisation de l’éducation militaire » auquel ont participé, en 2015, 360 professeurs ukrainiens, instruits par 60 experts Otan. Dans un autre programme Otan, « Diplomatie publique et communications stratégiques », on enseigne aux autorités à «contrecarrer la propagande russe» et aux journalistes à « générer des histoires factuelles depuis la Crimée occupée et l’Ukraine orientale ».

 Edition de mardi 5 janvier 2016 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/ucraina-heil-mein-nato/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

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Démocratie Otan en Ukraine

Manlio Dinucci, il manifesto, 22 septembre 2015


« Historique » visite du secrétaire général de l’Otan Stoltenberg, les 21-22 septembre, en Ukraine, où il participe (pour la première fois dans l’histoire des relations bilatérales) au Conseil de sécurité nationale, signe un accord pour l’ouverture d’une ambassade de l’Otan à Kiev, et tient deux conférences de presse avec le président Poroshenko.

Un décisif pas en avant dans l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance. Commencée en 1991 quand, à peine devenue Etat indépendant à la suite de la désagrégation de l’Urss, l’Ukraine entre dans le « Conseil de coopération nord-atlantique » et, en 1994, dans le « Partenariat pour la paix ». En 1999, pendant que l’Otan démolit la Yougoslavie par la guerre et englobe les premiers pays de l’ex Pacte de Varsovie (Pologne, République tchèque et Hongrie), est ouvert à Kiev le «Bureau de liaison Otan » et formé un bataillon polonais-ukrainien pour l’opération Otan de « peace-keeping » au Kosovo. En 2002, le président Kuchma déclare la disponibilité à entrer dans l’Otan. En 2005, dans le sillage de la « révolution orange » (organisée et financée par Washington à travers des « ONG » spécialisées, et soutenue par l’oligarque Poroshenko), le président Iouchtchenko va être invité au sommet Otan à Bruxelles.

Mais, en 2010, le président nouvellement élu Yanukovych annonce que l’adhésion à l’Otan n’est pas dans son agenda. Pendant ce temps l’Otan tisse un réseau à l’intérieur des forces armées ukrainiennes et entraîne des groupes néo-nazis (comme le prouve une documentation photo de militants de Uno-Unso entraînés en Estonie par des instructeurs Otan). Les néo-nazis vont être utilisés comme force d’assaut dans le putsch de Place Maïdan qui renverse Yanukovych en février 2014, tandis que le secrétaire général de l’Otan intime aux forces armées ukrainiennes de « rester neutres ». Immédiatement après arrive à la présidence Poroshenko, sous la conduite de qui -déclare l’Otan- l’Ukraine est en train de devenir « un Etat souverain et indépendant, fermement engagé dans la démocratie et le droit ».

Combien l’Ukraine est souveraine et indépendante est démontré par l’assignation de charges ministérielles à des citoyens choisis par Washington et Bruxelles : le ministère des finances est confié à Natalie Jaresko, citoyenne étasunienne qui a travaillé au Département d’Etat ; celui du commerce et du développement économique au Lithuanien Abromavicius, qui a travaillé pour des groupes bancaires européens ; celui de la santé à l’ex ministre géorgien Kvitashvili. L’ex président géorgien Saakashvili, homme de confiance de Washington, est nommé gouverneur de la région ukrainienne d’Odessa. Et, pour compléter le tableau, Kiev confie ses propres douanes à une compagnie privée britannique.

Combien l’Ukraine est engagée pour la démocratie et le droit est démontré par le fait que les bataillons néo-nazis, coupables d’atrocités contre les civils de nationalité russe en Ukraine orientale, ont été intégrés dans la Garde nationale, entraînée par des instructeurs étasuniens et britanniques. Démontré aussi par la mise au ban du Parti communiste ukrainien et de l’idéologie communiste elle-même, dans un climat de persécution semblable à celui de l’avènement du fascisme en Italie dans les années Vingt du siècle dernier.

Pour éviter des témoins incommodants, Kiev a décidé le 17 septembre d’empêcher l’entrée dans le pays à des dizaines de journalistes étrangers, parmi lesquels trois de la BBC, qualifiés de « menace à la sécurité nationale ».

L’Ukraine de Poroskenko -l’oligarque qui s’est enrichi avec le saccage des propriétés d’Etat, dont le premier ministre italien Renzi loue le « sage leadership »- contribuera aussi à notre « sécurité nationale » en participant comme partenaire à l’exercice Otan Trident Juncture 2015 qui se déroule en Italie.

http://ilmanifesto.info/democrazia-nato-in-ucraina/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Derrière ces photos d’enfants

Manlio Dinucci,  il manifesto, 8 septembre 2015

Quand les enfants sont arrivés au camp d’été, dans une zone boisée aux alentours de Kiev, ils ont reçu un beau T-shirt jaune sur lesquels étaient imprimées deux silhouettes d’enfants armés de fusil, avec l’emblème du Bataillon Azov calqué sur celui des SS Das Reich, et dans le fond le « Soleil Noir » du mysticisme nazi. Les enfants (y compris de 6 ans) et les adolescents qui ont fréquenté le camp par groupes de 30-40 –rapporte le quotidien Kiev Post– « n’ont pas joué aux soldats, mais ont reçu un réel entraînement militaire par des instructeurs du Bataillon Azov ». C’est-à-dire par les néonazis qui ont accompli des atrocités contre les civils de nationalité russe en Ukraine orientale.

Ce bataillon et d’autres néonazis font partie de la Garde nationale ukrainienne, liée par un partenariat avec la Garde nationale de Californie et entraînée par des instructeurs étasuniens et britanniques pour conduire l’ « opération anti-terrorisme » dans le Donbass. Le camp d’été constitue le premier stade du recrutement d’enfants soldats, écrit Michel Chossudovsky dans un article documenté accompagné de photos[i][1] (v. www.globalresearch.ca/ ). En plus de tirer, on apprend aux enfants à haïr : « nous tuerons tous les Russes », jure l’un d’eux.

La photo d’un enfant ukrainien dont la vie est brûlée par le « Soleil Noir » nazi n’est pas moins terrible que celle de l’enfant syrien dont la vie s’est éteinte dans la Méditerranée. Image, cette dernière, qui selon la fable en cours aurait touché le cœur des plus grands représentants de ces gouvernements responsables des guerres et des consécutifs tremblements de terre sociaux provoqués dans les dernières décennies par la stratégie USA/Otan. Guerres et embargos –de l’Irak àla Yougoslavie, de l’Afghanistan à la Palestine, de la Libye à la SyrIe et à l’Ukraine- ont provoqué la mort de millions d’enfants (un demi million rien que ceux tués par les dix ans d’embargo contre l’Irak). Leurs photos n’ont par contre pas été diffusées par les grands médias.

Et s’ajoutent aux petites victimes les enfants éduqués à haïr et tuer par des mouvements, comme l’Isis et les bataillons néonazis ukrainiens, à la formation de qui ont contribué de façon déterminante les USA et les puissances européennes pour démonter de l’intérieur des Etats entiers. On raconte que le gouvernement britannique ait décidé d’accueillir 15mille réfugiés syriens parce qu’ému par la photo du petit Syrien mort. En même temps, cependant, ce même gouvernement a annoncé vouloir obtenir le feu vert du parlement pour une action militaire « contre le régime mauvais d’Assad et l’Isis ». Et le ministre (italien) des affaires étrangères Gentiloni a annoncé que, face au drame des réfugiés, va commencer la seconde phase de la mission EuNavForMed « contre les trafiquants d’êtres humains », dont l’objectif final est en réalité l’occupation militaire des zones côtières libyennes stratégiquement et économiquement les plus importantes.

L’exode des réfugiés vers l’Europe, provoqué par les guerres, se trouve ainsi utilisé à des fins stratégiques : par Washington pour mettre sous pression les pays européens en renforçant l’influence étasunienne en Europe, utilisée comme première ligne contre la Russie et base de lancement des opérations militaires USA/Otan au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ; par les plus grandes capitales européennes pour préparer l’opinion publique à d’autres guerres vendues comme « opérations humanitaires de paix ». Sans la conscience politique des causes réelles et des solutions possibles de cet exode, on peut instrumentaliser même le soutien humanitaire que de nombreux citoyens européens apportent aux réfugiés, et on peut utiliser également les réfugiés eux-mêmes comme masse de manœuvre à l’égard des pays de provenance.

Et d’autres enfants mourront, presque tous sans photo.

Edition de mardi 8 septembre 2015 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/dietro-quelle-foto-di-bambini/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Massacre d’Odessa: Moscou préoccupé par l’absence de résultats tangibles dans l’enquête ukrainienne

Sputnik, 1er mai 2015


Moscou est préoccupé par l’absence de résultats tangibles dans l’enquête de la tragédie d’Odessa.

Moscou appelle la communauté internationale à obliger Kiev de mener une enquête minutieuse et sans parti pris sur la tragédie du 2 mai 2014 produite à Odessa, les autorités ukrainiennes n’ayant pas pour le moment entrepris de « démarches tangibles » dans ce domaine, a annoncé vendredi le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué.

Commémoration des victimes du massacre à Odessa
« Nous constatons avec une profonde préoccupation  qu’au bout de toute une année, la justice ukrainienne n’a pas fait de démarches tant soit peu tangibles dans l’enquête objective, indépendante et sans parti pris de cette terrible tragédie. Au contraire, nous observons une volonté de faire traîner les choses », indique le communiqué.Moscou fait noter que « l’insouciance » et la passivité des autorités ukrainiennes dans cette question sont favorisées par leurs protecteurs occidentaux et par plusieurs médias internationaux « libres ».  La diplomatie russe souligne que l’Europe et les Etats-Unis ont fait très peu d’attention à la tragédie d’Odessa, ceci étant « un élément de plus de la guerre des informations et de la manipulation des médias ».

« Nous estimons que cette situation est inadmissible.

Manifestation commémorative à Odessa
L’impunité pour ces crimes et les violations brutales des droits de l’Homme commis lors du conflit intérieur en Ukraine crée un précédent terrible. Nous appelons la communauté internationale à obliger Kiev à procéder à une enquête objective de la tragédie et punir ses responsables », souligne le communiqué.Plus de 40 personnes ont été brûlées vives le 2 mai 2014 à Odessa après s’être réfugiées dans la Maison des syndicats incendiée à coups de cocktails Molotov par des activistes armés du parti néonazi Pravy Sektor (Secteur droit).

Selon le ministère de l’Intérieur et le Parquet général d’Ukraine, ce crime a fait 48 morts et plus de 214 blessés. A la suite de l’enquête qui a pris fin en septembre 2014, 24 personnes ont été mises en examen.

Lire la suite: http://fr.sputniknews.com/international/20150501/1015919189.html#ixzz3ZFUIXucg

Le « sage leadership » de Petro

Manlio Dinucci, Il Manifesto, 10 mars 2015

A Kiev le premier ministre Renzi a fait les louanges du « sage leadership » du président Poroshenko, qu’il appelle familièrement Petro. Et l’ami Petro l’a assuré que les entrepreneurs italiens pourront participer aux prochains processus de privatisation en Ukraine (en délocalisant ainsi d’autres activités productrices au détriment de l’emploi en Italie). En matière de privatisations, Poroshenko s’y connaît : dans les années 90, avec le démantèlement de l’économie socialiste, il obtient à prix cassés ou gratis la propriété de plusieurs industries pâtissières auparavant publiques, et devient le « roi du chocolat ». Il étend ensuite son empire à l’industrie automobile, à la construction navale et aux médias (il est le propriétaire de l’influent Canal 5). Après avoir été le principal soutien de la « révolution orange » de 2004, ministre des Affaires étrangères avec Timoshenko et du commerce avec Ianoukovytch, il soutient et finance le mouvement Euromaïdan, né en novembre 2013 comme contestation du refus du président Ianoukovytch de signer les accords d’association avec l’Union européenne, et transformé en véritable putsch qui renverse le président en février 2014. En utilisant comme force d’assaut, sous régie USA/Otan, des militants néo-nazis armés et entraînés à cet effet, comme le prouve notamment un document photographique sur des jeunes de Uno-Unso entraînés en 2006 en Estonie par des instructeurs Otan. Immédiatement après, en mars 2014, les formations néo-nazies sont incorporées à la Garde nationale. Dans ce sillage, en mai 2014, l’oligarque Poroshenko devient président de la République, appuyé par Washington et Bruxelles (« sage choix », commente Obama). Sous sa présidence, les bataillons néo-nazis -comme l’Azov, l’Aidar et le Dniepr- qui constituent la force de choc de la Garde nationale, commettent des atrocités, amplement documentées par des vidéos et des témoignages, contre les civils de nationalité russe en Ukraine orientale.

Ces mêmes bataillons sont aujourd’hui entraînés par des centaines d’instructeurs USA da la 173ème division aéroportée, transférés depuis Vicenza en Ukraine où ils resteront au moins six mois, avec des britanniques et autres instructeurs de l’Otan à leurs côtés. Washington et Bruxelles sachant bien que ces bataillons ont une véritable idéologie nazie. L’emblème du bataillon Azov, qui opère sous l’égide du ministère de l’intérieur ukrainien, est le même (représenté de façon spéculaire) que celui de la division SS Das Reich de l’Allemagne nazie. Pendant qu’il passe en revue, en treillis, les bataillons qui s’inspirent de l’idéologie nazie, le président Poroshenko travaille à mettre hors la loi l’idéologie communiste.

Sur Canal 5, appartenant à Poroshenko, le ministre de la justice Pavel Petrenko a annoncé le 3 mars la présentation d’un projet de loi qui prohibe l’idéologie communiste, dans la lignée de lois analogues en vigueur en Pologne et en République Tchèque. La loi, qui prévoit l’interdiction de tout symbole et propagande communiste, mettrait automatiquement hors la loi le Parti communiste d’Ukraine. Pour son bannissement une procédure judiciaire a déjà été lancée, interrompue quand en février dernier elle a été bloquée par les juges de la cour de Kiev.

Entre temps cependant, a été imposée la dissolution du groupe communiste au parlement et plus de 300 membres du parti ont été incriminés, tandis que de nombreux autres sont soumis à des violences et à des intimidations. Sous la présidence de Petro, que son ami Matteo a invité à Rome. Où se trouve un journal, il manifesto, qui s’il était à Kiev risquerait de disparaître non pas pour des raisons économiques, mais parce qu’il se définit comme « quotidien communiste ».

Edition de mardi 10 mars 2015 de il manifesto,

http://ilmanifesto.info/la-saggia-leadership-di-petro/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Méchant Assad, méchant Kadhafi et maintenant méchant Poutine : comment l’Ouest vend ses guerres (et commet ses massacres)

Ghada CHEHADE, Russia Insider, 22 février 2015

Source en français : Le Grand Soir

Alors que le conflit en Ukraine persiste et que les pourparlers de paix entre Poutine et les dirigeants d’Europe occidentale (Merkel et Hollande) continuent, il est important de s’intéresser aux acteurs / intérêts économiques qui bénéficient du conflit et du changement de régime en Ukraine, et de faire la comparaison avec la situation de pays comme la Syrie, la Libye et l’Irak.

Il y a des aspects de ces conflits, et des intérêts qui les sous-tendent, qui échappent au public parce que les médias subventionnés occidentaux les passent sous silence et que les gens, submergés par les difficultés humaines et politiques, ne pensent pas à les rechercher. Par exemple, les médias subventionnés passent tout leur temps à diaboliser un ennemi après l’autre, que ce soit Poutine du fait de la situation en Ukraine, Assad en Syrie, Kadhafi en Libye ou Saddam Hussein en Irak, etc., au lieu d’enquêter sur la manière dont des acteurs externes exploitent ou renforcent ces conflits et ces situations pour en tirer des profits politico-économiques, comme l’accès au pétrole, l’obtention de prêts du FMI aux conditions d‘octroi destructrices ou l’interruption de politiques nationales qui nuisent aux intérêts économiques et à l’influence de puissances étrangères.

Les médias occidentaux, ont une approche binaire aussi trompeuse que dangereuse, qui veut que l’opposition aux priorités impérialistes et entrepreneuriales occidentales par une région donnée revienne à soutenir des « méchants » comme Poutine ou Kadhafi. Cela fait partie de ce que j’appelle la politique de distraction ou la politique de confusion, aux termes de laquelle l’opposition aux politiques néolibérales et impériales – par exemple aux prêts du FMI assortis d’une exigence d’austérité qui ravage et appauvrit une nation, son peuple et son agriculture – est confondue avec le soutien à certains tyrans (désignés comme tels par l’occident).

Dans le cas du changement de régime, et du conflit qui s’en est suivi en Ukraine, les médias occidentaux sont tellement obsédés par la diabolisation du président russe Vladimir Poutine à cause de l’annexion de la Crimée que peu d’attention est accordée à ce que JP Sottile appelle « l’annexion de l’Ukraine par les multinationales. » Sottile note à propos du plan économique du pays que, « pour les entreprises étasuniennes comme Monsanto, Cargill et Chevron, l’agro-business et l’exploitation de l’énergie en Ukraine sont une véritable mine d’or. »

Certains législateurs européens considèrent le conflit en Ukraine comme un écran de fumée pour permettre aux multinationales de l’agrochimie et de la biotechnologie agricole financées par le FMI, la Banque mondiale, la Banque européenne pour la Reconstruction de voler les terres agricoles très fertiles et très convoitées de l’Ukraine.

La politique de distraction qui enveloppe le conflit ukrainien – par exemple, la mise en scène de l’ouest contre le méchant Vladimir Poutine – cache la réalité des massives appropriations de terres agricoles qui enrichiront grandement les entreprises agro-alimentaires de l’Ouest tout en ouvrant la voie à des politiques et des pratiques toxiques telles que le culture des OGM.

Après avoir évincé Yanoukovitch, le nouveau gouvernement en Ukraine a accepté des réformes d’austérité en échange de « l’aide » du FMI et de la Banque mondiale. En plus de l’impact dévastateur de ces réformes sur la pauvreté et le niveau de vie des Ukrainiens, les mesures d’austérité permettront également aux sociétés agro-alimentaires occidentales de contourner les mesures européennes très restrictives sur la culture d’OGM. Comme l’explique Lendman, l’Ukraine a longtemps été le « panier à pain » de l’Europe. « Sa riche terre noire est très appréciée » et « idéale pour la culture des céréales. » Avec un tiers des terres agricoles de l’Europe, le potentiel agricole de l’Ukraine est vaste, ce qui en fait une cible idéale pour les géants agro-industriels occidentaux qui cherchent à amasser des profits énormes en modifiant génétiquement et en empoisonnant les ressources alimentaire de la région. Pour de nombreux analystes, ces motifs économiques sont à l’origine du conflit Ukraine.

Ce n’est pas sans rappeler les motifs économiques qui ont présidé à l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 et à la « guerre contre le terrorisme. » Tout le monde sait maintenant que l’administration Bush a menti à propos des armes de destruction massives de Saddam Hussein – l’ancien allié et complice des États-Unis dans le crime (de guerre) devenu ennemi public numéro un – pour avoir le prétexte d’envahir le pays. Comme je l’explique dans un livre à paraître, les motifs de la guerre en Irak ont été principalement économiques ; les multinationales étatsuniennes ont obtenu des contrats énormes – en grande partie payés par les contribuables étasuniens – pour « reconstruire » un pays (infrastructures, privatisations de services publics, etc.) que l’armée étasunienne venait de détruire. En plus des contrats de développement, les firmes pétrolières comme Halliburton et Chevron ont réalisé d’énormes profits. Halliburton, dont le PDG était autrefois nul autre que l’ancien vice-président Dick Cheney, aurait réalisé 39,5 milliards de dollars de profit grâce à la la guerre en Irak, à elle toute seule.

De même, l’implication de l’OTAN en Libye avait principalement des motifs économiques. Comme Saddam Hussein, Kadhafi était un allié – et un ancien ennemi – de l’ouest qui était tombé en disgrâce avant la rébellion de 2011 contre lui. Alors que les Etats-Unis ont hypocritement affirmé que l’implication de l’OTAN en Libye était humanitaire, de nombreux analystes pensent qu’elle avait plus à voir avec le pétrole et la protection du système monétaire international. En effet, comme Alex Newman l’explique, le régime de Kadhafi est passé de « modèle » et « d’allié important » de l’Ouest à ennemi à abattre en l’espace de seulement quelques années. Ce revirement soudain a très probablement été causé par le projet de Kadhafi « d’arrêter de vendre le pétrole libyen en dollars américains » – un projet qui aurait été « particulièrement dévastateur pour l’économie américaine et le dollar américain ».

De même, on peut dire que le plan d’intervention en Syrie était et est toujours motivé par des intérêts pétroliers, et non par des préoccupations humanitaires. Dans son analyse globale de la situation, Nafeez Ahmed explique que la violence et le meurtre de civils – dans les deux camps – sont « exploités dans le seul but géopolitique de contrôler le pétrole du Moyen-Orient » et les pipelines de gaz. Son rapport s’appuie sur de nombreuses sources officielles, y compris des fuites de documents gouvernementaux, des fonctionnaires retraités de l’OTAN et l’ancien ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas, pour montrer comment la situation en Syrie est liée au désir ancien des occidentaux de contrôler le pétrole du Moyen-Orient et les pipelines ; depuis 2011, les États-Unis et le Royaume-Uni entraînent des forces d’opposition syrienne pour provoquer l’effondrement du régime syrien « de l’intérieur. »

L’appropriation du pétrole par l’Ouest est le facteur déterminant en Irak, Libye et Syrie (en plus, dans le cas de la Libye, de protéger le dollar et les banques européennes), mais en Ukraine, il s’agit principalement d’accaparer les terres riches et fertiles du pays pour la culture des OGM par les multinationales de l’industrie agro-alimentaire occidentale, introduites grâce à un prêt conditionnel du FMI de 17 milliards. Il est intéressant de noter, avec Joyce Nelson, de The Ecologist, qu’à la fin de 2013, Viktor Yanoukovitch, alors président de l’Ukraine, a rejeté un accord d’association avec l’Union européenne lié à un prêt du FMI de 17 milliards de dollars, lui préférant un plan d’aide russe de 15 milliards de dollars incluant un rabais sur le gaz naturel russe. Comme l’explique Nelson, « sa décision a été le principal facteur déclencheur des manifestations meurtrières qui ont suivi et qui ont conduit à son renversement en février 2014 et à la crise actuelle. » Cela signifie que le prêt d’aujourd’hui du FMI – et la voracité de ses clauses – était sur la table bien avant l’éviction de l’ancien président Yanoukovitch, et que le changement de régime dans le pays a commodément permis au prêt de prendre racine.

En plus d’ouvrir les riches terres agricoles de l’Ukraine aux géants occidentaux de l’agrobusiness et à la production d’OGM, les prêts du FMI sont généralement accompagnés des conditions de restructuration économique strictes sous la forme de programmes d’ajustement structurel (PAS). Ces programmes obligent essentiellement la nation emprunteuse à restructurer son économie en réduisant les dépenses publiques et les subventions dans des domaines comme l’emploi, le soutien du pouvoir d‘achat, la santé et l’éducation ainsi qu’à privatiser des services (auparavant accessibles) tels que la santé. Si les conditions du FMI sont appliquées en Ukraine, cela va rabager et appauvrir le pays.

Malgré leur importance, ces projets politico-économiques dont l’Ukraine fait les frais, sont rarement traités en profondeur, voire pas du tout, dans les médias mainstream occidentaux. Alors que le conflit en Ukraine se poursuit et que les grands médias occidentaux se concentrent principalement sur les drames humains et politiques du conflit et de l’accord de cessez-le-feu de Minsk 2, on peut seulement espérer que le peuple de l’Ukraine n’aura pas à subir sur le long terme le même sort politique et économique que les peuples d’Irak, de Syrie ou de Libye.

Ghada Chehade

Traduction : Dominique Muselet

L’UKRAINE APRÈS LES ACCORDS DU 21 FÉVRIER

Jean Guiart, 16 février 2015

L'UKRAINE APRÈS LES ACCORDS DU 21 FÉVRIER - De quelles frontières s’agit-il ?

Prise de Kiev en 1240 – miniature russe

Le président américain, de la même génération que ceux qui l’entourent, est né après la dernière guerre et n’en a aucun souvenir. Les frontières  internationales dont il nous parle n’existent pas et n’ont jamais existé. Les seules frontières internationales qui puissent être considérées comme légales, parce que fruit d’accords internationaux en bonne et due forme sont :

1. La frontière des pays de l’Est en 1937 avant l’entrée des forces allemandes en Autriche, en Tchécoslovaquie et en Pologne. Qui veut la retrouver aujourd’hui ? A ce moment-là, toute l’actuelle Ukraine orientale était en Pologne et Lwiv s’appelait Lwov. Les pays baltes étaient indépendants. La Roumanie avait une frontière commune avec l’URSS.

2. La frontière née des accords  de Yalta entre les trois Grands, qui tient encore en partie. Ces accords n’ont jamais été dénoncés par ceux qui les avaient conclus, dont l’Amérique du Président démocrate Roosevelt. Si le président actuel veut soutenir les frontières  internationales, c’est celles-ci qu’il doit défendre. Il n’existe pas de raisons juridiques — des raisons politiques, oui — de défendre d’autres frontières. La Pologne était repoussée vers l’ouest et perdait sa partie orientale au profit de l’URSS, gagnant en échange des territoires sur l’Allemagne. Sur ce point, personne  ne semble vouloir y toucher, mais l’anarchie ukrainienne peut réserver des surprises. Staline voulait à ce moment-là détruire la Prusse. Les  pays baltes étaient inclus dans l’URSS. Mes parents allemands de Silésie, furent évacués en plein hiver 1944 sur des wagons plats, tous les hommes sont morts et seules les femmes ont survécu. Ceci pour rappeler que ces histoires de frontières se construisent le plus souvent dans le sang et les larmes. Ce n’est pas de la pâtisserie. Combien de morts français aux combats du «Grand Armand», en 14-18, pour récupérer l’Alsace-Lorraine ?

 

Il s’ajoute à cela non des frontières internationalement reconnues, mais des limites administratives de divers territoires laissées en place faute de mieux et qui servent de frontières en attendant que les uns et les autres se résolvent à faire d’accord-parties le levé des frontières souhaitables et de les faire reposer sur un accord international qui n’existe pour le moment pas. Seules les frontières de la Finlande, de la Suède et de la Norvège vis-à-vis de la Russie reposent sur des accords juridiquement solides. D’ailleurs personne n’en parle et on n’accuse pas Poutine de vouloir les changer.

Les frontières des pays baltes reposent sur des limites territoriales remontant à l’empire tsariste, sinon au traité de Vienne de 1815, qui avait défini un pays désigné comme la Courlande et dont personne ne parle plus. C’est à vérifier, mais les limites  séparant la Lithuanie et la Russie dite blanche (Biélorussie) pourraient remonter à l’empire lithuano-polonais des Jagellons, sans parler des interventions militaires de la Suède dans toute la région, parallèlement à celle  de l’empire turc venant du Sud et qui a laissé des minorités un peu partout y compris en Pologne, dont l’armée a sauvé Vienne des Turcs. Les Suédois sont rentrés chez eux. Les Chevaliers teutoniques ont fait beaucoup de mal et laissé des souvenirs terrifiants, mais ils ont  disparu, laissant derrière eux des affaires aussi difficiles que bizarres telles Memel et Königsberg. Ces frontières sont des limes de cantons tsaristes, collées les unes aux autres et qui ne fonctionnent pas vraiment en tant que frontières, soit à cause des liens de parenté de part et d’autres, soit à cause des haines entre anciens nazis locaux et descendants des milices pro-soviétiques de la guerre civile qui a suivie 1917, guerre nourrie par des corps francs envoyés d’Allemagne, ce qui était une forme de maintien de la Reichswehr au-delà des spécifications du traité de Versailles.

On a oublié que les troupes qui se sont mutinées et ont imposé en Octobre 1917 le régime des Soviets, en plus du croiseur «Aurore» tirant au canon sur la Douma et le gouvernement libéral, étaient les régiments lettons. Dans tous ces pays aujourd’hui, comme en Ukraine, les pays occidentaux et l’OTAN s’appuient sur tous ceux qui étaient les alliés de l’Allemagne nazie et ont activement participé à la Shoah. C’est là à la fois un manque de connaissances historiques, excepté que la CIA américaine avait déjà pris sous son aile protectrice un grande nombre de nazis, dont le général Gehlen et Werner von Braun, mais aussi un manque total de lucidité, c’est-à-dire une extraordinaire bêtise.

Jouer avec ceux dont le but avoué est une troisième guerre mondiale contre la Russie me paraît aussi dangereux que parfaitement stupide. Historiquement, tous ceux qui l’ont tenté s’en sont mordu les doigts, depuis les Mongols de la Horde d’Or jusqu’à Hitler, dans son bunker, avouant, une fois l’Armée Rouge arrivée à la Vistule et s’arrêtant pour respirer et se réorganiser : «Je ne croyais pas que les Russes étaient aussi forts». Combien de millions d’hommes avait-il déjà perdus ? Et l’OTAN parle d’une unité de déploiement rapide de 30. 000 hommes. 30. 000 hommes qui ne parlent aucune langue de la région et ne connaissent pas le terrain. 30. 000 hommes sacrifiés et qui en auront conscience. Mettre en avant une troupe de recrutement incohérent et qui s’effondrera au moindre contact. Les Russes agissent à l’intérieur des frontières de Yalta et n’en sortiront pas. Mais ils ne laisseront pas y pénétrer l’OTAN.

Et comment, dans les conditions actuelles, l’OTAN et les Etats-Unis pourront-ils faire retraite d’Afghanistan à travers le territoire russe, pour éviter la catastrophe d’une retraite à travers le Pakistan ? On n’a pas idée de se mettre dans pareille situation. Le rapprochement avec l’Inde ne suffira pas à offrir une solution pragmatique. Et c’est là le problème dont personne ne parle. Et qui n’est certainement pas indifférent à la Chine, qui pourrait permettre une solution, peut-être à des conditions commerciales, ce qui arrangerait tout le monde. Mais qui peut permettre à une troupe surarmée de pénétrer sur son territoire ? Les diplomates ont du pain sur la planche. Certains vont manger leur chapeau.

*Jean Guiart est  anthropologue et éthnologue français.  Il a été directeur d’Études à l’École pratique des hautes études, professeur d’ethnologie générale à la Sorbonne (1968-1973), directeur de l’Unité d’enseignement et de recherches de sciences sociales à la Sorbonne, professeur d’ethnologie au Muséum national d’histoire naturelle et directeur du laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme. C’est avec plaisir que nous publierons prochainement d’autres articles qu’il nous a fait parvenir.