Grèves, blocages et cohérence

Jacques SAPIR

25 mai 2016

https://russeurope.hypotheses.org/4985


Le Premier-ministre, le gouvernement et la presse aux ordres se déchainent contre la CGT et qualifient les grèves qui touchent les raffineries de « terrorisme social ». Le discours tenu aujourd’hui par Manuel Valls est en contradiction complète avec celui qu’il tenait en 2010. Vérité dans l’opposition, erreur dans la majorité… Mais, l’inquiétant est que, par sa pratique, comme une gestion exclusivement policière du mouvement ou par l’usage abusif de l’article 49-3 pour faire passer la loi « El Khomri », tout comme par son langage, il installe un climat de guerre civile en France. Il le fait alors que nous vivons, du moins en théorie, dans l’état d‘urgence. Ce comportement parfaitement irresponsable constitue aujourd’hui une menace pour la paix civile.

 La rançon de l’UE et de l’Euro

La vérité, niée par le gouvernement mais aujourd’hui largement révélée par de multiples déclarations de dirigeants de l’UE, est que cette loi El Khomri est la rançon qu’il nous faut payer à Bruxelles, à l’Union européenne et à l’Euro pour faire admettre un déficit dépassant les normes[1]. On sait que les diverses instances européennes reprochaient à la France son « manque » de réforme et la menaçaient de procédures disciplinaires. De fait, cette loi est la stricte application de la « stratégie de Lisbonne » et des «Grandes Orientations de Politique Économique» qui sont élaborées par la direction générale des affaires économiques de la Commission européenne[2]. C’est pour cela que le gouvernement y tient tant et qu’il ne veut, ni ne peut, revenir sur sa décision.

Nous sommes donc rançonnés, ce qui est logique car nous ne sommes plus souverains. Mais, cette loi ne constitue plus précisément une partie de la rançon. Déjà Emmanuel Macron, Ministre de l’économie annonce un politique de modération salariale, soit la diète pour les salariés, au moment même ou il s’oppose à une mesure similaire pour les patrons. Beau raisonnement d’un homme qui confond un gouvernement avec un conseil d‘administration. Car, dans l’esprit de Monsieur le ministre, est intégré le fait que la France ne pouvant plus dévaluer, elle ne peut rétablir sa compétitivité que dans une course au « moins disant/moins coûtant » salarial. La volonté de ramener toute négociation dans le strict cadre des « accords d’entreprise » au détriment des accords de branches ou des accords nationaux, affaiblissant de manière dramatique le rapport de force des salariés face aux patrons.

Rapport de force et légitime défense

Rapport de force, voilà bien le mot qui fâche, mais qui néanmoins s’impose. Il n’est de bonne négociation qu’avec un rapport de force construit et, bien souvent, pour qu’il en soit ainsi il faut faire intervenir des agents extérieurs à la négociation. Ce qui nous conduit directement à la question des grèves et des blocages actuels. Il y a conflit, cela est évident pour tout le monde.

Ce conflit oppose le gouvernement, et au-delà une large partie de la « classe politique » de « gauche » comme de droite, à une large majorité de la population, les sondages donnant de 70% à 74% d‘opposants à cette loi[3]. La montée des protestations ayant eu quelques échos au sein du parti dit « socialiste », le gouvernement se vit privé de majorité, et décida d’engager l’article 49-3, ce qui n’est – ni plus, ni moins – qu’un détournement éhonté de procédure[4]. De ce point de vue, le recours à des formes de luttes plus violentes s’apparente à une légitime défense. Une légitime défense sociale, assurément, contre des mesures contenues dans une loi qui ont été imposées de l’étranger et au mépris des règles de la démocratie, mais cette légitime défense sociale n’en est pas moins légitime.

Il est clair que ces formes de luttes créent un désordre, et touche des personnes qui ne sont pas directement impliquées. Mais, ce désordre ne fait que répondre à un désordre premier, qui résulte de l’usage du 49-3. Prétendre alors s’offusquer de la conséquence et non de la cause relève de la plus pure hypocrisie. On ne peut condamner les blocages que si, au préalable, on condamne l’usage du 49-3, et plus généralement la tactique du gouvernement qui n’apporte que des réponses policières à un mouvement social. De fait Manuel Valls se révèle un émule de Jules Moch.

 Hypocrisies et cohérence

Cependant, ce ne sont pas les seules hypocrisies suscitées par ce mouvement de protestation. Comment qualifier ainsi l’attitude de dirigeants d’un parti qui proclame à qui veut l’entendre son opposition aux pratiques et aux politiques édictées par l’UE, mais qui n’a que « l’ordre » à la bouche quant il s’agit des blocages des raffineries et des dépôts de carburant. Pourtant, que l’on sache, ils ne condamnent pas la légitime défense de manière systématique. Qu’ils réfléchissent donc sur l’origine des désordres qu’ils prétendent condamner et ils verront toute l’incohérence de leurs positions.

Il y a aussi beaucoup d’hypocrisie dans les condamnations des blocages par ces députés d’opposition qui sont les premiers à s’indigner contre les mesures européennes et contre la perte de souveraineté qu’elles entraînent, mais qui ont un haut-le-cœur quand des travailleurs passent concrètement à l’action contre ces mesures.

Il y a, enfin, une hypocrisie immense dans le comportement de ces membres du P « S » qui condamnent sans la condamner la loi El Khomri, et qui refusent de dire les choses telles qu’elles sont parce qu’ils comprennent bien que l’origine première de ces dites choses, c’est l’Union européenne et l’Euro.

Ce qui menace aujourd’hui la France, c’est la combinaison de deux phénomènes. D’une part, l’entêtement de ce gouvernement qui n’est plus que le fondé de pouvoir d’une puissance étrangère et qui, pour ne pas déplaire à ses véritables maîtres est prêt à plonger le pays dans la guerre civile. D’autre part, c’est l’hypocrisie généralisée de beaucoup, et le manque de cohérence que révèle cette hypocrisie. Car, nos adversaires, ceux de Bruxelles et de Francfort, ceux qui cherchent à imposer en France ce qu’ils ont déjà imposé en Grèce, en Espagne et en Italie, eux, sont cohérents.


[1] Voir http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/17/31001-20160517ARTFIG00137-ce-que-la-loi-el-khomri-doit-a-l-union-europeenne.php

[2] Voir le « Rapport pour la France » établi en février 2016 par les services de la commission européenne, pp. 82 et ssq. http://ec.europa.eu/europe2020/pdf/csr2016/cr2016_france_fr.pdf

[3] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1512903-les-francais-hostiles-a-la-loi-el-khomri-le-peuple-a-ete-et-reste-tres-mal-informe.html

[4] Voir Sapir J., « Nous y voilà (49-3) » note publiée sur le carnet RussEurope le 11 mai 2016, https://russeurope.hypotheses.org/4941


LA CONTRE-OFFENSIVE BOLIVARIENNE ET LA COURSE CONTRE LA MONTRE DE LA DROITE AU VENEZUELA

Venezuela Infos

28 mai 2016

https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/05/28/la-contre-offensive-bolivarienne-et-la-course-contre-la-montre-de-la-droite-au-venezuela/


par Franco Vielma

Une vue d’ensemble d’abord : pour les droites vénézuélienne et transnationale, la stabilité politique est un vrai problème car elle permet au gouvernement élu (Maduro) de travailler et d’approfondir cette étape de la révolution. D’où la nécessité d’accélérer l’offensive de la pénurie économique, la confrontation politique, la construction du récit de “l’explosion sociale”, la confrontation des pouvoirs institués, la violation des normes du Centre National Électoral pour que celui renonce aux délais légaux et organise de manière très rapide le référendum révocatoire, la propagation de la campagne internationale sur une “crise humanitaire” et les appels à une intervention extérieure.

Sur le plan économique, la contre-offensive du camp bolivarien amène des nouveautés qui, même si elles ne sont pas dûment visibilisées (par l’ensemble de la classe politique) préparent une nouvelle donne à moyen terme.

C’est dans l’économique que se trouve le noyau du malaise, au bout de trois ans d’une guerre économique dure aggravée par la chute mondiale des cours du pétrole. C’est donc en 2016 que les acteurs du putschisme espèrent enfin mener à bien leur coup d’État sur la base politique du mécontentement et de la fatigue.

De nouvelles perspectives d’amélioration de la situation économique apparaissent cependant, qui trouvent leur origine principale dans les actions du gouvernement Maduro. La droite comprend le risque de voir ces actions produire leurs effets. Voyons:

  1. Le prix du pétrole: après les mois catastrophiques de février et de mars 2016, les cours du pétrole connaissent une remontée qui pourrait atteindre un niveau d’équilibre autour des 50 dollars par baril suivant les indicateurs Brent et WTI.

Bien que ce prix reste très bas, il marque une rupture avec le niveau de 10 ou 20 dollars auquel aurait pu stagner le baril cette année, ce qui aurait mis en faillite toute l’économie des hydrocarbures. Même dans les conditions instables du marché, c’est une bonne nouvelle pour le Venezuela.

Si ce niveau se maintient, l’impact de ce prix encore modeste se fera sentir au cours du second semestre lors de l’entrée des revenus générés par ce nouveau prix.

  1. La gestion de la dette en devises: Le président Maduro a expliqué que dans les 20 derniers mois le Venezuela a honoré ses paiements de dette, pour plus de 35 mille millions de dollars. Malgré ce respect strict des engagements, les agences de notation internationales continuent à élever de manière démesurée le “risque pays”, provoquant et générant de fait un blocus financier. Cependant le ministre Miguel Pérez Abad a déclaré à Reuters que le Venezuela a convenu de meilleures conditions de paiement et a signé de nouveaux contrats financiers avec la Chine.

Le Ministère des relations Extérieures chinois a annoncé le mardi passé qu’il est parvenu à un accord avec le Venezuela pour renforcer sa coopération financière. Sur cette alliance avec la Chine, Abad a précisé qu’elle est adaptée « aux nouvelles conditions, ce qui va insuffler au pays un oxygène très important pour avancer ». Le réaménagement de la dette n’est pas une situation totalement nouvelle : quand il était à la tête de la Banque Centrale du Venezuela Nelson Merentes avait déjà évoqué la possibilité de mettre en place des swaps en or ou tout autre instrument. C’est le cas avec les titulaires de bons émis par la compagnie pétrolière publique PDVSA. La recherche de nouvelles sources pour le paiement des engagements allègera la pression sur les liquidités très affaiblies cette année.

  1. Certification et monétisation des réserves de l’Arc Minier: dans quelques mois seront rendues publics les résultats de l’évaluation des réserves de l’Arc Minier. Une fois certifiées, ces réserves pourront être monétisées, avec pour résultat immédiat l’attraction de nouvelles devises à travers les investissements étrangers.

Mais la Nation peut aussi mettre en œuvre l’émission de bons payables à terme en or (ou en autres minéraux), ce qui implique une entrée rapide de devises qui peuvent contribuer en grande partie à atténuer la chute des revenus en dollars suite à la chute du pétrole. Pour notre économie hautement dépendante d’importations de biens et de matières premières, la mise en route rapide de ces sources alternatives est une bonne nouvelle.

  1. Investissements focalisés sur des leviers de la production nationale: Un des aspects favorables de la conjoncture est la conjugaison d’une politique pertinente et cohérente de substitution des importations et de la diversification des exportations, en partant de la capacité installée dans le pays. L’investissement « par acuponcture financière » vise à recapitaliser des secteurs comme l’alimentation et la santé, ce qui limite la pression sur les devises pour les importations (une variable de l’extraction de devises, de la spéculation et de la fraude dans le cadre de la guerre économique) et favorise la rotation de produits nationaux.

L’effort en faveur de la production nationale transversalise l’économie. L’usage des ressources financières se met en place de manière planifiée, de manière pragmatique, sur la base d’une méthodologie plus efficace, avec des accords directs entre l’État et certains acteurs économiques à toutes les échelles, des grandes entreprises privées jusqu’aux entreprises d’État ainsi que des entreprises du tissu communal.

On construit une administration de ressources sur la base de résultats. Le rôle de l’État étant de superviser et d’inspecter rigoureusement les secteurs concernés pour qu’ils remplissent les objectifs prévus de productivité. En plus de préserver des devises, la production nationale fait du bien en profondeur sur l’approvisionnement du marché avec beaucoup d’autres articles.

  1. Contention de la tempête du dollar parallèle: Une partie des accords passés au sein du Conseil de l’Économie Productive est le rejet par certains acteurs économiques (pas les importateurs) de matières premières qui se basent sur le taux du DolarToday, ce qui limite la tendance à  la hausse, clairement spéculative, que ce taux a généré. Bien qu’il reste un marqueur important de la spéculation et des prix commerciaux et qu’il continue à affecter le pouvoir d’achat des vénézuéliens, le DolarToday stagne à 1000 bolivars pour un dollar et perd de sa force après avoir occasionné des dommages brutaux aux acteurs économiques.
  2. Avec l’arrivée des pluies, viendront les grandes récoltes: La complexité de la conjoncture vénézuélienne provient également de deux années de grande sécheresse et de faibles pluies. Son impact le plus médiatisé sont les coupures d’électricité et les réductions d’horaire dans l’administration publique en vue d’économiser l’énergie générée par des barrages victime du faible étiage. Cette mesure sera levée dans quelques semaines et les pluies sont d’une énorme importance dans la production d’aliments stratégiques sur le plan national.

De nombreux produits au Venezuela sont soumis aux conditions d’irrigation, des céréales telles que le riz et le maïs dépendent des cycles hydriques et les grandes récoltes dépendent des pluies. Les pluies de cette annéeauront donc un impact positif sur ces productions dont la circulation se fera sentir dans la seconde moitié de l’année.

  1. Nouveau système de prix: c’est un thème polémique et sujet à de longs débats. Il y a beaucoup de facteurs en jeu. Pour commencer admettons que l’actuelle conjoncture économique vénézuélienne met fin à une période de plus de dix ans de prix artificiellement bas maintenus grâce aux différentes subventions directes et indirectes de l’État. Beaucoup de produits sujets à de fortes baisses d’inventaire sont dérivés de matières premières importées au dollar préférentiel. Ce qui explique les prix de produits comme le fameux Pantène à 37 bolivars, ou le dentifrice Colgate à 40 Bolivars, ou le paquet de couches-culottes Huggies à 100 bolivars.

Pendant des années nous avons été nombreux à ne pas reconnaitre l’effort de l’État pour protéger la population avec ces subventions. La situation a changé. Nous ne disposons pas d’une réserve énorme de devises pour effectuer des achats massifs de matières premières et pour produire à grande échelle ces produits à des prix artificiellement bas, ce qui en a fait la proie d’aspects sanglants de la guerre économique tels que la contrebande, le méga-accaparement, le méga-détournement et la méga-revente liés à l’induction de la micro-revente, des files d’attente et des asymétries dans la distribution.

La « mise à niveau » réaliste des prix de nombreux produits (précisément ceux qui subissent le plus de pénurie organisée) implique que les nouveaux prix stimulent la production et la circulation de nombreux produits. Certains resteront subventionnés, leur prix sera plus élevé qu’avant, mais ils se verront favorisés dans leur circulation. Pérez Abad a dit que « le  second semestre de 2016 sera meilleur que le premier, tant en ce qui concerne les niveaux d’approvisionnement que de perception économique ».

  1. Le nouveau modèle d’approvisionnement populaire: pour les acteurs de terrain du sabotage économique, la transformation de la nature du modèle de distribution est plus qu’une menace. Le renforcement des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans les secteurs populaires, à travers les conseils communaux, l’introduction de plus de produits et la régularisation de nouvelles formes de distribution vont s’accélérer et s’approfondir dans les prochains mois. Chaque semaine des milliers de tonnes supplémentaires de produits sont distribuées par les CLAP à seulement trois mois de leur naissance. Cette modalité a l’avantage de protéger la population face aux asymétries et aux irrégularités de la distribution, et limite la spéculation qui affecte des produits essentiels.

Dans la lutte contre trois ans de guerre économique, les CLAP ne sont pas la solution définitive et totale mais constituent un facteur d’un poids énormecomme réponse au chaos. Leur importance vient de qu’ils ont un impact au-delà de leur objectif économique. Ils relancent l’économie solidaire au service des gens, revitalise le tissu politique chaviste, surmonte la logique de l’économie cannibale de guerre, impose la gouvernance d’État en faveur de mécanismes participatifs pour la distribution et confère au peuple un rôle vital dans la contre-offensive.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/acelerar-el-conflicto-y-propiciar-el-golpe-antes-que-la-economia-mejore

Traduction: Thierry Deronne

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Grèce : « Il y a une rage sourde qui nous ronge tous »

Adéa GUILLOT, Le Monde, 8 mai 2016

Ils ont l’air un peu étonnés mais vraiment pas effrayés, ces touristes venus, dimanche 8 mai dans la matinée, assister à la fameuse relève de la garde devant le Parlement grec, place Syntagma, au cœur d’Athènes. « Je suis même heureuse de voir un peuple en plein exercice de ses droits démocratiques, en quête de sa liberté », explique, enthousiaste, Linda Gist, une Américaine originaire de Washington. « Hier soir devant notre hôtel, il y avait un gros rassemblement et j’ai pris une photo que j’ai postée sur Facebook avec en légende : “Power to the people !” »

A-t-elle compris pourquoi ces milliers de Grecs manifestent ? « Il y a une crise économique, c’est ça, non ? » Oui, dans le fond, c’est bien cela qui pousse depuis déjà six longues années les Grecs à descendre dans la rue. Ce déclassement brutal, cette vie bouleversée qui a fait chuter leur pouvoir d’achat de près de 35 % depuis 2009 ou a fait exploser le chômage à 24 % de la population active. Mais pourtant, aujourd’hui, le cortège est clairsemé. Les syndicats célèbrent le 1er Mai – qui n’avait pas été fêté dimanche dernier en Grèce en raison des fêtes orthodoxes de Pâques – et entendent bien se remobiliser dimanche soir au moment du vote au Parlement de deux lois très contestées, les réformes du système des retraites et du régime fiscal.

« C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de monde, car il y a une lassitude, même un épuisement des gens, et puis nous sommes à la fin des vacances de Pâques, il manque par exemple tous les profs encore absents de la ville, reconnaît Georges Papamarkou, du syndicat de la compagnie nationale de téléphone OTE. Mais ne pensez pas pour autant qu’ils sont d’accord avec ce qui se passe, la colère gronde de nouveau dans le pays. »

La grève de quarante-huit heures à laquelle ont appelé, jeudi soir, les principaux syndicats du privé et du public a d’ailleurs été plutôt bien suivie. Les liaisons maritimes entre le continent et les îles vont mêmes rester interrompues jusqu’à mardi matin, soit quatre jours de paralysie. C’est assez rare dans un pays si dépendant de son tourisme îlien.

« Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue »

De 2010 à 2013, Athènes a vécu au rythme des grosses manifestations contre la mise en œuvre des mémorandums, ces accords-cadres introduisant dans le droit grec les réformes exigées par les créanciers du pays en échange de milliards d’euros de prêts – 210 milliards jusqu’à 2014 et 86 milliards supplémentaires d’ici à la fin de 2018. Avec l’arrivée du gouvernement d’Alexis Tsipras, issu de la gauche radicale Syriza, en janvier 2015, les mouvements sociaux se sont tassés.

« Il y a eu une grande vague d’espoir, se rappelle Ekaterina, 62 ans, retraitée du secteur privé et qui a voté Syriza en 2015. Nous avons cru qu’ils arriveraient à mettre fin à l’austérité. Nous les avons vus se battre contre un establishment européen qui ne voulait rien entendre. Nous les avons vus plier. Nous leur avons renouvelé notre confiance lors des élections de septembre 2015, mais là ils vont trop loin. Ils se plient à tout, alors nous reprenons la rue. »

Les copines d’Ekaterina, toutes syndiquées, l’affirment : dans leurs boulots respectifs, la frustration monte. « J’entends de plus en plus de collègues en arriver à me dire que l’on devrait tout foutre en l’air, accepter de quitter l’euro, comme en rêvent certains pays du Nord, et advienne que pourra », raconte Sofia, employée d’un grand magasin. « Jusqu’ici ces mêmes collègues soutenaient Tsipras car nous pensions tous qu’il fallait avant tout rester dans l’euro et l’Europe, mais à quoi ressemble cette Europe ? C’est une question que l’on doit se poser désormais. Cela va bien plus loin que la Grèce. Regardez ce qui se passe avec les migrants ! », conclut Sofia. Dans le défilé, d’ailleurs, on voit beaucoup de bannières de soutien aux migrants, dont plusieurs sont mêmes venus, suivant l’initiative des mouvements contre le racisme, demander plus de solidarité européenne.

Les discussions tournent beaucoup autour de cette Europe monolithique imposant une politique d’austérité dont tous les grands économistes disent aujourd’hui qu’elle est contre-productive. « Même le Fonds monétaire international a reconnu vendredi que plus d’austérité n’était pas possible en Grèce et qu’il fallait restructurer la dette ! », souligne Manos Panayiotopoulos, communiste de père en fils venu fêter ce 1er-Mai de rattrapage un œillet rouge à la boutonnière.

Dans les rues environnantes, où cafés, restaurants et même certains magasins ont choisi de rester ouverts en ces jours de grève, on parle aussi politique. Mais pas question pour Spyros et sa parea (« groupe d’amis ») de rejoindre les manifestants. « A quoi cela sert-il ? Les lois qui vont être adoptées ce soir respectent seulement le mémorandum que le gouvernement a signé l’été dernier, précise-t-il. C’est hypocrite de se mobiliser contre quelque chose que l’on a déjà accepté. Après tout, si les gens ne voulaient pas de Tsipras, ils n’avaient qu’à pas revoter pour lui lors des élections de septembre dernier. »

A-t-il voté Syriza ? « Non. Je n’ai jamais cru qu’ils pouvaient nous sortir de la crise », répond le jeune homme, ingénieur informatique au chômage. D’ailleurs, dans sa parea on vote plutôt à droite. « Mais même là on ne sait plus très bien quoi penser, car le nouveau leader du parti Nouvelle Démocratie (ND), Kiriakos Mitsotakis, est un fils de, issu de ce vieil establishment dont on ne veut plus nous non plus », affirme un copain de Spyros.

« Voilà où mènent six ans de crise »

Tous redoutent un échec des négociations engagées depuis plus de trois mois avec les créanciers du pays pour conclure la mission d’audit de l’avancée des mesures en Grèce. « S’ils ne trouvent pas un accord, lors de la réunion de l’Eurogroupe de lundi, alors quoi ? On repart pour des élections ? de nouveau une période de paralysie économique ? avec Tsipras d’un côté et Mitsotakis de l’autre ? Moi j’irai me baigner, ce jour-là ! », plaisante Spyros, mi-figue mi-raisin.

Le propriétaire du café à la terrasse duquel Spyros et sa parea sirotent leurs cafés frappés est encore plus sévère. « Faire grève, ça ne sert à rien à part perdre de l’argent », assène-t-il.

« La mobilisation sociale est morte. La souveraineté nationale de notre gouvernement est enterrée depuis que nous avons accepté que nos créanciers décident pour nous de nos lois. Autant en finir tout de suite et accepter que nous ne sommes qu’un petit pays sous protectorat européen et profiter de ce que cela peut nous apporter. Nous avons avant tout besoin de stabilité politique et économique pour rebondir. »

Une opinion tranchée qui choque certains clients du café, et assez vite le ton monte. « Vous voyez, commente alors discrètement et avec une infinie tristesse le vieux Théodore, retraité de la fonction publique. Voilà où en est notre société. Voilà où mènent six ans de crise. Une étincelle et ça explose. Il y a une rage sourde qui nous ronge tous. Et ça, c’est ce que j’ai le plus de mal à pardonner à nos gouvernants : d’avoir fait de nous des êtres fébriles et inquiets. » Un jour de manifestation au goût amer en Grèce.

Un rapport révèle que l’essentiel de l’aide humanitaire destinée au Palestiniens, va dans les caisses d’Israël

Jonathan Cook, Mondialisation.ca

14 mars 2016

Shir Hever, un économiste israélien qui a passé des années à assembler les pièces du puzzle économique de l’occupation, vient de publier un rapport plutôt choquant à lire.

Les diplomates peuvent avoir une réputation de faux-fuyant, d’obscurantisme voire d’hypocrisie, mais peu d’entre eux se sont retrouvés comparés à un tueur en série, surtout un tueur qui dévore la chair humaine.

Cet honneur est revenu à Lars Faaborg-Andersen, l’ambassadeur de l’Union européenne en Israël, la semaine dernière, lorsque des colons juifs ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux lui donnant le rôle de Hannibal Lecter, le terrifiant personnage du film « Le Silence des Agneaux ». Une image du diplomate danois portant le masque de prisonnier de Lecter était censée suggérer que l’Europe elle aussi doit être muselée.

Les griefs des colons visent l’aide allouée par l’Europe, qui a fourni un refuge provisoire à des familles de Bédouins après que l’armée israélienne eut démoli leurs maisons dans les territoires occupés près de Jérusalem. Le logement d’urgence les a aidés a demeurer sur les terres convoitées par Israël et ses colons.

Les autorités européennes, outrées par la comparaison avec Lecter, ont rappelé à Tel Aviv que s’il daignait respecter le droit international, Israël aurait assumé ses responsabilités pour assister ces familles.

Si l’Europe pourrait se voir comme faisant partie de l’Occident des Lumières, se servant de l’aide pour défendre les droits des Palestiniens, en fait la réalité est moins encourageante.

Shir Hever, un économiste israélien qui travaille depuis des années à assembler les pièces du puzzle économique de l’occupation, vient de publier un rapport plutôt choquant à lire. Comme d’autres, il croit que l’aide internationale a permis à Israël d’éviter d’acquitter la facture de son occupation. Mais il va plus loin. Sa conclusion – qui pourrait surprendre les colons israéliens – c’est que 78 % au moins de l’aide humanitaire destinée au Palestiniens se retrouvent dans les caisses d’Israël.

Les sommes en jeu sont considérables. Les Palestiniens sous occupation sont parmi les plus dépendants de l’aide dans le monde, puisqu’ils reçoivent chaque année plus de 2 milliards de dollars de la communauté internationale. Selon Hever, les donateurs pourraient subventionner directement jusqu’à un tiers du coût de l’occupation.

D’autres formes de l’exploitation par Israël ont été identifiées dans de précédentes études. En 2013 la Banque Mondiale estimait au bas mot que les Palestiniens perdent au moins 3,4 millions de dollars par an en ressources pillées par Israël.

En outre le refus d’Israël de conclure la paix avec les Palestiniens – et par conséquent avec le reste de la région – lui sert de prétexte pour justifier les 3 milliards de dollars d’aide militaire étatsunienne.

C’est aussi sur les Palestiniens qu’Israël teste ses armes et ses systèmes de surveillance – pour exporter ensuite son expertise. Les industries militaro-cybernétiques d’Israël génèrent des milliards de dollars de bénéfices par an. Une étude publiée la semaine dernière estime qu’Israël est le huitième pays le plus puissant dans le monde.

Mais si ces flux de revenus sont une aubaine identifiable mais préoccupante de l’occupation israélienne, l’aide occidentale aux Palestiniens est clairement destinée aux victimes et non aux vainqueurs.

Comment Israël peut-il prélever autant ? Le problème, dit Hever, c’est le rôle de médiateur que s’autoprescrit Israël. Pour atteindre les Palestiniens, les donateurs n’ont d’autre choix que de passer par Israël, ce qui lui fournit de riches opportunités pour ce qu’il nomme « détournement » et « réaffectation » de l’aide.

Premier résultat : les Palestiniens constituent un marché captif. Ils ont accès à peu de marchandises autres qu’israéliennes.

Qui en profite ? Une organisation israélienne, observatoire des bénéfices économiques de l’occupation pour Israël, a estimé que la firme de produits laitiers Tnuva jouit d’un monopole d’une valeur de 60 millions $ par an.

En fait le détournement de l’aide se fait parce qu’Israël contrôle toute la circulation des personnes et des biens. Les restrictions israéliennes lui permettent de faire payer le transport et le stockage ainsi que des redevances « de sécurité ».

D’autres études ont identifié des profits supplémentaires à partir de la « destruction de l’aide ». Chaque fois qu’Israël anéantit des projets financés par l’aide étrangère, les Palestiniens sont perdants – mais souvent Israël y gagne.

Le cimentier Nesher, par exemple, contrôlerait 85 % de toutes les constructions par les Israéliens et les Palestiniens, y compris les fournitures pour la reconstruction à Gaza après les dévastations successives causées par Israël. Outre les employés des industries de la sécurité, d’importants segments de la société israélienne se remplissent les poches grâce à l’occupation.

Paradoxalement, cette étiquette de « peuple le plus dépendant de l’aide dans le monde », qu’on accole généralement aux Palestiniens, on ferait peut-être mieux de l’apposer aux Israéliens.

Que peut-on faire ? L’expert en droit international  Richard Falk note qu’Israël exploite un vide dans la supervision de l’aide : les donateurs ne mettent pas de conditions pour s’assurer que leur argent parvient bien aux bénéficiaires visés.

Ce qu’a fait la communauté internationale au long de ces 20 dernières années du processus d’Oslo – consciemment ou non – c’est offrir à Israël des incitations financières pour stabiliser et ancrer sa domination sur les Palestiniens. Israël peut le faire pratiquement sans rien débourser .

Si l’Europe et Washington ont essayé de battre Israël avec un petit bâton diplomatique pour qu’il relâche son emprise sur les territoires occupés, simultanément ils lui présentaient de juteuses carottes financières pour l’encourager à renforcer son emprise.

Il existe une petite lueur d’espoir. La politique d’aide européenne n’a pas à être un auto-sabotage. L’étude Hever indique qu’Israël a fini par devenir aussi tributaire de l’aide que les Palestiniens eux-mêmes.

La semaine passée l’UE notait qu’il appartient à Tel Aviv, et non à Bruxelles de s’occuper des Bédouins qu’il a laissés sans abri. L’Europe pourrait prendre au sérieux sa propre décision et commencer à réattribuer à Israël les coûts réels de son occupation.

Les choses pourraient aller assez vite, quoi que décide l’Occident, si l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas – et c’est ce que même Israël prévoit pour bientôt – devait s’effondrer.

Jonathan Cook

Article original en anglais :

Jewish Settlers Social Media Campaign against EU Aid to Palestinian Bedouins

Traduction : Marie Meert pour Info-Palestine.eu

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Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Voici l’adresse de son site : http://www.jonathan-cook.net

 

Retraite : les fonctionnaires territoriaux travaillent trois ans de plus qu’il y a dix ans

La Gazette des communes

26 février 2016

http://www.lagazettedescommunes.com/431240/retraite-les-fonctionnaires-territoriaux-travaillent-trois-ans-de-plus-quil-y-a-dix-ans/?utm_source=quotidien&utm_medium=Email&utm_campaign=27-02-2016-quotidien


Les fonctionnaires territoriaux et hospitaliers travaillent trois ans de plus qu’il y a dix ans : c’est le constat effectué par la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales qui détaille les caractéristiques de leurs départs à la retraite dans Questions retraite et solidarité – Les études n°14.

L’un des objectifs des dernières réformes des retraites est atteint : les affiliés de la Caisse nationale des retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) sont partis en 2014 trois ans plus tard qu’ils ne le faisaient en 2004. L’âge moyen de départ de cette population est de 60,7 ans au lieu de 57,6 ans dix ans plus tôt.

Report accéléré par les réformes

Sous le titre « L’augmentation de l’âge de départ à la retraite des affiliés à la CNRACL : mesures à travers différents indicateurs », Questions retraite et solidarité – Les études n°14 publié en février 2016 par la direction des retraites et de la solidarité de la Caisse des dépôts analyse ce report. Il est bien la conséquence d’une succession de réformes qui ont touché la fonction publique au moins autant que le secteur privé.

L’évolution s’est encore accélérée depuis 2010, année où l’âge légal d’ouverture des droits est passé de 60 à 62 ans. La fermeture, en 2011, du dispositif de départ anticipé des parents d’au moins trois enfants joue aussi un rôle dans cette convergence.

Plus de départs pour carrière longue

L’effet a commencé à se faire sentir en 2004, année où l’accès à une pension à taux plein a été progressivement aligné sur le secteur privé en nécessitant non plus 150, mais 160 trimestres. Le rapprochement est effectif, entre fonctionnaires et salariés, en 2009.

Le décalage de l’âge légal a cependant été contrebalancé par la possibilité d’anticiper son départ quand on a travaillé avant l’âge de 20 ans. Une possibilité d’anticiper très sollicitée ces dernières années par les affiliés de la CNRACL : 10 000 en 2013 et 12 000 en 2014 alors qu’ils n’étaient que 3 000 en 2011 et 5 000 en 2012.

Les femmes, nombreuses à anticiper leur départ

Alors que la CNRACL a identifié cinq types de départ (non anticipé, anticipé pour carrière longue, au titre de la catégorie active, pour motif familial et au titre du handicap) dans ce contexte de forte variabilité, les cartes ont été redistribuées. Ainsi, si trois hommes sur quatre partaient à partir de l’âge légal en 2004, quatre sur dix ont préféré quitter leurs fonctions, en 2014, au titre des carrières longues et deux sur dix au titre de la catégorie active.

Moins nombreuses (40 à 45 %) à ne pas anticiper leur départ, les femmes représentent un tiers à un quart des départs en catégorie active entre 2004 et 2014, a priori essentiellement des agents hospitaliers que l’étude ne distingue pas.

Les autres femmes choisissent d’anticiper leur départ après une carrière longue ou pour motif familial (parent d’au moins trois enfants), qui reste d’actualité pour celles qui en remplissaient les conditions à la fermeture du dispositif, avec 45 % de départs à ce titre en 2011 et encore 15 % en 2014.

L’âge moyen de ces départs a cependant fortement reculé : 59 ans en 2014 au lieu de 50 ans dix ans plus tôt. Pour les carrières longues, il était de 60 ans en 2014, soit l’une des bornes légales.

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Un report qui pourrait continuer

« Ce mouvement devrait encore se prolonger jusqu’en 2017, année où l’âge légal de départ à la retraite sera stabilisé à 62 ans », expliquent les auteurs de l’étude, Isabelle Bridenne et Laurent Soulat, qui suggèrent que le report pourrait continuer, « du fait de l’augmentation de la durée d’assurance nécessaire pour bénéficier du taux plein ».

Ce qui revient à dire que malgré le fait d’avoir atteint l’âge légal, les retraités potentiels n’auraient pas assez de trimestres cotisés ou jugeraient insuffisant le montant de leur future retraite et préféreraient attendre le « taux plein », soit le maximum de ce à quoi ils peuvent prétendre en fonction de leur carrière.

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Partir dès que possible

« Cette étude reflète, sans trop de surprises, l’effet mécanique des différentes réformes, mais avec des départs au titre des carrières longues à un niveau plus élevé que ce que l’on avait pu prévoir dans la convention d’objectifs et de gestion de la CNRACL. Les gens préfèrent partir dès qu’ils le peuvent en se disant que l’âge légal de départ peut encore reculer. Quand ils ont travaillé un certain nombre d’années, ils ont envie d’envisager autre chose. C’est un fait de société, au delà de la fonction publique », commente Nadine Brucher, vice-présidente de la CNRACL et secrétaire fédérale Interco-CFDT en charge de la protection sociale.

Egalement présidente de la commission invalidité de la CNRACL, elle s’alarme de l’augmentation de 13 % du nombre de pensionnés au titre de l’invalidité depuis 2013. « On recule l’âge de départ, mais nombre d’agents ne sont pas en état de continuer. Or leurs pensions sont versées à partir du même budget. On peut donc se demander si l’objet des réformes est bien le maintien des régimes. » Pour garantir leur survie, assure l’administratrice de la CNRACL, « il faudrait agir sur les conditions de travail et le bien-être au travail afin de pouvoir aller jusqu’à l’âge de départ ».

 

EUROPE ENTRETIEN Zoi Konstantopoulou: l’euro est devenu «un instrument de chantage»

Amélie POINSSOT, Médiapart

20 février 2016

Le deuxième sommet du « plan B » se déroule ce week-end à Madrid. Objectif : faire converger les alternatives à l’austérité sur le continent. Zoi Konstantopoulou, l’ancienne présidente du parlement grec, fait partie des intervenants. Entretien.

 

Plusieurs personnalités européennes sont à Madrid samedi 20 et dimanche 21 février pour le deuxième sommet du « plan B ». Parmi elles, Zoi Konstantopoulou, qui fut présidente du parlement grec de janvier à juillet 2015, avant la mise à l’écart de l’« aile gauche » de Syriza. Cette avocate de profession, élue pour la première fois députée Syriza en 2012, a notamment œuvré à la tête de la Vouli pour le lancement d’un audit sur la dette publique grecque. Lors des élections législatives anticipées de septembre dernier, en froid avec le parti, elle se présente comme candidate indépendante avec Unité populaire, qui rassemble les élus « frondeurs » de Syriza. Mais ce dernier ne parvient pas à dépasser le seuil des 3 %, et Zoi Konstantopoulou n’est pas réélue. Après sa participation au premier sommet du plan B, à Paris fin janvier, elle a répondu à nos questions sur les ambitions de cette initiative européenne. L’occasion, aussi, de revenir sur le revirement, cet été, du gouvernement Tsipras et les orientations prises par l’exécutif grec depuis septembre.

Vous serez à Madrid ce week-end pour le deuxième sommet du « plan B », après le premier qui s’est tenu à Paris en janvier. Quelles conclusions tirez-vous de la première réunion, à laquelle vous avez assisté, en présence de Jean-Luc Mélenchon ?

Zoi Konstantopoulou : Le plan B met l’accent sur la démocratie et la souveraineté du peuple. Nous pensons qu’il est urgent de se coordonner avec les mouvements sociaux et les autres forces politiques qui partagent nos idées afin de conduire l’Europe vers la prospérité et en particulier celle des jeunes générations. À Paris, fin janvier, nous nous sommes réunis pendant deux jours et nos débats ont montré de façon limpide qu’il y a des alternatives à l’Europe de l’austérité, à ce totalitarisme économique dont nous avons été victimes ces dernières années.

Les défis d’aujourd’hui dépassent la géographie politique traditionnelle. Ils touchent le cœur des sociétés. La gauche doit assumer sa responsabilité vis-à-vis de l’avenir et se transformer en une force innovatrice et radicale pour mettre en œuvre ces alternatives.

Quelles sont ces alternatives ?

D’un point de vue politique, l’alternative doit être démocratique. Il faut que les mandats des élus soient respectés. Il nous faut un système économique qui suive le politique et non l’inverse. L’économie n’a pas à contraindre le politique.

L’alternative, en outre, doit mettre l’accent sur la justice sociale et la justice en général. Il faut se tourner vers ces jeunes citoyens aujourd’hui marginalisés alors que leurs connaissances, leurs idées pourraient précisément être un instrument de revitalisation pour l’Europe.

Cela passe-t-il par l’abandon de l’euro ?

Selon moi, la monnaie n’est pas la question. La monnaie, ce n’est qu’un moyen, un instrument pour aboutir à la prospérité des citoyens, hommes et femmes, afin qu’ils aient une vie digne et respectueuse des droits de l’homme.

Ce que l’on constate en Europe depuis 2013, avec le premier chantage économique exercé contre Chypre, c’est que l’euro devient un instrument, non pas de prospérité, mais de chantage et de misère. Il est inconcevable qu’une monnaie soit transformée en arme contre une population qui revendique son choix de la liberté et de la démocratie. C’est une stratégie de guerre qui utilise les banques comme instrument. Ce qui s’est passé l’été dernier avec le peuple grec, c’est qu’on lui a adressé un chantage en lui imposant un choix entre l’euro et la démocratie – qui est pourtant un acquis politique de l’Europe. Ce type de chantage démolit l’idée de l’Europe unie, il faut y répondre avec détermination : il faut impérativement renverser cet autoritarisme monétaire destructeur pour le peuple européen. L’euro ne doit pas être dans une hiérarchie politique, il doit permettre à une politique démocratique de se dérouler.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendue à Berlin le 9 février pour le lancement du nouveau mouvement européen autour de Yanis Varoufakis ? Vous partagiez pourtant avec l’ancien ministre des finances le même constat lorsque vous vous êtes écartés du gouvernement Tsipras après le référendum de juillet…

L’initiative de Yanis Varoufakis et la nôtre ne sont pas concurrentes du tout. Toutes les initiatives dont le but est de démocratiser l’Union européenne et les États membres sont bonnes. D’ailleurs, nous avons signé ensemble, en septembre, l’appel pour un plan B en Europe. Le sommet de Paris était le premier pas qui faisait suite à cet appel. Le deuxième pas se déroule donc à Madrid ce week-end, et Varoufakis sera cette fois-ci à nos côtés. Nous sommes en bons termes, tout en sachant que nous ne coïncidons pas sur tous les sujets.

Une trahison du peuple et de la gauche

Quelles sont vos divergences politiques ?

Je préfère ne pas parler de divergences. Le but, c’est que ces initiatives convergent à l’avenir.

Pour moi, ce qui est important, c’est la souveraineté populaire. Il faut que, au sein de l’UE, une vraie démocratie s’exerce pour les peuples européens, il faut rétablir la souveraineté du peuple et sa représentativité au sein des institutions européennes. Aujourd’hui, l’Union est gérée par des instances qui n’ont aucune légitimité démocratique.

Comment rétablir cette souveraineté ?

Il faut commencer par mettre en place des procédures de transparence et de responsabilité dans le fonctionnement des institutions européennes. Ces dernières doivent rendre compte de ce qu’elles font et décident, trop de choses restent complètement dans l’ombre aujourd’hui. C’est le cas notamment pour la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission. Je pense également que nous devrions renforcer le rôle du parlement, qui reste décoratif pour l’instant. Et il faudrait davantage de participation des citoyens aux décisions prises par les institutions. On pourrait imaginer par exemple la mise en place de référendums sur les questions qui concernent les peuples européens.

Trop souvent, le peuple n’a aucune information sur les paramètres des décisions qui sont prises. La BCE par exemple ne fait aucun compte-rendu de ces réunions, ni au grand public, ni même aux gouvernements ! Le parlement de son côté vote la plupart du temps en l’absence de débat avec les citoyens, qui sont très peu informés.

Comment avez-vous vécu le revirement du premier ministre Alexis Tsipras, cet été à Bruxelles ?

Alexis Tsipras n’avait pas le droit de violer et de contourner un mandat populaire qui était pourtant très fort et très clair. Le peuple grec s’était prononcé en toute lucidité, il avait clairement rejeté les politiques d’austérité. Tsipras avait comme devoir de répondre à ce mandat pour lequel Syriza avait été élu. Les Grecs avaient ensuite dit massivement « non » à la question de poursuivre l’austérité, posée par le référendum… Mon interprétation est que Tsipras pensait qu’ils allaient voter « oui » et qu’il n’avait proclamé ce référendum que pour le perdre et s’abriter derrière le nouveau mandat. Mais c’est le contraire qui s’est passé ! Alors que j’avais cru au départ aux motivations démocratiques de Tsipras lorsqu’il a convoqué le référendum – à ce moment-là, je faisais partie des personnes qui le défendaient le plus ! –, je suis maintenant convaincue qu’il s’était mis d’accord avec les créanciers avant même son arrivée au pouvoir… Le revirement de juillet n’est pas tant une capitulation selon moi qu’une trahison du peuple et de la gauche.

À présent, nous avons un gouvernement issu des élections de septembre qui met en œuvre une politique néolibérale. Il poursuit la privatisation d’entreprises et de biens publics, le soutien aux banques, et les attaques contre les plus défavorisés : les Grecs surendettés n’ont désormais plus la garantie de pouvoir conserver leur logement, et la réforme en cours des retraites va instaurer des pensions très basses, à 384 euros par mois, c’est-à-dire la moitié du niveau de pauvreté. C’est la 12e coupe dans les retraites depuis 2010 ! Le gouvernement Tsipras met en œuvre tout ce que les gouvernements PASOK [socialistes – ndlr] et ND [Nouvelle Démocratie, droite conservatrice – ndlr]n’ont pas réussi à faire passer…

Le problème, c’est que ces élections législatives anticipées, en septembre, étaient inconstitutionnelles. Elles ont été proclamées dans un délai extrêmement court, du jamais vu en quarante ans. Elles ont été décidées avec le président de la République et les créanciers sans que le parlement lui-même n’en soit averti ! Moi qui étais présidente du parlement, je l’ai appris dans les médias… Par ailleurs, près de la moitié des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes, et 2,5 % des électeurs ont voté blanc ou nul. Résultat, Tsipras ne représente en réalité que 36 % des votants et 18 % de l’électorat dans son ensemble, c’est 350 000 voix de moins qu’en janvier 2015.

En réalité, ces élections ont été organisées pour écarter du parti les députés qui résistaient au diktat des créanciers. On ne peut pas les utiliser pour dire que le peuple aurait légitimé le chantage de Bruxelles. Les Grecs ne soutiennent d’ailleurs pas massivement ce gouvernement. Il y a eu de nombreuses manifestations depuis septembre.

Pourtant, l’aile gauche de Syriza qui a fait scission cet été n’a obtenu aucun siège à la Vouli… La gauche qui proteste semble en minorité aujourd’hui.

Ceux qui résistent au 3e mémorandum ne sont pas une minorité. Le parti Unité populaire, avec lequel j’ai fait campagne en septembre en tant que candidate indépendante, n’est pas le seul à critiquer la politique du gouvernement. Nous partageons avec eux et avec d’autres une même volonté de résister et de rétablir la démocratie en Grèce et en Europe. De mon côté, je suis en contact permanent avec des collectifs sociaux et culturels qui font bouger les choses. Je suis aussi très présente dans les secteurs professionnels touchés par les prochaines mesures d’austérité. Et puis nous continuons notre combat pour l’audit de la dette grecque. Le nouveau président de l’assemblée a en effet retiré notre rapport du site officiel du parlement et une décision unilatérale a déclaré que nos travaux étaient terminés. Or notre audit n’était pas fini, il était prévu une deuxième phase d’étude après l’été ! Les serrures du bureau du comité d’audit au parlement ont en outre été changées et nous n’avons plus accès du tout à nos dossiers… C’est une attaque directe, qui révèle que le gouvernement actuel ne veut plus entendre parler des engagements électoraux de janvier 2015.