Non à l’hommage à Glucksmann

Yvon QUINIOU, blog Médiapart, 10 novembre 2015

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Je suis profondément choqué par l’hommage quasi-national qu’André Glucksmann vient de recevoir après sa mort, aussi bien de la part de beaucoup d’hommes politiques, y compris de gauche (Valls, Hollande) que des médias : une journée entière à France Inter par exemple… alors que la disparition de René Girard, grand penseur de la violence et de sa résolution possible, s’est faite récemment dans une discrétion maximale.

Cette comparaison n’est pas anodine et elle explique le premier motif de ma colère : les qualificatifs dont il été honoré. Non, Glucksmann n’a pas été le philosophe que l’on a suggéré. Il n’a aucune œuvre théorique d’ampleur derrière lui et ceux qui n’en sont pas convaincus, faute de l’avoir lu d’un peu près, doivent aller lire attentivement ses écrits les plus célèbres ou qui l’ont rendu célèbre. J’en prend deux : La cuisinière et le mangeur d’hommes n’est qu’un pamphlet anti-soviétique, visant des atrocités réelles, certes, mais qu’il nomme mal puisqu’il se veut anti-communiste alors qu’il n’est qu’anti-stalinien. Mais il aura eu l’art, incontestable, avec d’autres « nouveaux philosophes » des années 1970 comme BHL ou Jambet et Lardreau, d’imposer dans les consciences l’équation « communisme=stalinisme », la plus belle imposture sémantique de notre époque qui continue à faire tant de mal en bloquant tout espoir en une société post-capitaliste, et que les journalistes reprennent à leur compte sans sourciller. L’autre ouvrage, davantage conceptualisé (si l’on peut dire), s’intitule Les maîtres penseurs. Il tente d’expliquer les origines du totalitarisme, spécialement soviétique à nouveau, par la série suivante de glissements intellectuels non maîtrisés : Staline vient de Lénine, qui vient de Marx, qui vient de Hegel, lequel pour finir, en sautant par-dessus les siècles, renvoie à  Platon. Conclusion : ce qui en cause dans la dérive totalitaire, c’est la pensée philosophique ou théorique en politique, donc la raison elle-même ! J’insiste : non les dérapages toujours possibles de la raison, mais la raison elle-même quand elle prétend penser un ordre idéal de la vie collective visant à l’améliorer, quitte ce faisant à rencontrer des limites ou des insuffisances liées à son temps (je rappelle que dans l’Antiquité l’esclavage était justifié par tout le monde et qu’il le fut par le christianisme, qui n’est pas une pensée spécialement rationnelle). Cette thèse ne tient absolument pas, elle met au compte de la raison ce qui doit être mis au compte de l’idéologie qui la conditionne concrètement et elle a pu inspirer à Foucault, ferme soutien de Glucksmann un temps, ce propos inadmissible : « Le  pouvoir de la raison est sanglant » (in Dits et écrits, II). J’ai toujours été convaincu, au contraire, que c’est plutôt l’irrationnel qui est meurtrier et l’histoire nous en offre de multiples exemples, des guerres de religions jusqu’à l’islamisme radical d’aujourd’hui et les diverses idéologies fascistes du 20ème siècle ! La raison est là, au contraire, pour s’opposer radicalement à la violence et à la tyrannie (voir Spinoza, Kant, Rousseau, etc.) et aider à humaniser le monde.

Aura-t-il été pour autant un intellectuel – j’entends un authentique intellectuel comme l’ont été Sartre, Camus ou Bourdieu, quelles qu’aient été leurs divergences ? Tout dépend du sens que l’on donne à ce terme. Il suppose bien que l’on intervienne publiquement en politique – ce qui a été son cas – mais sur la base d’une compétence intellectuelle (au sens étroit, lié à des travaux reconnus), ce qui n’est pas sons cas, même s’il a fait toute sa carrière (si je ne me trompe pas) au CNRS. En réalité, ce fut fondamentalement un idéologue, à savoir un individu défendant des idées en politique, ce qu’il a accompli avec passion. Le drame, c’est que ses engagements successifs ont été contradictoires : communiste d’abord, puis gauchiste et maoïste, anti-marxiste et anti-communiste ensuite, antitotalitaire (on retrouve ici son opposition à la raison en politique telle qu’il la concevait), puis, finalement, son virage à droite et son passage au statut de « néo-con », entendons : néo-conservateur: son soutien à Sarkozy dans le sillage de Kouchner, son soutien aussi à la guerre, scandaleuse et irresponsable, en Irak décidée par Bush, que même son ami P. Bruckner regrette et, pour finir, sa défense douteuse de la cause tchétchène, foyer de formation de musulmans radicaux, motivée par son hostilité viscérale à la Russie ex-soviétique.

Idéologue donc, incontestablement, avec fureur, sincère si l’on veut, mais avec des sincérités successives, formule qui est sujette à caution : comment peut-on défendre successivement des options aussi différentes, sauf à faire preuve, au minimum, de naïveté, sinon d’inintelligence, même si c’est avec enthousiasme et ardeur ? Un peu de raison, précisément,n’aurait-il pas été préférable ? Une seule constance se repère, cependant, dans son itinéraire idéologique, une fois la rupture opérée avec le marxisme et le communisme : non son antitotalitarisme, comme on le prétend bruyamment, mais son enracinement individualiste, sinon anarchisant (ce qui est, je l’avoue, paradoxal), à droite, son opposition finale et définitive à toute perspective socialiste ou communiste.

En ce sens, il a rejoint l’air du temps, ce qui ne demande guère d’effort. Cela explique aussi son succès médiatique et révèle une part importante de sa personnalité : il aura fait corps avec l’idéologie dominante, favorable au libéralisme, en étant une parfaite figure du libertaire (politique) qui rejoint le libéralisme (économique) et reçoit ses applaudissements. D’où une explication psychologique de son parcours que je propose, même si elle est réductrice : il aura été en permanence, à l’abri de cette identité politique et grâce à elle, à la recherche du succès ou de la visibilité médiatique (Le Monde, entre autres, lui aura souvent ouvert ses colonnes). Il avait besoin d’exister sur ce mode et, vu son passage à droite, il le pouvait beaucoup moins depuis 2012. Il en est peut-être mort, à la longue.

Yvon Quiniou.

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