La crise des réfugiés masque l’exode massif des populations des Balkans

Jean-Arnault Derens, Médiapart, 22 septembre 2015


Depuis un an, le Kosovo, le Monténégro, l’Albanie, mais aussi la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Serbie sont affectés par le plus grand mouvement d’exil jamais enregistré en temps de paix. Ces migrants ont pourtant peu de chances d’obtenir l’asile en Europe occidentale.

 « À Pljevlja, il n’y a plus personne, tout le monde est parti », dit Kenan, un jeune homme originaire de cette ville du nord du Monténégro, où il était jusqu’à présent très engagé dans les activités de la société civile. Il vient de passer son bac et, dès le mois de juillet, il a pris la route de la Norvège, où un de ses cousins vit déjà. Son objectif : trouver un boulot et, s’il le peut, un jour, reprendre des études.

Pljevlja est un petit centre industriel de 25 000 habitants. Les mines de charbon et la centrale thermique, ballottées au gré des privatisations « douteuses » des vingt dernières années, emploient encore quelques centaines de personnes mais, pour les jeunes, il n’y a aucune perspective. Il y a un quart de siècle, à l’éclatement de la Yougoslavie, un bon tiers des habitants de la ville étaient des Bosniaques musulmans, mais beaucoup sont partis dans les années 1990. Collée aux frontières de la Bosnie, la ville fut longtemps un bastion des nationalistes serbes au Monténégro. Depuis l’indépendance du petit pays, en 2006, l’exode n’a jamais cessé, pour des raisons essentiellement économiques.

Au printemps 2015, le phénomène s’est brusquement emballé. Depuis le mois d’avril, au moins 10 000 Bosniaques du Monténégro ont pris le chemin de l’exil – soit près de 10 % de la population du nord du pays. La plupart sont partis pour l’Allemagne, plus précisément la Basse-Saxe. Ils se sont installés dans les villes de Goslar et de Brunswick, d’abord bien accueillis car cette région, touchée par la crise démographique, a besoin de main-d’œuvre.

L’ampleur du flot a fini par inquiéter les autorités allemandes, tandis que celles du Monténégro jouent la politique de l’autruche. Dans des communes comme Rožaje, Berane ou Bijelo Polje, pétrifiées par vingt années de « transition » et de crise économique, beaucoup d’écoles ont ouvert leurs portes sur des salles de classe vide à cette rentrée. Quand il a été signifié aux Bosniaques du Monténégro qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir l’asile ni le moindre statut en Allemagne, ils ont aussitôt répondu qu’ils étaient prêts à entamer une grève de la faim ou à mourir sur place, mais qu’ils ne rentreraient pas au Monténégro.

Ce grand exode des Bosniaques du Monténégro fait suite à celui des Kosovars : au moins 100 000 sont partis entre novembre 2014 et février 2015. Pour le moment, aucun phénomène significatif de retour – volontaire ou forcé – n’a été enregistré. Pourtant, l’avenir de ces demandeurs d’asile est très incertain. Au moment même où l’Allemagne ouvre ses portes aux réfugiés de Syrie, le directeur de l’Agence fédérale des migrations et des réfugiés, Manfred Schmidt, interrogé dans le Spiegel avant qu’il ne démissionne le 17 septembre « pour des raisons d’ordre personnel », assure que les autorités allemandes refuseront la quasi-totalité des demandes d’asile soumises par des ressortissants des pays des Balkans occidentaux.

Pour le premier semestre 2015, 180 000 demandes d’asile ont été enregistrées en Allemagne, dont 31 400 par les seuls ressortissants du Kosovo. En tout, les demandes d’asile provenant des Balkans occidentaux s’élevaient à 78 000, soit un chiffre en augmentation de 132 % par rapport à l’année précédente.

L’émigration est une vieille tradition dans les Balkans. La Yougoslavie socialiste avait elle-même facilité le phénomène, en signant, dès les années 1950, des conventions aussi bien avec l’Allemagne qu’avec la Turquie. Le pays limitait le chômage en exportant de la main-d’œuvre surnuméraire, tandis que les Gastarbeiter renvoyaient de précieuses sommes d’argent à leur famille. Slavisé en gastarbajteri, le terme est même devenu usuel dans tous les pays de l’ancienne Fédération pour désigner les émigrés.

Avec les guerres des années 1990, de nouveaux flux de réfugiés se sont précipités vers l’Allemagne, mais aussi vers la Belgique, les pays nordiques, la Grande-Bretagne, le Canada ou les États-Unis. Cependant, jamais une vague de départ aussi massive n’avait eu lieu en temps de paix.

De nouvelles destinations ne cessent d’apparaître : il y a quelques années, les Albanais de Presevo, dans le sud de la Serbie, avaient pris la route de la Belgique. Depuis un an, ce sont les jeunes du nord de l’Albanie qui partent pour l’est de la France. Tous les pays de la région, à la seule exception du Kosovo, bénéficient de la suspension des visas pour l’espace Schengen : leurs ressortissants peuvent voyager librement, mais résider au maximum trois mois à l’étranger, où ils n’ont, en théorie, pas le droit de travailler. Cette mesure a été octroyée comme une « étape » dans le long processus d’intégration européenne.

La menace d’un retour au régime des visas est régulièrement avancée comme moyen de pression sur les pays d’origine, mais ceux-ci n’ont aucun moyen légal d’entraver le départ de leurs ressortissants. Les Kosovars ont profité de la liberté de circulation octroyée par la Serbie pour rejoindre la frontière hongroise, qu’ils ont franchie illégalement, empruntant les mêmes itinéraires et les mêmes filières que les réfugiés syriens. En Macédoine comme en Serbie, jamais les affaires des passeurs ne se sont si bien portées.

Une première ligne avant l’espace Schengen

Lundi 7 septembre, la chancelière Merkel a convoqué à Berlin le premier ministre serbe, Aleksandar Vučić, pour lui rappeler la politique officielle de l’Allemagne : si les portes du pays vont s’ouvrir pour les réfugiés, les migrants économiques des Balkans ont vocation à être rapatriés dans leurs pays – lesquels n’ont aucun dispositif de retour prévu. Au Kosovo, reconnaît Valom Krasniqi, directeur du département des migrations et de l’asile auprès de la direction de la police, une aide financière est prévue pour les rapatriés, mais uniquement pour ceux qui ont quitté le pays avant 2010.

En contrepartie de la levée du régime des visas, tous les pays de la région ont dû signer des accords de réadmission, par lesquels ils s’engagent à accueillir leurs ressortissants rapatriés. Ils ont également dû mettre leurs politiques migratoires en accord avec les règles européennes, ce qui inclut des procédures d’octroi de l’asile pour des demandeurs issus de pays tiers et la création de centres d’accueil et de rétention.

Ces dispositifs ont été mis en place au début des années 2010, précisément quand des ressortissants du Proche et du Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique ou du subcontinent indien, ont commencé à emprunter la « route des Balkans » pour gagner l’Europe occidentale. Pour ces migrants et ces réfugiés, demander l’asile en Serbie ou au Monténégro – d’ailleurs sans jamais l’obtenir – n’était qu’une manière de pouvoir faire étape quelques semaines ou quelques mois dans ces pays avant de reprendre la route.

L’Union européenne (UE) avait conféré une fonction de sas aux pays des Balkans, chargés de tenir une « première ligne avancée de défense » avant l’espace Schengen. Même si les flux n’ont pas cessé de croître depuis cinq ans, la région n’a pourtant jamais été considérée comme une priorité par la mission Frontex. Elle s’est contentée d’envoyer quelques conseillers auprès des polices et des services des douanes. L’UE n’a pas davantage dégagé de lignes de crédits conséquentes pour aider ces pays à faire face à leurs obligations d’accueil.

Même le Kosovo, où la mission européenne Eulex a précisément compétence sur la gestion des frontières, était considéré jusqu’au début de l’année comme une passoire. Syriens, Afghans, Pakistanais ou Somaliens arrivaient presque sans contrôle à l’aéroport de Pristina, avant de poursuivre la route par la Serbie. Le rutilant centre d’hébergement créé avec des financements européens à quelques pas de l’aéroport est toujours resté vide, tandis que son premier directeur finissait par être inculpé pour corruption…

Cette fonction de sas a fonctionné ces dernières années, ralentissant les flux, jusqu’à ce que ceux-ci enflent de manière incontrôlable. Le « mur » de barbelés édifié par la Hongrie s’inscrit dans cette logique, et, dans un premier temps, les responsables européens n’avaient rien trouvé à y redire. La « consigne » donnée durant des années à Budapest n’avait-elle pas été de « mieux surveiller » la frontière de l’espace Schengen, dont la Hongrie est membre depuis le 21 décembre 2007 ?

La Bulgarie a également commencé à construire un mur, dès 2014, sur sa frontière avec la Turquie. Ce pays, membre de l’UE depuis 2007 mais toujours pas de l’espace Schengen, entend faire valoir sa politique « rigoureuse » de contrôle des frontières. La ministre de l’intérieur, Rumyana Bachvarova, se félicitait récemment que « les personnes [souhaitant gagner l’Europe] savent qu’il est très difficile de pénétrer en Bulgarie ». Dans l’hypothèse d’une réforme de Schengen, la Bulgarie espère pouvoir rejoindre le club, « profitant » en somme de la crise migratoire.

La Serbie a mieux pris la mesure de la crise, basculant d’une approche avant tout sécuritaire à une véritable dynamique d’accueil, qui vaut au pays un concert de louanges… Belgrade en profite même pour réaliser l’une des meilleures opérations de communication de son histoire : les photographies de policiers serbes tenant dans leurs bras des gamins syriens font le tour du web, en étonnant contraste avec celles des violences hongroises.

La crise des réfugiés a, en effet, provoqué des dynamiques inattendues dans les sociétés de la région. Les réactions de peur et de rejet sont toujours restées marginales, alors que la compassion et la solidarité l’ont emporté. « Nous avons, nous aussi, connu la guerre et l’exil », répètent les citoyens serbes et macédoniens. Partie de Macédoine, une très efficace chaîne de solidarité s’est mise en place pour accompagner les réfugiés tout au long de leur parcours. Des groupes de volontaires sont même partis de Croatie pour prêter main-forte aux bénévoles de Serbie.

En Macédoine, la mobilisation s’est développée en juin, durant la période du ramadan, mois de jeûne mais aussi de solidarité. Elle s’est très vite élargie à toutes les communautés nationales et confessionnelles du pays. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays, en 1991, une même cause mobilise les Macédoniens et la minorité albanaise, les orthodoxes et les catholiques. Les réfugiés syriens auront réussi ce tour de force de réunir pour la première fois les communautés rivales de Macédoine.

La crise des réfugiés est donc en train de rebattre beaucoup de cartes politiques dans la région – d’autant que l’UE n’a pas fait preuve, jusqu’à présent, de ses capacités de solidarité. En juillet, elle a octroyé une aide exceptionnelle de 90 000 euros à la Macédoine et de 150 000 euros à la Serbie. Fin août, la Commission européenne a finalement promis 6 millions d’euros aux deux pays, mais même cette somme paraît bien dérisoire.

Une vague de départs même en Croatie

Les pays des Balkans se sont retrouvés seuls face à la crise et ne manqueront pas de le rappeler à l’UE. L’équation européenne, qui reposait sur trois termes – délégation aux pays des Balkans d’une fonction de « ligne avancée » de l’espace Schengen, rejet des migrants venant des Balkans, mais ouverture aux réfugiés syriens –, a peu de chances de tenir alors que la double crise va se poursuivre, celle de l’arrivée des réfugiés et celle de l’exode massif des ressortissants des pays des Balkans. Cette vague de départs, d’ailleurs, touche même désormais un pays comme la Croatie, pourtant membre de l’UE depuis deux ans.

Un bien lourd climat pèse en effet sur la rentrée scolaire dans le nord-est de la Croatie. En Baranja et en Slavonie orientale, des régions agricoles coincées entre Bosnie-Herzégovine, Hongrie et Serbie, bien loin du dynamisme touristique de la côte dalmate, les écoles sont dramatiquement vides. Chaque jour, les directeurs enregistrent des désinscriptions : les parents prennent la route de l’Allemagne, de l’Irlande ou de la Norvège, emmenant avec eux leurs enfants. Beaucoup d’écoles rurales doivent fermer des classes, mais les centres urbains ne sont pas davantage épargnés.

« Le problème, c’est qu’il n’y a pas de travail en Baranja. Quand Benetton a fermé son usine, 240 femmes ont perdu leur emploi, et c’étaient pour la plupart des mères qui nourrissaient une famille entière : ces familles n’ont pas d’autre choix que de partir tenter leur chance ailleurs. Les PME ferment également, il n’y a pas de création d’emplois ni de nouvelles usines. Le pire, c’est de voir partir une jeune famille, car on sait qu’ils ne reviendront jamais », explique le directeur de l’école Dr. Franjo-Tudjman de Beli Manastir, la principale ville de cette petite région.

La Croatie a rejoint l’Union européenne le 1er juillet 2013, mais le pays connaît toujours le troisième taux de chômage le plus élevé de l’Union, après la Grèce et l’Espagne : seuls les emplois saisonniers liés au tourisme font tenir les régions littorales. Ailleurs, dans l’est du pays, mais aussi en Lika ou en Krajina – des régions ravagées par la guerre dans les années 1990, où le chômage touche souvent plus de la moitié de la population active –, l’exil apparaît comme la seule solution. Depuis le 1er juillet de cette année, l’Allemagne a totalement ouvert son marché du travail aux ressortissants croates : la Commission européenne estime que 200 000 Croates pourraient quitter leur pays dans les cinq prochaines années, sur une population totale de quatre millions d’habitants.

En 2013, 25 000 Croates se sont légalement installés en Allemagne, mais le phénomène connaît une croissance exponentielle. Des dizaines d’autocars quittent chaque soir Zagreb et les grandes villes du pays, tandis que, sur Facebook, le groupe « Idemo u svijet – Njemacka » (« Allons dans le monde, en Allemagne ») regroupe des milliers de personnes qui échangent des tuyaux sur l’expatriation. Les conséquences de cet exode se font sentir : la Croatie manque déjà d’infirmières et de médecins, tous partis vers la « Terre promise ».

Il en va de même pour les citoyens de Bosnie-Herzégovine, toutes communautés nationales confondues. Selon l’Union pour un retour durable et l’intégration en Bosnie-Herzégovine, au moins 80 000 personnes ont quitté les seules régions orientales du pays en 2014, et l’association note que ce sont désormais des familles entières, et non plus seulement des jeunes hommes qui partent.

Cependant, dans ce pays où le chômage réel touche près de la moitié de la population active, l’exode concerne avant tout les diplômés, cette fuite des cerveaux obérant toutes les possibilités futures de développement. En 2014, 2 300 personnes ont trouvé un emploi à l’étranger grâce à l’Agence pour l’emploi de Bosnie-Herzégovine. Un appel public avait en effet était diffusé pour embaucher des médecins en Allemagne, à un salaire mensuel de 2 000 euros, quatre à cinq fois plus élevé qu’en Bosnie-Herzégovine.

En mai 2013, les agences pour l’emploi allemandes et bosniennes ont également signé un accord pour embaucher des spécialistes sanitaires pour des aides à domicile. Pour aller en Allemagne, il suffit donc d’avoir terminé ses études de médecine et de parler correctement anglais. Dans certaines régions de Bosnie-Herzégovine, on manque de cardiologues, d’anesthésistes, de pédiatres ou d’ophtalmologistes. Selon un syndicat de Republika Srpska, « l’entité serbe » de la Bosnie-Herzégovine, 100 chirurgiens ont quitté celle-ci l’année dernière et il manque 2 000 infirmiers. La Bosnie-Herzégovine serait le cinquième pays au monde le plus touché par la fuite des cerveaux, après la Serbie, Haïti, le Burundi et l’Algérie.

Lors du Sommet européen de juin 2001 à Thessalonique, l’UE avait garanti une « promesse d’intégration » à tous les pays des « Balkans occidentaux » : quatorze ans plus tard, cette perspective ne s’est concrétisée que pour un seul pays, la Croatie, tandis que la région n’a guère vocation qu’à servir de limes à une Union européenne en crise. Dans l’Empire romain, le limes était une large bande frontière, soumise à d’incessants mouvements de population, où les « barbares » devaient peu à peu se romaniser, et que ses habitants fuyaient dès qu’ils en avaient l’opportunité. Est-ce ainsi que se redessine la géographie européenne ?

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