Le Front de gauche se débat sur l’Europe

Lilian Alemagna et Rachid Laïreche, Libération, 10 septembre 2015

http://www.liberation.fr/politiques/2015/09/10/le-front-de-gauche-se-debat-sur-l-europe_1379927


Fête de l’Huma. Après l’échec d’Aléxis Tsípras dans son rapport de forces avec l’Union européenne, le PG et le PCF divergent dans leurs relations avec Podemos, Syriza ou Die Linke. En cause : la sortie de l’euro.

La tempête grecque est passée. Elle a ébranlé cette gauche radicale française qui se retrouve, de vendredi à dimanche, à la 80Fête de l’Humanité pour trois jours de débats et de concerts au parc départemental de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). L’événement organisé par le Parti communiste (PCF) tombe deux mois après la victoire du non à Athènes. Deux mois, aussi, après la déception d’avoir vu leur allié, le Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, signer un accord douloureux pour sa population afin d’éviter à son pays une sortie de l’euro.

L’expérience au pouvoir de Syriza et les nouvelles élections législatives à Athènes, dans deux semaines, vont continuer d’alimenter les débats entre membres du Front de gauche et ces autres forces à gauche (écologistes, aile gauche du PS, anticapitalistes) que les communistes et les amis de Jean-Luc Mélenchon aimeraient embarquer avec eux d’ici à 2017. Pas d’accord sur la marche à suivre pour construire l’«autre Europe» pour laquelle ils se battent depuis des années, le PCF et le Parti de gauche vont décliner, samedi, les bilans différents qu’ils tirent de la crise grecque.

Quand les communistes, autour de Pierre Laurent – par ailleurs président du Parti de la gauche européenne – discuteront des moyens de construire une «nouvelle Europe contre l’austérité», avec notamment des représentants de Syriza et de la majorité de Die Linke (Allemagne), Jean-Luc Mélenchon dissertera sous la tente du PG avec l’ex-ministre des Finances de Tsípras, Yanis Varoufakis, et son «ami» de Die Linke, Oskar Lafontaine, d’un «plan B» avec une sortie de l’euro devenue envisageable. Comme chez leurs alliés européens, la question de la monnaie unique est posée au Front de gauche. Ce qui, dans l’optique d’une candidature commune en 2017, risque de poser problème.

Pablo Iglesias (Espagne) L’espoir européen du Front de gauche

Après Tsípras, il est le prochain espoir européen des dirigeants du Front de gauche. Tous veulent voir Pablo Iglesias, leader de Podemos, diriger l’Espagne après les législatives de décembre. Si des responsables de son parti, invités par le PCF, seront à La Courneuve, lui-même loupe la Fête de l’Huma à une semaine près. En visite à Paris le week-end dernier, Iglesias a rencontré des responsables de l’aile gauche du PS, mais aussi Jean-Luc Mélenchon et l’économiste Thomas Piketty, qui s’est proposé de le conseiller. L’engouement de ses ex-camarades socialistes pour le leader de Podemos fait sourire Raquel Garrido (PG) : «C’est bien de suivre la mode Podemos, mais combien d’entre eux sont prêts à signer le code éthique mis en place par Podemos, qui interdit le cumul des mandats, limite le salaire et instaure une révocabilité des élus ? Pas grand-monde à mon avis.»

Le patron du PCF, Pierre Laurent, a fait aussi un geste pour rencontrer Iglesias à cette occasion. En vain. Historiquement, les communistes français ont tissé des liens avec leurs homologues espagnols regroupés dans un équivalent du Front de gauche, Izquierda Unida. Lorsque Podemos a explosé dans les urnes, les communistes ont«observé» le mouvement, dit Anne Sabourin (PCF), mais ils se sont aussi méfiés du discours «ni droite ni gauche»porté par Iglesias, avant d’être rassurés en les voyant rejoindre leur groupe au Parlement européen.

Côté PG, au contraire, l’alliage réussi entre l’«horizontalité» d’un mouvement né des Indignés et la «verticalité»permettant à son leader d’avoir de l’autorité a illico séduit un Mélenchon hispanophile. Le patron du PG a envoyé plusieurs proches observer le phénomène à Barcelone ou Madrid avant de s’y rendre. Pour lui, la recette du succès est là. Iglesias, qu’il côtoie à Strasbourg, vient même de préfacer la version espagnole de son livre.

Yánis Varoufákis (Grèce) Le Partisan du «plan B»

Il incarne à lui seul le schisme au sein de Syriza. Ex-ministre des Finances d’Aléxis Tsípras, Yánis Varoufákis a refusé l’accord signé par le Premier ministre grec en juillet. Signe que le choc grec a aussi ébranlé le Front de gauche, l’économiste hétérodoxe a choisi de se montrer au côté de Jean-Luc Mélenchon pour une «conférence sur le plan B», alors qu’en face les communistes privilégient les débats avec des proches de Tsípras.

L’ex-candidat à la présidentielle n’a pas digéré de voir le Premier ministre grec «capituler». Ses camarades reprochent à Tsípras de ne pas avoir «respecté la décision du peuple grec» qui avait voté non aux premières propositions européennes. Dans une interview aux Inrocks, Mélenchon pointait il y a peu les «impréparations politiques» de Tsípras. Le PG a tout de suite noué une alliance avec Unité populaire, le nouveau parti fondé par des dissidents de Syriza.

Au PCF, on reste en revanche très attaché à défendre Tsípras. Lequel a des relations de longue date avec la direction communiste au sein du Parti de la gauche européenne (PGE). «L’accord extorqué au gouvernement Tsípras ne veut pas dire que Syriza s’est rallié à l’austérité», souligne Anne Sabourin, représentante du PCF au PGE.

Mélenchon, fidèle à sa stratégie sans compromis, mise ainsi sur Varoufákis. «Il amène son expérience. C’est l’homme qui a négocié, qui a voulu changer les choses, justifie Raquel Garrido, avocate cofondatrice du PG. Le cas grec nous a fait grandir.»

Communistes et mélenchonistes en tirent deux bilans opposés. Pour les premiers – qui souhaitent une victoire de Syriza la semaine prochaine -, il s’agit de construire un «rapport de force» plus favorable pour «combattre l’austérité». Pour les seconds, il s’agit de préparer un «plan B», qui passe par l’abandon de la monnaie unique. Un glissement que les communistes n’acceptent pas.

Jeremy Corbyn (Royaume-Uni) Le cousin travailliste

Barbe blanche, manches retroussés, cycliste, végétarien, propalestinien et étatiste : Jeremy Corbyn bouscule les travaillistes britanniques dans le style et les mots. Le député d’Islington-nord (quartiers populaires du nord de Londres) représente l’aile gauche de son parti. Il refuse la politique d’austérité du gouvernement Cameron. Ses positions sont comparables à celles de Podemos en Espagne, ou Syriza en Grèce. Et ça marche…

Après trois mois de campagne, il est le grand favori des primaires de son parti qui se déroulent samedi. Sa victoire serait un basculement politique en Grande-Bretagne. En France, le Front de gauche guette ce qui serait un séisme dans le pays de naissance d’un social-libéralisme qu’ils abhorrent. Raquel Garrido (PG) connaît Corbyn. Cette proche de Mélenchon, ancienne responsable du PS qu’elle a quitté en 2008, remonte le temps : «Ces dernières années, la direction travailliste avait monopolisé les questions économiques et laissé les questions internationales à son aile gauche. Corbyn a été très impliqué en Amérique latine. Comme Mélenchon, il utilise l’espagnol comme langue pour la révolution.» Une alliance entre Jeremy Corbyn et Jean-Luc Mélenchon ? «Corbyn est un mec formidable, mais nos relations s’arrêtent aux questions internationales, car il est toujours au Labour. Nous sommes en désaccord sur plusieurs points avec ce parti. S’il gagne la primaire, on verra comment tournent les choses», répond Garrido (PG).

Au PCF, on espère voir Jeremy Corbyn rejoindre le «front contre les politiques d’austérité en Europe», qu’ils espèrent toujours construire. «Si le Labour anglais est dirigé par une personnalité qui incarne les mouvements sociaux que l’on a vus ces dernières années en Grande-Bretagne, bien sûr que c’est positif pour nous !» s’enthousiasme Anne Sabourin (PCF). Et peu lui importe si Corbyn reste socialiste.

Oskar Lafontaine (Allemagne) l’inspirateur de Mélenchon

Il a précédé Jean-Luc Mélenchon. L’Allemand Oskar Lafontaine, ancien ministre de Gerhard Schröder, a quitté le SPD lorsque le chancelier social-démocrate a engagé de profondes réformes libérales outre-Rhin. En 2008, Mélenchon suit le même chemin hors du PS et prend exemple sur Die Linke, le parti cofondé par Lafontaine avec d’anciens sociaux-démocrates, des petites formations d’extrême gauche implantées dans l’ouest du pays et d’anciens communistes installés en ex-Allemagne de l’Est. Mélenchon imagine alors calquer le modèle Die Linke pour le Front de gauche, en vue d’en faire un parti unifié. Refus des communistes. Un mal pour un bien ? Aujourd’hui, le Front de gauche vivote et le PG peut plus facilement tenter son changement d’alliance avec les écologistes.

Samedi, Lafontaine sera à La Courneuve aux côtés de Varoufákis et de Mélenchon pour porter «le plan B». Le Sarrois devrait y rappeler sa position portée lors du congrès de Die Linke à Dresde en 2013 : la fin de l’euro. Une ligne restée minoritaire dans son parti et combattue par l’autre homme fort de la formation allemande, Gregor Gysi. «Ils ont estimé, eux aussi, que sortir de l’euro n’était pas une bonne chose pour les pays européens, en particulier ceux du Sud», fait valoir Anne Sabourin au PCF. Pour elle, l’enjeu n’est pas de se préparer à sortir de l’euro, mais «comment être capable de ne plus laisser seul, face à ses créanciers, la Grèce dans les négociations».

Au PG, on veut, avec Lafontaine comme avec Varoufákis, enrôler des personnalités européennes pour crédibiliser ses positions sur la monnaie unique. Et démontrer, en renouant avec Lafontaine et en le poussant médiatiquement en France, que ce n’est pas être «germanophobe» que de critiquer le voisin allemand. Dans son dernier livre (le Hareng de Bismarck), Mélenchon flirte pourtant avec l’antigermanisme primaire.

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