Joseph Stiglitz : « L’Union européenne est en train de détruire son avenir »

Le Monde.fr, 1er septembre 2015

http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/09/01/joseph-stiglitz-l-union-europeenne-est-en-train-de-detruire-son-futur_4742246_3234.html


Pourfendeur des politiques d’austérité en Europe, le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz travaille depuis des années sur les causes des inégalités économiques aux Etats-Unis et sur leurs conséquences, à la fois politiques et sociales. Le 2 septembre, il publie un nouvel ouvrage sur le sujet, La Grande Fracture, aux éditions Les liens qui libèrent. Rencontre.

Vous expliquez dans votre ouvrage que les inégalités sont à l’origine de la crise de 2007. Pourquoi freinent-elles aujourd’hui la reprise ?

D’abord, parce qu’elles sont souvent le résultat de rentes et de monopoles paralysant l’économie. Mais, surtout, parce que les inégalités forment un terrible piège. Pour les Américains des classes populaires disposant d’une mauvaise couverture santé et qui ont difficilement accès à l’éducation, l’ascenseur social ne fonctionne plus. Ils ont peu de chance de voir leurs revenus augmenter. Or, sans hausse des revenus, il n’y a pas de hausse de la consommation, ce qui affaiblit la croissance.

Avant la crise des subprimes, les dépenses des ménages américains étaient artificiellement — et dramatiquement — gonflées par le crédit. Maintenant que ce levier a disparu, nous constatons les ravages provoqués par les inégalités. Elles sont incompatibles avec une croissance saine.

Mais la récession elle-même a accru les inégalités !

Oui, mais il ne faut pas se tromper : les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de choix politiques. Pour preuve, des Etats ont réussi à allier croissance et équité parce qu’ils ont fait de ce double objectif une priorité.

 C’est le cas des pays scandinaves, mais aussi de Singapour ou de l’île Maurice, qui a réussi à diversifier son économie en misant sur l’éducation de sa population. Les Etats-Unis ont beaucoup à apprendre de ces exemples.

Vous appelez les Etats industrialisés, en particulier les Etats-Unis, à investir dans l’innovation, les infrastructures, l’éducation. Comment faire, alors que les dettes publiques atteignent des niveaux records ?

C’est une très mauvaise excuse. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêts réels sont négatifs, et ils sont très bas en Europe : la période n’a jamais été aussi propice à l’investissement. D’autant que les investissements, dont il est ici question, alimenteront une croissance solide dans les années à venir et donc, des recettes fiscales supplémentaires qui permettront d’équilibrer les comptes publics.

S’endetter pour construire l’avenir n’est pas un frein à la croissance. C’est ne pas le faire qui est un cadeau empoisonné pour les générations futures.

Le monde va-t-il sombrer dans une « stagnation séculaire », à savoir, une longue période de croissance faible ?

La stagnation séculaire a deux causes. La première est l’anémie de la demande mondiale, notamment plombée par des politiques d’austérité injustifiées en Europe. La seconde tient aux interrogations autour des innovations de ces dernières années.

Pour l’instant, Facebook, Airbnb, l’économie collaborative ne génèrent pas de gains de productivité aussi puissants que ceux de la révolution industrielle, et nous ne savons pas mesurer ce qu’elles apportent au produit intérieur brut.

L’une de ces innovations finira-t-elle par changer la donne ? Impossible de le prédire, car, par définition, ce genre de rupture est imprévisible.

Mais une chose est sûre : les Etats ont un rôle à jouer ici, en investissant dans la recherche pour favoriser l’éclosion de ces innovations. Car le seul investissement des entreprises ne peut suffire.

Mais si cela ne se produisait pas ? Si aucune innovation ne relançait les gains de productivité ?

Dans le fond, ce ne serait pas si dramatique, puisque les ressources de la planète sont limitées. Nous pourrions très bien nous accommoder d’une croissance durablement faible, si elle s’accompagne de politiques réduisant les inégalités.

Malgré la hausse des inégalités que vous dénoncez, l’économie américaine a progressé de 3,7 % au deuxième trimestre. Ce n’est pas si mal.

La reprise américaine est un mirage. Il est vrai que notre taux de chômage est bas (5,3 %), mais nombre de demandeurs d’emploi sont sortis des statistiques. Il manque 3 millions d’emplois au pays. La Réserve fédérale ne le comprend pas. Ses remèdes sont inadaptés.

La croissance de ces dernières années a été alimentée par la baisse du dollar, qui a un peu regonflé notre compétitivité, et par la bulle boursière. Mais la baisse du dollar est derrière nous, et la bulle boursière ne contribue à la consommation des ménages que très marginalement. Ce n’est pas tenable.

Que faire pour alimenter une croissance saine aux Etats-Unis ?

Les pistes sont nombreuses : investir dans la recherche, l’éducation, les infrastructures, favoriser l’accès des Américains à l’enseignement supérieur. Instaurer un salaire minimal me paraît aussi une bonne piste.

Ces dernières années, les profits ont augmenté de manière disproportionnée face aux salaires. Cette distorsion du partage des revenus est source d’inégalité et affaiblit la croissance potentielle.

Une autre façon de la corriger serait de rendre notre fiscalité plus progressive et équitable. Il n’est pas normal qu’un spéculateur soit aujourd’hui moins imposé qu’un travailleur.

Pourquoi le prochain président américain, s’il était démocrate, appliquerait-il de telles mesures si Barack Obama lui-même ne l’a pas fait ?

Barack Obama a commis des erreurs. Mais, depuis, quelque chose a changé aux Etats-Unis. De nombreux politiques, notamment au Sénat, ont pris conscience qu’il y a urgence à s’attaquer au problème des inégalités. Tous les candidats démocrates en ont fait leur priorité.

Parlons un peu de l’Europe. Le troisième plan d’aide à la Grèce sortira-t-il enfin Athènes de l’ornière ?

Ce plan est la garantie que la Grèce va s’enfoncer dans une longue et douloureuse dépression. Je ne suis pas très optimiste.

La seule bonne nouvelle est que le Fonds monétaire international (FMI) milite désormais pour un allégement de la dette publique. Cela n’a pourtant pas empêché les créanciers d’Athènes d’adopter un programme d’aide ne disant pas un mot sur le sujet.

Pourquoi la dette est-elle un sujet aussi sensible en Europe ?

Pour deux raisons. La première est qu’il y a confusion. La dette y est conçue comme un frein à la croissance, alors qu’au contraire, elle est l’assurance de la prospérité future, lorsqu’elle sert à financer des investissements clés. Les Européens l’ont oublié.

Et pour cause : une partie de la droite du Vieux Continent alimente cette hystérie autour de la dette dans le but d’atteindre l’Etat providence. Leur objectif est simple : réduire le périmètre des Etats.

C’est très inquiétant. A s’enfermer dans cette vision du monde, l’obsession de l’austérité et la phobie de la dette, l’Union européenne est en train de détruire son avenir.

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3 réflexions sur “Joseph Stiglitz : « L’Union européenne est en train de détruire son avenir »

  1. Quand les marxistes se mettent à aller chercher leurs analyses chez les non-marxistes, même « hétérodoxes » (c’est à dire non néolibéraux) c’est le commencement de la fin.
    Stiglitz le keynésien ne dit rien d’autre que Piketty -que des marxistes intéressants et puissants ont descendu en flammes (Badiou, Lordon, Friot)-; et la direction du PCF est infestée par cette pensée (dite « régulationniste » du nom de « l’école de la régulation ») développée ad nauseam par la « section économique » du Parti (derrière Paul Boccarra et sa bande de réformistes eurolatres).
    Pour un blog du réseau FVR-PCF ce n’est vraiment pas la chose à faire que de leur emboiter le pas.

    • La question n’est pas d’emboiter le pas à qui que ce soit. L’intérêt de l’article est de montrer que le système est à un tel niveau de crise que même des économistes bon teint en viennent à le critiquer.

      • Ben évidemment que les économistes « bon teint » comportant des écoles différentes se critiquent entre eux. C’est le cas depuis que l’économie politique s’est constituée en « science économique » au 18ème siècle, et ça continue.
        Ça ne prouve que les théories économiques « bourgeoises » -donc dans l’erreur- sont diverses (et toutes idéologiques [lisez donc ou écoutez un jour le chouchou de l’Huma, Sterdyniak, leader des économistes atterrés, vous prendrez conscience de la vacuité des analyses non marxistes de la crise économique]), et nullement que le capitalisme est en crise plus ou moins finale.
        Pour des analyses sérieuses de la crise du capitalisme, voir Lénine ou aujourd’hui Lordon.(et quelques autres, mais hélas les économistes marxistes ne sont pas légion).
        L’historienne Annie Lacroix-Riz, par ses travaux à fort contenu économique sur la période 1870- 2015 dans toute l’Europe, et spécialiste de l’impérialisme, est incontestablement 100 fois plus apte que Stiglitz à parler de la crise du capitalisme (non comme dysfonctionnement du marché comme Stiglitz, mais comme crise de la sur-accumulation du Capital et de la concurrence inter-impérialiste

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