A La Rochelle, Valls et ce qui reste du PS se muent en parti démocrate

Stéphane ALLIES, Médiapart, 30 août 2015


De notre envoyé spécial à La Rochelle.- Fin d’une histoire au parti socialiste. Dans une ambiance tristoune et sans entrain, l’université d’été de La Rochelle a connu ce week-end une édition oscillant entre résignation des militants les plus critiques et soutien tranquille au gouvernement des autres. Pourtant, les discussions de couloirs et le discours de Manuel Valls très applaudi ce dimanche ont laissé entrevoir la mise en œuvre d’une nouvelle configuration politique par le pouvoir en place. Et si le parti peut affirmer sortir du week-end en rang resserré, c’est au détriment d’une restriction assumée de son influence sur l’ensemble de la gauche.

Sur le fond, le post-socialisme est en marche. Le mot “social” n’est plus dans aucune bouche ministérielle ni dans aucun thème de débat. À la tribune, le premier ministre a martelé le nouveau mantra de son action : « constance et volontarisme », déclinant tout un ensemble de « valeurs » tournant autour du monde tel qu’il le voit. « 11 janvier. Retour de la croissance. Ces faits disent nos priorités », a-t-il entamé. Au fil des minutes, il évoque pêle-mêle une future remise en cause du code du travail, « si complexe qu’il est devenu inefficace », fait l’éloge de « la responsabilité, la stabilité, la protection », indique que « payer des impôts c’est normal, [mais] payer trop d’impôts c’est injuste ». Et conclut : « On peut lever des contraintes tout en protégeant, c’est ça la gauche ! »

Rien de fondamentalement neuf dans la bouche de Valls. Mais il n’a plus désormais à imposer sa « modernité » dans le parti, puisque ce qu’il reste du PS semble nommer « gauche » le vallsisme. Désormais, on ne parle plus que d’efficacité économique, de compétitivité dans la mondialisation, de laïcité ou d’ordre républicain. Il n’est plus question de provocations de la part de Manuel Valls, comme on l’entendait en coulisses l’an dernier après son « J’aime l’entreprise » devant le Medef. Mais bien d’une nouvelle ligne politique, certes aussi peu débattue et tranchée que le fut la confrontation idéologique du dernier congrès de Poitiers.

Les sifflets ne viennent quasiment plus perturber les interventions ministérielles (hormis quelques militants du MJS lors du dîner de clôture à huis clos), les frondeurs n’ont pas fait l’effort de venir (à quelques exceptions), comme Martine Aubry ou Arnaud Montebourg. « Ils ont réussi à nous fatiguer et à nous décourager », admet dans un soupir l’un des chefs de file de l’aile gauche du parti. De son côté, le premier signataire de la motion B du dernier congrès, Christian Paul, donne rendez-vous en « mai 2016 », pour faire le point sur l’évolution de la situation, et le bilan du débat budgétaire interne, des régionales et de l’orientation choisie par l’Élysée jusqu’à la présidentielle de 2017.

En fait, c’est comme si la transition vers un parti démocrate (au sens italien ou américain du terme) du socialisme au pouvoir était achevée, sans jamais avoir été décrétée. À la tribune, Manuel Valls emploie le terme de « rassemblement des progressistes », pompeusement nommée « belle alliance » par Cambadélis, et évoque l’écriture « d’une nouvelle page de la social-démocratie ». Le locataire de Matignon veut désormais que tout le monde soit « fier de cette gauche qui revendique la Nation, la patrie, la laïcité », qui « n’a aucune leçon à recevoir en matière de sécurité » et qui « refuse la facilité d’accumuler la dette ».

Les slogans sont creux, les mots n’ont plus vraiment de sens, et les situations surréalistes s’enchaînent. Les trois débats du samedi après-midi sur la République (découpés – avec une inventivité folle – entre « liberté », « égalité » et « fraternité ») ont tourné court d’un point de vue théorique, pour se résumer à un grand concours d’enfonçage de portes ouvertes et de présentation de bilans ministériels sans contradictions. Quand Jean-Christophe Cambadélis prononce le nom de Hollande, une Marseillaise “spontanée” est entonnée par la salle, sans qu’on en comprenne franchement le sens. Samedi, Christiane Taubira s’est définitivement imposée comme la meilleure alliée de ce parti démocrate qui se dit encore socialiste, emportant une nouvelle fois l’applaudimètre militant, notamment quand elle déclare : « Lorsque la gauche s’éloigne des catégories populaires, elle devient infidèle à elle-même. » La même était ensuite au premier rang, pour applaudir à tout rompre le discours de Manuel Valls.

Quant au premier ministre, il semble pouvoir tout dire, l’assistance qui s’est déplacée (plus de 2 000 militants) ne semble être là que pour l’ovationner. Il stigmatise le manque de patriotisme de Marine Le Pen, au nom de son opposition à la loi renseignement. Après que la salle a observé une minute de silence pour les migrants morts récemment, il affirme sa volonté de « fermeté » face à « l’immigration économique » (qu’il distingue du droit d’asile), et son intention de « renforcer les politiques de retour ». Il peut même exprimer « tout [s]on soutien à Alexis Tsipras », car « il a fait le choix de réformer plutôt que la fuite en avant ».

Pour Valls, ces six derniers mois en Grèce sont « une leçon politique et éthique pour toutes les gauches en Europe ». Sans avoir même besoin de l’exprimer, preuve serait faite qu’il n’y a pas d’autre politique possible, et tout le monde semble acquis à l’idée dans le parti. Il ne resterait plus qu’à s’adapter stratégiquement.

« Recomposition face à une “gauche gauchisante”»

Comme souvent, celui qui explique la situation avec le plus de franchise s’appelle Claude Bartolone. Le président de l’Assemblée nationale explique : « Il n’y a pas d’envie dans le pays et ça peut être la chance de Hollande. Il n’y a pas d’envie d’extrême droite, pas d’envie de droite, pas d’envie non plus des socialistes. Mais quand il n’y a pas d’envie, c’est celui qui exerce le pouvoir qui a la meilleure carte du jeu. Celle qui permet d’être celui qui rassure. » Pour éliminer la concurrence à gauche, Jean-Christophe Cambadélis se charge, lui, d’appeler à l’unité sans discussion : « Face à la France réactionnaire, la gauche a l’obligation de s’unir. Quand on est confronté au Front national, on ne plaisante pas avec ça ! »

Mais de retour de la gauche plurielle, il n’est plus vraiment question. Le choix semble être fait de privilégier en effet la création d’un cartel électoral au centre de l’échiquier politique, avec le PRG de Jean-Michel Baylet, le Mouvement progressiste de Robert Hue et un rassemblement des personnalités écolos-centristes (de Jean-Luc Bennahmias à Corinne Lepage, en passant par les écologistes démissionnaires Jean-Vincent Placé et François de Rugy). « On essaie de faire une recomposition face à une “gauche gauchisante”, confie une ministre. Hollande est en train de faire le deuil du retour de Duflot au gouvernement. »

Avec le parti écologiste, la rupture semble aussi consommée. Un atelier sur le bilan de l’accord EELV-PS a tourné au pugilat entre Jean-Marie Le Guen, opportunément dépêché pour la circonstance, et David Cormand et Eva Sas. Quant aux communistes, ils ne sont même plus cités quand sont évoqués les partenaires traditionnels. Et au-delà d’incantations unitaires et de formules culpabilisatrices (« À force d’aller à gauche, on finit à droite », a ainsi dit Valls, sur le ponton de L’Hermione, en marge du rassemblement socialiste), les régionales pourraient bien s’achever en chef-d’œuvre de désunion entre les forces gouvernementales et le reste de la gauche.

Seule la présidente du MJS, Laura Slimani, aura tenté lors de son discours d’appeler à la raison : « Le moteur de l’union de la gauche, cela ne peut pas être uniquement l’agitation du péril de l’extrême droite. Ce qui unira la gauche, comme par le passé, c’est un projet commun de transformation. » Et d’estimer « plus facile » de rallier les écologistes en mettant fin « aux subventions au diesel », ou les communistes en réaffirmant « notre volonté de toujours faire primer la loi sur le contrat, le droit du travail sur l’accord d’entreprise ». À ses yeux, « le choix de l’électorat de gauche sera plus facile en 2017, si nous ouvrons la PMA aux couples lesbiens,
 si nous supprimons Hadopi comme nous l’avons promis,
 si nous réorientons une partie du CICE vers le pouvoir d’achat ». Mais elle a peu de chances d’être entendue…

« Désormais nous avons intérêt à faire alliance avec des “Verts de gouvernement”, qui acceptent de ne pas gagner tous leurs arbitrages, estime ainsi un proche de Hollande. On va attendre de voir s’ils parviennent à se structurer, puis voir s’il y a lieu de les intégrer au gouvernement. » Plusieurs dirigeants socialistes rencontrés semblent encore s’illusionner sur la capacité des « écolos-réalistes » à créer un rassemblement d’envergure, quand leur nombre actuel ne dépasse pas le millier de militants, tous groupuscules et personnalités compris. À La Rochelle, le Front démocrate a ainsi réuni jeudi et vendredi entre 60 et 200 personnes (selon les moments de la journée où Jean-Luc Bennahmias s’essayait à une estimation).

Mais qu’importe, « la perception de l’orientation de gauche, c’est ce qui fera le premier tour, explique un ministre hollandais de longue date. Pour cela, l’efficacité, les résultats économiques et sociaux sont un préalable, mais ne suffiront pas : il faudra aussi être présent sur la question environnementale, la justice sociale et la morale, et ne pas faire d’erreurs sur le « sécuritaire » ». Et comme l’indique une de ses collègues : « En l’état, même avec une gauche fracturée, ce n’est pas si injouable pour 2017. »

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Une réflexion sur “A La Rochelle, Valls et ce qui reste du PS se muent en parti démocrate

  1. Pour reprendre une fois encore le clairvoyant Lordon, qui nomme depuis plusieurs années « droite complexée » le Parti Socialiste, cette présentation de la Rochelle par le pourtant tiède et inconstant Médiapart montre que le PS est toujours plus de droite, mais même plus complexée…
    C’est la raison pour laquelle on ne peut laisser Médiapart regretter d’un point de vue officiellement de gauche, que l’évolution du PS saborde « l’Union de la Gauche ».
    EXTRAIT:
    « Quant aux communistes, ils ne sont même plus cités quand sont évoqués les partenaires traditionnels. Et au-delà d’incantations unitaires et de formules culpabilisatrices […], les régionales pourraient bien s’achever en chef-d’œuvre de désunion entre les forces gouvernementales et le reste de la gauche » -fin de citation-.
    Alors que le PCF crève d’être depuis des décennies socialo-dépendant, et que sa direction persiste dans la voie (mortifère, même en distinguant « l’exécutif national » et les « gentils » militants et élus de terrain) on ne va tout de même pas regretter que le nouveau « parti démocrate à la Française » qui se met en place, oublie les communistes.
    Tout au contraire: oublions pour de bon cette période d’erreur avec le programme-commun, puis de trahison avec la gauche plurielle, de positionnement du PCF et rejetons définitivement le PS dans les poubelles de l’histoire contemporaine.

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