L’affaire Maurice Audin au tribunal à Marseille

Gilles MANCERON, blog Médiapart, 26 septembre 2015


Le 22 septembre, la poursuite en diffamation du général Maurice Schmitt contre un ancien combattant en Algérie devenu militant anticolonialiste a eu pour effet que, 58 ans après les faits, un tribunal s’est enfin penché sur l’affaire Audin, cet assassinat en 1957 par l’armée française d’un militant du Parti communiste algérien.

Alors que, depuis 1957, tous les pouvoirs politiques ont fait en sorte que l’affaire Audin ne parvienne jamais devant la justice, la plainte en diffamation du général Maurice Schmitt – ancien chef d’état-major des armées de 1987 à 1991 –, contre Henri Pouillot – ancien appelé en Algérie, affecté en 1961 à l’intendance d’un centre de torture à Alger, aujourd’hui président du réseau « Sortir du colonialisme » –, a conduit à ce que, le 22 septembre 2015, le tribunal correctionnel de Marseille se penche longuement sur un assassinat qui, pendant 57 ans, a fait l’objet d’un mensonge d’Etat. On peut s’étonner qu’à l’exception de deux quotidiens, L’Humanité et La Marseillaise et du site de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, ce fait n’a pas été signalé par les médias.

On sait que, durant la guerre d’Algérie, Maurice Audin, brillant professeur et chercheur en mathématiques âgé de 25 ans, militant du Parti communiste algérien, a été arrêté le 10 juin 1957 à son domicile à Alger par les parachutistes du général Massu, commandant la 10e DP. Depuis le mois de janvier, ils avaient la charge des pouvoirs de police à Alger et pratiquaient massivement arrestations et interrogatoires sous la torture en tenant à l’écart la justice. Henri Alleg, ancien directeur d’Alger républicain, arrêté peu après, l’a retrouvé au centre de détention d’El Biar et a témoigné de ce que, comme lui, il y avait été torturé.

Parcours Maurice Audin, Alger 2003 © Ernest Pignon ErnestParcours Maurice Audin, Alger 2003 © Ernest Pignon Ernest

Le 22 juin, la jeune femme de Maurice Audin, Josette, enseignante en mathématiques elle aussi, issue d’une famille européenne d’Algérie, restée seule avec trois enfants dont le dernier avait juste un mois, a commencé à comprendre quand elle a reçu la visite de deux parachutistes qui lui ont dit « Vous croyez le revoir un jour, votre mari… Espérez, vous pouvez toujours espérer…  » et parlaient de lui au passé. Le 1er juillet, elle a été reçue par le lieutenant-colonel Roger Trinquier, collaborateur direct du général Massu, qui lui a dit que Maurice Audin s’était évadé le 21 juin, au cours d’un transfert où il n’était pas menotté. Sachant qu’une telle version est la couverture habituelle d’exécutions sommaires, elle a accusé les parachutistes de l’avoir tué et déposé aussitôt plainte pour homicide volontaire.

Pendant 57 ans, cette fable de l’évasion suivie d’une disparition n’a jamais été démentie, ni par la « Grande Muette » ni par les autorités civiles de la République. C’est incontestablement le plus long mensonge d’Etat de l’histoire contemporaine de la France (lire ici sur Mediapart). Or l’audience qui a occupé tout l’après-midi du mardi 22 septembre à la chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Marseille a été l’occasion de demander que la vérité soit enfin dite sur cet assassinat, ne serait-ce que pour que Josette Audin et ses enfants, Pierre et Michèle, puissent faire enfin leur deuil.

L’objet de ce procès ? Un passage d’une lettre d’Henri Pouillot – signataire de l’Appel des 171 – au général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, publiée par le journal Le Combattant, dans lequel le général Maurice Schmitt a vu une diffamation à son égard.

Le rôle du lieutenant Schmitt en 1957 précisé au tribunal

L’un des aspects de cette audience est d’avoir apporté un élément important sur l’activité du lieutenant Maurice Schmitt durant la bataille d’Alger. En effet, a été signalé au tribunal le témoignage écrit d’une personne détenue par les parachutistes du 3e RPC durant la bataille d’Alger et décrivant de manière précise son rôle personnel dans les tortures infligées aux personnes raflées. Ce n’est pas la première fois qu’un témoignage est présenté sur ce point. Comme le général Schmitt l’écrit dans son livre Alger – été 1957. Une victoire sur le terrorisme (L’Harmattan, 2002), les parachutistes du 3e RPC parmi lesquels il servait comme lieutenant entre le 20 juillet et le 4 septembre 1957, ont détenu et « interrogé durement » plus de 80 personnes soupçonnées d’aider le FLN à l’« école Montpensier » – l’école Serrouy, rue Montpensier – à Alger. Et plusieurs détenus de cette époque ont témoigné des tortures qu’il a dirigées ou pratiquées.

Le 27 juin 2001, sur  France 3, dans le magazine « Pièces à conviction », Malika Koriche, ainsi que les 29 juin et 10 juillet 2001 dans le quotidien Le Monde, Ali Moulaï et Rachid Ferrahi (l’article en PDF à télécharger ici) l’ont désigné comme ayant ordonné ou effectué les tortures qu’ils y ont subies. Le 19 mars 2005,dans Le Monde, Rachid Ferrahi a même complété son témoignage en décrivant les tortures endurées par son père, Farid, auxquelles il avait assisté (l’article en PDF à télécharger là).

Le général Schmitt a répondu dans son livre qu’Ali Moulaï, « terrorisé », a parlé sans être torturé, et il a traité d’« affabulations » les témoignages de Malika Koriche et de Rachid Ferrahi. S’est ajouté aussi le témoignage d’un ancien parachutiste du 3e RPC, Raymond Cloarec, lors du procès en appel consécutif aux poursuites en diffamation intentées contre Schmitt par Louisette Ighilariz, à cette époque jeune agent de liaison du FLN, elle aussi détenue et torturée, qu’il avait accusée – ainsi qu’Henri Pouillot – de mensonge lors du débat suivant la diffusion sur France 3, le 6 mars 2002, du documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime.

Le témoignage de Raymond Cloarec, confié auparavant à la journaliste du Monde Florence Beaugé, a confirmé sur plusieurs points celui de Louisette Ighilahriz. En outre, cet ancien parachutiste a fait état des multiples tentatives du général Schmitt pour le faire revenir avant l’audience sur ses déclarations – comme le relate Florence Beaugé dans son livre Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête (Calmann Lévy, 2005) (lire ici).

Mais ce procès de Marseille le 22 septembre 2015 a été l’occasion d’ajouter à ces témoignages un document accablant. Il a été fait état pour la première fois devant la justice de la mention du lieutenant Schmitt dans le récit écrit à l’époque par une jeune algéroise de famille juive, Huguette Akkache, relatant sa détention dans cette école pour avoir soigné un militant du FLN. Ses 42 pages dactylographiées envoyées en février 1959 au quotidien La Croix ont, en effet, été publiées intégralement en 2012, par le journaliste Jacques Duquesne, dans son livre Carnets secrets de la guerre d’Algérie chez l’éditeur Bayard. Ce récit avait déjà fait l’objet de publications partielles : des extraits en décembre 1959 par l’hebdomadaire Témoignage Chrétien et le quotidien Le Monde ; puis, en 2004, une édition (signalée par Le Monde du 28 octobre 2004 et du 18 mars 2005 – à télécharger ici en PDF) signée du pseudonyme de « H. G. Esméralda » sous le titre d’Un été en enfer. Barbarie à la française. Alger 1957, par les éditions Exils à Paris, où les noms des tortionnaires n’apparaissent qu’en abréviations.

Mais Jacques Duquesne a publié pour la première fois le nom de l’auteur de ce récit et les noms entiers des tortionnaires, dont celui du lieutenant Schmitt (orthographié Schmidt), cité à treize reprises. Avant sa longue carrière de journaliste qui l’a conduit jusqu’à présider l’association qui supervise le groupe Ouest-France, Jacques Duquesne avait fait ses débuts comme reporter pour La Croix en Algérie à la fin de 1957. En 2012, dans le Préambule de ses Carnets, il écrit: « A 82 ans, mes années d’Algérie me reviennent. […] Cette guerre que j’avais couverte pour La Croix s’est imposée dans ma mémoire au moment où j’ai rouvert les cartons que j’avais soigneusement ficelés et rangés au fond d’un grenier en Corrèze il y a 50 ans ». Et il présente ainsi ce témoignage : « Sur 42 pages dactylographiées, une jeune femme algéroise, mère d’une petite fille, raconte, en termes simples et précis, les 43 jours de détention et de torture qu’elle a subies, à l’école Serrouy, rue Montpensier, près de la Casbah, un établissement transformé par les paras en “centre d’interrogatoire” durant la bataille d’Alger. […] Je ne me souviens pas d’avoir jamais publié l’histoire de Huguette Akkache. Je suis heureux de pouvoir le faire aujourd’hui ». Le lieutenant Schmitt y est décrit comme dirigeant les interrogatoires, ordonnant aux bourreaux de poursuivre ou de stopper les tortures, et actionnant parfois lui-même la magnéto tout en lançant de violentes diatribes anti-communistes.

Est-ce la gêne qu’éprouve Maurice Schmitt quand il se rappelle son propre rôle à Alger en 1957 qui l’a fait réagir ainsi, en jugeant diffamatoire cette lettre d’Henri Pouillot suggérant simplement, en septembre 2014, au chef d’état-major des armées qu’on l’interroge sur ce qu’il pourrait savoir des conditions de la mort de Maurice Audin ? Une telle suggestion – qui ne portait pas sur son rôle personnel – paraît pourtant fondée. Schmitt est certes arrivé à Alger un mois après la mort de Maurice Audin mais il a rencontré fréquemment ensuite – il en fait état dans son livre – des officiers de l’état-major de la 10e DP, dont le lieutenant-colonel Roger Trinquier, collaborateur direct de Massu, et le capitaine Alain Léger. C’est son régiment, le 3e RCP qui – comme le rapporte le colonel Yves Godard, commandant alors la zone Alger-Sahel,  dans son livre, Les paras dans la ville (Fayard, 1972) – a démantelé entre le 28 janvier et le 19 février 1957 le réseau FLN à l’origine d’une première série d’attentats. Il peut donc avoir eu des informations sur les circonstances de la mort de Maurice Audin, même s’il n’était pas à Alger le 21 juin 1957.

Dans son livre Alger – été 1957. Une victoire sur le terrorisme, il montre qu’il a une connaissance très précise des évènements intervenus à Alger pendant toute l’année 1957 : il relate ce qui s’est passé avant son arrivée le 20 juillet et consacre tout un chapitre à la suite de la bataille d’Alger, après le 4 septembre, quand lui-même et ses parachutistes du 3e RCP ont été remplacés par ceux du 1er REP. Il nomme même une fois Maurice Audin, dans la phrase suivante : « Il est clair que Boumendjel, Maurice Audin et Larbi Ben M’Hidi auraient dû être traduits devant un tribunal… ». Or — on le sait aujourd’hui avec certitude — Ali Boumendjel et Larbi Ben M’Hidi ont été tués, sur ordre, durant leur détention. Cette phrase de Maurice Schmitt semble donc indiquer que Maurice Audin a, lui aussi, été l’objet d’une décision de mise à mort. Dans ces conditions, il est logique de lui demander s’il peut le confirmer et s’il peut apporter des précisions sur ce point.

Maurice Audin a-t-il été assassiné sur ordre ?

D’autant que les choses ont bougé ces dernières années sur la question de la mort de Maurice Audin. En mars 2012, une journaliste du Nouvel Observateur, Nathalie Funès, a révélé que le colonel Yves Godard a écrit dans des carnets déposés à l’Université de Stanford (Californie) qu’Audin a été tué, sur ordre, par le sous-lieutenant du 6e RPC Gérard Garcet – qui était au début de 1957 l’officier d’ordonnance du général Massu. Puis, le général Paul Aussaresses – commandant, à l’époque, au sein du 1er RCP et chargé par le général Massu de l’« action », c’est-à-dire notamment des exécutions extrajudiciaires – a confié, peu avant sa mort le 3 décembre 2013, au journaliste Jean-Charles Deniau – qui l’a rapporté dans son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin, paru en janvier 2014 aux éditions Equateurs – que l’ordre de tuer Audin est venu du général Massu et que le sous-lieutenant Gérard Garcet est bien celui qui l’a mis en œuvre. Il est clair pour les historiens que, si – comme l’a affirmé Aussaresses – il y a eu alors un ordre du général Massu, il a forcément été partagé par le ministre résidant, Robert Lacoste.

La déclaration d’Aussaresses a conduit le Président de la République à mettre fin à la version qui a été la thèse officielle pendant 57 ans, celle de l’évasion. Il a reçu le 17 juin 2014 à l’Elysée Josette et Pierre Audin, l’un des fils du disparu, et rendu public le 18 juin un message à l’occasion de la remise du Prix Maurice Audin de mathématiques. Dans ce message, pour la première fois, un président de la République a reconnu que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention ». Cela revient à reconnaître que, pendant 57 ans, les autorités de l’armée et de la République ont fait d’un mensonge leur vérité officielle.

Mais de quoi Maurice Audin est-il mort alors qu’il était détenu par les parachutistes ? Le Président de la République a écrit dans son message qu’il avait ordonné « que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. Audin en juin 1957. Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. Audin, que la justice n’a plus les moyens d’éclairer. C’est aux historiens qu’il appartient désormais de les préciser ». Dans ces conditions, il parait légitime de suggérer au chef d’état major des armées de demander aux officiers encore vivants ayant participé à la bataille d’Alger ce qu’ils savent sur cette mort. Le général Schmitt n’est pas un témoin direct de l’assassinat de Maurice Audin, mais il fait partie de ceux qui peuvent permettre d’établir la vérité. Si l’armée française, aujourd’hui, veut faire la lumière, elle le peut.

Sur la question sur laquelle le tribunal correctionnel de Marseille était saisi, la poursuite en diffamation introduite par Maurice Schmitt, il fera connaître son délibéré le 3 novembre 2015. Fera-t-il référence à l’affaire Audin ? Dans la ville où Pierre Vidal-Naquet, le fondateur du Comité Maurice Audin, était collégien quand ses parents ont été arrêtés avant de disparaître en déportation, on ne peut qu’attendre de la justice qu’elle fasse un pas dans le sens de l’exigence de  vérité.

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La crise des réfugiés masque l’exode massif des populations des Balkans

Jean-Arnault Derens, Médiapart, 22 septembre 2015


Depuis un an, le Kosovo, le Monténégro, l’Albanie, mais aussi la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Serbie sont affectés par le plus grand mouvement d’exil jamais enregistré en temps de paix. Ces migrants ont pourtant peu de chances d’obtenir l’asile en Europe occidentale.

 « À Pljevlja, il n’y a plus personne, tout le monde est parti », dit Kenan, un jeune homme originaire de cette ville du nord du Monténégro, où il était jusqu’à présent très engagé dans les activités de la société civile. Il vient de passer son bac et, dès le mois de juillet, il a pris la route de la Norvège, où un de ses cousins vit déjà. Son objectif : trouver un boulot et, s’il le peut, un jour, reprendre des études.

Pljevlja est un petit centre industriel de 25 000 habitants. Les mines de charbon et la centrale thermique, ballottées au gré des privatisations « douteuses » des vingt dernières années, emploient encore quelques centaines de personnes mais, pour les jeunes, il n’y a aucune perspective. Il y a un quart de siècle, à l’éclatement de la Yougoslavie, un bon tiers des habitants de la ville étaient des Bosniaques musulmans, mais beaucoup sont partis dans les années 1990. Collée aux frontières de la Bosnie, la ville fut longtemps un bastion des nationalistes serbes au Monténégro. Depuis l’indépendance du petit pays, en 2006, l’exode n’a jamais cessé, pour des raisons essentiellement économiques.

Au printemps 2015, le phénomène s’est brusquement emballé. Depuis le mois d’avril, au moins 10 000 Bosniaques du Monténégro ont pris le chemin de l’exil – soit près de 10 % de la population du nord du pays. La plupart sont partis pour l’Allemagne, plus précisément la Basse-Saxe. Ils se sont installés dans les villes de Goslar et de Brunswick, d’abord bien accueillis car cette région, touchée par la crise démographique, a besoin de main-d’œuvre.

L’ampleur du flot a fini par inquiéter les autorités allemandes, tandis que celles du Monténégro jouent la politique de l’autruche. Dans des communes comme Rožaje, Berane ou Bijelo Polje, pétrifiées par vingt années de « transition » et de crise économique, beaucoup d’écoles ont ouvert leurs portes sur des salles de classe vide à cette rentrée. Quand il a été signifié aux Bosniaques du Monténégro qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir l’asile ni le moindre statut en Allemagne, ils ont aussitôt répondu qu’ils étaient prêts à entamer une grève de la faim ou à mourir sur place, mais qu’ils ne rentreraient pas au Monténégro.

Ce grand exode des Bosniaques du Monténégro fait suite à celui des Kosovars : au moins 100 000 sont partis entre novembre 2014 et février 2015. Pour le moment, aucun phénomène significatif de retour – volontaire ou forcé – n’a été enregistré. Pourtant, l’avenir de ces demandeurs d’asile est très incertain. Au moment même où l’Allemagne ouvre ses portes aux réfugiés de Syrie, le directeur de l’Agence fédérale des migrations et des réfugiés, Manfred Schmidt, interrogé dans le Spiegel avant qu’il ne démissionne le 17 septembre « pour des raisons d’ordre personnel », assure que les autorités allemandes refuseront la quasi-totalité des demandes d’asile soumises par des ressortissants des pays des Balkans occidentaux.

Pour le premier semestre 2015, 180 000 demandes d’asile ont été enregistrées en Allemagne, dont 31 400 par les seuls ressortissants du Kosovo. En tout, les demandes d’asile provenant des Balkans occidentaux s’élevaient à 78 000, soit un chiffre en augmentation de 132 % par rapport à l’année précédente.

L’émigration est une vieille tradition dans les Balkans. La Yougoslavie socialiste avait elle-même facilité le phénomène, en signant, dès les années 1950, des conventions aussi bien avec l’Allemagne qu’avec la Turquie. Le pays limitait le chômage en exportant de la main-d’œuvre surnuméraire, tandis que les Gastarbeiter renvoyaient de précieuses sommes d’argent à leur famille. Slavisé en gastarbajteri, le terme est même devenu usuel dans tous les pays de l’ancienne Fédération pour désigner les émigrés.

Avec les guerres des années 1990, de nouveaux flux de réfugiés se sont précipités vers l’Allemagne, mais aussi vers la Belgique, les pays nordiques, la Grande-Bretagne, le Canada ou les États-Unis. Cependant, jamais une vague de départ aussi massive n’avait eu lieu en temps de paix.

De nouvelles destinations ne cessent d’apparaître : il y a quelques années, les Albanais de Presevo, dans le sud de la Serbie, avaient pris la route de la Belgique. Depuis un an, ce sont les jeunes du nord de l’Albanie qui partent pour l’est de la France. Tous les pays de la région, à la seule exception du Kosovo, bénéficient de la suspension des visas pour l’espace Schengen : leurs ressortissants peuvent voyager librement, mais résider au maximum trois mois à l’étranger, où ils n’ont, en théorie, pas le droit de travailler. Cette mesure a été octroyée comme une « étape » dans le long processus d’intégration européenne.

La menace d’un retour au régime des visas est régulièrement avancée comme moyen de pression sur les pays d’origine, mais ceux-ci n’ont aucun moyen légal d’entraver le départ de leurs ressortissants. Les Kosovars ont profité de la liberté de circulation octroyée par la Serbie pour rejoindre la frontière hongroise, qu’ils ont franchie illégalement, empruntant les mêmes itinéraires et les mêmes filières que les réfugiés syriens. En Macédoine comme en Serbie, jamais les affaires des passeurs ne se sont si bien portées.

Une première ligne avant l’espace Schengen

Lundi 7 septembre, la chancelière Merkel a convoqué à Berlin le premier ministre serbe, Aleksandar Vučić, pour lui rappeler la politique officielle de l’Allemagne : si les portes du pays vont s’ouvrir pour les réfugiés, les migrants économiques des Balkans ont vocation à être rapatriés dans leurs pays – lesquels n’ont aucun dispositif de retour prévu. Au Kosovo, reconnaît Valom Krasniqi, directeur du département des migrations et de l’asile auprès de la direction de la police, une aide financière est prévue pour les rapatriés, mais uniquement pour ceux qui ont quitté le pays avant 2010.

En contrepartie de la levée du régime des visas, tous les pays de la région ont dû signer des accords de réadmission, par lesquels ils s’engagent à accueillir leurs ressortissants rapatriés. Ils ont également dû mettre leurs politiques migratoires en accord avec les règles européennes, ce qui inclut des procédures d’octroi de l’asile pour des demandeurs issus de pays tiers et la création de centres d’accueil et de rétention.

Ces dispositifs ont été mis en place au début des années 2010, précisément quand des ressortissants du Proche et du Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique ou du subcontinent indien, ont commencé à emprunter la « route des Balkans » pour gagner l’Europe occidentale. Pour ces migrants et ces réfugiés, demander l’asile en Serbie ou au Monténégro – d’ailleurs sans jamais l’obtenir – n’était qu’une manière de pouvoir faire étape quelques semaines ou quelques mois dans ces pays avant de reprendre la route.

L’Union européenne (UE) avait conféré une fonction de sas aux pays des Balkans, chargés de tenir une « première ligne avancée de défense » avant l’espace Schengen. Même si les flux n’ont pas cessé de croître depuis cinq ans, la région n’a pourtant jamais été considérée comme une priorité par la mission Frontex. Elle s’est contentée d’envoyer quelques conseillers auprès des polices et des services des douanes. L’UE n’a pas davantage dégagé de lignes de crédits conséquentes pour aider ces pays à faire face à leurs obligations d’accueil.

Même le Kosovo, où la mission européenne Eulex a précisément compétence sur la gestion des frontières, était considéré jusqu’au début de l’année comme une passoire. Syriens, Afghans, Pakistanais ou Somaliens arrivaient presque sans contrôle à l’aéroport de Pristina, avant de poursuivre la route par la Serbie. Le rutilant centre d’hébergement créé avec des financements européens à quelques pas de l’aéroport est toujours resté vide, tandis que son premier directeur finissait par être inculpé pour corruption…

Cette fonction de sas a fonctionné ces dernières années, ralentissant les flux, jusqu’à ce que ceux-ci enflent de manière incontrôlable. Le « mur » de barbelés édifié par la Hongrie s’inscrit dans cette logique, et, dans un premier temps, les responsables européens n’avaient rien trouvé à y redire. La « consigne » donnée durant des années à Budapest n’avait-elle pas été de « mieux surveiller » la frontière de l’espace Schengen, dont la Hongrie est membre depuis le 21 décembre 2007 ?

La Bulgarie a également commencé à construire un mur, dès 2014, sur sa frontière avec la Turquie. Ce pays, membre de l’UE depuis 2007 mais toujours pas de l’espace Schengen, entend faire valoir sa politique « rigoureuse » de contrôle des frontières. La ministre de l’intérieur, Rumyana Bachvarova, se félicitait récemment que « les personnes [souhaitant gagner l’Europe] savent qu’il est très difficile de pénétrer en Bulgarie ». Dans l’hypothèse d’une réforme de Schengen, la Bulgarie espère pouvoir rejoindre le club, « profitant » en somme de la crise migratoire.

La Serbie a mieux pris la mesure de la crise, basculant d’une approche avant tout sécuritaire à une véritable dynamique d’accueil, qui vaut au pays un concert de louanges… Belgrade en profite même pour réaliser l’une des meilleures opérations de communication de son histoire : les photographies de policiers serbes tenant dans leurs bras des gamins syriens font le tour du web, en étonnant contraste avec celles des violences hongroises.

La crise des réfugiés a, en effet, provoqué des dynamiques inattendues dans les sociétés de la région. Les réactions de peur et de rejet sont toujours restées marginales, alors que la compassion et la solidarité l’ont emporté. « Nous avons, nous aussi, connu la guerre et l’exil », répètent les citoyens serbes et macédoniens. Partie de Macédoine, une très efficace chaîne de solidarité s’est mise en place pour accompagner les réfugiés tout au long de leur parcours. Des groupes de volontaires sont même partis de Croatie pour prêter main-forte aux bénévoles de Serbie.

En Macédoine, la mobilisation s’est développée en juin, durant la période du ramadan, mois de jeûne mais aussi de solidarité. Elle s’est très vite élargie à toutes les communautés nationales et confessionnelles du pays. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays, en 1991, une même cause mobilise les Macédoniens et la minorité albanaise, les orthodoxes et les catholiques. Les réfugiés syriens auront réussi ce tour de force de réunir pour la première fois les communautés rivales de Macédoine.

La crise des réfugiés est donc en train de rebattre beaucoup de cartes politiques dans la région – d’autant que l’UE n’a pas fait preuve, jusqu’à présent, de ses capacités de solidarité. En juillet, elle a octroyé une aide exceptionnelle de 90 000 euros à la Macédoine et de 150 000 euros à la Serbie. Fin août, la Commission européenne a finalement promis 6 millions d’euros aux deux pays, mais même cette somme paraît bien dérisoire.

Une vague de départs même en Croatie

Les pays des Balkans se sont retrouvés seuls face à la crise et ne manqueront pas de le rappeler à l’UE. L’équation européenne, qui reposait sur trois termes – délégation aux pays des Balkans d’une fonction de « ligne avancée » de l’espace Schengen, rejet des migrants venant des Balkans, mais ouverture aux réfugiés syriens –, a peu de chances de tenir alors que la double crise va se poursuivre, celle de l’arrivée des réfugiés et celle de l’exode massif des ressortissants des pays des Balkans. Cette vague de départs, d’ailleurs, touche même désormais un pays comme la Croatie, pourtant membre de l’UE depuis deux ans.

Un bien lourd climat pèse en effet sur la rentrée scolaire dans le nord-est de la Croatie. En Baranja et en Slavonie orientale, des régions agricoles coincées entre Bosnie-Herzégovine, Hongrie et Serbie, bien loin du dynamisme touristique de la côte dalmate, les écoles sont dramatiquement vides. Chaque jour, les directeurs enregistrent des désinscriptions : les parents prennent la route de l’Allemagne, de l’Irlande ou de la Norvège, emmenant avec eux leurs enfants. Beaucoup d’écoles rurales doivent fermer des classes, mais les centres urbains ne sont pas davantage épargnés.

« Le problème, c’est qu’il n’y a pas de travail en Baranja. Quand Benetton a fermé son usine, 240 femmes ont perdu leur emploi, et c’étaient pour la plupart des mères qui nourrissaient une famille entière : ces familles n’ont pas d’autre choix que de partir tenter leur chance ailleurs. Les PME ferment également, il n’y a pas de création d’emplois ni de nouvelles usines. Le pire, c’est de voir partir une jeune famille, car on sait qu’ils ne reviendront jamais », explique le directeur de l’école Dr. Franjo-Tudjman de Beli Manastir, la principale ville de cette petite région.

La Croatie a rejoint l’Union européenne le 1er juillet 2013, mais le pays connaît toujours le troisième taux de chômage le plus élevé de l’Union, après la Grèce et l’Espagne : seuls les emplois saisonniers liés au tourisme font tenir les régions littorales. Ailleurs, dans l’est du pays, mais aussi en Lika ou en Krajina – des régions ravagées par la guerre dans les années 1990, où le chômage touche souvent plus de la moitié de la population active –, l’exil apparaît comme la seule solution. Depuis le 1er juillet de cette année, l’Allemagne a totalement ouvert son marché du travail aux ressortissants croates : la Commission européenne estime que 200 000 Croates pourraient quitter leur pays dans les cinq prochaines années, sur une population totale de quatre millions d’habitants.

En 2013, 25 000 Croates se sont légalement installés en Allemagne, mais le phénomène connaît une croissance exponentielle. Des dizaines d’autocars quittent chaque soir Zagreb et les grandes villes du pays, tandis que, sur Facebook, le groupe « Idemo u svijet – Njemacka » (« Allons dans le monde, en Allemagne ») regroupe des milliers de personnes qui échangent des tuyaux sur l’expatriation. Les conséquences de cet exode se font sentir : la Croatie manque déjà d’infirmières et de médecins, tous partis vers la « Terre promise ».

Il en va de même pour les citoyens de Bosnie-Herzégovine, toutes communautés nationales confondues. Selon l’Union pour un retour durable et l’intégration en Bosnie-Herzégovine, au moins 80 000 personnes ont quitté les seules régions orientales du pays en 2014, et l’association note que ce sont désormais des familles entières, et non plus seulement des jeunes hommes qui partent.

Cependant, dans ce pays où le chômage réel touche près de la moitié de la population active, l’exode concerne avant tout les diplômés, cette fuite des cerveaux obérant toutes les possibilités futures de développement. En 2014, 2 300 personnes ont trouvé un emploi à l’étranger grâce à l’Agence pour l’emploi de Bosnie-Herzégovine. Un appel public avait en effet était diffusé pour embaucher des médecins en Allemagne, à un salaire mensuel de 2 000 euros, quatre à cinq fois plus élevé qu’en Bosnie-Herzégovine.

En mai 2013, les agences pour l’emploi allemandes et bosniennes ont également signé un accord pour embaucher des spécialistes sanitaires pour des aides à domicile. Pour aller en Allemagne, il suffit donc d’avoir terminé ses études de médecine et de parler correctement anglais. Dans certaines régions de Bosnie-Herzégovine, on manque de cardiologues, d’anesthésistes, de pédiatres ou d’ophtalmologistes. Selon un syndicat de Republika Srpska, « l’entité serbe » de la Bosnie-Herzégovine, 100 chirurgiens ont quitté celle-ci l’année dernière et il manque 2 000 infirmiers. La Bosnie-Herzégovine serait le cinquième pays au monde le plus touché par la fuite des cerveaux, après la Serbie, Haïti, le Burundi et l’Algérie.

Lors du Sommet européen de juin 2001 à Thessalonique, l’UE avait garanti une « promesse d’intégration » à tous les pays des « Balkans occidentaux » : quatorze ans plus tard, cette perspective ne s’est concrétisée que pour un seul pays, la Croatie, tandis que la région n’a guère vocation qu’à servir de limes à une Union européenne en crise. Dans l’Empire romain, le limes était une large bande frontière, soumise à d’incessants mouvements de population, où les « barbares » devaient peu à peu se romaniser, et que ses habitants fuyaient dès qu’ils en avaient l’opportunité. Est-ce ainsi que se redessine la géographie européenne ?

Démocratie Otan en Ukraine

Manlio Dinucci, il manifesto, 22 septembre 2015


« Historique » visite du secrétaire général de l’Otan Stoltenberg, les 21-22 septembre, en Ukraine, où il participe (pour la première fois dans l’histoire des relations bilatérales) au Conseil de sécurité nationale, signe un accord pour l’ouverture d’une ambassade de l’Otan à Kiev, et tient deux conférences de presse avec le président Poroshenko.

Un décisif pas en avant dans l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance. Commencée en 1991 quand, à peine devenue Etat indépendant à la suite de la désagrégation de l’Urss, l’Ukraine entre dans le « Conseil de coopération nord-atlantique » et, en 1994, dans le « Partenariat pour la paix ». En 1999, pendant que l’Otan démolit la Yougoslavie par la guerre et englobe les premiers pays de l’ex Pacte de Varsovie (Pologne, République tchèque et Hongrie), est ouvert à Kiev le «Bureau de liaison Otan » et formé un bataillon polonais-ukrainien pour l’opération Otan de « peace-keeping » au Kosovo. En 2002, le président Kuchma déclare la disponibilité à entrer dans l’Otan. En 2005, dans le sillage de la « révolution orange » (organisée et financée par Washington à travers des « ONG » spécialisées, et soutenue par l’oligarque Poroshenko), le président Iouchtchenko va être invité au sommet Otan à Bruxelles.

Mais, en 2010, le président nouvellement élu Yanukovych annonce que l’adhésion à l’Otan n’est pas dans son agenda. Pendant ce temps l’Otan tisse un réseau à l’intérieur des forces armées ukrainiennes et entraîne des groupes néo-nazis (comme le prouve une documentation photo de militants de Uno-Unso entraînés en Estonie par des instructeurs Otan). Les néo-nazis vont être utilisés comme force d’assaut dans le putsch de Place Maïdan qui renverse Yanukovych en février 2014, tandis que le secrétaire général de l’Otan intime aux forces armées ukrainiennes de « rester neutres ». Immédiatement après arrive à la présidence Poroshenko, sous la conduite de qui -déclare l’Otan- l’Ukraine est en train de devenir « un Etat souverain et indépendant, fermement engagé dans la démocratie et le droit ».

Combien l’Ukraine est souveraine et indépendante est démontré par l’assignation de charges ministérielles à des citoyens choisis par Washington et Bruxelles : le ministère des finances est confié à Natalie Jaresko, citoyenne étasunienne qui a travaillé au Département d’Etat ; celui du commerce et du développement économique au Lithuanien Abromavicius, qui a travaillé pour des groupes bancaires européens ; celui de la santé à l’ex ministre géorgien Kvitashvili. L’ex président géorgien Saakashvili, homme de confiance de Washington, est nommé gouverneur de la région ukrainienne d’Odessa. Et, pour compléter le tableau, Kiev confie ses propres douanes à une compagnie privée britannique.

Combien l’Ukraine est engagée pour la démocratie et le droit est démontré par le fait que les bataillons néo-nazis, coupables d’atrocités contre les civils de nationalité russe en Ukraine orientale, ont été intégrés dans la Garde nationale, entraînée par des instructeurs étasuniens et britanniques. Démontré aussi par la mise au ban du Parti communiste ukrainien et de l’idéologie communiste elle-même, dans un climat de persécution semblable à celui de l’avènement du fascisme en Italie dans les années Vingt du siècle dernier.

Pour éviter des témoins incommodants, Kiev a décidé le 17 septembre d’empêcher l’entrée dans le pays à des dizaines de journalistes étrangers, parmi lesquels trois de la BBC, qualifiés de « menace à la sécurité nationale ».

L’Ukraine de Poroskenko -l’oligarque qui s’est enrichi avec le saccage des propriétés d’Etat, dont le premier ministre italien Renzi loue le « sage leadership »- contribuera aussi à notre « sécurité nationale » en participant comme partenaire à l’exercice Otan Trident Juncture 2015 qui se déroule en Italie.

http://ilmanifesto.info/democrazia-nato-in-ucraina/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Le réfugié syrien et la lepénisation des esprits

Pascal CHERKI, député PS de Paris, invité de Médiapart

21 septembre 2015


Le Président de la République l’a annoncé, la France accueillera donc 24 000 étrangers supplémentaires d’ici deux ans en sus des 200 000 titres de séjour délivrés chaque année dans notre pays. Ces étrangers accueillis en plus seront des réfugiés fuyant les principales zones de combat au Moyen Orient et en Afrique. Ainsi, la France fait sienne la proposition de la Commission Européenne d’accueillir 120 000 réfugiés sur le territoire de l’Union et prend sa part de l’effort selon les clés de répartition fixées par la Commission elle-même et qui combinent la prise en compte du PIB et la taille des pays d’accueil.

Sur ces mêmes critères, dans le cadre du plan européen, l’Allemagne accueillera un peu plus de 30 000 réfugiés. Cette décision française a été saluée par beaucoup, et à juste titre, au moment où certains pays de l’Union affichaient un refus clair et net de toute forme d’accueil pérenne de réfugiés contribuant ainsi à paralyser momentanément, sur ce point, la possibilité de voir émerger une réponse coordonnée de l’Europe dont pourtant tous s’accordent à reconnaître par ailleurs l’impérieuse nécessité. Craignant en fait que l’afflux des réfugiés ne dépasse largement les 120 000 personnes, l’Union Européenne, et la France donc, ont également décidé d’augmenter les contrôles et la lutte contre les filières de passeurs en méditerranée, de s’orienter vers la création de hubs d’accueil et de filtrage des migrants aux portes de l’Union et de financer le fonctionnement des camps de réfugiés en Turquie, au Liban et en Jordanie qui accueillent près de 4 millions de réfugiés syriens. Enfin, la question du règlement du conflit syrien apparaît comme une nécessité à moyen terme pour tarir le flux de réfugiés et passe désormais par l’obligation de briser l’Etat Islamique même si nous divergeons encore sur les moyens pour y parvenir tant sur la question de l’ampleur de l’intervention militaire à opérer que sur l’organisation politique d’une Syrie à reconstruire après la victoire contre Daech.

Cette situation mériterait de plus amples questionnements et développements auxquels je ne me livrerai pas ici car mon propos est autre. Il est de s’interroger, à l’occasion de cette crise, sur le rapport que la France entretient avec l’Islam, les étrangers et les français dont les parents furent étrangers. Sur ce rapport imaginaire, voire fantasmagorique qu’un certain discours, qui tend à imposer sa vision hégémonique dans l’ordre du débat public, relève en fait du désarroi de nos élites et de leur dérive réactionnaire choisie ou subie. Dit autrement, ce moment agit plus comme un révélateur sur la crise d’identité que traverse notre pays que sur les tensions, les ruptures et les recompositions en cours dans le Maghreb, le Proche et le Moyen-Orient.

Tout discours recèle une part nécessaire et inévitable d’idéologie, le mien comme celui des autres. Je ne prétends pas détenir la vérité. En revanche, j’essaie d’étayer mon propos sur des faits, des chiffres et des ordres de grandeur. On pourra douter de la pertinence du choix, de la pertinence de la combinaison, mais, on ne pourra douter de la réalité de ceux-ci. Assoir un discours politique sur une base préhensible est ce qui sépare immédiatement l’idéologie du dogme, du fantasme, du préjugé. C’est ce que je vais m’efforcer de faire maintenant.

La France a donc décidé d’accueillir 24 000 réfugiés supplémentaires en deux ans. Cette décision constitue-t-elle un effort d’une ampleur exceptionnelle au regard de la situation et des potentialités de notre pays ? En d’autres termes la France a-t-elle atteint un plafond du nombre d’étrangers présents sur son territoire où toute amplification de l’effort d’accueil risquerait de mettre en péril l’équilibre de notre société ? Pour répondre par l’affirmative, certains n’hésitent pas à mettre en avant le taux de chômage, les concentrations excessives de population précarisées sur certaines parties de notre territoire, quand ce ne sont pas purement et simplement les difficultés d’assimilation de ces immigrés en provenance du Maghreb et d’Afrique subsaharienne au regard des anciennes vagues migratoires composées de polonais, italiens, espagnols et portugais. L’antienne selon laquelle « c’était plus facile avant » ou « maintenant c’est différent » est un grand classique des sociétés en crise, où le chômage et les inégalités ont explosé et où, paradoxalement, l’assimilation a progressé mettant sur un pied d’égalité symbolique des populations que l’on acceptait avant d’autant  que cela nous confortait dans notre propre idée de supériorité, en corollaire d’une générosité publiquement affichée. Elle aussi alimentée par les effets sociaux concrets de la crise avec l’émergence d’un vaste mouvement réel ou ressenti comme tel de désaffiliation sociale progressive des classes populaires et des segments de la classe moyenne les plus proches de celles-ci. Nos si fameux « modes de vie traditionnels » sont pourtant bien plus mis à mal par les effets combinés de la globalisation et de la financiarisation du capitalisme que par la multiplication anecdotique des boucheries hallal ou la présence plus nombreuse de femmes voilées dans l’espace public.

Contrairement à une idée reçue, le pourcentage d’étrangers dans la société française est resté relativement stable depuis les années 30. Cela montre que notre pays n’a pas subi de grandes vagues migratoires et aussi que la machine à intégrer fonctionne bien dans notre société en ce qu’elle fabrique continuellement et régulièrement des français. Ceci est dû à une législation relativement équilibrée entre des modes de transmission et d’acquisition de la nationalité française fondés conjointement sur le jus sanguinis et le jus soli. Ceci est dû également à la volonté jusque-là assumée par tous d’élargir, sous conditions, notre communauté nationale définie davantage par une adhésion à un contrat politique collectif que par un principe généalogique ou une logique d’assignation. Ceci est dû enfin à la volonté des étrangers de devenir français puisque chaque année désormais, autour de 100 000 étrangers acquièrent la nationalité française par naturalisation. Selon les chiffres issus du rapport transmis chaque année au Parlement par le Ministère de l’Intérieur en application de l’article L. 111-10 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), il ressort que la France compte sur son territoire 3,9 millions d’étrangers. Sur ces 3,9 millions d’étrangers, 3,3 sont nés hors de France soit 84,6 % du total, et 0,6 million sont nés en France. A peine 15% des étrangers présents sur le territoire français sont nés en France, cela éclaire mon propos précédent sur la bonne marche de la machine à assimiler dont la première étape est la fabrication de nationaux à partir d’étrangers. Ce chiffre ne concerne que les étrangers en situation régulière auxquels il faudra donc ajouter les immigrés clandestins ou sans papiers dont il est raisonnable de penser que le nombre n’excède pas plusieurs dizaines ou centaines de milliers.

Rapporté à une population totale de 64,9 millions d’habitants, le nombre d’étrangers en France est inférieur à 5% de la population totale. 5%, cela signifie en retour que 95% de la population vivant en France est française. On est donc bien loin de la grande « invasion » étrangère proclamée par l’extrême-droite et une partie de la droite française. Cette population étrangère est donc peu nombreuse au regard de la population totale de notre pays. La comparaison avec d’autres pays occidentaux le souligne encore plus. Les Etats-Unis comptent 20 millions d’étrangers sur leur territoire soit 7,2% de la population totale du pays, le Royaume-Uni 4,8 millions soit 7,4%, et l’Allemagne 6,9 millions soit 8,5%. Seul bémol en qui concerne la France, la population étrangère y est mal répartie sur le territoire puisque l’Ile de France qui regroupe un peu moins de 20% de la population française accueille près de 45% du nombre total d’étrangers présents dans notre pays. Si le pourcentage d’étrangers est plus faible en France au regard d’autres pays occidentaux, ce n’est pas seulement le résultat de notre belle machine à intégrer mais aussi le produit d’une politique de restriction des entrées d’étrangers sur le territoire national conduite depuis des décennies dans notre pays, quelle que soit la couleur politique des gouvernements. La France est un des pays de l’OCDE où les flux migratoires sont les moins importants. C’est aussi une réalité que nous devons regarder en face alors que nous ne cessons de nous proclamer patrie des droits de l’homme et terre d’accueil des opprimés du monde entier, alors que nous sommes ou avons été présents sur les cinq continents par nos DOM, nos TOM et nos anciennes colonies, alors que nous prétendons jouer un rôle mondial que nous confère encore notre poids économique, notre langue parlée par près de 250 millions de personnes dans le monde entier, et notre siège de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Chaque année, la France délivre en moyenne 200 000 premiers titres de séjour. Près de la moitié de ces titres de séjour concerne l’immigration familiale qui, avec plus de 90 000 titres de séjours délivrés, est la première cause de l’immigration en France. C’est surtout cette immigration qui est dans le collimateur de la droite et de l’extrême-droite. La droite, parce qu’il faut bien donner un os à ronger à son électorat de plus en plus séduit par les thèses du FN. L’extrême-droite, dont l’islamophobie est devenue un fonds de commerce que structure un discours paranoïaque sur un hypothétique « grand remplacement ». Sur ces 93 000 titres délivrés, plus de la moitié, 48 267, concerne des regroupements de famille ou de membres de famille de français tels que visés aux articles L 311-6, L 313-14, L 314-9-3 et L 314-11-2 du CESEDA à savoir les conjoints de français, les parents d’enfants français, les enfants étrangers d’un ressortissant français. Cette immigration est intouchable au risque sinon de considérer que les français ne peuvent se marier qu’avec des français et n’avoir que des enfants ou des parents français. Affirmer cela nous replongerait dans les périodes les plus sombres de notre histoire nationale moderne, celle qui a brièvement existé entre 1940 et 1945 sous la férule de l’Etat Français de Pétain.

Reste donc le regroupement familial stricto sensu, celui qui concerne la famille étrangère d’un ressortissant étranger. Il serait pour le moins curieux pour certains d’avoir battu le pavé au nom de la défense de la famille contre le mariage pour tous et de refuser le bénéfice de ce principe à une partie de la population au simple fait qu’elle ne serait pas uniquement composée de français. Il convient, également, de constater que ce regroupement familial n’a concerné que 16 280 personnes en France en 2013, soit 0,025% de la population française. Le moins que l’on puisse dire c’est que certains dirigeants de la droite poussent loin le souci du détail. Plus sérieusement, ils se permettent d’afficher cette position au mépris de tout l’ordre juridique international et interne auquel la France a adhéré. Savent-ils que l’Acte Final de la Convention de Genève sur les réfugiés recommande aux Etats signataires « d’assurer le maintien de l’unité de la famille du réfugié au cas où le chef de famille a réuni les conditions voulues pour son admission » ? Ont-Ils entendu parler de la Convention internationale des droits de l’enfant ? Savent-ils que la Convention européenne des droits de l’homme dispose en son article 8 que « toute personne a le droit au respect de sa vie privée et familiale et de sa correspondance », et ont-ils connaissance de l’abondante jurisprudence qui en est issue ? Savent-ils enfin que le Conseil d’Etat, dans son célèbre arrêt Gisti rendu en 1978 a élevé au rang de principe général du droit le droit de mener une vie familiale normale, suivi le 13 août 1993 par le Conseil Constitutionnel qui fît de ce même droit un principe à valeur constitutionnelle qui, selon les termes de la décision rendue, « comporte en particulier la faculté de faire venir auprès d’eux leurs conjoints et leurs enfants mineurs » ? Quand la droite parle de durcir les conditions du regroupement familial, de quelles conditions parle-t-elle au risque de remettre en cause l’effectivité de ce droit et d’encourir la censure des juridictions nationales et européennes ? Le champ d’application concret du regroupement familial a été substantiellement restreint ces dernières années. Le demandeur au regroupement doit être en possession d’un titre de séjour d’une durée d’au moins un an excluant de ce fait les détenteurs d’une autorisation provisoire de séjour ou les étrangers en situation irrégulière. Il doit pouvoir justifier d’au moins 18 mois de présence régulière sur le territoire français. Il doit se conformer « aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France » (article L 411-5-3 du CESEDA). Il doit posséder un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique. Il doit posséder des ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille dont les prestations familiales ou les APL sont exclues du calcul. Enfin, en cas de polygamie, seule une des conjointes et ses seuls enfants peuvent être admis au regroupement familial. Le conjoint souhaitant venir en France au titre du regroupement familial doit être âgé d’au moins 18 ans et être l’époux ou l’épouse légitime, ce qui exclut les concubins ou les pacsés. Les enfants doivent être mineurs au moment du dépôt de la demande et disposer d’une filiation légalement établie. Sauf cas exceptionnels le regroupement familial doit se faire en une fois ce qui exclut les regroupements partiels. Les conjoints ou enfants appelés à pénétrer en France ne doivent pas y résider tant que le regroupement n’est pas accordé, ils doivent ne pas représenter une menace pour l’ordre public, ils sont soumis à un contrôle médical attestant qu’ils satisfont aux conditions sanitaires générales d’admission en France et ils doivent, s’ils sont âgés de 16 à 65 ans, satisfaire à un test d’évaluation de leurs connaissances de la langue française et des valeurs de la République avant leur départ de l’étranger. Enfin, pour clore ce chapitre anecdotique au regard du nombre de personnes concernées mais tellement révélateur de l’ampleur de la névrose obsessionnelle qui frappe les principaux responsables de la droite française, il convient de ne pas oublier que près de deux millions de nos compatriotes sont établis à l’étranger, dont 1,6 millions inscrits au registre mondial des français établis hors de France. Que leur présence contribue fortement au rayonnement de notre pays à l’étranger. Que ceux-ci s’installent d’autant plus volontiers à l’étranger qu’ils peuvent y travailler et aussi y faire venir leur famille. A ce jour, aucun pays étranger ne met d’obstacle au regroupement familial de ces français, hormis dans certains pays concernant le cas des mariages d’homosexuels. Qu’adviendrait-il si, excédés par notre comportement à l’égard de leurs compatriotes installés en France, ces pays se mettaient à rendre en retour très problématique le regroupement familial des français établis à l’étranger, dont près du quart se trouvent sur le continent africain ?

La deuxième raison de l’immigration régulière en France est celle des étudiants étrangers  puisque 60 000 titres de séjour leur ont été délivrés en 2013. C’est la moindre des choses pour notre pays qui accueille le siège de l’Organisation Internationale de la Francophonie qui comporte près de 250 millions de locuteurs dans le monde. C’est son intérêt de susciter un lien affectif avec des hommes ou des femmes qui exerceront dans quelques années des fonctions dirigeantes dans l’économie, l’administration, la culture ou la vie politique de leur pays. Cela ne constitue qu’une charge temporaire pour notre pays puisqu’il est attesté que l’écrasante majorité des étudiants retournent dans leur pays d’origine une fois leurs études accomplies. A tel point que la loi sur les conditions d’entrée et de séjour des étrangers adoptée en première lecture à l’Assemblée Nationale a prévu d’assouplir les conditions de passage du statut d’étudiant à celui de salarié pour les titulaires d’un master aux fins de conserver en France une partie de ces futurs cerveaux étrangers.

Reste l’émigration professionnelle qui est résiduelle car elle ne concerne que 8% du nombre total de titres de séjour délivrés en 2013 confirmant en cela la fermeture des frontières de l’immigration économique dans notre pays depuis la fin des années 70.

Et je ne parle là que des flux d’entrées annuelles sur notre territoire national. Pour avoir une vision du solde net, il faudrait y retrancher les départs volontaires et les décès d’étrangers qui contribuent à minorer ce nombre total. Enfin, et pour être tout à fait exhaustif, il convient de tordre le cou à une idée reçue selon laquelle une fois entrés de manière irrégulière, les étrangers seraient sûrs de pouvoir demeurer sur le territoire national. Les assouplissements des conditions de régularisation des étrangers sans papiers heureusement décrétés par la gauche au pouvoir depuis 2012 n’ont pas empêché une augmentation en 2013 de 13% du nombre de reconduites à la frontière, hors Union Européenne.

En décidant d’accueillir 24 000 réfugiés supplémentaires sur deux ans, la France augmentera son nombre total d’étrangers accueillis annuellement de 6% pendant cette période. Il n’y a vraiment pas de quoi pousser des cris d’orfraie. Et ce d’autant plus, que là encore, la comparaison avec d’autres pays apporte quelques éclairages intéressants. Prenons juste le cas des réfugiés syriens. A titre de prolégomènes, il n’est pas inutile de rappeler que la France fut puissance mandataire après la première guerre mondiale au Liban et en Syrie, c’est-à-dire son « tuteur » colonial, et que cela crée des liens dont il n’est pas possible de faire aujourd’hui comme s’ils n’avaient pas existés. Il convient également de ne pas omettre que l’ensemble de la classe politique française a un avis très précis sur ce qu’il conviendrait de faire émerger comme régime politique en Syrie, allant même jusqu’à appeler ouvertement au départ de l’actuel chef de l’Etat syrien, Bachar El Assad. Qu’ainsi ce droit que nous nous octroyons pour des raisons valables au demeurant nous exonérerait en retour de toute responsabilité sur le sort des populations victimes de ce conflit dont nous sommes devenus désormais une des parties prenantes par notre intervention militaire. Quelles justifications pourrions-nous avancer sans nous ridiculiser complètement et faire preuve du plus éclatant cynisme ? Notre rang ? Mais ne sommes-nous pas un des cinq membres permanent du Conseil de sécurité de l’ONU ? Notre situation économique fragile résultant d’un PIB de 2 000 milliards de dollars ? Mais que dire alors à la Turquie qui, avec ses 800 milliards de dollars de PIB, accueille sur son territoire 2 millions de réfugiés syriens ? Mais que dire encore à la Jordanie qui, avec ses 92 300 km2, ses 8 millions d’habitants et ses 80 milliards de dollars de PIB, accueille 800 000 réfugiés syriens ? Que dire enfin et surtout au Liban, notre cher Liban dont la stabilité nous préoccupe tant, qui sur ses 10 452 km2, sa population de 5,8 millions d’habitants et ses 80 milliards de PIB accueille 1,1 million de réfugiés syriens ? Que la France ne pas faire plus ? Pour toutes ces raisons, que je viens de développer, je considère donc que le chiffre annoncé de 24 000 réfugiés ne saurait être considéré que comme un minimum et que, d’ores et déjà, la France doit se préparer à accueillir davantage de réfugiés. Cela donnera encore davantage de force à tous ceux qui souhaitent, fort justement, que la France rappelle plus nettement à ses alliés arabes les plus riches tels que l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Emirats Arabes Unis que la solidarité arabe ne saurait se limiter à des motions votées dans les enceintes diplomatiques internationales et qu’il leur appartient à eux aussi de prendre leur juste part de l’effort en direction des populations civiles victimes des conflits en Lybie, Irak et Syrie. Enfin, certains objectent qu’accueillir plus de réfugiés fera monter l’extrême-droite, que déjà dans nos permanences nous sommes interpellés par des personnes s’étonnant que l’on puisse si facilement trouver des milliers de places d’accueil quand eux-mêmes attendent désespérément depuis des années un logement ou un travail ou les deux. Ce n’est pas faux mais cela justifie-t-il de faire des victimes des coupables ? En quoi le réfugié syrien, irakien ou libyen qui risque sa vie en restant chez lui ou en tentant de traverser la Méditerranée dans un cercueil flottant est-il responsable de la montée des inégalités en France ?

La deuxième raison avancée ou sous-tendue par les opposants à l’accueil substantiel des réfugiés des conflits du Moyen-Orient en France tiendrait à la difficulté d’intégrer ou d’assimiler les populations musulmanes dans notre pays. Le versant le plus respectable de cette théorie part du principe que la précarisation d’une grande partie de ces populations déjà présentes sur le territoire national rend la situation déjà suffisamment compliquée pour ne pas rajouter une contrainte supplémentaire. L’autre versant de ce discours de fermeture est celui du risque de faire croitre encore en nombre une population déjà tentée par le basculement vers l’islamisme, voire le terrorisme. Rien n’est plus faux que d’affirmer cela.

Tous nos responsables politiques républicains se relaient à longueur d’ondes pour affirmer que l’écrasante majorité des musulmans sont paisibles et adhèrent aux valeurs de la République. Ils ont raison de l’affirmer. Mais, dans le même temps, tout en dénonçant le refus de la communautarisation, ils ne cessent d’exhorter les musulmans de France à dénoncer la radicalisation terroriste islamique en tant que musulmans de France. En agissant ainsi, ils fabriquent une communauté imaginaire tout en dénonçant dans le même temps l’existence de communautés dans notre République. Cette injonction paradoxale ne s’applique bien évidemment qu’aux musulmans de France. A-t-on déjà vu un responsable politique républicain faire publiquement injonctions aux juifs de France de se désolidariser de la politique Israélienne parce qu’ils sont juifs, ou de demander aux français originaires de la Bretagne de dénoncer, comme bretons, les actes de vandalisme commis par les « bonnets rouges » ? Ce seul exemple montre l’immense confusion qui s’est emparée depuis quelques années de nos responsables politiques sur cette question.

Le fantasme entretenu sur la prétendue dérive des musulmans de France vers l’affirmation identitaire, voire vers la radicalisation islamique et le terrorisme, est un discours purement idéologique qui ne résiste pas à l’examen des faits. Olivier Roy, un des meilleurs connaisseurs de la réalité du monde musulman en France et dans le monde, a raison d’affirmer que la communauté musulmane n’existe pas en France en tant que communauté et que l’écrasante majorité des musulmans de France sont complétement intégrés dans notre société.

Les indices sont nombreux qui attestent de la volonté d’intégration républicaine des musulmans de France et de leur parfaite adhésion aux valeurs de notre pays.

Les manifestations appelées par les groupuscules islamistes en France n’ont jamais fait recette.

Il n’existe pas de parti politique musulman de masse en France sauf dans l’imagination littéraire de Michel Houellebecq.

Les trop rares élus musulmans de France le sont dans des formations politiques républicaines et se font les porte-parole comme leurs autres collègues élus des valeurs républicaines selon la sensibilité politique à laquelle ils se rattachent.

Aucun homme politique français ne prétend que les juifs de France ne sont pas parfaitement intégrés et ne sauraient être distingués des autres membres de la communauté nationale. Et pourtant, sur 90 000 jeunes juifs français scolarisés, 30 000 le sont dans une des 250 à 300 écoles privées confessionnelles juives présentes dans notre pays. Dans le même temps il existe à peine une trentaine d’établissements scolaires privés musulmans dans notre pays qui scolarisent quelques milliers d’élèves. Alors que notre pays compte près de 5 millions de musulmans contre un peu plus de 500 000 juifs. Ce qui signifie que les enfants musulmans de France dont les parents souhaitent qu’ils reçoivent une éducation différente de celle dispensée dans le service public le font pour des motivations de réussite sociale en les scolarisant dans des écoles privées catholiques et non pour satisfaire leur volonté d’affirmation identitaire confessionnelle.

Un autre indice majeur de l’intégration profonde et continue des populations étrangères, principalement musulmanes, dans notre pays doit être recherché dans le taux de mariages mixtes, c’est-à-dire, des mariages entre un(e) étranger et un français(e). C’est un des taux, si ce n’est le taux le plus important du monde occidental et il avoisinerait selon les enquêtes approfondies 30, voire 40 ou 50% selon les estimations. A titre de comparaison, aux Etats-Unis, pays dont la définition de l’idée de nation se rapproche la plus de la nôtre, le taux de mariage entre blancs et noirs représente moins de 1% du nombre total des mariages. Ceci vient contredire l’idée d’un quelconque repli communautaire et identitaire massif dans notre pays. Enfin, la moitié des enfants d’immigrés sont issus d’un couple mixte.

On a beaucoup disserté sur les attentats commis en France en janvier dernier. Leurs caractères sanglant et spectaculaire n’y sont pas étrangers et c’est compréhensible. De même que l’on discute beaucoup de ces centaines de jeunes partis en Syrie rejoindre les rangs des combattants de Daech. En revanche, on parle moins souvent des jeunes musulmans français de la seconde génération engagés dans les rangs de nos forces armées à hauteur de 10 à 20 % du nombre total du nombre total de ces militaires qui sécurisent nos lieux publics et combattent ou ont combattu sen Afghanistan, Lybie, Syrie, Mali. De même que si l’on n’hésite pas à relever l’éventuelle « origine » de l’auteur d’un acte de délinquance à raison de son patronyme, on omet de rappeler que son « jumeau », fonctionnaire des forces de police, a parfois contribué à son interpellation.

Enfin à l’occasion de quelque incident dans un établissement scolaire, de banlieue de préférence, ou à l’occasion d’une des poussées de violence qui émaillent de manière récurrente quelques-unes de nos cités, l’on voit ressurgir les habituels discours sur les « zones de non droit », « les échecs de l’intégration » et les nécessaires appels à transmettre et respecter les « valeurs de la République ». Cela n’est pas faux mais cela ne doit pas faire oublier la volonté de la majorité des classes populaires musulmanes de prendre et de faire prendre à leurs enfants l’ascenseur social, d’autant plus qu’ils se trouvent souvent au sous-sol de celui-ci. De même que l’on n’insiste pas assez sur l’émergence d’une classe moyenne musulmane dont l’évidence se manifeste à la consultation des noms des médecins, des enseignants, des commerçants, des chefs d’entreprise et des cadres dans notre société du 21ème siècle.

Il n’y a donc pas de problème d’intégration en soi dans notre pays. Il y a un problème d’inégalités et d’exclusions qui frappe d’une partie de la population et surtout de sa jeunesse. Et, quand ces inégalités et ces exclusions se doublent d’un discours stigmatisant résultant en grande partie d’une incapacité à tenir les promesses d’égalité et d’émancipation de notre République, alors il n’est pas étonnant en retour cela conduise une partie ces populations à se replier sur elles-mêmes et à rechercher le réconfort dans une identité imaginaire. Ce repli est d’autant plus spectaculaire qu’il prend des formes de visibilité différentes de celles traditionnellement en cours dans la majorité de la population. Mais ceci ne constitue pas une nouveauté, nous avons connu, lors des siècles précédents, les apaches et les loubards.

La situation des musulmans de France offre un grand nombre de points de comparaison avec celle des noirs aux Etats-Unis. Une volonté d’égalité et d’intégration qui se sont traduites tant par des mouvements collectifs revendicatifs pour l’égalité des droits que par un processus d’émergence d’une classe moyenne, processus plus ou moins encouragé selon les périodes par les politiques publiques mis en œuvre. D’un autre côté, la montée des inégalités et l’extrême polarisation des richesses à l’œuvre depuis les années 80 a produit la constitution de ghettos sociaux et mentaux qui précipitent dans un repli sur elle-même, dans la radicalisation et dans la violence une partie des populations qui y sont confrontées. De même aux Etats-Unis il y a des Barack Obama, Condoleeza Rice, Colin Powell, Denzel Washington, Will Smith, Oprah Winfrey, des politiciens, des avocats, des enseignants, des médecins blacks et dans le même temps plus de noirs en prison à Manhattan qu’inscrits à l’université, des Rodney King par centaines de milliers. De même, les Etats-Unis ont connu à la fois l’émergence d’une génération d’hommes politiques noirs, affirmant leur foi dans le rêve américain tout en voulant lui redonner une consistance effective et dont l’élection de Barack Obama à la magistrature suprême sut l’aboutissement, et aussi Malcom X, les Blacks Panthers, la Nation of Islam. En France, avec retard, nous voyons émerger des figures similaires dans le monde de la politique, du spectacle, des affaires, de la recherche et de l’université et nous avons également notre lot de paumés, de marginaux, de déclassés, de délinquants, nos groupuscules salafistes. Mis à part le Klu Klux Klan et la frange ultra conservatrice des Républicains, personne aux Etats-Unis ne considère que les noirs soient en soi, par essence, un problème. Le débat se partage entre ceux qui considèrent que la priorité passe par le respect des règles communes, que la liberté dont jouit chaque individu en théorie a pour corollaire la responsabilité dont il doit répondre pour les actes qu’il commet et ceux qui considèrent qu’il ne saurait y avoir de liberté et de responsabilité complètes sans une égalité réelle équivalente entre les individus et que la répression nécessaire du comportement de certains ne saurait exonérer les pouvoirs publics de mettre en œuvre des politiques susceptibles de faire reculer les inégalités.

Or, en France, actuellement, de plus en plus de responsables politiques et de décideurs publics ont tendance à considérer que nous sommes confrontés à un problème de compatibilité entre l’Islam, les musulmans et la République, bien avant la question de l’explosion des inégalités et d’un avenir qui se bouche de plus en plus pour un nombre croissant de nos concitoyens. C’est cela que l’on pourrait qualifier de lepénisation des esprits. Celle-ci ne touche pas que les rangs de l’extrême-droite. Elle contamine de plus en plus les rangs de la droite traditionnelle. Quant à la gauche, une bonne partie d’entre elle semble tétanisée par ce phénomène et pour cause, la bonne conscience ne suffit plus à contrebalancer un abandon progressif et substantiel de sa volonté de changer l’ordre des choses et à inverser sa soumission progressive à la doxa économique et sociale des classes dirigeantes. Et, quand, par exemple, le Premier Ministre déclare devant la presse le 20 janvier 2015 qu’il existe en France « un apartheid territorial, social et ethnique », il en tire comme seule conséquence qu’il convient au fond de ne rien changer. Pire, même, le budget présenté en 2016 réduira encore plus les moyens de l’intervention de l’Etat et des collectivités locales pourtant traditionnellement considérée comme un des leviers les plus puissants pour réduire les inégalités.

Il existe pourtant de nombreux facteurs d’espoir dans notre société. Le plus important concerne les français. Leur sociabilité concrète, réelle, est en parfait décalage avec le discours idéologique dans lequel ils baignent et qui tend de plus en plus à structurer leur imaginaire. C’est pourquoi il convient d’engager la bataille sur le terrain des idées. Une bataille idéologique qui se donnerait comme premier objectif de combattre les peurs et les fantasmes en remettant l’égalité au cœur du débat public, comme un préalable à toute possibilité pratique de changer demain les politiques qui depuis trop longtemps ont échoué dans notre beau pays et sur notre continent.


Saisir le déclin du PCF par en bas

Entretien avec Julian Mischi, CONTRETEMPS n° 24, 1er tri 2014

A l’occasion de la fête de l’Humanité, nous publions un entretien avec Julian Mischi qui, dans un livre intitulé Le communisme désarmé, revient sur un fait décisif de l’histoire sociale et politique française des trente dernières années : le déclin du Parti communiste français (PCF). Celui-ci était en effet parvenu, non seulement à devenir un parti de masse en s’implantant dans les classes populaires, mais aussi à faire émerger une élite politique d’origine ouvrière et à construire une culture militante articulée autour des lieux de travail. Cet entretien a été publié initialement dans la revue imprimée Contretemps (n°24).

J. Mischi, Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Marseille, Agone, « Contre-feux », 2014.


Avant d’en venir à ton enquête, pourrais-tu nous dire comment tu en es venu à travailler sur cette question et à construire une démarche tout à fait originale, centrée non pas sur ce qui se joue au sein de la direction du parti mais dans les cellules, parmi les militants ? Pourrais-tu indiquer au passage comment tu as procédé concrètement, en termes d’enquête, pour analyser ce déclin du PCF ?

Cette étude consacrée au PCF renvoie à une préoccupation plus générale portée sur les classes populaires et leur résistance face aux multiples formes de domination qu’elles subissent. C’est surtout parce que le mouvement communiste a permis, pendant un temps, de bouleverser l’ordre social qui régit la vie politique française en propulsant des catégories populaires dans des instances de pouvoir réservées jusque-là aux seuls représentants de la bourgeoisie, que je me suis intéressé à cette formation.

Je suis sociologue mais je mobilise plus largement les outils de ce que l’on nomme la sociohistoire. Cette perspective oriente le regard vers les pratiques et les individus en « chair et en os ». J’ai ainsi choisi de prêter une attention toute particulière à ce qui se passe « à la base ». L’angle d’approche local permet de saisir les militants dans leur environnement quotidien, qui ne se réduit pas au parti. Les communistes sont en effet rarement seulement membres du PCF, on les retrouve aussi dans les syndicats, élus dans les mairies ou investis dans des associations.

La recherche a surtout été menée dans quatre départements (Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle) choisis pour leur diversité. On y trouve en effet les principales bases sociales du communisme : régions industrielles avec les bassins d’emploi de Saint- Nazaire et de Longwy, banlieues populaires avec l’agglomération de Grenoble, ou encore le monde rural avec l’Allier. Dans ces différents territoires, j’ai réalisé des entretiens, avec des militants et d’anciens militants, et surtout consulté différents types d’archives retraçant au plus près l’évolution de la vie militante. Ma recherche a commencé au milieu des années 1990 à un moment où le PCF « ouvrait » ses archives et j’ai bénéficié du soutien précieux de ses responsables pour l’accès aux documents internes.

Je n’ai pas cherché à « repenser » ou à « réinventer » le communisme. La démarche est empirique, fondée sur l’analyse des faits : il s’agit de mobiliser les outils des sciences sociales pour mieux comprendre les transformations de l’engagement communiste. À cet égard, la mise en perspective historique est essentielle : c’est à l’aune de l’histoire du PCF qu’on peut cerner l’importance des changements en cours depuis les années 1970. Ils renvoient à des logiques structurantes qui travaillent en profondeur le PCF depuis quarante ans et que feraient manquer une focalisation sur l’actualité et son commentaire à chaud.

Comme l’a montré le livre de Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre, La société des socialistes (Editions du Croquant, 2006), le Parti socialiste a également connu, lors des trente dernières années, un processus d’embourgeoisement de son corps militant et, a fortiori, de ses directions. Mais tu montres que l’explication de la désouvriérisation du PCF, où les militants issus des classes populaires étaient nettement plus présents qu’au Parti socialiste et occupaient la majorité des postes de direction, ne repose pas seulement sur des facteurs objectifs et structurels, mais procède de décisions politiques, d’évolutions de l’organisation interne (formation et promotion internes), de la place grandissante des élus, etc. Est-ce que tu pourrais revenir sur ces facteurs politiques, qui montrent que le déclin du PCF n’était pas fatalement inscrit dans l’évolution de la société française ?

En même temps qu’il vieillit, perd des militants et des électeurs depuis la fin des années 1970, le PCF perd également son ancrage privilégié dans les milieux populaires. Progressivement les militants d’origine populaire, ouvriers ou employés, se font d’autant plus rares que l’on monte dans la hiérarchie de l’organisation. Rien de comparable cependant avec la sélectivité sociale des autres grandes formations politiques qui recrutent leurs dirigeants auprès des fractions les plus diplômées de la population, au sein de la bourgeoisie culturelle, voire économique. Mais ce décrochage du PCF à l’égard des milieux populaires a une résonance particulière pour un parti se revendiquant historiquement de la lutte des classes.

Ce décrochage s’explique avant tout par les transformations socio-économiques que connaissent les classes populaires depuis la fin des années 1970. Certes le salariat d’exécution reste majoritaire dans la population française, car la baisse relative du groupe ouvrier est compensée par la croissance des emplois féminins dans les services, mais tout un ensemble de processus jouent contre l’entrée des ouvriers et des employés dans l’action militante : éclatement des collectifs de travail, relégation spatiale, développement de l’emprise scolaire, explosion du chômage, précarisation, déclin du syndicalisme, etc. En ce sens, le déclin du PCF s’inscrit dans la crise générale du mouvement ouvrier. Le livre s’ouvre sur ces facteurs socioculturels du désengagement en milieu populaire, sur lesquels les dirigeants du PCF n’ont guère de prise, et auxquels il faudrait aussi ajouter d’autres processus externes, comme le démantèlement de l’URSS ou l’offensive néolibérale dans toute l’Europe. Mais j’ai surtout voulu analyser des facteurs internes, propres à l’organisation. Le désarroi des militants et leur désengagement massif sont en effet, à mon sens, inséparables de certaines orientations stratégiques et idéologiques, qui ont également entraîné la perte d’influence du PCF parmi les classes populaires.

L’inflexion du discours de l’ancien « Parti de la classe ouvrière » n’a par exemple pas été sans effets. Une désouvriérisation du discours communiste s’opère, avec notamment l’émergence d’un discours misérabiliste à la fin des années 1970, dans le cadre de la campagne des « cahiers de la misère et de l’espoir ». Après la référence à la classe ouvrière héroïque et combattante de 1936 et de la Libération, le PCF tend alors à se présenter comme le porte-parole « des pauvres ». S’il peut être perçu comme une prise en compte des premiers effets du recul de l’État social dans les quartiers populaires, ce discours misérabiliste est en décalage avec les militants ouvriers qui se reconnaissent difficilement dans cette image dévalorisante qui leur est renvoyée. Cette orientation néglige les aspirations, d’ordre culturel notamment, de la fraction la plus qualifiée du monde ouvrier, qui constituait la force du PCF. Avec la substitution de la figure de l’exclu à celle de l’ouvrier, la dénonciation de l’exploitation cède le pas à celle de la misère. Ceci entraîne une rupture importante dans le mode de légitimation sociale des dirigeants communistes : il s’agit essentiellement pour eux de parler au nom des pauvres et non pas de leur donner le pouvoir dans le parti et dans l’appareil d’État. On passe de la lutte des classes à la réduction de la pauvreté.

Une autre évolution s’opère à partir du milieu des années 1990 : le PCF ne vise plus à donner la priorité aux classes populaires mais entend s’adresser à tous et représenter la société française dans sa « diversité ». Une vision de la société en termes de classes tend à s’effacer derrière les thématiques consensuelles de la « citoyenneté » ou du « lien social » à recréer. Le projet d’émancipation des travailleurs par eux-mêmes laisse place à une rhétorique humaniste, largement partagée ailleurs dans le monde associatif et politique. Le problème, ce n’est pas tant que le PCF ait abandonné la référence à la « classe ouvrière », car celle-ci n’a plus la même pertinence aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans. Ce qui est crucial, c’est le fait que ses représentants aient eu tendance à délaisser la réflexion sur les rapports de classe et l’organisation de la lutte par ceux-là même qui subissent la domination. Ils ont, par conséquent, éprouvé des difficultés à prendre en compte les classes populaires contemporaines.

Dans l’ouvrage j’évoque le cas de la distance des militants communistes avec les nouvelles générations populaires issues de l’immigration du Maghreb. Mais on peut prendre aussi l’exemple des femmes. La lutte contre les discriminations liées au genre a été menée avec efficacité au sein du PCF : il s’est féminisé de manière précoce et la parité tend à s’imposer dans les organismes dirigeants. Mais cette féminisation ne s’accompagne pas d’une réflexion sur le recrutement militant des femmes des milieux populaires en lien avec les nouveaux visages du salariat d’exécution (agents de services des collectivités, employées de commerce, aides-soignantes, personnel des services à la personne, etc.). La féminisation des rangs communistes concerne moins les fractions populaires de ce salariat que ses franges les plus diplômées (professions intermédiaires de l’éducation et de l’animation socioculturelle, cadres de la fonction publique, etc.).

En fait, la question de la représentation militante des classes populaires n’est progressivement plus un sujet majeur de préoccupation au sein du groupe dirigeant. Lors des congrès, il est rarement fait mention de la nécessité de donner le pouvoir aux militants d’origine populaire dans l’organisation et dans les mairies, d’avoir des porte-parole des classes populaires issus de ces milieux. C’est essentiellement sous l’angle des enjeux électoraux qu’est abordée la question des classes populaires. La reconquête des classes populaires dont il est question est surtout une reconquête électorale. Les ouvriers et employés sont sollicités comme électeurs, aux côtés des autres catégories sociales. Par rejet de l’ouvriérisme passé, associé au stalinisme dont ils cherchent à se démarquer, les dirigeants communistes ont tendance à refuser toute singularité sociale au groupe ouvrier, à exclure tout rôle politique spécifique aux classes populaires.

Les dispositifs de formation et de sélection de cadres militants d’origine populaire sont progressivement abandonnés sous l’effet de la baisse des effectifs militants mais également d’une remise en cause de pratiques associées au centralisme démocratique. Le rejet du passé stalinien et la recherche d’une nouvelle image dans l’opinion publique se sont accompagnés d’une suspicion sur les structures militantes, perçues comme des formes d’embrigadement. Les écoles, par exemple, disparaissent ou perdent leur fonction d’éducation populaire au cours des années 1990. La « politique des cadres » qui favorisait les adhérents d’origine populaire et des militants issus des entreprises est progressivement abandonnée.

Comme on ne se soucie plus guère de l’origine sociale des militants, les logiques élitistes de fonctionnement de la vie politique reviennent tout naturellement en force au sein du PCF, à l’instar de ce qui se passait déjà pour les autres partis. Dans ses réseaux militants mais aussi dans ses mairies, ce sont des professions intermédiaires et des cadres des administrations publiques et des entreprises publiques qui prennent le pas sur les catégories populaires. Les détenteurs d’un capital culturel, plus à l’aise dans la prise de parole, comme les enseignants ou les cadres, se trouvent aux premières places. Ceux qui s’estiment ou sont vus comme les plus compétents dans le métier politique sont valorisés au sein des réseaux communistes, à l’instar des collaborateurs d’élus, directeurs de cabinet, cadres technico-administratifs, chargés de mission, etc. Ce processus est depuis longtemps à l’œuvre au PS, comme l’ont très bien analysé Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki dans le livre que tu mentionnes.

Pour le PCF, cette évolution s’inscrit en rupture avec une longue histoire de promotion de militants d’origine populaire. Après les dirigeants issus pour la plupart des fractions supérieures de la classe ouvrière (hommes, de nationalité française, très qualifiés, travaillant dans la grande industrie urbaine), l’organisation communistes est désormais dominée par les cadres de la fonction publique territoriale. C’est autour des collectivités territoriales que se restructure et survit le communisme contemporain, autour de cet univers spécialisé et non autour des réseaux syndicaux, dont la place s’est réduite au sein du monde communiste tout comme celle du militantisme en entreprise. Une matrice essentielle à l’engagement communiste, celle de l’expérience des inégalités sur le lieu de travail, et de l’engagement syndical à la CGT, s’érode.

Le dernier dirigeant national passé par la CGT, en y ayant occupé des responsabilités, est Georges Marchais. Ensuite, le parcours des responsables nationaux du PCF est étroitement lié à la gestion des collectivités locales. Ainsi, Robert Hue, le successeur de Georges Marchais en 1994, est président de l’Association nationale des élus communistes et républicains. Pour la première fois, un maire devient secrétaire général du parti. Les nouveaux dirigeants du PCF n’ont pas été formés dans le cadre de luttes sociales menées avec la CGT. Lorsqu’ils ont eu des responsabilités syndicales, c’est essentiellement dans le syndicalisme étudiant, à l’image de Marie-Georges Buffet et de Pierre Laurent.

L’un des effets de cette transformation de la sociologie du corps dirigeant du PCF est la prédominance prise par les questions de stratégie électorale. L’enjeu électoral structure toutes les activités militantes, de la direction nationale aux fédérations départementales, qui sont désormais animées par des élus. En effet, une règle historique de fonctionnement de l’organisation communiste, celle de la distinction entre cadres d’appareil et élus, est rompue à la fin des années 1990. Les dirigeants des fédérations ont pour consigne à partir de 1998 d’entrer dans leurs conseils régionaux grâce à une alliance avec le PS. Les permanents ne pouvant plus être rétribués par un parti dont les ressources financières se réduisent, ils doivent rechercher d’autres sources de financement, celle des mandats électifs.

La notabilisation élective des cadres est un phénomène inédit au PCF. Cette évolution est importante car les élus, qui gèrent des collectivités locales généralement avec le PS, ont leurs propres préoccupations. Ils s’entourent de cadres de la gestion publique locale, d’experts de la communication politique, et peuvent avoir tendance à se méfier des militants. Ce qui prime à leurs yeux, c’est leur lien avec les « habitants » et les électeurs (à travers notamment la démocratie dite participative), et non le développement d’une organisation militante structurée dans les milieux populaires.

On évoque souvent une « dépolitisation » des classes populaires, en guise d’explication de leur désaffection actuelle à l’égard des partis, et notamment des partis de gauche qui se sont longtemps présentés comme les représentants naturels des intérêts politiques de leurs intérêts. Il me semble que, ce que permet ton travail, c’est d’éviter un discours général qui invoque de grandes tendances (la montée de l’individualisme, la fin des grands récits, etc.), en cherchant à comprendre précisément ce qui a provoqué l’effondrement brutal du seul parti qui était parvenu en France, au cours du 20ème siècle, à construire un lien organique avec les classes populaires. En creux, tu montres en quoi avait pu consister une politisation proprement populaire, passant notamment par un travail d’implantation dans les lieux de travail et l’entretien de sociabilités militantes dans les lieux de vie ; est-ce que tu pourrais revenir sur cette dimension ?

La séquence contemporaine de déclin du PCF prend tout son sens lorsqu’on la met en rapport avec les périodes précédentes où les réseaux militants de ce parti étaient étoffés et structurés dans les territoires populaires. Là encore, rien n’était joué d’avance. Il serait simplificateur d’envisager la force passée du PCF comme le simple reflet, dans la scène politique, de la puissance socio-économique de la classe ouvrière. La constitution d’une organisation ancrée dans les milieux populaires n’avait rien de nécessaire ou d’automatique, elle reposait sur un travail de mobilisation et de politisation. S’il y a bien sûr des conditions sociales, tant à l’essor qu’au déclin du PCF, la question du volontarisme politique et de ses effets mérite d’être prise en compte.

La politisation populaire dont le PCF a été le support est au cœur de mon livre précédent (Servir la classe ouvrière, PUR, 2010), qui porte essentiellement sur la période 1950-1970 et analyse les sociabilités militantes animées par les communistes. Cette politisation populaire est rendue possible par les profondes transformations sociales alors à l’œuvre dans le secteur industriel, qui favorisent l’émergence d’une culture de classe, qui alimente en retour la structuration de réseaux de solidarité et d’entraide internes aux mondes ouvriers.

Les militants communistes diffusent des grilles de lecture politique du monde social, basées sur une vision conflictuelle des rapports sociaux. Ils construisent des liens entre les activités sociales « ordinaires » et la vie politique, en valorisant les enjeux de la compétition pour le pouvoir. « On ne naît pas communiste, c’est dans le parti qu’on le devient ». Ce principe de la socialisation militante, répété dans les brochures internes, illustre bien l’idée selon laquelle « l’identité communiste » résulte plus d’un apprentissage que d’un héritage. Elle n’est jamais définitive et elle provient non pas d’une simple adhésion, mais d’une socialisation pratique. Les cadres se doivent de politiser l’engagement des nouveaux venus et d’orienter les activités militantes dans un sens « politique ». Ils veillent en particulier à ce que les affaires municipales pour les cellules locales, et la vie syndicale pour les cellules d’entreprise, ne dominent pas les discussions. Ils politisent les conflits du travail en associant luttes syndicales et contestation de l’ordre politique. Ils travaillent à politiser l’action municipale et à mobiliser des marqueurs idéologiques clivants dans la compétition politique locale (contre les listes de défense des intérêts communaux par exemple).

Dans ce travail de politisation, les écoles internes jouaient un rôle important. Plus généralement, le PCF répondait à des aspirations culturelles de catégories sociales exclues du système scolaire. La frustration scolaire alimente un engagement souvent décrit lors des entretiens comme une revanche sur une scolarité contrariée. Revenir sur ses années de militantisme, c’est surtout évoquer l’« enrichissement personnel » qu’il apporte sur le plan de la connaissance et de la compréhension du monde, à travers la lecture de la presse, le passage dans les écoles du parti, ou encore les discussions de cellule.

Comme tu le montres, il n’a pas manqué – à la base du PCF – de contestations, parmi les militants ouvriers syndicalistes comme chez les militants appartenant aux couches intermédiaires (enseignants, techniciens, cadres, etc.), y compris là où la direction ne l’attendait pas. Tu évoques par exemple ces militants ouvriers de la Lorraine sidérurgique qui, contrairement à une représentation ouvriériste, s’opposent en 1976 à un texte rétrograde de la direction sur la « morale sexuelle ». Pourtant, tu montres que les vagues successives de contestations ne parviennent jamais à modifier la donne, sinon provisoirement et localement, et à impulser des changements dans le parti susceptibles d’enrayer son déclin. Comment l’expliquer ?

Depuis la fin des années 1970, le PCF connaît d’incessantes vagues de contestations et de départs. La sortie d’un groupe de « refondateurs » en 2010, autour d’élus (Patrick Brouaezec, Jacqueline Fraysse, etc.) et d’intellectuels (Lucien Sève, Roger Martelli, etc.) en est une dernière expression. Lorsqu’on l’analyse de près, il apparaît clairement que la contestation interne n’est pas seulement l’affaire de quelques intellectuels ou responsables. Elle touche les différents échelons du parti, y compris ses strates inférieures, et ceci dès la fin des années 1970. En raison des sources mobilisées jusqu’ici par la plupart des chercheurs et de la capacité à la prise de parole publique des cadres du parti et de ses intellectuels, c’est surtout du côté de ces derniers qu’ont été abordés les mouvements de critiques internes au PCF. La plongée documentée dans la vie tumultueuse des réseaux militants locaux donne une autre image : elle réévalue le poids et la diversité des formes de rejets de la ligne incarnée par Georges Marchais, y compris dans les milieux populaires et parmi les syndicalistes ouvriers.

C’est le cas, par exemple, de deux dirigeants ouvriers de la CGT en Loire-Atlantique (Georges Prampart et Roger Rousselot) qui s’engagent contre le tournant sectaire de 1978. Cet aspect est peu connu car on a coutume de ne voir dans la CGT qu’une « courroie de transmission » du PCF. Si certains permanents ouvriers font état de leur malaise et se replient sur leurs activités syndicales, très peu passent néanmoins à la critique ouverte. L’acceptation de la discipline militante et la volonté de ne pas donner des armes aux adversaires du parti expliquent l’efficacité des mécanismes disciplinaires visant à faire taire les contestataires. Le légitimisme à l’égard des décisions du groupe dirigeant favorise l’auto-censure. Il faut toujours du temps à ceux-ci pour qu’ils informent le reste des rangs militants de la situation. En outre, l’ampleur des désaccords internes a été masquée à la masse des militants car le système hiérarchique du PCF proscrit tout lien horizontal entre les structures militantes et permet un repérage et un contrôle efficace des adhérents osant mettre en question les choix de la direction.

La direction du PCF peut en outre marginaliser les syndicalistes en s’appuyant sur les dirigeants communistes de la CGT : Roger Rousselot et Georges Prampart sont mis à l’écart non seulement du PCF mais aussi de la direction du syndicat. Le parti se vide ainsi de militants, contraints à s’isoler même si des initiatives visent à les fédérer. Il faut aussi souligner que le coût de la sortie définitive et bruyante est plus élevé pour les militants ouvriers. Ils peuvent difficilement faire comme les militants des catégories diplômées, qui entament des reconversions militantes et professionnelles dans les milieux associatifs ou culturels où ils sont par ailleurs investis – par exemple, dans le monde de l’édition, de la communication publique ou de l’université.

Roger Martelli a publié cette année un livre sur ce qu’il a appelé « l’occasion manquée » de l’été 1984, considérant que c’est là un tournant dans le déclin du PCF, un moment où celui-ci se serait « refermé ». Il s’appuie pour cela sur des matériaux permettant de comprendre ce qui se joue alors du côté des directions (comité central et bureau politique). De ton côté, comme on l’a dit plus haut, tu as travaillé sur ce qui se joue à la base du parti. Que penses-tu de cette thèse défendue par Roger Martelli ? Est-ce que, dans les fédérations que tu as étudiées, 1984 constitue effectivement un tournant ou doit-on plutôt inscrire les décisions prises cette année-là, et les différents revirements d’alliances en général, dans une trajectoire historique du PCF qui l’a progressivement éloigné des classes populaires ? Tu rappelles notamment que, de 1979 à 1984, le PCF était déjà passé de 540 000 adhérents à 380 000…

L’année 1984 est une date charnière, tant au niveau national qu’au plan des fédérations. Je rejoins complètement les analyses de Roger Martelli sur ce point. Il s’agit d’une séquence importante de repli bureaucratique mais elle s’inscrit cependant dans un mouvement de fermeture plus général, qui date surtout du printemps 1978. Les débats de 1984 apparaissent comme des échos directs de la gestion de cette clôture du groupe dirigeant sur lui-même entamé six années plus tôt. Il ne faudrait pas les isoler, ni les autonomiser de ce qui se passe alors dans l’ensemble du parti.

Si tournant il y a en 1984, c’est surtout parce que des voix critiques émergent cette fois-ci au cœur même de l’appareil national et non plus seulement chez les intellectuels et les militants de rangs intermédiaires. Pour la première fois, le malaise général qui traverse les cellules et sections trouve une certaine expression au sommet de l’organisation, auprès en particulier des cadres ouvriers, jusque-là plutôt fidèles à la ligne Marchais. Ce malaise est provoqué par le score de la liste conduite par Georges Marchais aux élections européennes de juin (11 %) et son analyse par le groupe dirigeant. Il entraîne une multiplication des refus de reprise de carte et un nombre inédit de lettres envoyées au comité central. Beaucoup de communistes demandent ouvertement un changement de direction et la démission du secrétaire général. Après une première vague de départ en 1979-1984, qui (dé)mobilise essentiellement des adhérents venus dans la dynamique de l’union de la gauche, les cadres eux-mêmes quittent alors en nombre le parti, souvent poussés à la démission ou exclus. Cette deuxième phase de délitement de l’organisation est plus étroitement liée aux échecs électoraux, qui fragilisent les fédérations.

Le cas de la Meurthe-et-Moselle, longuement étudiée dans l’ouvrage, confirme cette importance de l’année 1984. Au lendemain des élections européennes, c’est l’ensemble de la direction de cette puissante fédération qui exprime son désaccord avec la ligne nationale. Les membres du bureau fédéral, à une exception près, osent ouvrir le débat : ils convoquent un comité fédéral extraordinaire, qui se prolonge jusqu’au matin sans représentants de la direction nationale, car celle-ci fait confiance aux deux membres locaux du comité central, les deux permanents d’origine ouvrière Alain Amicabile et Roland Favaro. Or ces derniers, comme la majorité du comité fédéral, s’accordent sur la responsabilité du PCF dans l’échec électoral. L’hebdomadaire Révolution rend compte de l’intervention critique des dirigeants lorrains qui portent notamment sur le manque d’autocritique concernant la période 1981-1984, les pays de l’Est et la démocratie interne. Par la suite, Alain Amicabile est exclu du comité central et une résolution adoptée par la direction nationale rend coupable les militants de Meurthe-et-Moselle « d’activité fractionnelle ». La fédération est progressivement normalisée au prix du départ de la plupart de ses animateurs et du délitement de sa base militante.

Tu reviens à la fin de ton livre sur les transformations des années 2000, en particulier l’évolution du militantisme communiste, la désouvriérisation qui s’accentue (du point de vue du recrutement comme du discours), l’affaiblissement des dispositifs de socialisation militante et des repères idéologiques traditionnels du PCF. Tu mentionnes néanmoins qu’après l’échec de la campagne présidentielle de Marie-Georges Buffet, l’insertion du PCF au sein du Front de gauche a permis de remobiliser quelque peu l’électorat et qu’on note un regain indéniable d’activité du côté des jeunes. Néanmoins, le déclin n’a pas été véritablement enrayé puisqu’on comptait, en 2012, environ 64 000 adhérents à jour de cotisations et 35 000 votants au congrès national, contre respectivement 92 500 et 45 500 en 2005. Comment expliquer cette difficulté du PCF à rebondir : est-ce que ce sont toujours, sous de nouvelles formes, les mêmes contradictions qui opèrent ou doit-on invoquer d’autres facteurs ?

Après une longue période de léthargie et de vieillissement, un certain renouvellement des réseaux militants est intervenu à partir du milieu des années 2000, d’abord lors de la campagne victorieuse contre le traité constitutionnel européen de 2005, puis dans le cadre du Front de gauche. Pour la première fois depuis 1980, les effectifs militants annoncés par la direction se sont stabilisés en 2005-2007, et la part des jeunes a légèrement augmenté. Des adhérents qui s’étaient mis en retrait réactivent des réseaux militants et sont rejoints par de nouveaux et jeunes adhérents, souvent socialisés à la lutte politique à l’occasion du combat contre le Contrat Première Embauche (CPE). Des groupes des Jeunesses Communistes et de l’Union des étudiants communistes se remettent en place dans les principales villes avec, de façon inédite, un nombre conséquent de nouveaux venus qui ne sont pas issus de familles communistes. Si le déclin s’est ensuite poursuivi à un rythme modéré, la campagne présidentielle de 2012 a indéniablement remobilisé les rangs communistes et fait venir de nouveaux adhérents. A cette occasion, Jean-Luc Mélenchon a opéré une certaine radicalisation du discours avec un retour de la thématique des antagonismes sociaux, alors que les campagnes précédentes du PCF étaient marquées par une euphémisation des référents communistes et anticapitalistes.

La stratégie du Front de gauche a freiné le déclin électoral du PCF aux élections présidentielles et européennes, mais la décrue s’est poursuivie lors des élections législatives et municipales, c’est-à-dire lors de scrutins où le PCF, plus que le Front de gauche, était en première ligne.  Cette stratégie a mis au premier plan le problème de l’influence des élus dans l’appareil communiste et de leur dépendance à l’égard du PS. Les élections municipales de mars 2014 ont ainsi donné lieu à des tensions très fortes entre le PCF et le Parti de Gauche, favorable à des listes autonomes du PS dans les grandes villes. Elles ont également suscité des contestations internes au PCF, de la part de nouveaux adhérents ou de militants plus anciens mais souvent sans responsabilité, qui s’opposent à la reconduction de l’alliance avec le PS. Pour la plupart des élus et une part significative de la direction du PCF, conserver les municipalités à direction communiste et les postes d’adjoints dans les autres mairies d’union de la gauche demeure une priorité.

L’équilibre semble compliqué à trouver pour les militants. Les élus locaux ont permis indéniablement le maintien d’une certaine influence du PCF alors que son audience nationale s’est effondrée. Par le passé, les municipalités communistes étaient en outre au cœur de l’implantation du PCF dans les milieux populaires. Néanmoins, dans le contexte contemporain de droitisation du PS, de professionnalisation des collectivités locales et de faiblesse des réseaux militants, ce qui fut une force semble parfois opérer comme un frein au renouvellement du PCF.

On le voit, le PCF est confronté à des contradictions qui ont pris une acuité particulière dans la dernière période. Autre problème relativement nouveau : le PCF est devenu un parti très décentralisé. Les alliances électorales sont à géométrie variable, selon les élections mais aussi selon les lieux. Elles dépendent d’une part des calculs faits par les responsables locaux, et d’autre part des rapports de force entre élus et militants. Ce mode d’organisation peu collectif donne du poids aux individualités locales et peut opérer comme un frein à l’engagement de militants. Les syndicalistes ouvriers de la CGT se reconnaissent par exemple difficilement dans ce type de culture organisationnelle.

En guise de conclusion, il est utile de rappeler que le PCF reste de loin la formation à la gauche du PS ayant le plus d’adhérents. Il demeure souvent l’une des rares forces militantes organisées dans les petites villes, alors que les autres partis de gauche peinent à y présenter des candidats aux élections locales. D’un point de vue comparatif, par rapport aux autres partis majeurs, le PCF reste une organisation avec une structure relativement populaire dans un espace politique où dominent les fractions bourgeoises et petites bourgeoises de la population. Mais force est de constater que le PCF a été désarmé tout autant qu’il s’est désarmé de sa capacité organisationnelle à contester l’ordre social et politique. Il a ainsi laissé la  place à des représentations concurrentes des classes populaires, issues en particulier des classes dominantes. Ainsi le FN peut-il, bien que privé d’assise militante dans les quartiers populaires et les usines, se mettre en scène comme le « parti des ouvriers ». Cette capacité fait défaut aujourd’hui aux organisations politiques engagées dans la lutte antilibérale, soulignant l’importance de la construction dans le temps d’outils collectifs qui rassemblent largement, tout en étant ancrés dans les territoires populaires et les réalités du salariat d’exécution.

Propos recueillis par Ugo Palheta


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Elections en Grèce : La Commission européenne vote Tsipras !

M’PEP, 15 septembre 2015

http://www.m-pep.org/Elections-en-Grece-La-Commission-europeenne-vote-Tsipras


Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, a démissionné le 20 août dernier et prononcé la dissolution du parlement. Il ne disposait plus de majorité puisque sa politique a conduit à diviser son parti, Syriza. En faisant le contraire des engagements qu’il avait pris, le Premier ministre grec a ainsi provoqué le départ du tiers des membres de son parti (sur 35.000 adhérents) et du tiers de ses parlementaires. Ses soutiens au parlement se sont alors réduits à 119 députés sur 300. Les lois étaient désormais votées grâce aux députés de droite (Nouvelle Démocratie) et socialistes (Pasok), ceux précisément contre lesquels Syriza avait lutté. Ces partis avaient accepté et mis en œuvre les deux premiers mémorandums ayant saigné la Grèce à blanc, pour être ensuite rejetés par la population notamment lors du référendum du 5 juillet 2015 (61% de NON).

Syriza était arrivé en tête aux élections législatives du 25 janvier 2015 sur un programme qui, certes, ne prévoyait pas de rupture avec l’Union européenne et l’euro, mais comprenait néanmoins des mesures visant à mettre un terme à l’austérité. C’était d’ailleurs la principale contradiction de ce programme, car il n’est pas possible de sortir de l’austérité dans le cadre de l’euro, nous venons d’en avoir la démonstration en grandeur réelle avec le cas de la Grèce. Toutefois, il était possible de penser que, confrontés à l’impossibilité de redévelopper leur pays tout en participant à la zone euro, les Grecs arriveraient progressivement, en plus grand nombre, à la conscience qu’il fallait revenir à la drachme et abandonner la monnaie unique. Ce n’est malheureusement pas le choix fait par Alexis Tsipras qui a provoqué, par sa lâcheté, ce gigantesque gâchis.

Quels enjeux pour ces élections ?

Dans son annonce du 20 août, Tsipras justifie sa démission en affirmant : « le mandat que j’ai reçu le 25 janvier a atteint ses limites ». C’est faux ! Alexis Tsipras n’a pas reçu du peuple grec un seul mandat, lors des élections législatives de janvier 2015, mais un second, qui a renforcé le premier, à l’occasion du référendum du 5 juillet 2015. La question posée à ce référendum (par lui-même) était de savoir si les Grecs acceptaient le nouveau mémorandum proposé par la Troïka. Avec 61,3% de NON, Tsipras disposait d’un rapport de forces beaucoup plus important qu’en janvier. Au lieu « d’atteindre ses limites », ce mandat issu du peuple, bien au contraire, ouvrait de nouvelles perspectives. Quant au mandat donné à Syriza lors des élections législatives de janvier 2015, sur la base du programme dit de Thessalonique, il restait entièrement valable, malgré ses limites, puisque rien ou presque n’avait été mis en œuvre par le gouvernement Syriza.

Le motif invoqué par le Premier ministre grec est donc fallacieux, il faut chercher d’autres raisons.

Il en existe une, parfaitement recevable, quand, toujours le 20 août, il demande au peuple de « décider si l’accord est valable pour sortir un jour des plans de rigueur ». Si la question est recevable, la réponse est négative pour deux raisons.

D’abord, cet « accord » (le 3e mémorandum) est encore plus sévère pour le peuple que les deux précédents. Or la preuve par l’expérience a été fournie que l’austérité n’était absolument pas la solution pour le développement économique et social harmonieux d’un pays. Sur ce point la plupart des économistes, pour une fois, sont d’accord. L’austérité, en revanche, est une excellente solution pour éponger les richesses d’un pays et les canaliser vers les détenteurs de la dette publique. Par ailleurs, selon un institut économique allemand, l’Allemagne a économisé 100 milliards d’euros depuis 2010 en raison de la baisse de ses coûts d’emprunt liée à la crise européenne de la dette. Les obligations allemandes ont servi de valeur refuge, ce qui a fait baisser leur taux d’intérêt, diminuant d’autant la dépense de paiement des intérêts pour l’Allemagne.

Tout le monde a compris que les « plans d’aide » à la Grèce, et notamment les 86 milliards d’euros qui ont commencé à lui être versés, ne servent qu’à une seule chose : rembourser les créanciers qui sont désormais, pour l’essentiel, des institutions  publiques. C’est pourquoi les oligarques européens, ayant trouvé le Veau d’or, font tout ce qu’ils peuvent pour entretenir cette dette publique pour qu’elle n’ait jamais de fin. Si la Grèce veut vraiment aller de l’avant, elle doit donc cesser immédiatement de rembourser, ce qui entraînera ipso facto sa sortie de l’euro. C’est à cela qu’elle doit se préparer activement en mettant ces questions en débat parmi la population.

Ensuite, cet « accord » n’est pas valable car il prévoit la mise sous tutelle de la Grèce. Il marque l’écrasement politique de ce pays qui devient une sorte de colonie allemande et de la Troïka. On a peine à croire que le gouvernement grec ait pu signer un tel abandon et qu’une majorité de parlementaires l’ait voté. Cet « accord » prévoit par exemple que « le gouvernement doit consulter les institutions [européennes] et convenir avec elles de tout projet législatif dans les domaines concernés dans un délai approprié avant de le soumettre à la consultation publique ou au parlement ». C’est marqué noir sur blanc dans « l’accord » du 12 juillet. Tous les dirigeants des autres pays de la zone euro (19) se sont ligués contre la Grèce, participant à la négation des deux votes du peuple grec de janvier et juillet 2015, c’est-à-dire à la négation du peuple grec lui-même. C’est à cela qu’ont participé activement Alexis Tsipras et le Parlement.

C’est un résultat tout à fait stupéfiant dans l’histoire des relations internationales : une coalition de puissances privées – les marchés financiers et les firmes multinationales – par agents interposés (les dirigeants de la Banque centrale européenne, ceux de la Commission européenne, la plupart des chefs d’États et de gouvernements des Vingt-Huit), ont pris directement le pouvoir dans un pays souverain. Ils l’ont fait avec l’accord de ce gouvernement pourtant réputé être à la « gauche de la gauche » et avec le vote du Parlement. Cet exemple dramatique réduit à néant les illusions de tous ceux qui considèrent que les autres pays européens sont des « partenaires » avec lesquels on peut « coopérer ». Dans la configuration politique actuelle, la plupart des pays de la zone euro et de l’UE (et de l’Otan) sont des adversaires. Le droit, la démocratie, la souveraineté des nations n’existent plus dès lors qu’un pays refuse les politiques néolibérales de l’UE. C’est pourquoi la sortie de l’euro et de l’UE ne peut pas se faire au moyen de l’article 50 du traité de Lisbonne, mais unilatéralement par une politique du fait accompli.

Dans son allocution du 20 août, le Premier ministre grec considère également que ces élections législatives du 20 septembre 2015 serviront à « savoir qui peut mener les réformes nécessaires ». Sur ce point il n’a pas tort, mais il demande en réalité aux Grecs de dire qui appliquera au mieux le 3e mémorandum au sein du nouveau bloc européiste pro-mémorandum qui vient de naître en Grèce : ND, Pasok, ou Syriza ? On peut ajouter que pour Alexis Tsipras il s’agit d’utiliser ces élections pour « nettoyer » le parti Syriza et son groupe parlementaire afin d’avoir les mains libres.

 Alexis Tsipras avait le choix

Contrairement à ce que beaucoup de gens prétendent, particulièrement dans la «  gauche de la gauche  », Tsipras avait le choix. Il n’avait aucun « révolver sur la tempe » comme l’affirme le dirigeant du PCF Pierre Laurent. La vie du Premier ministre grec n’était pas menacée. Personne, dans son entourage, n’a été physiquement agressé, expulsé de son logement, licencié, interné dans un camp. Tsipras, avec ses amis, a continué à vivre normalement. Il n’était pas obligé de capituler, personne ne l’a contraint à la reddition. Certes, il a subi des pressions politiques, et uniquement politiques, de la part de la Troïka. Mais qui peut croire que cette dernière serait une sorte d’organisme socio-éducatif chargée d’encadrer ses ouailles avec bienveillance et « d’aider » la Grèce ? Il faut arrêter de dire et de faire croire n’importe quoi. Tsipras a fait un choix politique. Et c’était aussi un choix politique, depuis son élection de janvier, de tergiverser, de ne pas appliquer le programme de Thessalonique et de ne pas contribuer au développement des mobilisations sociales.

Le gouvernement grec a toujours été souverain et il peut encore l’être, car il lui suffit de dire stop à la Troïka pour qu’il retrouve sa dignité. Ceux qui disent que Tsipras n’avait pas d’autre choix sont à classer dans le camp des thatchériens, lorsque Margaret Thatcher répétait « There is no alternative » (il n’y a pas d’alternative). Ainsi, pour Syriza, et plus généralement pour la gauche « radicale » européenne, il n’y aurait pas d’alternative à l’euro, nous en serions prisonniers, en sortir serait l’apocalypse.

On nous dit aussi que le gouvernement Tsipras n’avait pas de mandat, après les élections de janvier et après le référendum du 5 juillet, pour sortir de l’euro. C’est vrai, et personne ne prétend le contraire. En revanche, Tsipras n’avait pas non plus pour mandat de ne pas sortir de l’euro. Son mandat était le rejet de l’austérité incarnée par les mémorandums. Plus grave, et c’est à ce propos que l’on peut parler de trahison de Tsipras, ce dernier a signé le 3e mémorandum, en contradiction flagrante avec les 62% de NON du 5 juillet.

Tsipras devait envisager la sortie de l’euro. Face aux blocages de l’UE et du FMI il devait, par petites touches, acclimater l’opinion publique à la sortie de l’euro. Il devait laisser cette hypothèse ouverte et se garder de la diaboliser. Il a fait tout le contraire, disant par exemple qu’il livrerait « terre et eau » pour rester dans l’euro, ou que la sortie de l’euro serait la « faillite »de la Grèce. En tenant de tels propos, rejoignant ceux des grands médias et des oligarques, Tsipras a montré dans quel camp il se plaçait.

La Commission européenne vote Tsipras !

Le message a très bien été reçu par l’UE et le FMI. L’annonce de ces élections législatives anticipées n’a suscité aucun trouble particulier sur les marchés financiers. Aucun dignitaire de l’UE n’est venu faire campagne à Athènes, contrairement au référendum de juillet, pour alerter les Grecs sur les « dangers » de cette élection s’ils votaient Syriza. Et pour cause, car, en effet, pour les oligarques, tout danger est écarté pour l’instant. Ainsi, pour Martin Selmayr, directeur de cabinet du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker : « des élections rapides en Grèce peuvent être un moyen d’élargir le soutien au programme stabilisé que vient de signer au nom de la Grèce le premier ministre Tsipras ». Il ajoute : « une élection peut renforcer la capacité du gouvernement grec à mettre en œuvre les réformes ».

Dans la même eau, selon des propos rapportés par l’AFP le 12 septembre, le commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici, s’est dit « serein », à huit jours des législatives anticipées en Grèce, estimant qu’elles ne devraient pas remettre en cause les engagements pris par Athènes : « Je ne sais pas quel parti l’emportera, quelle coalition se formera, mais j’ai la sensation, y compris si je regarde les sondages, qu’il y a toujours une très nette majorité, une immense majorité en Grèce, pour les partis qui ont soutenu la démarche d’un programme d’aide en échange de réformes. Je n’ai pas d’inquiétudes de cette nature. Tous les partis politiques ont voté pour le Memorandum of Understanding [le MOU, le contrat de prêts] cet été. Donc il n’y a pas de souci à se faire sur sa mise en œuvre ».

Angela Merkel est encore plus claire : « les élections en Grèce font partie de la solution et non pas de la crise ». Autrement dit, le résultat probable sera une écrasante victoire des partis pro-mémorandum : Syriza, ND et Pasok. On comprend, par l’absence – nouvelle – de toute critique à l’encontre de Tsipras, et même le coup de chapeau qui lui est donné, que la meilleure formule serait la victoire de Tsipras. Il est désormais la meilleure garantie de l’application du 3e mémorandum dans la mesure où il lui reste encore un certain soutien dans la population.

Le seul enjeu de ces élections, pour l’avenir, est le poids électoral qu’obtiendront les forces progressistes anti-euro et anti-UE

Pour l’intérêt du peuple grec et pour les autres, il faut empêcher la mise en œuvre du 3e mémorandum. Si les Grecs veulent atteindre cet objectif, ils ne pourront pas voter pour l’un des trois grands partis pro-mémorandum qui ont signé avec les oligarques européens. Syriza est le plus emblématique d’entre eux puisqu’il avait annoncé qu’il mettrait un terme à l’austérité et même qu’il « changerait l’Europe ». On a vu le résultat !

Syriza et son leader ne sont plus les forces qui inspirent la confiance, la rupture avec le système et l’espoir. Tsipras a démissionné après avoir fait exactement le contraire de ce qu’il avait promis. Il a renié ses promesses électorales. En quelques jours, le NON au referendum du 5 juillet s’est transformé en OUI. La signature le 13 août par Alexis Tsipras du mémorandum a provoqué la désintégration de Syriza. Syriza dénonçait les vieux partis politiques du système, désormais il fait partie du système. Syriza (Coalition de la gauche radicale) est désormais un parti du mémorandum comme les autres. Alors que Tsipras avait juré qu’il ne gouvernerait pas avec les partis qui ont mis en œuvre les deux premiers mémorandums, il a annoncé le 3 septembre qu’il était prêt à une alliance avec le Pasok si celui-ci se débarrassait de ses anciens ministres. Cette position est parfaitement hypocrite, car la ligne politique du Pasok ne dépend pas de ces personnalités. Pilier du clientélisme, parti qui a poussé la Grèce dans l’euro et qui a largement contribué au chaos actuel, le Pasok va donc devenir l’allié de Syriza ? Syriza est désormais un cadavre politique dont il faut accélérer la décomposition.

Les Grecs ne peuvent pas non plus voter pour les petits partis qui n’ont pas été impliqués dans l’application des mémorandums, mais qui ne rêvent que de cela : To Potami (« centristes »), Grecs indépendant (ANEL) qui ont gouverné en alliance avec Syriza, Union des centristes (EK) donnée entre 3 et 5%, soutenue par la « grande » presse grecque qui fait tout ce qu’elle peut pour le faire entrer au parlement.

Le vote pour Aube dorée, à qui ces trahisons offrent un boulevard, est inimaginable. C’est un parti d’extrême droite, violent, meurtrier, raciste, qui devrait être interdit. Son dirigeant principal a été inculpé pour participation à une organisation criminelle.

Quant à voter pour le Parti communiste grec (KKE), ce serait une impasse. On rappellera que sa position lors du référendum du 5 juillet a été d’appeler à mettre dans les urnes un bulletin à l’effigie du KKE au lieu d’appeler à voter NON, ce qui rendait le vote nul. La conséquence a été un amoindrissement du score du NON et du rapport de forces qu’il exprimait. Ce dernier, avec les voix des électeurs communistes, bien que beaucoup d’entre eux n’aient pas respecté cette consigne étrange, aurait pu atteindre 65%.

Un texte récent publié par la Section des relations internationales du Comité central du KKE, le 27 août 2015, expose la position totalement incohérente et stérile de ce parti. Il commence par une critique en règle d’Unité populaire accusée de « régurgiter un certain nombre de mesures néokeynésiennes bien connues pour gérer le système ». Le premier exemple pris est celui de « la socialisation des banques afin qu’elles jouent un rôle dans le développement ». Étrange qu’un parti communiste soit contre la socialisation des banques ! Cette position s’explique cependant par le fait que le KKE est opposé à tout processus progressif de changement comportant des étapes dans l’affaiblissement du pouvoir des classes dominantes. Il veut le socialisme tout de suite. Notre désaccord avec cette thèse est total, car le socialisme ne saurait se limiter à un agencement matériel différent des rapports de production. C’est aussi, et peut-être même avant toute autre chose, un état d’esprit de la population, une conscience, une pratique de luttes et de solidarité, une fraternité en actes que seul un long processus de changement peut faire naître. Sans cet aspect immatériel décisif, la voie est ouverte aux systèmes autoritaires.

Autre perle que l’on peut qualifier de folklorique : l’Unité populaire est encore attaquée car elle parle de « l’annulation de la plus grande partie de la dette de sorte que le pays puisse respirer, en acceptant de cette manière, comme les autres partis du système, que le peuple soit responsable de la dette et doit la payer ». Ce qu’écrit ici le KKE n’a ni queue ni tête. L’annulation de la dette vise précisément à refuser que le peuple la paie !

Mais la cerise sur le gâteau, pourtant déjà bourratif, concerne l’euro. On aurait pu croire qu’un parti communiste qui se respecte serait contre l’euro, monnaie emblématique du système capitaliste. Pas du tout ! Le KKE critique tous ceux qui portent des « propositions politiques pour les monnaies nationales, car ils portent le manteau du radicalisme dans le but de tromper les peuples et de cacher leur véritable contenu anti-populaire. Cette nouvelle fausse dichotomie euro-drachme vise à cacher au peuple que les questions fondamentales sont le cours et la puissance du capital, la participation dans l’UE et le système impérialiste. Le peuple doit faire face à ces choses et ne pas s’aligner avec des sections du capital qui flirtent avec l’idée d’une monnaie nationale, une autre alliance monétaire ». […] « Tous ceux qui donnent un signe de tête et un clin d’œil aux sections du capital qui flirtent avec l’idée d’une monnaie nationale ne peuvent pas suivre un chemin différent autre que celui qui mène à la faillite du peuple. Il n’est pas important de savoir si cela soit effectué au moyen d’un mémorandum ou non. Il n’est pas important si cela soit effectué à l’intérieur ou à l’extérieur de la zone euro. Ce qui est important c’est que les efforts pour piéger le peuple dans un autre choix en faveur du capital doivent être contrecarrés ». Si c’est le « cours et la puissance du capitalisme » qui doivent concentrer notre attention – ce qui n’est pas faux – comment ne pas voir que l’euro est la monnaie qui renforce la puissance du capitalisme ? Mais le socialisme que le KKE appelle de ses vœux aurait-il l’euro pour monnaie ? On peut raisonnablement penser que non. Il faudra donc bien que la Grèce, à un moment ou à un autre sorte de l’euro. Le plus tôt sera le mieux, non ?

Pour le KKE, la puissance du capitalisme n’est qu’une abstraction. C’est de la pure rhétorique qui ne s’incarne ni dans les banques (qu’il ne faut pas socialiser), ni dans la mise en déficit des États par l’invention de la dette publique (qu’il ne faut pas annuler), ni dans la monnaie unique (dont il ne faut pas sortir).

Il ne reste que trois groupes portant les espoirs du renouveau de la Grèce et qui tous militent pour la sortie de l’euro :

  • ANTARSYA
  • EPAM (Front uni populaire)
  • Unité populaire qui vient d’être créée par Panagiotis Lamfazanis, ancien ministre de l’Énergie et de l’Environnement d’Alexis Tsipras. Son groupe a déclaré sa volonté de « rester fidèles » au programme de Syriza. Il ajoute « le gouvernement ne s’est pas fait renverser. Il s’est résigné, illustrant ainsi sa peur, son inertie et sa panique ».

À l’issue de ces élections, si ces trois groupes font un bon score, alors un rassemblement de luttes contre le mémorandum, pour la sortie de l’euro et de l’UE pourra se constituer. Une expression politique sera donnée aux forces sociales qui veulent se battre contre l’austérité et le retour de la Troïka via le nouveau mémorandum. Ce rassemblement sera l’expression politique du NON, qui s’est manifestée en juillet 2015.

Pierre Laurent (PCF) vote Tsipras

Le PCF continue de soutenir Tsipras, si on en juge par le communiqué de sa responsable des relations internationales, Lydia Samarbakhsh : « le discours tenu au soir du 20 août [par Tsipras] est un discours d’appel à la mobilisation et à la riposte du peuple grec. Un chapitre effectivement se ferme, un nouveau s’ouvre déjà appelant les Grecs à se mobiliser pour se doter d’un gouvernement qui luttera contre l’impact de ces mesures austéritaires sur les classes populaires et pour regagner leur souveraineté face aux créanciers. On est loin d’un renoncement et d’une trahison mais bien dans un combat politique âpre ». Ce petit texte n’appelle aucun commentaire tant il est éloigné de la réalité que chacun peut constater.

Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, est lui aussi fâché avec la réalité si on en juge au contenu de l’entretien qu’il a accordé l’Humanité le 8 septembre 2015. Pour lui, « la principale leçon » que l’on peut tirer de l’affaire grecque, « c’est que la solidarité des forces sociales qui veulent sortir l’Europe de l’austérité doit se renforcer ». Pierre Laurent, à cet égard, ne propose rien. Sa déclaration n’a aucun effet pratique, elle ne fait que brasser du vent. Non, Monsieur Laurent ! La reddition d’Alexis Tsipras ne s’explique pas par la faiblesse de la solidarité des autres pays européens envers la Grèce. Ce n’est pas cela « la principale leçon ». Pour nous, la principale leçon est qu’il y a confirmation de ce que nous sommes un certain nombre à proclamer depuis plusieurs années : il n’est pas possible de transformer l’Union européenne de l’intérieur. Il faut avoir l’honnêteté, la lucidité et le courage de le reconnaître. La « principale leçon » est que la lutte contre l’austérité, pour être victorieuse, passe nécessairement par la sortie de l’euro et de l’UE. C’est pour avoir refusé de l’admettre que Syriza va connaître une débâcle, et c’est pour cette raison que le Front de gauche disparaît du paysage politique. Les appels à la lutte contre l’austérité, dans ces conditions, ne sont qu’un discours de façade dans lequel Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon excellent.

Conclusion

Les sondages sont de plus en plus préoccupants pour Tsipras et Syriza, même si les sondages en Grèce, davantage qu’ailleurs, sont sujets à caution. Certains n’avaient-ils pas prédit, la veille du référendum du 5 juillet, la victoire du OUI ? Il n’empêche que les signes convergents et répétés de l’affaiblissement de Syriza sont un indicateur à prendre en compte. Ainsi, entre mars et le 31 août 2015 (Université de Macédoine), la cote de confiance de Tsipras est tombée de 70% à 29%. Le 24 juillet (Metro Analysis), Syriza était à 33,6%, ND à 17,8% et To Potami à 6,1%. Le 2 septembre les choses ont radicalement changé, ND est donné en tête avec 29%, Syriza est à 28,7% (GPO). À la même date (ALCO), Syriza est donnée à 29,2% et ND à 28,7%. Le pourcentage des indécis est de 25%, dont la moitié a voté Syriza en janvier. Les sondages montrent en tout cas que le vainqueur devra faire alliance avec un ou peut-être deux partis.

Syriza était le premier gouvernement de la gauche « radicale » en Europe. Cet évènement avait un caractère historique car il pouvait laisser entendre que la relève de la vieille social-démocratie était assurée. Il n’en aura rien été, bien au contraire. Syriza, soutenu par une grande majorité de la gauche « radicale » européenne, aura donné sa bénédiction à l’austérité, à l’euro, à l’Union européenne, son accord à la mise sous tutelle d’un pays, son accord avec une dictature financière. Syriza apparaît désormais comme une escroquerie politique. On a observé la mutation de ce parti qui s’est transformé en parti de soutien au mémorandum et au système oligarchique de l’Union européenne. Pour y parvenir, ses dirigeants, Alexis Tsipras en tête, ont détourné les textes programmatiques du parti. Ils ont annulé les orientations essentielles du parti et installé le bonapartisme en son sein. C’est toute la gauche radicale européenne qui a été discréditée, liquidée. Ce processus politique, cette dégringolade qui est loin d’être terminée, a accru la dilution du clivage gauche-droite.

La preuve est faite, une nouvelle fois, que c’est autour de la question de l’euro et de l’Union européenne que la recomposition politique doit se faire, en rassemblant les forces politiques progressistes démondialisatrices.

L’économie du partage au service du capital

Mohamed BELAALI, Le Grand Soir, 8 septembre 2015

http://www.legrandsoir.info/l-economie-du-partage-au-service-du-capital.html


« Je suis disposé à vous donner ma montre si vous me donnez cinquante euros ». Anonyme.

Économie du partage, économie collaborative, économie du peer-to-peer, économie solidaire, économie post-capitaliste, nouvelle approche de l’économie etc., sont des appellations derrière lesquelles se cachent les rapports d’exploitation et de domination du capitalisme. L’économie du partage n’a pour but ni la satisfaction des besoins des individus ni le partage des richesses, mais la maximisation des profits. Le partage n’est qu’un prétexte, un moyen au service de cet objectif. Le véritable partage se fait entre les actionnaires d’Uber, d’Airbnb, de Blablacar, de Drivy, du Bon Coin etc. Après le microcrédit, le commerce équitable et autre développement durable, c’est au tour de l’économie du partage d’être un instrument au service du capital (1).

L’Entraide, la Mutualisation, la Convivialité, la Solidarité, l’Hospitalité, la Coopération sont réduites, dans l’économie du partage, à de simples valeurs d’échange, à de simples rapports d’argent.Votre logement, votre voiture, votre machine à laver, vos livres, vos outils de bricolages, vos vêtements, votre repas, votre temps libre etc. sont transformés en vulgaires marchandises qui s’achètent et se vendent (même temporairement) sur le marché de l’économie du partage dominé par de prospères et puissantes entreprises. Il n’ y a pas de services rendus mais que des services vendus.

La révolution informationnelle, la publicité, le marketing sous toutes ses formes, les techniques de gestion les plus sophistiquées sont des moyens efficaces qui permettent à ces entreprises de pénétrer davantage encore les sphères les plus protégées et les plus éloignées du marché. L’économie du partage élargit ainsi les possibilités de développement du capital aux domaines qui , jusqu’alors, lui échappaient.

L’économie du partage est non seulement présente dans quasiment tous les secteurs, mais elle a aussi envahi le monde entier. Selon PwC, le marché mondial de l’économie collaborative devrait atteindre près de 335 milliards de dollars d’ici à 2025, contre 15 milliards en 2014 ! (2). Le capitalisme, pour survivre, doit créer constamment à l’échelle planétaire de nouveaux besoins, de nouveaux marchés, de nouvelles techniques de production et de consommation.

Ce nouveau business attire de plus en plus les grands groupes qui investissent massivement dans ce marché très rentable. Ainsi des géants comme Nestlé, Hyatt, Avis, General Electric, Ikea, Tyota, Bmw, Frd etc., rachètent des start-up, créent leurs propres services de location temporaire et leurs propres plateformes de partage (3). La SNCF, de son côté, non seulement possède déjà son propre service de covoiturage (iDvroom) mais travaille aussi en partenariat avec Wattmobile et Zipcar deux acteurs importants de l’économie collaborative. Le groupe public vient également de prendre 75% du capital (28 millions d’euros) de « OuiCar », une plateforme de location de voitures entre particuliers qui revendique 20 000 véhicules en « autopartage » et 400 000 adhérents en France.

L’économie du partage n’est donc pas une menace pour les grandes entreprises, mais bien au contraire une occasion formidable pour étendre leur champ d’action. Elle leur offre ainsi de nouvelles perspectives de profit tout en exploitant les valeurs de partage, d’entraide etc.. « Il suffit de voir le nombre de campagnes de publicité qui sortent et qui nous vendent à toutes les sauces les valeurs de partage, alors même que les entreprises en question sont incapables de porter ces valeurs », déplore Marc-Arthur Gauthey, du think tank OuiShare pourtant grand défenseur de l’économie collaborative (4).

Quant aux travailleurs de l’économie du partage ou collaborative (travailleurs indépendants, entrepreneurs individuels, « particuliers »), leur situation reste pour le moins inquiétante. Ils ne sont pas considérés comme des salariés et ne bénéficient donc pas des avantages liés au salariat (protection sociale, congés payés, conventions collectives etc.). Le statut juridique de ces « free-lances » [travailleurs indépendants], comme on les appelle, parfois reste ambigu. Ils ne sont ni salariés ni vraiment patrons. Ils ne bénéficient ni des droits des premiers ni des privilèges des seconds. Mais dans tous les cas ils doivent exécuter les règles et les ordres dictés par les plateformes collaboratives qui les emploient. Ce flou et ce vide juridique constituent une véritable aubaine pour les entreprises de l’économie du partage. Elles échappent ainsi largement à la réglementation du droit du travail. Derrière l’économie collaborative se cachent de nouveaux rapports de domination et d’exploitation. Aux salaires de misère (5) s’ajoutent une hyper-flexibilité et une précarité accrue qui font le bonheur des patrons. Youpijob, TaskRabbit (6), UberPop, UberRush (un service de coursiers à pied ou à vélo) ou Amazon Turk, pour ne citer que celles-là , sont des exemples et des symboles de cette « gig economy » [économie des petits boulots]. Les emplois créés sont des petits boulots mal rémunérés, mal protégés, limités dans le temps avec des horaires déstructurés et sans perspective aucune : « Au lieu de la révolution du travail promise, je n’ai trouvé que des tâches pénibles, un faible salaire et un système défavorable pour les salariés » (7). Les nouveaux prolétaires de ces entreprises collaboratives sont la plupart du temps des hommes et des femmes à tout faire.

L’économie du partage renforce et accélère ainsi les tendances déjà existantes au sein du capitalisme et détruit chaque jour un peu plus les acquis sociaux arrachés de haute lutte par des générations successives de travailleurs salariés.

L’économie collaborative ne crée paradoxalement aucune collaboration ni aucune solidarité entre les travailleurs qui restent totalement dépendants des puissantes plateformes avec leurs règles et leurs systèmes de notations basés sur le jugement des clients. Au contraire, elle les isole, les atomise pour mieux les dominer.

L’économie du partage n’est qu’un avatar du capitalisme qui répond à la nécessité de celui-ci de conquérir de nouveaux marchés, de créer de nouveaux besoins pour surmonter ses crises. Dans ce sens elle n’est qu’un instrument au service du capital dont elle perpétue l’asservissement et la domination. Dire que l’économie du partage est une économie post-capitaliste est non seulement une chimère, mais aussi une absurdité.

Mohamed BELAALI

(1) http://belaali.com/article-microcredit-commerce-equitable-et-developpe…(1)

(2) http://www.pwc.fr/le-marche-mondial-de-leconomie-collaborative-devrait…

(3) http://www.usinenouvelle.com/article/les-grandes-entreprises-seduites-…

(4) http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/pour-riposter-a-l-u…

(5) http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/jul/23/gig-economy-silic…

(6) http://valleywag.gawker.com/if-taskrabbit-is-the-future-of-employment-…

(7) http://www.lesechos.fr/20/05/2014/LesEchos/21691-059-ECH_economie-du-p…