La fin de l’Europe

Cédric DURAND, Contretemps, 4 août 2015

http://www.contretemps.eu/interventions/fin-leurope


Dans cet article initialement paru sur le site états-unien Jacobin, Cédric Durand montre que la crise en Grèce s’inscrit dans un mouvement de désintégration du projet européen.

Cédric Durand est économiste à l’université Paris-13 et enseigne à l’EHESS. Membre des Economistes attérés et du comité de rédaction de Contretemps-web, il est l’auteur du livre Le capital fictif (Les Prairies ordinaires, 2014), et a coordonné l’ouvrage En finir avec l’Europe (La Fabrique, 2013).


Du point de vue européen, l’effondrement financier de 2008 ne fut que le prologue d’une crise  continentale généralisée. La débâcle financière de fabrication états-unienne a déclenché une chaîne complexe d’événements inattendus à travers le Vieux Continent, contaminant toutes les sphères de la vie sociale et débouchant sur un paysage radicalement nouveau, en proie aux turbulences politiques et économiques.

Comme le déclarait il y a quelques mois Ada Colau, la maire nouvellement élue de Barcelone à la tête d’une coalition inspirée des Indignés :

« De cette crise, personne ne sortira comme avant. Ce qui nous attend, c’est, au choix, un horizon féodal, avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens. Ou alors, une révolution démocratique, où des milliers de personnes s’engagent, pour changer la fin du film ».

Nous sommes très probablement arrivés à ce tournant historique. La très large victoire du Non au référendum grec du 5 juillet est une des plus claires indications de la volonté des classes populaires de mettre un terme à des décennies d’intégration européenne néolibérale. Cette réouverture de ce qu’Auguste Blanqui appelait le « chapitre des bifurcations » participe de mouvements tectoniques qui secouent un continent tombé dans une spirale de rancune et de ressentiments jamais vue depuis le milieu du siècle dernier.

Une grande entreprise politique en faillite

Il y a quinze ans, le succès du lancement de la monnaie unique a alimenté une vague d’europhorie à travers le continent. La Stratégie de Lisbonne de 2000 promettait de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité et d’une plus grande cohésion sociale. » Les enthousiastes dépeignaient l’Union comme « un phare de lumière dans un monde troublé ». Marcel Gauchet et Jürgen Habermas faisaient valoir que la nouvelle formule européenne – en termes de gouvernance démocratique supranationale et d’Etat-providence – était destinée à servir de « modèle pour les nations du monde ».

Les prévisions des jours européistes ne se sont jamais matérialisées. Au contraire : rétrospectivement, la séquence toute entière apparaît comme une histoire d’échecs ininterrompus. Les performances de la zone euro en termes de croissance économiques ont été largement en deçà de celles de toutes les autres régions, avant et après la crise, et le virage austéritaire de 2010 a produit une magnifique débâcle économique. Le PIB n’a toujours pas retrouvé son niveau de fin 2007, ce qui en fait l’une des pires crises économiques de l’histoire récente – surpassée seulement par la catastrophique restauration capitaliste russe des années 1990.

L’OCDE a concédé un aveu sans détour de l’inadéquation de la gestion économique pendant cette période en illustrant le contraste entre les prévisions de croissance et la trajectoire effective de la zone euro. Le redémarrage, annoncé à de multiples reprises, ne s’est jamais matérialisé.

Prévisions du  PIB de la zone euro et trajectoire effective (OCDE, 2014) :

Le chômage atteint des sommets : en 2014, ce sont 44 millions de personnes qui sont privés d’emploi ou sous-employés au sein de l’Union européenne. Ce fléau est non seulement un douloureux drame personnel pour les travailleurs concernés et leurs familles, mais aussi une illustration spectaculaire de l’irrationalité de notre organisation sociale qui se solde par un gaspillage économique gigantesque, gâchis d’autant plus considérable que les travailleurs européens sont parmi les plus productifs au monde.

Le mythe de la convergence intra-européenne s’est également écroulé. Au cours des cinq dernières années, le rapprochement en trompe l’œil des niveaux socioéconomiques s’est évanoui, réinstallant avec une ardeur redoublée la hiérarchie économique entre le noyau européen allemand et les périphéries. Le PIB par habitant de l’Italie est aujourd’hui plus faible qu’il n’était en 1999. D’autres pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont submergés par la désespérance sociale, avec des segments entiers de la population dans l’impossibilité de satisfaire à leurs besoins essentiels.

L’ironie de l’histoire est que toute cette souffrance fut vaine. Les ratios dette/PIB ont augmenté en dépit des sévères mesures d’austérité, enfermant les pays périphériques et leurs classes laborieuses dans un cycle sans fin de servitude pour dette vis-à-vis des marchés financiers et des institutions et des pays créanciers. Dans le même temps, les déséquilibres commerciaux persistent au sein de la zone euro, et la coordination plus étroite des prescriptions néolibérales au niveau de l’UE n’offre aucun mécanisme capable de s’attaquer aux problèmes sous-jacents de développement inégal.

Un césarisme bureaucratique dysfonctionnel

Les vents contraires de la dépression économique ont transformé la gouvernance européenne en une machine de guerre de classe. Le grand bond en avant de l’intégration au cours des dernières années a réduit quasiment à néant la capacité des parlements nationaux à exercer un rôle actif sur la politique économique. Durcissement des règles, supervision bureaucratique par la Commission et les gouvernements centraux, mise en place  d’organes technocratiques indépendants contrôlant la politique budgétaire et élargissement des compétences de la Banque centrale européenne (BCE) ont réduit l’action des gouvernements à la mise en œuvre du vieux « consensus de Washington » : rigueur budgétaire, privatisation et libéralisation.

Les mesures d’austérité antipopulaires et les réformes du marché du travail ont suscité dans les pays du Sud des mobilisations sociales d’une ampleur sans précédent depuis des décennies, avec plusieurs grèves générales et des phases quasi-insurrectionnelles en Espagne et en Grèce. Lorsque la détermination des gouvernements nationaux s’est affaiblie, le centre européen a eu recours à une poussée d’autoritarisme : des coups de force bureaucratiques ont évincé plusieurs premiers ministres, tandis que la BCE, dirigée par l’ancien vice-président de Goldman Sachs, Mario Draghi, soumettait explicitement les dirigeants récalcitrants à un chantage à la liquidité.

Dans aucun autre cas la confrontation n’est apparue avec autant de clarté qu’en Grèce. Dans une déclaration de mi-juin 2015, l’économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, écrivait avec une franchise déconcertante : « Par le jeu de la démocratie, les citoyens grecs ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas de certaines réformes. Nous estimons que ces réformes sont nécessaires » En opposant explicitement les choix démocratiques et les exigences bureaucratiques néolibérales, Blanchard répétait tout simplement le mantra des dirigeants européens selon lequel il n’y a pas d’alternative au statu quo.

Les discussions avec la Grèce sont donc un processus formel visant à vaincre politiquement les forces de gauche au pouvoir dans ce pays afin d’enterrer toute perspective de changement politique significatif à travers le continent. On ne saurait expliquer autrement l’inflexibilité des créanciers malgré le franchissement par Tsipras de toutes les lignes rouges de Syriza en termes de réforme des retraites, de politique fiscale, de privatisations et de libéralisation du marché. Cette attitude punitive était claire comme de l’eau de roche à la fin juin, lorsque la BCE a activement poussé à une panique bancaire en mettant en garde contre une « crise incontrôlable », puis en  plafonnant ses prêts d’urgence au secteur bancaire, ce qui a entraîné la fermeture des banques, la limitation des retraits et l’établissement d’un contrôle des capitaux.

Cependant, la rigidité vis-à-vis du gouvernement grec n’est pas seulement l’effet d’une volonté politique néolibérale éhontée. Elle révèle un problème de faible manœuvrabilité du navire politique européen due, pour l’essentiel, à la taille et à la complexité juridique de l’UE. Fondamentalement, la gouvernance de l’UE est la douloureuse sédimentation de difficiles compromis interétatiques à travers des règles dont le contournement est délicat et toujours acrobatique. Les capacités de décisions à l’échelon européen sont en conséquence extrêmement encadrées et attachées aux équilibres politiques antérieurs, ce qui rend presque impossible toute initiative radicale. En outre, la bureaucratie européenne est minuscule, avec environ trente mille fonctionnaires et un budget de moins de 1% du PIB de l’UE. Sa seule et unique force politique résulte d’une accumulation de règles et de procédures que l’élite européenne tient à préserver scrupuleusement, même si cela aboutit à une gestion systématiquement chaotique des péripéties qui se sont multipliées ces dernières années.

A un niveau plus profond, le manque de manœuvrabilité de l’UE est le produit paradoxal des écrasantes victoires du capital transnational et financier au cours des décennies précédentes. Ces victoires ont abouti à l’établissement d’institutions proto-étatiques européennes focalisées principalement sur les intérêts fondamentaux du capital – concurrence, marché et monnaie – tandis que le travail et les problèmes sociaux sont réduits symétriquement à de simples variables d’ajustement. Par conséquent, si le proto-État européen est fort dans la promotion des intérêts immédiats d’un bloc de pouvoir conduit par la finance, il lui manque le versant consensuel de l’hégémonie, celui qui est indispensable pour faire tenir ensemble la diversité des sociétés et des couches sociales en période de turbulences.

Des forces centrifuges

Les échecs économiques et sociaux en cascade combinés à une manœuvrabilité politique limitée érodent l’attrait pour le projet européen et réactivent des forces centrifuges à travers le continent.

L’Europe est l’un des paysages politiques les plus complexes au monde. Ce mélange idiosyncratique d’héritages forts et contradictoires des traditions libérales, fascistes et communistes, d’une gouvernance étatique à plusieurs niveaux, de légitimités démocratiques concurrentes, de mouvements sociaux dynamiques et de liens géopolitiques contradictoires, est une fois encore en ébullition.

Dans un tel contexte, et quel qu’en soit le devenir, le bouleversement politique en Grèce est déjà un marqueur dans l’histoire du continent. Ce pays, qui au début des années 1980 témoignait de la capacité de l’Europe à offrir un solide point d’ancrage dans la démocratie libérale et la stabilité socio-économique à un régime post-autoritaire, est devenu le symbole de l’échec et de la désunion. La tentative de Syriza d’échapper à la cage d’acier néolibérale n’a eu d’autres réponses que des manœuvres de sabotage et des vitupérations de la part des autres gouvernements et des institutions européennes, ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la rupture, deux issues négatives du point de vue de l’attractivité de l’UE.

Le renforcement des forces centrifuges apparaît également comme la conséquence du déclin de l’attrait de Bruxelles. La Grande-Bretagne, qui a succombé de longue date aux sirènes atlantistes, réclame un revirement substantiel de l’intégration, menaçant de quitter le navire. A la frontière orientale de l’Union, la désillusion vis-à-vis de l’intégration européenne laisse un champ libre aux forces nationalistes, bien que celles-ci soient animées de sentiments contradictoires vis-à-vis de l’assurance géopolitique retrouvée de la Russie. Au sein même du cœur historique de l’Europe, un désarroi croissant se fait sentir. Il favorise bien sûr la montée de partis d’extrême droite comme le Front National en France, mais laisse aussi libre cours à des discours racistes dans les médias dominants. Le récent texte de Berthold Seewald dans le principal journal conservateur allemand, Die Welt, mobilisant des arguments ethniques pour écarter la Grèce de l’UE en est une illustration abjecte. Rappelant le contexte de la guerre d’indépendance grecque des années 1820, il affirme que, à cette période, « la représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. (…) C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences ».

Dans le même temps, des signes de découragement parmi les dirigeants traditionnels abondent. Réduits à des calculs compliqués et privés de toute source d’inspiration politique, l’Europe n’alimente rien d’autre que l’acrimonie. Le manque de solidarité a fait une nouvelle fois surface lorsque les chefs des gouvernements ont discuté de la crise des migrants. Alors que des milliers de personnes souhaitant rejoindre l’Europe meurent en Méditerranée, la réponse des dirigeants européens a été de manière tristement révélatrice focalisée sur des attaques militaires. Et lors des discussions sur la répartition des demandeurs d’asile entre les pays, c’est l’égoïsme qui s’est imposé, conduisant Matteo Renzi, la pâlissante jeune étoile italienne du centre-gauche européen, à lancer : « Si c’est votre idée de l’Europe, vous pouvez la garder. »

Les récents scrutins en Espagne et au Royaume-Uni confirment que la déception envers l’Europe se réfracte dans l’espace national par une diminution des votes pour l’« extrême centre ». Que leurs convergences idéologiques se traduisent ou non par des alliances nationales, l’aile droite et l’aile gauche du centre sont étroitement unies dans une grande coalition européenne permanente. Ce sont les partis soi-disant sociaux-démocrates qui paient le prix fort dans cette érosion ; comme leurs positions traditionnelles sur les questions socio-économiques se sont fondues dans le dogme néolibéral, elles ont progressivement ôté à leur électorat toute raison de voter pour eux, celui-ci se réfugiant dans l’abstention ou se détournant vers de nouveaux types de mouvements politiques.

A gauche, l’émergence de nouveaux mouvements politiques dans différents pays est liée à la fois à des facteurs structurels tels que l’intensité de l’austérité et aux cordonnées nationales du champ politique. Mais au-delà de leurs destinées politiques à court terme, aucun de ces mouvements ne pourra différer longtemps les discussions sur des points stratégiques essentiels.

Deux ans avant de devenir ministre des Finances de la Grèce, dans ses « Confessions of an Erratic Marxist », Yanis Varoufakis endossait la mission de sauver le capitalisme européen de lui-même. La bataille de Grèce a montré que cela risquait d’être plus difficile qu’il ne l’avait prévu. La dynamique de développement combiné et inégal dans la périphérie européenne souligne la nécessité pour la gauche de passer d’une lutte défensive contre l’austérité à un ordre du jour positif délimitant des alternatives systémiques. L’expérience grecque démontre que, sur ce chemin, il n’y a pas d’autre choix que la rupture avec les institutions européennes néolibérales et la reconquête de la souveraineté démocratique sur les monnaies nationales.

Il y a là cependant une difficulté de taille. Les populations exténuées par la crise sont réticentes à supporter les coûts transitoires de la rupture, même si elles peuvent être convaincues des avantages qu’elle procurerait à  plus long terme. Formuler des propositions politiques garantissant un filet de sécurité au cours de cette transition sera essentiel pour faciliter de nouvelles victoires électorales, à commencer par les élections en Espagne cet automne. Podemos et ses alliés des mouvements sociaux y ont une opportunité significative de l’emporter. Comme l’expérience de la Grèce l’a montré, on peut s’attendre à ce que l’élite européenne ne soit rien moins qu’impitoyable. Un membre de la direction de Podemos me le déclarait récemment : « vous feriez mieux d’être préparé ».

Traduction : Ananda Cotentin.


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Des riches plus nombreux et de plus en plus riches

Patrick ROGER, Le Monde, 13 août 2015

http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/08/13/des-riches-plus-nombreux-et-de-plus-en-plus-riches_4723697_823448.html

Montant record de l'ISF en 2014.

Les riches sont plus nombreux, en France, et ils sont même de plus en plus riches. Ainsi, entre 2013 et 2014, le nombre d’assujettis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) est passé de 312 406 à 331 010, soit une progression de 6 %. Dans le même temps, la valeur totale des patrimoines déclarés a bondi de 10 %, atteignant 476,28 milliards d’euros en 2014 contre 433,47 milliards l’année précédente. Les valeurs immobilières ont crû de 8,2 % et les valeurs mobilières de 10,8 %. Alors que, dans le même temps, la croissance du produit intérieur brut (PIB) se languissait à un morne 0,4 %.

Deux facteurs principaux concourent à cette fulgurante progression : une hausse de l’ordre de 20 % du CAC 40 sur l’année, qui a dopé les revenus boursiers, et les résultats obtenus par le service de régularisation des avoirs non déclarés détenus à l’étranger. Le retour de ces capitaux « planqués » a ainsi gonflé la base imposable à l’ISF. Résultat : l’impôt sur la fortune a rapporté à l’Etat 5,19 milliards d’euros en 2014 contre 4,39 milliards en 2013 (+ 18 %). Ce sont d’abord les patrimoines les plus élevés, supérieurs à 10 millions d’euros, qui ont connu la plus forte progression, la valeur moyenne des patrimoines des foyers assujettis à l’ISF s’établissant à 2,7 millions d’euros.

Cette augmentation du rendement de l’ISF, en volume et en nombre d’assujettis, a eu pour conséquence d’accroître le nombre de bénéficiaires du plafonnement de cet impôt. En 2014, ce sont ainsi 8 872 redevables qui ont pu réduire le montant de leur ISF. Le coût total du plafonnement s’élève à 905 millions d’euros en 2014, selon les chiffres de Bercy – qui conteste le chiffre de 926 millions paru dans la presse en début de semaine –, soit une remise moyenne de 102 000 euros. Sur ce total, 3 290 bénéficiaires du plafonnement se situent dans la tranche des patrimoines supérieurs à 10 millions d’euros. Pour eux, l’économie moyenne réalisée grâce au plafonnement se monte à 246 674 euros. A eux seuls, ils absorbent 811,5 millions d’euros de la ristourne consentie par l’Etat.

Rompre avec le bouclier fiscal

Par comparaison, en 2013, 7 650 foyers redevables de l’ISF avaient pu bénéficier du plafonnement et le coût de ce dispositif avait représenté 825 millions d’euros. En un an, le nombre de bénéficiaires a grimpé de 16 % et, en volume, la progression est de 12 %. Le système mis en place en 2013 s’avère en définitive de plus en plus coûteux.

Au départ, quand François Hollande et la gauche sont revenus au pouvoir, il s’agissait de marquer une rupture avec le bouclier fiscal mis en place en 2006 par Dominique de Villepin et dont Nicolas Sarkozy, en 2007, avait abaissé le seuil à 50 %. En 2010, dernière année de l’application du « bouclier Sarkozy », 6 287 contribuables en avaient bénéficié, pour un montant total de 856 millions d’euros. En 2011, cependant, l’ancien président de la République, sous la pression de la crise et de sa majorité, fait marche arrière et abandonne le bouclier fiscal. En contrepartie, il relève le seuil d’assujettissement à l’ISF, qui passe de 800 000 à 1,3 million d’euros (avec une déduction de 30 % sur la résidence principale), réduit le nombre de tranches du barème de 7 à 5 et le taux marginal d’imposition applicable pour la tranche supérieure à 10 millions d’euros est abaissé de 1,8 % à 1,5 %. De fait, en 2011, le nombre d’assujettis a chuté de presque la moitié et le rendement de l’ISF a légèrement diminué.

En 2012, sans revenir sur le barème mis en place sous la précédente législature, la gauche instaure une « surtaxe ISF ». Grâce au produit de cette « contribution exceptionnelle », le rendement de l’ISF retrouve un niveau de 5,04 milliards contre 4,32 l’année précédente. La polémique s’envole lorsque les chiffres publiés par Bercy montrent que, cette année-là, 8 810 foyers fiscaux, sur un total de 37 millions, ont été imposés à plus de 100 % de leurs revenus de 2011.

L’« enfer fiscal »

Sous la contrainte du Conseil constitutionnel, le gouvernement se résout à rétablir un plafonnement à 75 % des revenus. Dans le même temps, cependant, il introduit un certain nombre de garde-fous afin d’éviter les montages d’optimisation fiscale permettant à certains hauts patrimoines d’atteindre plus vite le plafond. Mais fin 2013, nouvelle censure du Conseil constitutionnel et le gouvernement est, de nouveau, contraint de revoir son dispositif. Ce qui aboutit aujourd’hui à ce que le coût du plafonnement atteigne ce niveau record.

Parallèlement, un autre chiffre publié récemment a défrayé la chronique : celui des départs à l’étranger de contribuables aisés. Pour ceux dont le revenu fiscal de référence est supérieur à 100 000 euros, ils seraient 3 744, en 2013, à s’être installés hors de France, soit 40 % de plus qu’en 2012. Le nombre de départs de redevables de l’ISF s’élève quant à lui à 714, soit 15 % de plus que l’année précédente. Cela ne représente cependant que 0,2 % des contribuables assujettis à l’ISF.

Ces chiffres ont suffi à alimenter la controverse récurrente selon laquelle l’« enfer fiscal » que subissent les plus aisés les contraindrait à s’exiler, privant ainsi l’Etat de recettes non négligeables. Une analyse « abusive », estime Bercy. Rien ne permet d’établir que les 46 000 personnes – dont 60 % ont moins de 40 ans – qui se sont installées à l’étranger en 2013 l’aient fait pour des raisons fiscales. D’autant que, en sens inverse, le nombre d’étrangers résidents fiscaux en France est passé, lui, de 200 000 à 210 000. Qui s’accommodent de l’enfer.

6 août 1945 / 6 août 2015 : 70ème anniversaire de l’extermination nucléaire d’Hiroshima !

Georges GASTAUD, Initiative communiste, 6 août 2015

http://www.initiative-communiste.fr/articles/international/plus-jamais-lexterminisme-stade-supreme-de-limperialisme/

hiroshimaLe 6 août 1945, alors que le Japon vaincu s’apprêtait à capituler sans conditions, le président états-unien Truman ordonnait à l’aviation US d’atomiser les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki (8 août). Notre propos n’est pas ici de revenir sur les motivations de cet acte barbare dont Bernard Frédérick a pertinemment montré dans l’Huma-Dimanche du 27 juillet dernier les motivations antisoviétiques et les visées impérialistes planétaires: en étalant leur technologie de mort, les « démocratiques » USA affichaient leur détermination à détruire en masse la vie humaine sans le moindre scrupule; ils prouvaient ainsi, non seulement qu’ils ne valaient guère mieux que les nazis sur le plan moral et surtout, ils précipitaient la capitulation nippone en empêchant leur « allié » soviétique, vainqueurs des Japonais en Extrême Orient, de porter la contre-offensive de l’Armée rouge sur le sol nippon. Le but était d’impressionner Staline (objectif non atteint) et de montrer au monde re-dessiné par la défaite allemande qu’il lui faudrait désormais ramper devant le « libérateur » américain.

Cependant, si nous insistons aujourd’hui sur la date du 6 août 45, c’est moins pour rappeler la nature belliqueuse et destructive de l’impérialisme US que pour rappeler cette vérité atroce, que certains marxistes se refusent encore à regarder en face tant elle rompt avec l’optimisme plat attribué à Marx en violation de l’optimisme raisonné et militant qui est celui du marxisme véritable (« pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté », aimait à dire Gramsci): le 6 août 45 révèle en effet de manière sobrement flamboyante les tendances objectives natives de l’impérialisme, ce stade suprême du « capitalisme monopoliste, agonisant et pourrissant » dénoncé par Lénine dès 1915, à ce que nous appelons l’exterminisme. Au sens étroit, il s’agit de la propension du système capitaliste historiquement à bout de souffle à prendre en otage toute l’humanité (et pas seulement sur le terrain militaire) pour prix de sa survie et du maintien à tout prix de sa domination. Cette propension ne fait qu’exprimer une réalité encore plus fondamentale qu’avait déjà entrevu Marx quand il déclarait que « le capitalisme n’engendre la richesse qu’en épuisant ses deux sources, la Terre et le travailleur »: le capitalisme monopoliste, y compris dans sa phase si mal nommée de « néolibéralisme », est devenu « réactionnaire sur toute la ligne » (Lénine); sa « vérité » profonde est « le trust tourné vers l’extermination » (Jaurès); plus exactement dit encore, le maintien des rapports de production capitalistes et de la domination mondiale de l’impérialisme – qu’a encore radicalisée la re-mondialisation contre-révolutionnaire de l’exploitation capitaliste consécutive à l’implosion du camp socialiste – est foncièrement incompatible avec le développement, voire avec la survie de l’humanité et de la civilisation à notre époque. « Socialisme ou barbarie » disait déjà Engels, repris par Rosa Luxembourg: « le socialisme ou la mort, nous vaincrons », n’a cessé de dire Fidel Castro Ruz, le chef de file mondial des résistances à la contre-révolution anti-soviétique des années 90.

I – Racines de l’exterminisme capitaliste

Sans résulter en lui-même de quelque mutation technologique que ce soit (les colonisateurs de l’Afrique ou de l’Amérique dite latine n’ont pas eu besoin de bombe atomique pour exterminer des dizaines de millions de personnes!), l’exterminisme prend appui sur une base matérielle et techno-scientifique. En maîtrisant la radioactivité naturelle, en maîtrisant de plus en plus le génie génétique (il y a bien des façons de détruire l’humanité de l’homme…), en polluant toujours plus l’environnement livré à la course planétaire au profit maximal, la grande bourgeoisie monopoliste dispose des moyens matériels de détruire l’humanité. Cela dessine dialectiquement deux possibilités contradictoires: d’une part, la mise en oeuvre d’une « mauvaise fin de l’histoire » par extermination ou exténuation de l’humanité, voire du vivant, avec les énormes moyens de chantage et de terreur globalitaire que cela offre au système d’exploitation; d’autre part, cela ne fait que rendre plus urgente, plus nécessaire politiquement, moralement et vitalement, une « bonne fin de l’histoire ». Entendons par là que pour continuer son aventure, l’humanité n’a pas seulement à « se laisser vivre » sans s’interroger sur le sens et sur le contenu de sa vie et de son aventure historique. Le fait qu’elle puisse s’autodétruire lui fait obligation de choisir la vie, de savoir pour quoi elle vit, et surtout, de mettre en oeuvre collectivement, sous l’autorité du camp mondial du Travail, l’ensemble des dispositifs politiques, économiques, environnementaux, qui peuvent écarter le danger trop réel de barbarisation générale ou de « mort exhaustive » de l’espèce, pour parler le langage de l’exterminante flamboyant André Glucksmann, ce fanatique absolu de l’anticommunisme planétaire. C’est ce qui, plus que jamais, fait du communisme et de la révolution prolétarienne et anti-impérialisme, l’anti-exterminisme le plus conséquent de notre temps à condition qu’il assume désormais, non seulement l’aspiration à la justice, au progrès social et aux Lumières communes, mais la défense universelle – sur des bases de classe anticapitalistes et anti-impérialistes – de la civilisation et de la vie.

D’autre part, et ce facteur socio-politique est de loin le plus déterminant, le mode de production capitaliste, et le très suicidaire, inégalitaire et dispendieux mode de consommation (de consommation devrions-nous dire!) qui lui est afférent, en est parvenu à un point de développement tel qu’il met en péril sur tous les plans la survie de l’humanité au 21ème siècle. Tant que l’URSS, point d’appui principal des forces antisymétriques, était l’ennemi à abattre, l’exterminisme prenait la forme flamboyante de l’exterminisme militaire: course insensée aux armements militaires dont toutes les étapes furent initiées par l’Occident (cf le livre d’Henri Claude La Troisième Course aux armements), explosion humainement insoutenable des inégalités nationales et internationales, émergence continue de « monstres » politiques soutenus ou créés de toutes pièces par l’impérialisme et ses sub-impérialismes (Daesh, Talibans, régimes pronazi d’Ukraine et des pays baltes, remise en selle du militarisme… japonais et de l’impérialisme allemand rebaptisé « Union européenne »), dégâts environnementaux potentiellement irréversibles, déstabilisation de régions entières rendues invivables (Proche-Orient, Ukraine, Afrique occidentale, Corne de l’Afrique…), processus de fascisation politique sous couvert de lutte antiterroriste et, de manière plus feutrée mais non moins structurelle, multiples atteintes aux conditions anthropologiques de l’existence humaine en tant qu’humaine: marche à la langue et à la culture uniques, marchandisation de l’être humain sous tous ses aspects, déploiement dérégulé des manipulations génétiques portant sur le vivant animal, végétal et si possible humain (développement actuel de l’idéologie du « sur-humanisme »)… La classe ouvrière et les forces progressistes nationales et mondiales parviendront-elles à temps à « débarquer » l’oligarchie capitaliste ou celle-ci entraînera-t-elle l’humanité dans un immense suicide historique la contraignent à « choisir », comme l’envisageait Marx, entre une « fin pleine d’effroi et un effroi sans fin »?

II – Bref survol historique 

Le contenu exterministe de l’impérialisme n’est pas une nouveauté, c’est sa globalisation et sa systématisation qui, dans le cadre du « stade suprême du capitalisme qu’est l’impérialisme, se révèle comme une tendance décisive de notre époque: nul besoin pour cela de « réviser » le marxisme et de sortir des analyses classiques dessinées par Marx-Engels, puis par Lénine. Au contraire, reconnaître le phénomène de l’exterminisme et l’analyser sur une base classiste est indispensable pour contrer à la fois le dogmatisme, qui nie les phénomènes nouveaux, et le révisionnisme, qui en prend prétexte (comme le fit Gorbatchev) pour « réviser » et liquider les fondements même du marxisme et du communisme prolétarien.

Le contenu exterministe du capitalisme monopoliste, dominé par le couple mortifère du capital spéculatif et usurier et du complexe militaro-industriel, a commencé sa carrière avec les guerres coloniales du 19ème siècle et sa suite de génocide (notamment celui des Amérindiens, des Congolais, etc.); il s’est mondialisé avec la première tuerie impérialiste mondiale et a affiché sa démesure de classe et sa folie historique (faire tourner l’histoire à l’envers, abolir les révolutions russe et française, revenir même sur l’apport civilisationnel du judéo-christianisme et du rationalisme grec) avec l’horreur absolue du nazisme, lequel n’a pas seulement gazé et détruit les « races inférieures » (sic), mais a également exterminé en masse les Soviétiques (qui forment la majorité absolue des victimes hitlériennes de la Seconde Guerre mondiale): il suffit de relire les discours de Hitler devant le patronat allemand pour voir que le mot « exterminer » revient comme un leitmotiv menaçant à l’encontre des marxistes et du mouvement ouvrier… allemand. Cet exterminisme encore partiel, si l’on ose dire (personne ne disposait encore des moyens de détruire l’ « humanité dans son exhaustivité », pour parler comme A. Glucksmann dans La force du vertige, 1984), prend un tour ouvertement mondial de chantage global adressé à l’espèce toute entière, et avant tout aux forces géopolitiques héritières de l’humanisme, avec l’explosion de « Little Boy » à l’aplomb d’Hiroshima.  La signification contre-révolutionnaire, anticommuniste et « anti-anti-impérialiste » de ce chantage ne fait aucun doute, pas plus d’ailleurs que son efficacité socio-politique puisque la course aux armes nucléaires imposée à l’URSS (qui n’a cessé, sous Staline, Khrouchtchev, Brejnev, Andropov, Tchernenko, de proposer le désarmement nucléaire intégral et l’engagement multilatéral de ne pas utiliser l’arme atomique en premier…) a contraint l’édification socialiste à d’énormes distorsions et a constamment favorisé les tendances capitulardes au sein du PCUS : rappelons que l’implantation des euromissiles américains en 1984 fut presque aussitôt suivie de la victoire du très veule Gorbatchev dans la lutte interne déclenchée au sein du CC à la mort de Brejnev, d’Andropov et de Tchernenko:  par une sorte de processus de vases communicants géopolitiques, la montée des faucons exterminantes reaganiens (l’homme de la General Electrics, principal trust US de l’armement, a prophétisé publiquement 11 fois que la « bataille d’Harmaghédon contre l’Empire du mal aurait lieu de son vivant, et cela n’a jamais empêché Mitterrand et son ministre Le Drian d’accompagner sans états d’âme la croisade nucléaire antisoviétique de Reagan en mettant en oeuvre les plus dispendieuses « lois de programmation militaires » de l’histoire de France…!) s’est accompagnée d’une montée en puissance corrélative des forces néo-munichoises de capitulation social-pacifiste à l’intérieur de la direction soviétique: le slogan exterminante occidental « plutôt morts que rouges » devenant, une fois réinterprété par les nouveaux dirigeants du Kremlin, « plutôt pas rouges que morts »…

pYrYkUq_l_lD0KgOsacAfYwQK9E@700x480Il faut en particulier noter qu’avec la surenchère fusée-nucléaire qui a suivi la défaite américaine au Vietnam (déjà sous l’aimable Carter…), l’impérialisme US a sciemment mis en place l’ « overkill », que je traduis par le terme français de surdétermination: en 1984, selon le mouvement pacifiste Pugwash, l’usage de 15% des missiles nucléaires existant dans le monde eût suffi à provoquer l’ « hiver nucléaire », c’est-à-dire un nuage radioactif planétaire suffisant pour interrompre la photosynthèse pendant plusieurs années! Bref c’est un fait objectif qu’à l’initiative de l’impérialisme et de ses amis social-exterministes (au premier rang desquels les « socialistes » français applaudisseurs de Glucksmann, de BHL et autres « théoriciens » des bienfaits des Pershings), l’impérialisme était en mesure de faire chanter toute l’humanité et de mettre l’URSS devant le choix impossible de capituler sans conditions, soi-disant pour sauver la vie sur terre (= gorbatchevisme) ou de risquer la guerre nucléaire en portant, en apparence, la co-responsabilité d’un attentat sans précèdent contre la vie.  Or l’URSS était mal préparée pour refuser ce chantage puisque déjà sous Gromyko, le ministre brejnevien des affaires étrangères, la doctrine soviétique officielle dépolitisait la lutte anti-exterministe, elle en niait même la signification de classe en affirmant à tort que « la guerre d’extermination nucléaire ne ferait ni vainqueurs ni vaincus » et qu’en conséquence, elle n’avait plus de signification politique: aberration idéalisante sur laquelle nous reviendrons.

Ces considérations historiques devraient suffire pour montrer en tout cas que le concept d’exterminisme capitaliste n’a rien à voir avec on ne sait quelle prophétisme biblique: fondé sur des données socio-historiques parfaitement déterminées et politiquement « résistibles », l’exterminisme capitaliste n’appelle pas à la démobilisation des forces révolutionnaires mais à leur remobilisation sur des bases de classe puisque cette notion a pour base le caractère historiquement dépassé du capitalisme et l’urgence absolue, vitale, de son remplacement par le socialisme-communisme.

III – Repolitiser la résistance à l’exterminisme: « socialismo o morir, venceremos » (Fidel Castro)

Bien sots furent les opportunistes et révisionnistes de droite qui, de Juquin en France (porte-parole officiel du PCF pendant la crise des euromissiles et initiatieur de l’Appel des Cent, qui renvoyait dos à dos l’URSS et les USA avec le slogan social-paficiste « Ni Pershings ni SS 20 ») à Gorbatchev en URSS, déduisaient du « constat » que la guerre nucléaire pourrait araser A LA FOIS les pays capitalistes et les pays socialistes, l’idée fausse que dans une telle guerre, où il n’y aurait en apparence ni vaincus ni vainqueurs, la maxime de Clausewitz selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » devenait « obsolète ». En affichant de telles rêveries, non seulement on démobilisait les peuples en faisant de la guerre nucléaire et de sa menace une « folie », voire un « accident » technologique, non seulement on renvoyait dos à dos l’impérialisme exterminateur et le socialisme en position d’agressé, mais on révisait fondamentalement le marxisme-léninisme et la position ëngëlsienne et léniniste traditionnelle qui reprend et précise la conception de Clausewitz en déclarant que « la guerre est la continuation de la LUTTE DES CLASSES par d’autres moyens », que toute guerre a un contenu de classe déterminé et que symétriquement, toute lutte de classe porte une dimension guerrière directe ou larvée. Telle fut la « nouvelle pensée politique » en honneur sous Gorbatchov et Chevarnadzé. Celle-ci traduisait en langage « humaniste » le slogan terroriste « plutôt morts que rouges » en prétendant que désormais, face au danger d’extermination dépouillé de sa dimension classiste, « les valeurs universelles de l’humanité » (paix, démocratie, humanisme) l’emportaient sur « l’intérêt de classe du prolétariat ». Par cet énorme escamotage idéologique, que fort peu de marxistes séduits par « Gorby » auront su dénoncer à temps, l’exterminisme occidental s’acclimatait en URSS sous une former inversée: plutôt abandonner le socialisme et le soutien révolutionnaire de l’URSS à l’Allemagne démocratique, à Cuba, à l’Amérique centrale en lutte, que de heurter en quoi que ce soit les USA. Désarmement militaire unilatéral et surtout, désarmement idéologique intégral (vivent l’économie de marché, les tendances social-démocrates dans le PCUS, le dénigrement sans limites de l’histoire soviétique…) permirent ainsi à Reagan, puis à Bush Senior suivi par Thatcher, Kohl et Mitterrand, de réussir là où Hitler avait échoué: la citadelle soviétique que n’avaient pu investir les hordes nazies fut « prise à partir du donjon », les dirigeants (anti-) soviétiques livrant sans coup férir toutes les positions conquises depuis 1917 et 1945 au nom de « la paix universelle » et de « la démocratie au dessus des classes ». Pendant ce temps, Fidel Castro tenait le rôle ingrat de Cassandre révolutionnaire en rappelant que la paix et la démocratie ont elles aussi un contenu de classe. Célébrantt le 30ème anniversaire de la Révolution cubaine à Camaguey, Castro rappelait à l’adresse des capitulards du Kremlin que

« il y a la paix des riches et la paix des pauvres, la démocratie des riches et la démocratie des pauvres ». Il est vrai que sous le bref intermède de Youri Andropov, l’URSS avait été tentée de donner à l’exterminisme une réponse de classe qui pût aussi contenir le monstre. Andropov appelait en effet à un « front mondial de la raison » contre l’impérialisme US, il appelait les Soviétiques à ne pas baisser la garde idéologique et militaire, il travaillait à faire du camp socialiste le noyau anti-impérialiste de la défense de la vie sur terre. Mais les contradictions au sein du PCUS et l’affaiblissement idéologique du Mouvement communiste international depuis des décennies (fracture sino-soviétique, « eurocommunisme », isolement politique croissant de l’URSS au cours des années 80, mise en place par Washington d’un bloc euro-atlantique et d’un bloc « transpacifique » (bien mal surnommé) tourné contre Moscou et réunissant le Japon, les USA et la Corée du sud…) firent vite oublier l’interlude andropovien.

En résumé, la lutte des classes mondiale, menée sous le ténébreux flambeau de l’exterminisme antisoviétique et relayée à l’intérieur de l’URSS par les forces social-capitulardes, montra avec éclat que la maxime de Clausewitz-Engels-Lénine sur la guerre comme continuation de la politique de classe, était plus actuelle que jamais, même si ce contenu de classe fut masqué aux yeux des masses et de la masse des communistes par le fait qu’en apparence, les luttes internes au PCUS opposaient les « conservateurs » favorables au maintien du socialisme (derrière le courageux mais inconséquent Ligatchev) et les « réformateurs » antisoviétiques dirigés d’abord par Gorbatchev, puis par l’ivrogne anticommuniste Eltsine, renégat du PCUS. A l’arrivée bien sûr, ni socialisme ni paix ni démocratie, mais le canonnage du Soviet de Russie par Eltsine (octobre 93), la guerre civile en Russie (Tchétchénie) et la pression occidentale accrue sur les frontières est et Ouest de la Russie post-soviétique (l’UE/OTAN englobant les ex-pays socialistes européens recolonisés de fait par Berlin et des bases américaines s’installant dans la plupart des ex-Républiques soviétiques d’Asie). On eût pu dire au Judas Gorbatchev ce que Churchill disait à Chamberlain après les accords de Munich: « vous aviez choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre », comme on ne le voit que trop aujourd’hui où l’UE atlantique a subvertit l’Ukraine, y a « démocratiquement » interdit le PCU et encouragé les nazis de Pravy Sektor en attendant de pouvoir utiliser Kiev et Vilnius pour attaquer la Russie décommunisée. Qui ne voit de la sorte l’efficacité hautement politique de l’exterminisme capitaliste associé au social-pacifisme gorbatchévien, qui ne voit que la contre-révolution européenne et mondiale des années 90 fut la continuation de l’exterminisme impérialiste par d’autres moyens et qui ne voit aujourd’hui, à travers les terribles prédations planétaires des USA, à travers le meurtre du peuple grec par l’Europe allemande triomphante, à travers l’alliance indécente des « démocratie occidentales » avec les esclavagistes saoudiens dotés de Rafales par Hollande, par l’émergence de su-exterminismes locaux ouvertement médiévaux comme Daesh ou comme les néonazis ukrainiens brûlant les sièges syndicaux et leurs occupants, que la contre-révolution actuelle est elle-même porteur d’un contenu exterminante, ce dernier s’étant disséminé sans changer de nature?

IV – Quelle réponse de classe offensive face à l’exterminisme?

FAce à l’exerminisme impérialiste, l’histoire a montré que les réponses symétriques du gauchisme maoïste et du gorbatchévisme droitiers étaient inefficaces et contre-productives. Quand Mao traitait les impérialistes de tigres de papier, quand il affirmait que le communisme sortirait triomphant d’une troisième guerre mondiale et que la démographie chinoise lui permettrait de survivre à une guerre nucléaire, il se situait sur un terrain piégé qui ne pouvait que faire le jeu de l’adversaire sans la moindre chance d’entraîner la majorité des travailleurs et des progressistes du monde (le « plutôt rouges et morts » que « vivants et pas rouges » n’a pas de quoi enthousiasmer les peuples qui veulent la vie pour eux-mêmes et pour leurs enfants). Encore plus catastrophique que ces rodomontades était comme on l’a vu le social-pacifisme veule des gorbatchéviens soviétiques et occidentaux. La seule réponse adaptée fut celle de Fidel (et Cuba est toujours debout, les positions justes de sa direction castriste n’y sont pas pour rien!), puisque le slogan de masse « socialisme o muerte, venceremos » n’avait pas seulement, à bien y regarder, la signification héroïque et « guévariste » qui saute aux yeux et aux oreilles de tous et qui affirme clairement qu’il faut être prêt à mourir pour le socialisme pour empêcher la guerre… et la mort; ce juste slogan a aussi, de manière moins perceptible immédiatement, une haute signification vitale et anti-exterministe. Il signifie que le socialisme orienté vers le communisme est le véritable anti-exterminisme conséquent parce que c’est seulement le communisme qui porte et réalise les véritables « valeurs universelles de l’humanité » (paix mondiale, développement de tous les pays et de tous les individus, traitement intelligent des questions environnementales soustraites au tout-profit: Cuba est aujourd’hui reconnu comme un des pays les plus écologiques au monde!). Comme nous en développons le paradoxe dans notre livre récent Marxisme et universalisme (Delga, 2015), l’universel lui-même est traversé par la lutte des classes et à l’universel de mort que porte l’exterminisme capitaliste/impérialiste (marchandisation-chosification des humains, menaces pures et simples de disparition exhaustive de l’espèce). Il revient au Mouvement communiste international et au Front anti-impérialiste mondial qui se reconstituent peu à peu (les contre-révolutions sont des parenthèses de l’histoire…) de combattre à la fois pour le socialisme et pour la défense de la paix mondiale et de l’environnement menacé de saccage intégral. De même qu’au niveau national les militants franchement communistes se doivent de porter l’idée d’un Front antifasciste, patriotique et progressiste (FRAPP) isolant le grand capital maastrichtien et pré-fascisant, de même doit-il être possible pour un MCI renaissant de fédérer les forces vives de l’humanité, classe travailleuse en tête et pays socialistes subsistants (par ex. Cuba socialiste appuyé par ses alliés en mouvement de l’ALBA), mais aussi les BRICS qui refusent la domination euro-atlantique, mais aussi tous les hommes de bonne volonté (et en disant hommes, j’embrasse toutes les femmes, comme disait l’autre), d’isoler le grand capital destructeur. Non pas en s’alliant avec lui au nom d’on ne sait quelle « Europe sociale et pacifique » introuvable dans le cadre mortifère de l’UE, mais CONTRE le grand capital, contre l’impérialisme, et en promouvant plus que jamais l’idéal socialiste-communiste et l’appel à la révolution prolétarienne puisqu’à terme, si l’humanité ne défait pas le capitalisme, c’est le capitalisme qui défera l’humanité. En un mot, la prise de conscience anti-extermiste n’a rien à voir avec un quelconque pessimisme historique plus ou moins ténébreux et métaphysique: elle est un ferment révolutionnaire comme l’est l’alliance du patriotisme républicain et de l’internationalisme prolétarien.

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Plus que jamais donc, « patria o muerte, socialismo o morir, venceremos », car plus que les aspects effrayants de l’exterminisme, les communistes et les progressistes doivent prendre conscience du fait que l’orientation mortifère du capital impérialiste « moderne » est porteuse d’isolement pour cette classe obsolète et de rassemblement offensif pour sa concurrente historique : la classe travailleuse et ses militants d’avant-garde, les communistes.

Crise grecque : l’Europe kidnappée

Christian SALMON, Médiapart, 3 août 2015

Ce sont les moments historiques qui constituent l’Europe bien plus que les traités. Et la réponse de Bruxelles au « non » grec sorti des urnes le 5 juillet signe la faillite morale de l’Europe. L’euro est apparu non pas comme un instrument d’échange entre Européens, mais comme un totem au nom duquel on pouvait sacrifier les peuples.

La crise grecque réactive une question récurrente qui hante la construction européenne. Qu’est-ce que l’idée européenne? Dans l’Art du roman (Gallimard, 1986), Milan Kundera y répondait à sa manière ironique et paradoxale : « Européen : celui qui a la nostalgie de l’Europe ». L’Europe est-elle une chose du passé ? Le projet d’union économique monétaire n’est-il pas la caricature d’une Europe qui se survit à elle-même et qui poursuit sa route au delà de sa propre histoire à l’état de spectre ou de zombie ?

À l’automne 1956, alors que l’armée russe entrait dans Budapest, le directeur de l’agence de presse de Hongrie, quelques minutes avant que son bureau fut écrasé par l’artillerie, envoya par télex dans le monde entier un message désespéré qui se terminait par ces mots : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe. » Cet épisode de l’insurrection hongroise m’est revenu en mémoire le 3 juillet dernier à Athènes, deux jours avant le référendum grec, dans le bureau de Kostas Arvanitis, le directeur de la radio Sto Kokkino. Bien sûr aucun char n’encerclait le bâtiment de la radio – les banques ayant remplacé les tanks –, mais en ce mois de juillet 2015, le directeur de la radio pro-Syriza parlait le même langage que le directeur de l’agence de presse de Hongrie à l’automne 1956. Il ne parlait pas seulement de la dette ou de la Troïka, il parlait d’Europe, de l’Europe des lumières et de la France « qui a toujours été à nos côtés lorsque nous combattions la dictature » et il se sentait trahi. « Ici à Athènes, nous avons des statues des philosophes de l’époque des Lumières car c’est à eux que nous devons l’idée d’un État grec indépendant. Aujourd’hui, nous nous sentons abandonnés par l’Europe. Pire, l’Europe est devenu notre ennemie. Elle mène contre nous une guerre financière qui a pour but de nous rayer de la carte de l’Europe. Désormais la chanson de Gavroche résonne amèrement à nos oreilles. » Et d’en murmurer en grec les paroles : « Si je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire. Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau… »

De retour à Paris, je me suis souvenu que j’avais lu l’histoire du directeur de l’agence de presse de Hongrie dans un article de Milan Kundera publié en 1983 par la revue Le Débat. Dans cet article intitulé « Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale », Kundera s’élevait contre la coupure artificielle de l’Europe en deux, qui avait eu pour effet de déporter à l’est de l’Europe la mosaïque de petites nations situées géographiquement au centre, culturellement à l’ouest et politiquement à l’est, et qui se sont trouvées de ce fait projetées en dehors de leur propre histoire. « Une  petite nation, écrivait Kundera, est celle dont l’existence peut être à n’importe quel moment mise en question, qui peut disparaître, et qui le sait. » Ce que ces petites nations avaient de commun, ce n’était donc ni une identité ni une langue, mais une expérience de la faiblesse face aux grands empires qui les entouraient. Non pas une appartenance exclusive, mais une expérience semblable de leur fragilité et de leur existence problématique, expérience que reflétaient les grands romans centre-européens. Ce sont en effet les petites nations confrontées aux grands empires qui sont plus que d’autres contraintes de problématiser leur existence collective. C’est pourquoi les questions de la souveraineté de l’État et du sujet, du rapport à l’Autre, à la langue, à l’Histoire, toutes les grandes questions philosophiques du XXe siècle examinées par la linguistique, la psychanalyse et les romans de Musil, de Broch, de Kafka ont trouvé en Europe centrale leur terrain d’élection.

Au prisme de l’Europe centrale, l’Europe apparaissait soudain non pas comme un empire continental en voie de consolidation et d’unification, ni même comme une structure fédérale appelée à absorber progressivement les États qui la composent mais comme une zone sismique où s’affrontaient deux manières de « faire Europe », la manière « impériale » par l’unification forcée, l’imposition des règles et l’harmonisation des normes, la manière « rétive », celle des peuples qui depuis le XIXe siècle se sont soulevés contre cette volonté de domination et d’assimilation et l’ont mise en échec. Situation instable et paradoxale qui explique pourquoi les contradictions européennes se sont concentrées là depuis l’après-guerre : la révolte hongroise en 1956, le printemps de Prague et l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968, les révoltes polonaises en 1956, 1968, 1970 et celle des années 1980… « une chaîne de révoltes profondément démocratiques, écrivait Kundera, portées par le peuple tout entier » et se heurtant à des régimes politiques soutenus par l’Union soviétique qui les ont étouffées une à une, avant d’en subir l’effet de ressac en 1989 lorsqu’elles se synchronisèrent pour mettre à bas le mur de Berlin.

Ce sont ces moments historiques qui « constituent » l’Europe bien plus que ces traités. Mais comment les reconnaître ? « Couvrir les événements », comme disent les journalistes, c’est justement ce qui devient problématique quand les événements débordent de leur lit et bousculent toutes nos capacités d’analyse et de prévision. Rien n’est plus difficile que d’être « présent » quand l’Histoire s’accélère et que le temps est hors de ses gonds. L’intelligence tactique est prise en défaut. L’Histoire tourne le dos à la chronologie et surtout, les signes de ce qui est en train d’arriver se mettent à diverger. Cet excès des événements sur les scénarios écrits d’avance, c’est la signature de l’Histoire en train de s’écrire. C’est la revanche de l’histoire des peuples sur le storytelling des pouvoirs…

Le « coup d’État financier »

J’ai passé dix jours à Athènes, « envoyé spécial » dans une ville en état de siège médiatique suspendu aux résultats d’un référendum dont il n’y avait rien à attendre, pour peu qu’on connaisse la situation désespérée des finances grecques. Rien, sinon l’expression intraitable d’un désir de liberté. Les événements se bousculaient, se contredisant entre eux, déjouant les interprétations, ridiculisant les envoyés spéciaux et les reporters des TV du monde massés autour des distributeurs de billets, traquant les retraités à l’abord des banques, se filmant ou se photographiant eux-mêmes pour faire nombre, mimer des files d’attente de déposants désespérés, dans une sorte de selfie involontaire et de parodie dérisoire du malheur.

C’est ce reporter de CNN agitant en hurlant des liasses de billets d’euros pour rameuter les curieux autour des distributeurs. C’est cette photo d’un vieillard, victime du tremblement de terre en Turquie de 1999, exhumée des ruines pour témoigner de la misère des retraités victimes de la politique désastreuse de Syriza, ce sont les reporters des chaînes privées de télévision détenues par les barons du pétrole et de la construction (les Bouygues et les Vivendi locaux) qui, pour la première fois, chroniquaient la misère sociale prétendument créée en cinq mois par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Ce sont les patrons qui retenaient les salaires depuis l’élection de Syriza et qui promettaient de les verser dès le lundi suivant le référendum si le « oui » l’emportait. Ce sont des rumeurs qui se répandaient comme une traînée de poudre, aussitôt éventées et suivies de près par une autre rumeur tout aussi fantaisiste. C’est ce compte à rebours en haut des écrans TV, qui déroulait les minutes séparant la Grèce de la faillite si les Grecs votaient « non » !

C’est enfin ce haut fonctionnaire du ministère de l’économie, épuisé et désespéré après cinq mois de guérilla avec la Troïka (soudain le mot revenait dans sa bouche, sans doute plus conforme à la réalité que l’euphémisme des « institutions »), qui nous confiait en off sa frustration et son désespoir devant l’asphyxie financière et le gel des liquidités organisés au plus niveau de l’Union européenne. Une politique d’étouffement progressif, qui s’est radicalisée après l’annonce du référendum. Jusqu’à pousser la Banque centrale européenne, garante de la stabilité de la monnaie commune, à encourager la panique bancaire et la fuite des capitaux pour vider le pays de ses réserves et provoquer une hémorragie de liquidités, obligeant le gouvernement grec à fermer les banques et à  instaurer le contrôle des capitaux.

Ce que racontait notre insider, c’était l’histoire d’un « hold-up » à l’échelle d’un pays tout entier. Alexis Tsipras parlera quelques jours plus tard de « braqueurs » pour désigner les institutions de la Troïka. Bien sûr, rien ne s’était passé comme prévu. Le braquage initial prévoyait de s’emparer avec la complicité des élites grecques des biens publics de la Grèce, ses routes et ses autoroutes, ses ports et ses aéroports, la compagnie de distribution d’eau d’Athènes, celle de Thessalonique, l’exploitation des chemins de fer, les aéroports régionaux, les compagnies de gaz et d’électricité, des sites fonciers, de nombreux bâtiments ministériels et bien d’autres choses encore pour un montant total estimé à 50 milliards… Et ce plan de privatisation forcée avait connu un début de réalisation sous les divers gouvernements (Panpandreou, Samaras…)…

Mais avec l’élection de Syriza, le projet de casse avait mal tourné. Les victimes faisaient de la résistance. Elles ne voulaient pas se laisser détrousser sans combattre. D’interminables négociations pour laisser passer les hommes en noir de la Troïka, des querelles sémantiques sur le nom qu’il convenait de donner aux pilleurs de la Grèce, des conflits d’interprétation sur le sens à donner au pillage. Bref, le « hold-up » faisait débat. Les « victimes du vol » s’estimaient lésées, et posaient des conditions aux « voleurs » sur le montant du pillage qu’elles étaient prêtes à accepter. Les négociations traînaient en longueur. A-t-on jamais vu un braquage soumis à référendum ? C’est pourtant ce que firent les Grecs. Leur chef rebelle en appela au peuple.

Toute la semaine qui précéda le référendum, les sondages décrivaient l’envolée du « oui ». Syriza semblait déjà avoir intériorisé la défaite. Un Tsipras épuisé semblait prêt à mourir sur la barricade du temps…

La large victoire du « non » au soir du 5 juillet fut une énorme surprise et fit souffler sur Athènes un vent d’euphorie. Rien n’est plus aveugle qu’une foule enthousiaste. L’enthousiasme des Grecs allait se heurter à l’intransigeance des créanciers. La nervosité était à son comble. Cela n’avait que trop duré. On convoqua à Bruxelles le chef rebelle tout auréolé de sa victoire et, un révolver sur la tempe selon l’expression imagée employée par les médias, on le somma de signer. Cette fois, le hold-up tournait à la prise d’otages : celle du gouvernement grec, élu six mois auparavant pour mettre un terme au hold-up de la Troïka et de ses hommes en noir, celle du parlement grec réduit à une chambre d’enregistrement chargée de voter sur-le-champ contre la volonté et le mandat de ses députés des textes rédigés à Bruxelles sans même avoir le temps de les lire. Et c’est là que le hold-up a changé de nature. Ce n’était plus seulement un acte de rapine inspiré par la voracité « naturelle » des marchés. C’était un « coup d’État financier », annoncé par Martine Orange dans Mediapart dès le 5 février 2015.

Le « monstre » de Bruxelles

À la déclaration d’indépendance de la Grèce, l’Union européenne répondait par l’occupation coloniale. Un acte de guerre, dira Yanis Varoufakis. Les auteurs du hold-up, dans leur violence irréfléchie, dans leur acharnement à humilier un adversaire affaibli, ont brisé même l’icône au nom de laquelle ils prétendaient agir. L’euro est apparu soudain non pas comme un instrument d’échange entre Européens, mais comme un totem au nom duquel on pouvait sacrifier les peuples. Non pas comme le symbole d’une union encore en gestation, mais comme un instrument de puissance aux mains d’un empire. Une monnaie commune ? Non, un joug ! Jamais l’euro, censé protéger ses membres contre la spéculation et les fluctuations erratiques des monnaies nationales, ne s’était transformé en arme contre un gouvernement démocratique. Jamais l’Eurozone, créée pour offrir une zone de stabilité et de solidarité à ses membres, ne s’était révélée un tel piège en retournant contre l’un de ses membres l’arme de la souveraineté monétaire que celui-ci venait de lui céder. C’était un hold-up de l’idée même au nom de laquelle les ravisseurs prétendaient agir et qui leur donnait un semblant de légitimité.

Jürgen Habermas a eu raison de dénoncer la réduction du débat entre États membres de l’Union européenne à une confrontation créanciers-débiteurs, comme s’il s’agissait d’une procédure privée de faillite. Mais un pas de plus avait été franchi. Ce n’était plus seulement la relation « créancier-débiteur » qui présidait aux rapports de la Grèce et de l’Union, mais la discrimination de l’ami et de l’ennemi chère à Carl Schmitt, qui essentialise la politique dans sa forme la plus dure : celle du polemos. La délibération démocratique devait s’effacer devant la construction d’un « ennemi ».  La recherche d’un compromis acceptable cédait le pas à la volonté d’un sacrifice exemplaire.

Jamais l’Union, sans doute imparfaite, n’était apparue comme une organisation aux mains des banques et des marchés financiers. Un voile se déchirait. Le vainqueur n’est plus tout à fait sûr de sa victoire. Il a obtenu gain de cause. Mais il a perdu sa légitimité démocratique. Et si le vaincu n’a pas réussi à faire valoir ses droits, dans son combat, il a démystifié son opposant, que l’essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger a qualifié de « doux monstre de Bruxelles » dans un essai récent. La crise grecque lui donnait raison. Dans son pamphlet, Enzensberger ne critiquait-il pas le caractère non démocratique de l’Union européenne, son opacité, son langage sclérosé, sa bureaucratie, une bureaucratie qui, sous prétexte d’harmoniser, auraient détruit peu à peu l’idéal qui a présidé à la construction de l’Union et qui selon Enzensberger travaillerait à sa perte ? Selon lui, l’Europe était engagée dans un projet sans précédent : la première forme non violente de gouvernance non démocratique. Ce régime, il le qualifiait de monstre moderne, à la fois « gentil » et géant, ami et ennemi, le « doux monstre de Bruxelles ».

Si la crise grecque a confirmé les analyses d’Enzensberger, elle a en revanche fait mentir son titre. Le monstre de Bruxelles n’a rien de doux. Si c’est un géant, il n’a rien d’aimable. Et il n’est pas l’ami de la Grèce mais son ennemi déclaré, acharné à sa perte. Il est féroce, agressif, impitoyable. La crise grecque aura moins servi à ça. Elle a arraché le masque de civilité et de courtoisie de l’Union européenne. Ses marathons nocturnes dont on ne voyait ni le bout ni le sens, ses communiqués incompréhensibles rédigés dans cette langue que de Gaulle qualifiait d’espéranto ou de volapük intégrés, ses décisions sans visage, ne peuvent plus se prévaloir de la bonne volonté qui anime les constructeurs ni de la complexité de la tâche.

Dans sa tribune du Monde diplomatique, Yanis Varoufakis raconte les conditions dans lesquelles il a été exclu de la dernière réunion de l’Eurogroupe, le samedi 27 juin, vingt-quatre heures après l’annonce du référendum, au cours de laquelle il a été décidé de déclencher le processus de fermeture des banques grecques. Ayant exigé un avis juridique, il lui fut répondu que l’Eurogroupe n’avait pas d’existence légale, que c’était« un groupe informel et qu’aucune loi écrite ne limitait l’action de son président ».

« Ces mots, commente Varoufakis, ont résonné à mes oreilles comme l’épitaphe de l’Europe que Konrad Adenauer, Charles de Gaulle, Willy Brandt, François Mitterrand et bien d’autres avaient cherché à créer. D’une Europe que j’avais toujours considérée, depuis l’adolescence, comme ma boussole. » Et de conclure : « Cet épisode restera dans l’Histoire comme le moment où les représentants officiels de l’Europe ont utilisé des institutions (l’Eurogroupe, le sommet des chefs d’État de la zone euro) et des méthodes qu’aucun traité ne légitimait pour briser l’idéal d’une union véritablement démocratique. La Grèce a capitulé, mais c’est le projet européen qui a été défait. »

Quelques mois après la chute du mur de Berlin, dans un article intitulé « L’Europe en ruines », le même Enzensberger faisait le constat suivant : « Plus notre presque-île se retrouve au centre de la politique et du marché mondial, plus on voit un nouvel européocentrisme gagner du terrain. Déjà, un slogan intervient dans les débats, dont la paternité ne saurait être revendiquée par personne d’autre que Joseph Goebbels : le « bastion européen ». Ce qui, autrefois, était entendu d’un point de vue militaire fait aujourd’hui retour comme conception économique et démographique. Cela devrait conduire une Europe en plein boom à se souvenir de l’Europe en ruines dont seules quelques décennies nous séparent. » Enzensberger dévoilait un paradoxe de la construction européenne. L’unification du marché européen qui place l’Europe au cœur des enjeux de l’économie et de la politique mondiale renforce ces tendances européocentristes à l’égard du reste du monde. Cet européocentrisme se prolonge désormais comme un ombilic au sein même de l’Europe, avec le rôle dominant joué désormais par l’Allemagne et ses satellites au sein d’une Union européenne qui, loin d’être « a more perfect union » du préambule de la constitution des États-Unis, s’est révélée dans sa gestion de la crise grecque comme « la pire union qui puisse exister ».

Un léviathan supranational

Le sociologue allemand Wolfgang Streeck a mis en évidence dans un essai brillant, Du temps acheté (Gallimard), la corrélation entre la construction de l’endettement public et l’étouffement de la démocratie de masse. « Parallèlement aux avancées du capitalisme réformé néolibéral, la participation des citoyens aux scrutins démocratiques recula de façon continue et parfois dramatique, et avant tout parmi les couches sociales qui auraient dû être les plus intéressées par les prestations étatiques et la redistribution économique étatiquement imposée du haut vers le bas. Ce fait aide à prendre la mesure de la victoire, écrasante, du capitalisme réformé néolibéral sur le capitalisme qui avait été celui de l’État social démocratique des décennies 1960 et 1970. »

L’épisode grec ne se limite donc pas aux enjeux d’une renégociation de la dette émaillée d’incidents bien peu diplomatiques, d’humiliations et de chantages : c’est tout à la fois un séisme politique au cœur de l’Europe, une crise financière de l’eurozone, une faillite morale de l’UE qui s’est révélée incapable de remplir sa mission de solidarité à l’égard d’un de ses États membres et un coup d’État financier fomenté par la « Troïka », qui est apparue comme le seul véritable gouvernement de l’eurozone. C’est le premier épisode géopolitique au sein de l’Europe d’une guerre financière qui ne dit pas son nom et qui oppose, pour la première fois en Europe, non pas des États entre eux, des alliances ou des coalitions, mais un léviathan supranational qu’on a vu surgir pour la première fois dans sa toute-puissance, son autonomie, et son aveuglement face à un État, l’un des plus pauvres d’Europe, férocement attaché à son indépendance et à sa souveraineté. Ce léviathan a kidnappé l’idéal européen.

La construction européenne qui se drape depuis des années dans ses intentions pacifiques, son « humanisme » d’après guerre, ses valeurs de liberté et de démocratie, est apparue dans la gestion de la crise grecque comme un monstre aveugle, liberticide, animé d’une volonté de puissance irrationnelle et autodestructrice. De non démocratiques, les institutions de l’Union européenne se sont révélées « dictatoriales ». D’impuissante et brouillonne, la construction européenne s’est révélée agressive et hégémonique. Ce n’est pas la Grèce qui a été humiliée, c’est la fiction d’une Europe solidaire et démocratique. Nul désormais ne saurait ignorer que l’Union européenne se comporte à l’égard d’un de ses États membres comme un empire à l’égard d’un État vassal, dominé.

Historique, ce moment grec de l’Europe l’est à plus d’un titre. La large victoire du « non » au référendum du 5 juillet y suffirait à elle toute seule et au moins pour trois raisons : 1. Elle exemplifie le refus de l’austérité imposée à tous les Européens depuis cinq ans ; 2. Elle marque le retour du politique dans le débat européen, confisqué par la technostructure et la Troïka ; 3. Elle sanctionne le caractère non démocratique des institutions européennes et de la Troïka, et constitue leur première défaite politique. L’Union européenne s’est révélée comme un piège et un carcan pour les nations du sud de l’Europe. Elle a pris les traits d’un pacte de Varsovie occidental.

La réponse des Grecs à l’ultimatum des créanciers est le premier acte de résistance à la violence intégriste d’une « technostructure » devenue folle, l’événement « voyou » par excellence, selon le mot de Jean Baudrillard à propos du « non » français au référendum de 2005, c’est-à-dire l’expression instinctive qui échappe au calcul économique et à la tactique politique, la voix d’un inconscient collectif qui dépasse les clivages politiques habituels, et qu’il ne suffit pas de qualifier de « populistes » pour s’en débarrasser. « Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle. » L’ex-ministre des finances grec Yanis Varoufakis l’a bien compris qui, depuis sa démission, a engagé une autre bataille, à la hauteur de ces enjeux historiques, une bataille pour une autre Europe, un autre récit européen.

Ce mois de juillet 2015 restera une date historique, non seulement pour les Grecs mais aussi pour l’Europe qui a connu la première démystification de son histoire récente depuis la chute du mur de Berlin. Que ce soit la Grèce, berceau de la démocratie européenne, qui se soit fait l’agent historique de cette clarification n’est pas la moindre ironie de cette histoire.

Europe : Mea Culpa

Jean Ortiz, 7 août 2015

http://www.humanite.fr/blogs/europe-mea-culpa-581119

« L’UE est devenue, selon Maastricht et consorts , une machine de guerre contre précisément l’indépendance et la souveraineté des pays et des hommes. »

Longtemps j’ai cru que pour changer les choses il vaut mieux être dedans que dehors, ne pas laisser la chaise vide… Longtemps j’ai cru que l’on pourrait peut être un jour changer de l’intérieur cette Europe du pognon, cette création à mes yeux artificielle, qui entend mettre au pas pour l’éternité et sous la botte allemande et de la finance, les peuples, sommés de comprendre que hors du néolibéralisme : point de salut. Et qu’ils se le mettent bien dans la tête : il n’y a pas d’alternative ! Soumission et  résignation. Et  qu’ils passent sous les fourches caudines « d’experts », de « technocrates » non élus, de traités et pactes liberticides, sinon toute tête dissidente, comme celle de Tsipras, sera tranchée et brandie comme un trophée, écrit Ignacio Ramonet dans le « Diplo » édition espagnole. Avertissement à tous ceux qui voudraient un changement : la BCE, le FMI, l’UE, l’OMC … remplacent désormais les « marines », les « G’Is », l’armée allemande.
L’occupation de la Grèce par la chancelière allemande (cela fait froid dans le dos), par le FMI, l’UE et la BCE, le traumatisme ressenti par tous les militants de gauche, m’ont interpellé(comme l’on dit). La défaite ô combien douloureuse, l’humiliation publique, le quasi lynchage d’un dirigeant porté par son peuple, la violence, la brutalité de la fondée de pouvoir des banques et des « trusts » allemands, m’ont beaucoup secoué.
Dans cette Europe allemande et de la BCE, nous nous trouvons pieds et poings liés, la démocratie n’y est qu’un alibi, une feuille de vigne et les droits des peuples : du vent. Tous le vernis « européiste » a craqué. Tous les masques sont tombés ce 13 juillet, jour noir, très noir pour tous, pas seulement pour les Grecs, et est apparu le visage terrifiant (il ne lui manque que les petites moustaches) du marché, de ses grands banquiers et prêtres inquisiteurs, dame Merkel flanquée de son enfant de chœur français, chargé de veiller à ce que le torturé ne meure pas sous les supplices. A nu désormais ce néolibéralisme assoiffé de fric, de pouvoir pour mettre les peuples à genoux, et  ce libre-échange impérialiste, ces Pactes et Traités supranationaux, qui corsètent, emprisonnent, les membres de l’Union Européenne,  ne laissent que peu de marge aux gouvernements, la plupart bénis oui oui.
Nous venons de souffrir un échec sur une stratégie qui atteint ses limites, qui s’avère inefficace et en porte-à-faux avec les besoins  de progrès social, de démocratie participative, de souveraineté. Sauf à être masochiste, il faut adapter la position traditionnelle des communistes. Ce bunker européen est irréformable. La preuve sans appel par la Grèce et sa mise sous tutelle, sous protectorat. L’UE est devenue, selon Maastricht et consorts , une machine de guerre contre précisément l’indépendance et la souveraineté des pays et des hommes.
Jamais plus aucun dirigeant démocratiquement élu ne doit subir le traitement dictatorial, dégradant, imposé à Tsipras. Cela est impossible sans changer de cadre. Jamais plus aucun chef d’Etat ne doit voir sa dignité bafouée par un quarteron de « collabos », d’exécutants zélés du capital.
Sortons de ce « machin », de cette prison. De nombreux économistes ont démontré que la sortie de l’euro à elle seule ne suffirait pas, mais qu’elle ne constituerait pas une catastrophe majeure comme on nous en rebat les oreilles. Il y a- t-il pire que le pire ? J’ai mal à la Grèce. Je n’accable pas Tsipras (ne nous trompons pas de cible !) mais ceux qui lui ont mis un pistolet sur la tempe mériteraient d’être jugés pour crime contre l’humanité. Je ne signerai aucun texte, aucun appel. Je ne veux être manipulé que par ma conscience.