Après les pigeons, les pigeonnés de l’auto-entreprenariat

Express-L’Expansion, Benoist Fechner, 10 avril 2015

Ni salariés, ni patrons, ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer les effets pervers du statut d’auto-entrepreneur, qui leur est imposé par des employeurs peu scrupuleux, sur fond de crise et de chômage de masse.

Pour l’économiste américain Jeremy Rifkin, le travail deviendra bientôt « une denrée rare ». Le monde de demain sonnera la fin du salariat. Mais pour certains auto-entrepreneurs, dans la France de 2015, ce monde se vit déjà au quotidien. Six ans après avoir contribué à le mettre en oeuvre, Nicolas Sarkozy lui-même voyait en mars dernier ce statut comme « un caillou dans [sa] chaussure », accusé de faire de la concurrence déloyale aux PME traditionnelles. Au-delà des arrières pensées électorales, pour Marie*, Alexandre*, Matthieu*, Thibault* et plusieurs dizaines de milliers d’autres, ce statut est de fait devenu synonyme de dumping social. L’Express se porte à la rencontre de ces sous-salariés d’aujourd’hui que sont les « malgré-nous » de l’auto-entreprenariat.

« Mon patron m’a suggéré de passer auto-entrepreneur »

Pour Alexandre*, l’auto-entreprise aura été synonyme d’entrée dans le vie active. Alors que 25% de sa tranche d’âge est au chômage, il n’a eu aucun mal à trouver un emploi. Contrat rempli, donc, pour ce statut notamment créé à des fins d’insertion par Hervé Novelli en 2009. A sa sortie d’une école de commerce, Alexandre enchaîne les stages. Au début de l’année 2014, alors que le dernier touche à sa fin dans le service marketing d’une start-up parisienne, son employeur lui fait part de son envie de le conserver. Hélas, « il n’a pas les moyens de s’acquitter des charges » d’un nouveau salaire et lui suggère « de passer auto-entrepreneur ». « J’aurais préféré un CDI », explique Alexandre. Mais le jeune homme a envie de rester, nettement moins de chercher un autre emploi. Une demi-heure lui suffit pour enregistrer son auto-entreprise sur internet. Dans les faits, son travail n’a pas changé: horaires fixes, employeur unique et lien étroit de subordination. Il est désormais un salarié… déguisé en auto-entrepreneur. Son revenu net est intéressant même s’il est plafonné à 35 000 euros par an, mais il ne cotise ni pour le chômage, ni pour sa retraite. Son employeur non plus. C’est tout l’intérêt de l’opération: ce dernier vient d’externaliser ses charges.

« C’est la crise, vous n’avez pas le choix »

Marie* vit la même situation dans le secteur de l’événementiel. Dépendante financièrement d’un unique « client » qui accapare son temps, elle estime qu’avec la crise, « le rapport de force entre l’employeur et l’employé est devenu inéquitable ». Après une longue période de chômage, elle n’était « pas en position de refuser la proposition malhonnête » qui lui a été formulée.

Et ils sont loin d’être des cas isolés. A Marseille, Karen Nabitz défend les intérêts de plusieurs salariés, employés en CDD successifs auxquels leur employeur a tenté d’imposer un changement de statut. « On leur a fait comprendre que c’était la crise et qu’ils n’avaient pas le choix ». Mais pour l’avocate, « la crise a bon dos » et les employeurs indélicats voient surtout dans ce statut un bon moyen d’augmenter leurs marges. « On a très peu de dossiers de ce type qui débouchent sur une procédure. La peur de perdre son travail est souvent plus forte que celle de perdre son statut et sa protection sociale », estime l’avocate.

Certains vont tout de même jusqu’au bout. C’est le cas de Matthieu*, coach sportif, qui a pris le parti d’accepter le costume d’indépendant au moment d’entrer au sein d’une grande enseigne européenne de centres de remise en forme. Lui estime s’être fait piéger. « Contrairement à ce qu’on m’avait présenté, je n’avais aucune liberté si ce n’est celle de me taire ou d’aller voir ailleurs. » Il explique avoir vu ce système se structurer et devenir la norme dans son entreprise. Après plusieurs années de procédure, il a fini par faire requalifier son contrat par la justice. Mais la plupart des dossiers se soldent par une transaction amiable, explique son avocate.

« De faux auto-entrepreneurs, nous en avons de plus en plus »

Combien sont-il dans ce cas, salariés en pratique, sous couvert d’auto-entreprenariat? Aucune statistique officielle ne permet de le dire. Arnaud Montebourg, quelques mois avant son départ du gouvernement avait pourtant assuré qu’il demanderait à l’Insee « une enquête anonyme » sur ces questions. Un an et un remaniement plus tard, l’Insee n’apporte toujours aucun chiffre.

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