Ne prenons pas les Grecs pour les nouveaux colonisés de l’Europe

Marc FERRO, Le Monde, 26 février 2015

A force de mettre les pays sous surveillance financière, la  » troïka  » (FMI, BCE, Commission européenne) crée un néocolonialisme, voire une autocolonisation. Les Etats et les peuples ont raison d’y résister.

Cette année 2015, la  » troïka  » (FMI, BCE, Commission européenne) a adressé un ultimatum à la Grèce pour qu’elle accepte son contrôle politique et financier. Voilà une injonction qui rappelle celle qu’ont connue l’Egypte en 1879 et le Venezuela en 1901. Dans le premier cas, faute de bonne réponse, les Franco-Britanniques occupèrent le pays. Dans le deuxième cas, cette injonction fut énoncée lors d’une intervention de la flotte allemande qui menaçait le Venezuela endetté et peu porté à rembourser ses dettes. Le président Theodore Roosevelt rappela alors que « cette intervention ne devait pas menacer l’indépendance des Républiques américaines« , mais « que les peuples incapables d’exploiter leurs richesses naturelles pour le bien de l’Humanité devaient subir la domination des forts qui leur parleraient doucement, une grosse canne à la main« .

L’armada mise à part, parle-t-on aujourd’hui comme cela à la Grèce ? La  » troïka  » veut instaurer un contrôle sans concessions des dérives que les membres de l’Union européenne (UE) peuvent commettre. Il s’agit d’un contrôle auquel participent également les institutions des Etats sous surveillance, c’est-à-dire quasiment d’un autocontrôle. Mais on pourrait aussi bien parler d’une autocolonisation, un terme qui n’est pas aussi inadapté qu’il n’y paraît à première vue pour définir un tel dispositif, même s’il n’y a plus de colons. D’abord, parce qu’une société hors sol joue aujourd’hui le rôle des colons hier. Elle ne cultive pas la terre mais le patrimoine des holdings et des nations. Ses membres sont toujours entre deux vols, de New York à Davos ou de Londres à Hongkong : membres de l’OCDE ou de la Commission européenne, de l’Assemblée de Strasbourg ou du FMI. Ils sont relayés par les soixante mille agents de la Goldman Sachs et autres banques internationales. Ces hors-sol ne parlent que par milliards et centaines de milliards, leur unité de compte.

Ensuite, parce que ce monde de la finance porte un regard stéréotypé sur les sociétés ou les Etats avec lesquels il a à traiter. Il en allait de même du colonisateur vis-à-vis des indigènes. A la veille de la seconde guerre mondiale, J. Siberg, gouverneur de l’Indonésie, avait même écrit un ouvrage théorique sur la paresse de l’indigène de Java. Ce texte aurait pu être écrit aussi bien par un Anglais aux Indes, un Français au Maghreb, un Russe en Yakoutie ou un Espagnol aux Philippines. Aujourd’hui, ce que la  » troïka  » reproche aux Grecs, comme aux Espagnols, aux Italiens ou aux Français, c’est d’être dépensiers. Chaque semaine, chaque jour, chaque mois claque le fouet qui nous annonce, milliards en main, le montant de tel déficit ou celui de la dette. Et de honte nous courbons la tête. Mais un dernier coup de milliards nous empêche de la relever.

Les agences de notation, comme par hasard, annoncent que notre pays a perdu un demi-point… Mais qui sont-elles celles-là ? Et qui a vu sa note monter ces derniers temps, sauf l’Indonésie… Alors, le citoyen ordinaire finit pas être convaincu qu’il doit accepter de nouveaux sacrifices et le pays rétablir ses comptes surtout s’il les a faussés, tels les Grecs. Mais ces grandes banques de tous nos pays n’ont-elles pas aussi faussé leurs comptes ? Or, là, nos Etats sont impuissants, comme pour dénicher les paradis fiscaux. Par contre, ces mêmes Etats justifient les raisons de baisser le taux de la cagnotte – celle du Français je veux dire –, ce Livret A qui a rapporté cette année 1 %, non 1,25 %. Va-t-il descendre au-dessous de zéro ?

Une discrimination négative

Cette année 2015, nos concitoyens ont appris que les contribuables de la plus basse tranche ne paieront plus d’impôt sur le revenu. Exonérés. La raison de cette « bonne nouvelle » ? Ils sont trop pauvres. Six millions de Français doivent être heureux d’apprendre qu’ils sont trop pauvres. Cette discrimination négative n’est pas nouvelle. La Révolution française l’avait instaurée. Les Français avaient été divisés en deux corps : les citoyens qui disposent d’un certain revenu, qui payent l’impôt et qui sont définis comme « citoyens actifs ». Puis les citoyens trop pauvres qui ne le payent pas et qui sont définis comme « citoyens passifs ». Deux cents ans après, nous y sommes. On y est revenu.

Or, il n’y a pas que les citoyens ordinaires qui « bénéficient » de ce passage dans le corps des laissés-pour-compte. Il y a aussi des corps de métier qui sont également des victimes. Le cas de la SNCF n’est qu’un exemple. Actives, des stations de chemin de fer, telle Lure, ne le sont plus depuis que les TGV ne s’y arrêtent plus. D’autres lignes ont par ailleurs été supprimées, car elles étaient « secondaires ». Des correspondances ont aussi été sabotées, elles n’étaient pas rentables. Ces gares, autant en faire des grandes surfaces, telle la salle d’attente d’un hôpital. Ou supprimer ces classes-là d’une école qui comptaient peu d’élèves qu’on pouvait vraiment suivre. Or, aux choix économiques dénoncés dès les années soixante par Jean-François Gravier, dans Paris et le désert français, s’ajoutent aujourd’hui ces amputations qui visent tout ce qui ne bénéficie pas aux dispositifs qui nous surplombent hors sol et que nos dirigeants ont du mal à maîtriser. Or, comme l’ont expliqué l’économiste Anton Brender et Dominique Strauss-Kahn, la compétitivité d’un pays ne se résume pas à la somme de ses productions, comme le croient ceux que tétanise toute hypothèse de dépense publique. Compte autant que cette somme le terreau qui permet ce développement : une population en bonne santé, un enseignement performant dès le primaire, des communications aisées et pas réservées aux métropoles, des instances judiciaires et de sécurité bien présentes, une administration bien formée.

Il n’est pas sain de laisser se créer des citoyens passifs, de déclarer coûteuses des activités apparemment non productrices. Ne devenons pas nous-mêmes de nouveaux colonisés ou autocolonisés puisque nos instances participent à ces mutations. A l’heure de l’indépendance des pays colonisés des années 1960, Kwame Nkrumah, président du Ghana, écrivait : « L’essence du néocolonialisme tient à ce qu’un Etat qui est indépendant et doté en théorie de tous les attributs de la souveraineté a, en réalité, sa politique dirigée de l’extérieur, les puissances ex-impérialistes n’ayant plus intérêt à partir d’un certain stade à gouverner le pays du dedans mais à substituer à une domination visible une domination invisible, celle des grands groupes-banques, Fonds monétaire international, etc. Que le mécontentement suscite un changement de gouvernement, voire de régime, et la situation, quant au fond, ne se modifie pas. »

Cependant, durant ces décennies, avec l’accélération de la mondialisation, c’est la financiarisation de l’économie qui s’accélère, et la souveraineté de plusieurs Etats-nations qui se dissout quelque peu, même celle des plus grands. Et, avec l’émergence de nouvelles puissances économiques – comme la Chine et l’Inde –, les crises succèdent aux crises (1974-2008) et le carcan du pouvoir financier se resserre. L’UE y trouve une certaine sauvegarde, mais à condition de se surveiller elle-même, la Grèce étant la plus vulnérable avec ses comptes truqués, mais pas plus que ceux de bien des banques, Athènes s’efforce d’échapper à cette autocolonisation que veut lui imposer la  » troïka « . Se retrouver nouveaux colonisés, tel est le stade qui se profile quand les pays « qui en possédaient d’autres sont menacés d’être possédés à leur tour« . Est-ce au Pirée que tout a commencé quand les Chinois sont venus s’y installer en 2010 ? A un stade de l’Histoire où un gramme de matière grise vaut plus qu’une liasse de dollars ou un baril de pétrole, ne nous colonisons pas nous-mêmes en nous pénalisant au point de détruire nos capitaux culturel et social hérités de la République. Une nouvelle fois, c’est la Grèce qui a levé le drapeau.

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