La révolte du Sud algérien contre le gaz de schiste

Arroudj Adem, Le Figaro, 25 février 2015

Les autorités qui investissent massivement dans cette nouvelle source d’énergie se heurtent à l’hostilité des populations locales.

Du sable rouge qui s’incruste partout, des légions de mouches qui ne vous laissent jamais en paix, des sachets poubelle qui volent au milieu de maisons inachevées… Comme oubliée en plein Sahara, à 1 200 km au sud de la capitale, voilà des années qu’In Salah, sous-préfecture de 50 000 habitants desservie par un seul vol hebdomadaire, était une promesse de problèmes pour Alger. La ville la plus chaude du pays, au sens propre du terme – en été, les températures dépassent les 50 °C et poussent, raconte-t-on, « les oiseaux à se suicider » dans des mirages aux al­lures de flaques d’eau – l’est aussi depuis deux mois, au sens figuré. La mèche a été allumée par le ministre de l’Énergie, qui, le 27 décembre dernier, inaugure le premier forage pilote de gaz de schiste à une quarantaine de kilomètres d’In Salah. Des pancartes se lèvent alors : « Oui au solaire thermique, non au gaz de schiste », « Ayez pitié de nos enfants », « Non à l’extermination du Sud ». Tous les jours, les habitants qui ont décidé de se mobiliser contre les projets du gouvernement d’exploiter le gaz de schiste sont quelques centaines à occuper la place centrale de la ville, rebaptisée « Sahat Essoumoud » (place de la Résistance). Des hommes et des femmes qui tous les jours préparent les repas, le thé et nettoient, une fois la journée finie.

Demande de moratoire

Le gouvernement a envoyé ses experts et une délégation de parlementaires pour éteindre le feu. En vain. Le premier ministre et le ministre de l’Énergie ont essayé de rassurer. Sans succès. En deux mois, la contestation a gagné d’autres villes du grand Sud : Tamanrasset, Ouargla, Adrar, Metlili, Timimoun. Et hier, à l’appel de l’opposition politique, qui voit dans ce mouvement social l’opportunité de mobiliser une base qui lui fait tant défaut, ils étaient quelques milliers encore à sortir dans les rues de plusieurs villes dont Alger, pour marcher en solidarité avec le Sud en rébellion.

« Le gouvernement nous impose ses décisions parce qu’il nous prend pour des incultes, regrette Hamza, un ex-élu de la commune de Ouargla. Mais In Salah compte de nombreux ingénieurs qui sont eux-mêmes à l’origine des campagnes de sensibilisation contre les dangers du gaz de schiste. » La semaine dernière, la société civile d’In Salah a déposé à la présidence, à Alger, une demande de moratoire et réclamé, entre autres, l’ouverture d’un débat national. « Si le gouvernement persiste dans sa politique, nous allons organiser une grande marche qui partira des villes du Sud pour rejoindre Alger, promet, à Adrar, Hacina Zegzeg, une des têtes pensantes du mouvement. Quand elles verront 200 000 personnes sur les routes, peut-être que les autorités comprendront que nous sommes déterminés ? Le forage du deuxième puits est terminé, mais la population a décidé de faire un barrage humain à l’entreprise américaine Halliburton qui doit arriver pour fracturer les couches de schiste. Nous sommes prêts à payer le prix qu’il faudra payer, c’est une question de survie. »

Ahmed est rappeur à In Salah. Son groupe, Desert Boys, a récemment sorti une chanson anti-gaz de schiste Makach li radi (« personne n’accepte ça »). Il appelle de son côté « la police, l’armée et toutes les institutions à se mettre du côté du peuple qui dit non. Tous les jeunes Algériens, et pas seulement à In Salah, sont conscients de l’enjeu ». Mais en face, les signaux que les officiels envoient sont aussi très clairs. Saïd Sahnoune, le PDG de Sonatrach, le groupe pétrolier public, a rappelé au début du mois qu’il « n’allait pas interrompre l’activité de forage ». Après une série de déclarations qui n’ont jamais prêté à confusion sur les intentions du gouvernement, fin janvier, le président Bouteflika a insisté : « L’exploration de ces nouvelles ressources nationales s’avère une nécessité pour la sécurité énergétique du pays. »

Faute d’instaurer une relation de confiance avec une population qui lui reproche « de n’avoir rien fait pour sauver la région des retombées des essais nucléaires français » et « de pomper le sous-sol au détriment de l’environnement et du développement » – la plupart des habitants d’In Salah ne sont pas raccordés au gaz de ville -, il ne reste au pouvoir qu’à miser sur le temps pour voir le mouvement s’essouffler. Une stratégie imparable, doublée d’une campagne contre la « manipulation étrangère visant à déstabiliser le pays », à laquelle aucun mouvement, y compris celui des chômeurs, n’a jamais pu résister.

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