L’UKRAINE APRÈS LES ACCORDS DU 21 FÉVRIER

Jean Guiart, 16 février 2015

L'UKRAINE APRÈS LES ACCORDS DU 21 FÉVRIER - De quelles frontières s’agit-il ?

Prise de Kiev en 1240 – miniature russe

Le président américain, de la même génération que ceux qui l’entourent, est né après la dernière guerre et n’en a aucun souvenir. Les frontières  internationales dont il nous parle n’existent pas et n’ont jamais existé. Les seules frontières internationales qui puissent être considérées comme légales, parce que fruit d’accords internationaux en bonne et due forme sont :

1. La frontière des pays de l’Est en 1937 avant l’entrée des forces allemandes en Autriche, en Tchécoslovaquie et en Pologne. Qui veut la retrouver aujourd’hui ? A ce moment-là, toute l’actuelle Ukraine orientale était en Pologne et Lwiv s’appelait Lwov. Les pays baltes étaient indépendants. La Roumanie avait une frontière commune avec l’URSS.

2. La frontière née des accords  de Yalta entre les trois Grands, qui tient encore en partie. Ces accords n’ont jamais été dénoncés par ceux qui les avaient conclus, dont l’Amérique du Président démocrate Roosevelt. Si le président actuel veut soutenir les frontières  internationales, c’est celles-ci qu’il doit défendre. Il n’existe pas de raisons juridiques — des raisons politiques, oui — de défendre d’autres frontières. La Pologne était repoussée vers l’ouest et perdait sa partie orientale au profit de l’URSS, gagnant en échange des territoires sur l’Allemagne. Sur ce point, personne  ne semble vouloir y toucher, mais l’anarchie ukrainienne peut réserver des surprises. Staline voulait à ce moment-là détruire la Prusse. Les  pays baltes étaient inclus dans l’URSS. Mes parents allemands de Silésie, furent évacués en plein hiver 1944 sur des wagons plats, tous les hommes sont morts et seules les femmes ont survécu. Ceci pour rappeler que ces histoires de frontières se construisent le plus souvent dans le sang et les larmes. Ce n’est pas de la pâtisserie. Combien de morts français aux combats du «Grand Armand», en 14-18, pour récupérer l’Alsace-Lorraine ?

 

Il s’ajoute à cela non des frontières internationalement reconnues, mais des limites administratives de divers territoires laissées en place faute de mieux et qui servent de frontières en attendant que les uns et les autres se résolvent à faire d’accord-parties le levé des frontières souhaitables et de les faire reposer sur un accord international qui n’existe pour le moment pas. Seules les frontières de la Finlande, de la Suède et de la Norvège vis-à-vis de la Russie reposent sur des accords juridiquement solides. D’ailleurs personne n’en parle et on n’accuse pas Poutine de vouloir les changer.

Les frontières des pays baltes reposent sur des limites territoriales remontant à l’empire tsariste, sinon au traité de Vienne de 1815, qui avait défini un pays désigné comme la Courlande et dont personne ne parle plus. C’est à vérifier, mais les limites  séparant la Lithuanie et la Russie dite blanche (Biélorussie) pourraient remonter à l’empire lithuano-polonais des Jagellons, sans parler des interventions militaires de la Suède dans toute la région, parallèlement à celle  de l’empire turc venant du Sud et qui a laissé des minorités un peu partout y compris en Pologne, dont l’armée a sauvé Vienne des Turcs. Les Suédois sont rentrés chez eux. Les Chevaliers teutoniques ont fait beaucoup de mal et laissé des souvenirs terrifiants, mais ils ont  disparu, laissant derrière eux des affaires aussi difficiles que bizarres telles Memel et Königsberg. Ces frontières sont des limes de cantons tsaristes, collées les unes aux autres et qui ne fonctionnent pas vraiment en tant que frontières, soit à cause des liens de parenté de part et d’autres, soit à cause des haines entre anciens nazis locaux et descendants des milices pro-soviétiques de la guerre civile qui a suivie 1917, guerre nourrie par des corps francs envoyés d’Allemagne, ce qui était une forme de maintien de la Reichswehr au-delà des spécifications du traité de Versailles.

On a oublié que les troupes qui se sont mutinées et ont imposé en Octobre 1917 le régime des Soviets, en plus du croiseur «Aurore» tirant au canon sur la Douma et le gouvernement libéral, étaient les régiments lettons. Dans tous ces pays aujourd’hui, comme en Ukraine, les pays occidentaux et l’OTAN s’appuient sur tous ceux qui étaient les alliés de l’Allemagne nazie et ont activement participé à la Shoah. C’est là à la fois un manque de connaissances historiques, excepté que la CIA américaine avait déjà pris sous son aile protectrice un grande nombre de nazis, dont le général Gehlen et Werner von Braun, mais aussi un manque total de lucidité, c’est-à-dire une extraordinaire bêtise.

Jouer avec ceux dont le but avoué est une troisième guerre mondiale contre la Russie me paraît aussi dangereux que parfaitement stupide. Historiquement, tous ceux qui l’ont tenté s’en sont mordu les doigts, depuis les Mongols de la Horde d’Or jusqu’à Hitler, dans son bunker, avouant, une fois l’Armée Rouge arrivée à la Vistule et s’arrêtant pour respirer et se réorganiser : «Je ne croyais pas que les Russes étaient aussi forts». Combien de millions d’hommes avait-il déjà perdus ? Et l’OTAN parle d’une unité de déploiement rapide de 30. 000 hommes. 30. 000 hommes qui ne parlent aucune langue de la région et ne connaissent pas le terrain. 30. 000 hommes sacrifiés et qui en auront conscience. Mettre en avant une troupe de recrutement incohérent et qui s’effondrera au moindre contact. Les Russes agissent à l’intérieur des frontières de Yalta et n’en sortiront pas. Mais ils ne laisseront pas y pénétrer l’OTAN.

Et comment, dans les conditions actuelles, l’OTAN et les Etats-Unis pourront-ils faire retraite d’Afghanistan à travers le territoire russe, pour éviter la catastrophe d’une retraite à travers le Pakistan ? On n’a pas idée de se mettre dans pareille situation. Le rapprochement avec l’Inde ne suffira pas à offrir une solution pragmatique. Et c’est là le problème dont personne ne parle. Et qui n’est certainement pas indifférent à la Chine, qui pourrait permettre une solution, peut-être à des conditions commerciales, ce qui arrangerait tout le monde. Mais qui peut permettre à une troupe surarmée de pénétrer sur son territoire ? Les diplomates ont du pain sur la planche. Certains vont manger leur chapeau.

*Jean Guiart est  anthropologue et éthnologue français.  Il a été directeur d’Études à l’École pratique des hautes études, professeur d’ethnologie générale à la Sorbonne (1968-1973), directeur de l’Unité d’enseignement et de recherches de sciences sociales à la Sorbonne, professeur d’ethnologie au Muséum national d’histoire naturelle et directeur du laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme. C’est avec plaisir que nous publierons prochainement d’autres articles qu’il nous a fait parvenir.

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