Les chiffres du chômage en 2014, un réquisitoire contre la politique de François Hollande

Laurent MAUDUIT, Médiapart, 28 janvier 2015

Le nombre des chômeurs continue de progresser à une allure vertigineuse : toutes catégories confondues, on dénombrait presque 5,9 millions de demandeurs d’emploi fin 2014, soit +312 900 depuis un an et +919 000 depuis mai 2012. La clameur populaire qui vient d’Athènes fait donc forcément écho jusqu’en France : et si on changeait de politique ?

Il faut prendre l’indicateur du chômage pour ce qu’il est : le plus formidable des révélateurs de ce qu’est aujourd’hui la France et de la politique économique et sociale gravement inégalitaire qu’elle poursuit. Si en Grèce, la donne a radicalement changé, et si le peuple de ce pays peut espérer enfin la mise en œuvre d’une politique sociale plus généreuse, qui tourne le dos à l’austérité, la France, elle, reste plus que jamais prisonnière de la doxa néolibérale. Et la dramatique situation du marché du travail en atteste.

Il faut certes manier la comparaison avec précaution, car la France ne connaît pas, loin s’en faut la situation sociale désespérée dans laquelle la Grèce s’est enlisée. Ici, le taux de chômage est seulement (si l’on peut dire !) de 10,6 %, alors que là-bas, il atteint près de 27 %. Ici, l’austérité a pris une forme encore rampante, alors que là-bas, elle s’est déchaînée avec violence. Mais enfin ! Dans un pays comme dans l’autre, c’est la même politique économique et sociale, puisant son inspiration dans les mêmes dogmes néolibéraux, qui a été appliquée ces dernières années, de manière atténuée dans un cas, de manière excessivement brutale dans l’autre. Une même politique qui fait du social la seule variable d’ajustement à la crise. Et c’est la raison pour laquelle la victoire de Syrisa en Grèce place si spectaculairement en porte-à-faux les socialistes français et les confronte à cette terrible question : encore combien de temps mettront-ils en œuvre une politique économique qui gonfle les dividendes du CAC 40 mais fait le lit du chômage et de la pauvreté ?

Observons en effet les derniers chiffres du chômage : ils constituent à eux seuls, le plus terrible des réquisitoires contre la politique économique socialiste. En mai 2012, quand il accède à l’Élysée, François Hollande est confronté à un marché du travail déjà terriblement tourmenté. Au total, on dénombre alors, à la fin du mois de mai 2012, près de 2 922 100 demandeurs d’emploi de la catégorie A (la catégorie la plus restreinte, celle qui regroupe ceux qui sont au chômage et qui font des recherches effectives d’emploi). Mais si l’on prend en compte l’ensemble des catégories des demandeurs d’emploi (les catégories A, B, C, D et E qui regroupent tous les types de chômeurs, y compris ceux qui ont effectué des missions de très courte durée ou qui, par découragement, ont cessé de faire des recherches), on arrive à un bilan encore plus dramatique de 4 960 000 demandeurs d’emploi.

Or, depuis, on sait ce qu’il en est advenu. Loin de conduire une politique audacieuse et volontariste pour faire reculer le chômage, François Hollande, violant ses engagements de campagne, n’a plus eu qu’une seule priorité : améliorer la compétitivité des entreprises, gonfler leurs marges financières, arrondir leurs dividendes. Et cette priorité a été poursuivie non seulement en détournant massivement, et sans contrepartie, des fonds publics au profit des entreprises, et notamment les quelque 40 milliards d’euros du pacte dit de responsabilité, mais aussi en organisant une dérégulation massive du marché du travail, par des coups de boutoirs successifs. Sous les effets d’une conjoncture totalement anémiée du fait de la politique d’austérité, mais aussi sous les effets d’une politique sociale cherchant à faciliter la flexibilité du travail et les licenciements, il est donc advenu ce qui était prévisible : malgré la promesse mille fois réitérée d’une inversion de la courbe des demandeurs d’emploi, la vague montante du chômage n’a cessé de déferler. Et les derniers chiffres connus, ceux qui ont été révélés mardi 27 janvier, sont là pour témoigner de la gravité de la situation : Pour le seul mois de décembre 2014, le nombre des demandeurs d’emploi a progressé de 8 100, pour atteindre 3 496 400, dans le cas de la catégorie A, soit tout près des 3,5 millions de personnes, un record pour la période contemporaine. Et dans le cas des catégories A à E, le nombre a progressé de 38 300 – une hausse spectaculaire –, pour atteindre le niveau sans précédent de 5 879 000. Sur l’ensemble de l’année 2014, le bilan est à l’avenant, c’est-à-dire catastrophique : le nombre des demandeurs d’emploi de la catégorie A a progressé de 189 100, et celui des catégories A à E de 312 900. Relevons donc – nous y reviendrons longuement plus loin – que ce second mode de calcul fait apparaître des hausses beaucoup plus considérables que le premier.

Et lorsque l’on dresse le bilan de François Hollande depuis qu’il a été élu, en mai 2012, les chiffres sont encore plus terribles. Dans le cas de la catégorie A, ils ont progressé de 574 300 et dans le cas des catégories A à E, de 919 000. Même tendance, donc : la seconde hausse est beaucoup plus spectaculaire que la première. Voilà, quoiqu’il en soit, le bilan accablant de François Hollande depuis son accession à l’Élysée : une hausse des demandeurs d’emploi comprise entre 574 300 et 919 000, selon les modes de calcul.

Conjoncture

De ces chiffres accablants, il faut donc chercher à comprendre l’origine. Ou plutôt, les origines, car assurément, plusieurs facteurs se sont cumulés pour que la France atteigne ce niveau historique de chômage. Le premier facteur est à l’évidence celui de la conjoncture que la France connaît depuis plusieurs années. Avec près de trois années consécutives de croissance zéro, l’économie a détruit des emplois au lieu d’en créer et a été, par surcroît, bien incapable d’absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail générés par les évolutions démographiques. Et cette mauvaise conjoncture, le gouvernement en est évidemment l’un des responsables puisque, conduisant une politique d’austérité, il a privilégié le redressement des comptes publics – sans d’ailleurs y parvenir – à la relance de l’activité. Mais cette mauvaise conjoncture n’explique pas tout. Car si c’était le cas, la France devrait connaître depuis quelques temps une formidable embellie. Pour plusieurs raisons qui se cumulent. D’abord parce que les taux d’intérêt sont historiquement bas et que l’euro n’a jamais été aussi faible, par rapport au dollar notamment. Ensuite parce que les cours du pétrole se sont effondrés et que la France profite, comme ses principaux voisins, d’un formidable contre-choc pétrolier. Compte tenu de tous les effets induits par cet environnement favorable, sans parler des 40 milliards d’euros du pacte dit de responsabilité, la reprise économique devrait donc enfin se confirmer. Et le chômage baisser… Or, si la croissance se consolide actuellement un tout petit peu, elle reste tout de même fragile. Et surtout, le chômage, lui, est plus que jamais sur la mauvaise pente.

Il suffit de se référer aux dernières prévisions de l’Unedic, le régime d’assurance chômage, pour en trouver la déprimante confirmation. Ces prévisions que l’Unedic a rendues publiques le 16 janvier, les voici. Très sombres prévisions, donc, que celles de l’Unedic. Voici les principaux constats que dresse le régime : « Le chômage BIT poursuivrait sa hausse jusqu’à la fin de l’année 2015. En effet, la faible croissance limiterait la progression de l’emploi total, qui serait alors insuffisante pour compenser la hausse de la population active. Il en résulterait une progression du chômage BIT de +0,3 point sur l’ensemble de l’année 2014, puis à nouveau +0,3 point en 2015. Fin 2015, le taux de chômage s’établirait alors à 10,3 %. Sur les listes de Pôle emploi, cela se traduirait par 182 000 inscriptions supplémentaires en catégorie A en 2014, puis +104 000 en 2015. Parallèlement, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi tout en ayant exercé dans le mois une activité rémunérée courte ou à faible intensité horaire (catégories B et C) progresserait de +97 000 personnes en 2014, puis +78 000 personnes en 2015. »

Il faut donc avoir la lucidité d’observer qu’il y a d’autres facteurs que la conjoncture qui pèsent dans cette envolée historique du chômage. Il y a aussi des facteurs… structurels, pour reprendre le sabir néolibéral. En somme, nous sommes en train de vivre, à la faveur de la crise, un ajustement social majeur. Au diable la recherche d’une meilleure compétitivité des entreprise grâce à l’innovation et la recherche ! Plus encore que sous Nicolas Sarkozy, la bonne entente affichée par le gouvernement socialiste et le Medef, la connivence pas même masquée entretenue entre Emmanuel Macron et Pierre Gattaz a, à l’évidence, convaincu le patronat qu’il fallait entreprendre une véritable purge sociale. Reprise ou pas reprise, le chômage semble donc devoir durablement battre record après record. Sans que le gouvernement soit le moins du monde déterminé à y mettre le holà, hormis en gonflant très modérément le nombre des emplois aidés.

Que l’on pense en effet à toutes les mesures qui se sont ajoutées les unes aux autres ces dernières années et ces derniers mois pour rendre l’emploi plus flexible et les licenciements plus faciles. Les coups de boutoir contre le Code du travail ont été si nombreux qu’on peine à tous les recenser. À côté, des contrats à durée indéterminée (CDI) et des contrats à durée déterminée (CDD), il y a eu, sous le précédent quinquennat, l’instauration des contrats de mission, et la faculté ouverte de rupture négociée des contrats de travail. Ensuite, après l’alternance, il y a eu les nouvelles facilités ouvertes pour les plans sociaux, dans le cadre de l’accord de flexisécurité de janvier 2013. Ou encore, il y a cette nouvelle disposition inscrite dans le projet de loi Macron, visant également à faciliter les licenciements collectifs. Et puis, pour couronner le tout, le gouvernement socialiste ne cesse de multiplier les charges contre tous les autres volets du Code du travail, présenté – vieux credo néolibéral – comme autant de pesanteurs qui entravent la bonne marche de l’économie. Remise en cause des règles encadrant le travail du dimanche promue par la loi Macron, proposition de nouvelles règles pour le dialogue social s’affranchissant des seuils sociaux actuels, rendant en particulier obligatoire la création de comités d’entreprise ou de comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) : tout y passe, dans une fureur constante de déréglementation.

L’implosion du marché du travail

Le résultat de tout cela, c’est celui qui est d’ores et déjà perceptible au travers de ce chiffre spectaculaire de 5,9 millions de demandeurs d’emplois à fin décembre 2014, pour les catégories de A à E. Car derrière cette statistique, se cache une réalité sociale : depuis plusieurs années, le marché du travail est entré en France dans une phase d’implosion. En clair, nous ne sommes plus dans un monde binaire, avec d’un côté, des salariés qui ont la chance d’avoir un travail et de l’autre, des chômeurs qui ont le malheur de ne pas en avoir. Non ! Désormais, entre ces deux mondes, ou à leur lisière, il y en a encore un autre, de plus en plus important. Le monde grandissant des petits boulots et de la précarité ; le monde des travailleurs pauvres, des CDD, de l’intérim ou du travail à temps partiel. C’est ce monde-là que la politique néolibérale socialiste contribue à développer dans d’affolantes proportions.

Déjà évoquée par Mediapart, une étude remarquable, publiée voici quelques mois par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du travail, permet de prendre la mesure de ce séisme qui est en train de submerger le marché du travail. Il faut prendre le temps de décortiquer ces chiffres, tant ils sont impressionnants. Globalement, le CDI reste certes la forme d’emploi dominante, car il a longtemps été, au moins jusqu’au milieu des années 1970, la seule forme d’emploi, ou presque, qui existait. À la fin de 2012, 87 % des salariés du secteur concurrentiel ont ainsi un CDI, tandis que 13 % des salariés seulement sont en contrat temporaire, soit 10 % en CDD et 3 % en intérim. Mais ce qui retient l’attention, c’est la vitesse à laquelle les choses sont en train de changer, comme le révèlent les deux graphiques ci-dessous. Pour expliquer l’importance du séisme qui bouleverse le marché du travail, l’étude de la DARES fait en particulier ce constat : « La répartition des embauches entre contrats temporaires et CDI est à l’inverse de celle observée pour les effectifs parmi les salariés en emploi. D’après les déclarations uniques d’embauche et les déclarations mensuelles des agences d’intérim, au quatrième trimestre 2012, 49,5 % des intentions d’embauche sont en CDD, 42,3 % sont des missions d’intérim et 8,1 % sont des CDI. Ainsi, dans le secteur concurrentiel, plus de 90 % des embauches s’effectuent en contrat temporaire. » On comprend donc ce qui est en jeu. À la fin des années 1970, le CDI était la forme d’emploi quasi unique qui existait sur le marché du travail. Tout juste le premier ministre de l’époque, Raymond Barre, avait-il institué les premières formes d’emploi précaire – les fameux « stages Barre ». Mais cette forme d’emploi était totalement marginale. Et dans leurs « 110 propositions » pour 1981, les socialistes avaient promis qu’il y serait remis bon ordre. « Le contrat de travail à durée indéterminée redeviendra la base des relations du travail », promettait fièrement la 22e proposition. La belle promesse a depuis très longtemps été oubliée et c’est exactement l’inverse qui s’est produit : le contrat de travail précaire est devenu « la base des relations du travail ». Le CDI est devenu une survivance d’un autre temps. Une survivance qui va progressivement disparaître…

Si la précarité avance encore plus vite que le chômage, c’est donc pour cela : parce que le marché du travail a implosé. Il y a donc le noyau dur du chômage ; et tout autour, il y a ce que les statisticiens appellent pudiquement le « halo autour du chômage », qui recouvre des variétés considérables de situations de précarité. « Le fait pour un salarié de bénéficier d’un CDI est en général considéré comme un signe de stabilité dans l’emploi. De fait, un CDI ne prévoit pas de date de fin de contrat », constate benoîtement la DARES. Et pourtant, cette apparente sécurité est de plus en plus fragilisée. Ainsi, écrit la DARES, « dans les douze premiers mois d’un CDI, le risque de rupture est relativement élevé : 36,1 % des CDI conclus en 2011 ont été rompus avant leur premier anniversaire, proportion en hausse de 2,5 points par rapport aux recrutements en CDI de 2007. (…) Le risque de rupture d’un nouveau CDI est particulièrement élevé au cours des trois premiers mois : 10 % des CDI conclus en 2011 ont duré moins d’un mois et 19,6 % moins de trois mois ». Même si ces chiffres sont anciens, ils soulignent donc une tendance préoccupante qui s’est, depuis, encore très vraisemblablement creusée.

En bref, le marché du travail français a effectivement connu un immense séisme au cours de ces dernières années. Un séisme qui a contribué à faire exploser le nombre des chômeurs, mais aussi le nombre de personnes dans des situations de précarité voire d’extrême précarité. Avec en bout de course, le résultat que l’on sait : il y a en France de plus en plus de pauvres ; et les pauvres le sont… de plus en plus ! Là encore, les chiffres disponibles les plus récents datent de 2012, mais ils donnent bien la tendance : on dénombrait cette année-là quelque 8,5 millions de Français vivant sous le seuil de pauvreté, parmi lesquels près de 2 millions de personnes disposant malgré tout d’une activité et rentrant donc dans le champ des travailleurs pauvres. Même si la Grèce et la France sont dans des situations qui n’ont pas grand-chose de comparable, l’une et l’autre ont été trop longtemps prisonnières d’une politique économique dont l’inspiration philosophique est la même. Prisonnières d’une même politique d’austérité, même si ce n’est pas avec la même brutalité. Et prisonnières des mêmes politiques dites de réforme structurelle, visant à faire la part belle aux entreprises et à faire payer l’ajustement aux salariés. La clameur populaire qui vient d’Athènes fait donc forcément écho jusqu’en France : et si on changeait de politique ? Et si l’austérité et la déréglementation sociale cédaient la place à une politique économique et sociale plus humaine et généreuse ?

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Le Rouge et le TricoloreAlain Badiou

Une tribune d’Alain BADIOU, Le Monde, 28 janvier 2015

Dans la guerre des identités qui ravage une planète déchirée, la France agite le totem de sa « République laïque ». Or ce n’est pas le « bleu-blanc-rouge » qui nous permettra de combattre les crimes fascistes des terroristes, mais la réactivation de l’idée communiste.

Aujourd’hui, le monde est investi en totalité par la figure du capitalisme global, soumis à l’oligarchie internationale qui le régente, et asservi à l’abstraction monétaire comme seule figure reconnue de l’universalité. Dans ce contexte désespérant s’est montée une sorte de pièce historique en trompe-l’œil. Sur la trame générale de « l’Occident », patrie du capitalisme dominant et civilisé, contre « l’islamisme », référent du terrorisme sanguinaire, apparaissent, d’un côté, des bandes armées meurtrières ou des individus surarmés, brandissant pour se faire obéir le cadavre de quelque Dieu ; de l’autre, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, des expéditions militaires internationales sauvages, détruisant des Etats entiers (Yougoslavie, Irak, Libye, Afghanistan, Soudan, Congo, Mali, Centrafrique…) et faisant des milliers de victimes, sans parvenir à rien qu’à négocier avec les bandits les plus corruptibles une paix précaire autour des puits, des mines, des ressources vivrières et des enclaves où prospèrent les grandes compagnies. C’est une imposture de présenter ces guerres et leurs retombées criminelles comme la contradiction principale du monde contemporain, celle qui irait au fond des choses. Les troupes et polices de la « guerre antiterroriste », les bandes armées qui se réclament d’un islam mortifère et tous les Etats sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde, celui du capitalisme prédateur.

Diverses identités factices, se considérant chacune comme supérieure aux autres, se taillent férocement dans ce monde unifié des lambeaux de domination locale. On a du même monde réel, où les intérêts des agents sont partout les mêmes, la version libérale de l’Occident, la version autoritaire et nationaliste de la Chine ou de la Russie de Poutine, la version théocratique des Emirats, la version fascisante des bandes armées… Les populations sont partout sommées de défendre unanimement la version que le pouvoir local soutient. Il en ira ainsi tant que l’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nouvelle et décisive incarnation historico-politique de l’idée communiste, n’aura pas déployé sa neuve puissance à l’échelle mondiale, annulant au passage l’asservissement des Etats à l’oligarchie des propriétaires et de leurs serviteurs, l’abstraction monétaire, et finalement les identités et contre-identités qui ravagent les esprits et en appellent à la mort.

Crime fasciste

Dans cette guerre des identités, la France tente de se distinguer par un totem de son invention : la « République démocratique et laïque », ou « le pacte républicain ». Ce totem valorise l’ordre établi parlementaire français – au moins depuis son acte fondateur, à savoir le massacre, en 1871, par les Adolphe Thiers, Jules Ferry, Jules Favre et autres vedettes de la gauche « républicaine », de 20 000 ouvriers dans les rues de Paris. Ce « pacte républicain » auquel se sont ralliés tant d’ex-gauchistes, parmi lesquels Charlie Hebdo, a toujours soupçonné que se tramaient des choses effrayantes dans les faubourgs, les usines de la périphérie, les sombres bistrots banlieusards. La République a toujours peuplé les prisons, sous d’innombrables prétextes, des louches jeunes hommes mal éduqués qui y vivaient. Elle a aussi, la République, multiplié les massacres et formes neuves d’esclavage requis par le maintien de l’ordre dans l’empire colonial. Cet empire sanguinaire avait trouvé sa charte dans les déclarations du même Jules Ferry – décidément un activiste du pacte républicain –, lesquelles exaltaient la « mission civilisatrice » de la France.

Or, voyez-vous, un nombre considérable des jeunes qui peuplent nos banlieues, outre leurs louches activités et leur manque flagrant d’éducation (étrangement, la fameuse « école républicaine » n’a rien pu, semble-t-il, en tirer, mais n’arrive pas à se convaincre que c’est de sa faute, et non de la faute des élèves), ont des parents prolétaires d’origine africaine, ou sont eux-mêmes venus d’Afrique pour survivre, et, par voie de conséquence, sont souvent de religion musulmane. A la fois prolétaires et colonisés, en somme. Deux raisons de s’en méfier et de prendre les concernant de sérieuses mesures répressives.

Supposons que vous soyez un jeune Noir ou un jeune à l’allure arabe, ou encore une jeune femme qui a décidé, par sens de la libre révolte, puisque c’est interdit, de se couvrir les cheveux. Eh bien, vous avez alors sept ou huit fois plus de chances d’être interpellé dans la rue par notre police démocratique, et très souvent retenu dans un commissariat, que si vous avez la mine d’un « Français », ce qui veut dire, uniquement, le faciès de quelqu’un qui n’est probablement ni prolétaire ni ex-colonisé. Ni musulman. Charlie Hebdo, en un sens, ne faisait qu’aboyer avec ces mœurs policières dans le style « amusant » des blagues à connotation sexuelle. Ce n’est pas non plus très nouveau. Voyez les obscénités de Voltaire à propos de Jeanne d’Arc : sa Pucelle d’Orléans est tout à fait digne de Charlie Hebdo. A lui seul, ce poème cochon dirigé contre une héroïne sublimement chrétienne autorise à dire que les vraies et fortes lumières de la pensée critique ne sont certes pas illustrées par ce Voltaire de bas étage. Il éclaire la sagesse de Robespierre quand il condamne tous ceux qui font des violences antireligieuses le cœur de la Révolution et n’obtiennent ainsi que désertion populaire et guerre civile. Il nous invite à considérer que ce qui divise l’opinion démocratique française est d’être, le sachant ou non, soit du côté constamment progressiste et réellement démocrate de Rousseau, soit du côté de l’affairiste coquin, du riche spéculateur sceptique et jouisseur, qui était comme le mauvais génie logé dans ce Voltaire par ailleurs capable, parfois, d’authentiques combats.

Et les trois jeunes Français que la police a rapidement tués ? Je dirais qu’ils ont commis ce qu’il faut appeler un crime de type fasciste. J’appelle crime de type fasciste un crime qui a trois caractéristiques. D’abord, il est ciblé, et non pas aveugle, parce que sa motivation est idéologique, de caractère fascisant, ce qui veut dire strictement identitaire : nationale, raciale, communautaire, coutumière, religieuse… En la circonstance, les tueurs sont antisémites. Souvent le crime fasciste vise des publicistes, des journalistes, des intellectuels ou des écrivains que les tueurs estiment représentatifs du bord opposé. En la circonstance, Charlie Hebdo. Ensuite, il est d’une violence extrême, assumée, spectaculaire, parce qu’il vise à imposer l’idée d’une détermination froide et absolue qui, du reste, inclut de façon suicidaire la probabilité de la mort des meurtriers. C’est l’aspect « viva la muerte ! », l’allure nihiliste, de ces actions. Troisièmement, le crime vise, par son énormité, son effet de surprise, son côté hors norme, à créer un effet de terreur et à alimenter, de ce fait même, du côté de l’Etat et de l’opinion, des réactions incontrôlées, entièrement closes sur une contre-identité vengeresse, lesquelles, aux yeux des criminels et de leurs patrons, vont justifier après coup, par symétrie, l’attentat sanglant. Et c’est bien ce qui est arrivé. En ce sens, le crime fasciste a remporté une sorte de victoire.

L’État et l’opinion

Dès le début en effet, l’Etat s’est engagé dans une utilisation démesurée et extrêmement dangereuse du crime fasciste, parce qu’il l’a inscrit au registre de la guerre mondiale des identités. Au « musulman fanatique », on a opposé sans vergogne le bon Français démocrate. La confusion a été à son comble quand on a vu que l’Etat appelait, de façon parfaitement autoritaire, à venir manifester. C’est tout juste si Manuel Valls n’envisageait pas d’emprisonner les absents, et si on n’a pas exhorté les gens, une fois qu’ils auraient manifesté leur obéissance identitaire sous le drapeau tricolore, soit à se terrer chez eux, soit à revêtir leur uniforme de réserviste et à partir au son du clairon en Syrie. C’est ainsi qu’au plus bas de leur popularité nos dirigeants ont pu, grâce à trois fascistes dévoyés qui ne pouvaient imaginer un tel triomphe, défiler devant un million et quelques personnes, à la fois terrorisées par les « musulmans » et nourries aux vitamines de la démocratie, du pacte républicain et de la grandeur superbe de la France.

La liberté d’expression, parlons-en ! Il était pratiquement impossible, durant tous les premiers jours de cette affaire, d’exprimer sur ce qui se passait un autre avis que celui qui consiste à s’enchanter de nos libertés, de notre République, à maudire la corruption de notre identité par les jeunes prolétaires musulmans et les filles horriblement voilées, et à se préparer virilement à la guerre contre le terrorisme. On a même entendu le cri suivant, admirable dans sa liberté expressive : « Nous sommes tous des policiers ». Il est naturel en réalité que la loi de notre pays soit celle de la pensée unique et de la soumission peureuse. La liberté en général, y compris celle de la pensée, de l’expression, de l’action, de la vie même, consiste-t-elle aujourd’hui à devenir unanimement des auxiliaires de police pour la traque de quelques dizaines d’embrigadés fascistes, la délation universelle des suspects barbus ou voilés, et la suspicion continue concernant les sombres cités de banlieue, héritières des faubourgs où l’on fit autrefois un carnage des communards ?

Ou bien la tâche centrale de l’émancipation, de la liberté publique, est-elle bien plutôt d’agir en commun avec le plus possible de jeunes prolétaires de ces banlieues, le plus possible de jeunes filles, voilées ou non, cela n’importe pas, dans le cadre d’une politique neuve, qui ne se réfère à aucune identité (« les prolétaires n’ont pas de patrie ») et prépare la figure égalitaire d’une humanité s’emparant enfin de son propre destin ? Une politique qui envisage rationnellement que nos vrais maîtres impitoyables, les riches régents de notre destin, soient enfin congédiés ?

Il y a eu en France, depuis bien longtemps, deux types de manifestations : celles sous drapeau rouge et celles sous drapeau tricolore. Croyez-moi : y compris pour réduire à rien les petites bandes fascistes identitaires et meurtrières, qu’elles se réclament des formes sectaires de la religion musulmane, de l’identité nationale française ou de la supériorité de l’Occident, ce ne sont pas les tricolores, commandées et utilisées par nos maîtres, qui sont efficaces. Ce sont les autres, les rouges, qu’il faut faire revenir.

Consultation publique TAFTA : la Commission balaye l’avis de 150 000 citoyens

France nature environnement, 26 janvier 2015

Faisant face à une vive opposition à l’inclusion de droits spécifiques pour les investisseurs dans le traité EU-États-Unis (TAFTA), la Commission européenne a conduit une consultation publique sur le sujet du mécanisme de règlement des différends investisseurs-Etat durant l’été 2014. Près de 150 000 personnes y ont répondu – le nombre le plus élevé de réponses jamais reçu lors d’une consultation publique de l’UE. Une écrasante majorité (plus de 97 %) a rejeté la perspective d’un mécanisme de règlement des différends dans l’accord transatlantique [1]. Publiée ce 13 janvier, la réponse [2] de la Commission européenne à cette consultation suggère que ces voix seront ignorées et que de nouvelles consultations se tiendront jusqu’au printemps, avant reprise des négociations avec les Etats-Unis.

Le collectif français Stop TAFTA dénonce le mépris de la Commission face à la mobilisation des populations européennes contre les privilèges accordés aux investisseurs dans le projet d’accord de libre-échange UE-États-Unis. Censée répondre à leurs inquiétudes, la consultation n’aura finalement été qu’une parodie supplémentaire de démocratie visant à dérouler le tapis rouge aux multinationales et à légitimer leurs demandes.

Exprimant un rejet clair des droits démesurés qu’accorderont TAFTA et CETA aux investisseurs, notamment via des mécanismes d’arbitrage commercial spécifiques, les citoyens auraient « mal compris les enjeux de cette consultation », selon la Commission. Cette dernière a une conception bien étrange de la démocratie, qui se limite donc à recueillir les avis des cabinets juridiques et des lobbies et à ignorer les voix des citoyen-nes.

C’est un rejet clair que les populations attendent : le gouvernement français, qui avait reporté sa décision jusqu’à la publication des résultats de la consultation par la DG Commerce, devra maintenant se prononcer sur ce mécanisme injuste et dangereux pour la démocratie, l’environnement et les droits sociaux.

Le collectif Stop TAFTA appelle les citoyen-nes à accroître leur pression sur le gouvernement français, les élus locaux, la Commission européenne et le Parlement européen, afin que l’arbitrage commercial prévu dans le cadre du TAFTA soit enterré une bonne fois pour toutes.
Nos mobilisations se poursuivront dans les mois à venir, notamment à l’occasion du prochain cycle de négociations, du 2 au 6 février à Bruxelles.

[1] Le 14 juin 2013, la Commission européenne a obtenu mandat de la part de tous les États membres pour négocier avec les États-Unis le Transatlantic Free Trade Area (TAFTA). Cet accord cherche à instaurer une vaste zone de libre-échange et d’investissement entre l’Union européenne et les États-Unis, allant au-delà des accords de l’OMC.

HONNEUR À GEORGES HAGE !…

Léon Landini, Georges Hage, Georges Gastaud, Jeanne Dubois-Colette (FTP du Nord, décorée à titre militaire), Henri Alleg, lors de la cérémonie de remise de la Légion d'honneur à Geo Hage à Douai.

Léon Landini, Georges Hage, Georges Gastaud, Jeanne Dubois-Colette (FTP du Nord, décorée à titre militaire), Henri Alleg, lors de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur à Geo Hage à Douai.

La Gauche communiste s’associe à l’hommage rendu à Georges HAGE par nos camarades du PRCF. Nous reproduisons ici l’article de Georges GASTAUD et de Vincent FLAMENT publié sur le site Initiative communiste.

Ancien doyen de l’Assemblée nationale, député émérite de la classe ouvrière nordiste, président d’honneur du PRCF, notre cher Geo Hage vient de mourir à Douai, entouré des soins et de l’affection de ses proches.

il est impossible, sous le coup de l’émotion, de dire tout ce que Geo représentait pour les travailleurs, pour les communistes du Nord et pour l’ensemble des militants du PRCF.

Georges avait succédé dans sa circonscription ouvrière au légendaire Arthur Ramette.

Georges Hage-1986 Assemblée Nationale

Pendant des décennies, Geo fut l’infatigable, toujours disponible, combatif et souriant député des mineurs, des verriers, des bateliers, des métallos de Renault-Douai, mais aussi des enseignants, des postiers, des personnels de santé de sa circonscription ouvrière du Nord. G. Hage aura été très souvent réélu au premier tour, parfois au second, mais sans vrai suspense tant était grande la popularité de cet homme aimé de tous, à la fois ferme contre l’adversaire de classe, fraternel pour tout travailleur en lutte (qu’il appelait facilement « frère »), avec toujours beaucoup d’humour, de tact, et de respect des formes républicaines : très apprécié du personnel de l’Assemblée nationale, il était respecté par tous ses collègues de l’Assemblée.

Sur le plan national, cet ancien athlète de haut niveau, dirigeant du syndicat des professeurs d’EPS et international universitaire de handball, était, au titre du groupe communiste à l’Assemblée nationale, le défenseur attitré des sportifs et des étudiants d’EPS. Ceux-ci lui doivent tous une fière chandelle dans la mise en échec du plan Soisson : ce mauvais coup du gouvernement Giscard visait à supprimer d’un coup tous les postes au CAPEPS en engageant la mise à mort de l’EPS à la française et Geo fut un pilier de cette bataille victorieuse qui se concrétisa par la suite par d’importantes avancées pour l’éducation physique dans le second degré.

Indéfectiblement attaché à l’URSS et à l’œuvre de Lénine (nous avons fait ensemble à 7 ou 8 une virée improvisée jusqu’à la Maison de Lénine à Paris, quand les contre-révolutionnaires au pouvoir à Moscou voulurent profaner le Mausolée de la Place rouge), ce grand ami de Cuba a été décoré de l’ordre de l’Amitié entre les peuples par un décret signé par Fidel. Cela faisait suite au grand meeting unitaire que, sur proposition du PRCF, Geo avait présidé à St-Denis en novembre 2005, alors même que l’état d’urgence imposé par De Villepin frappait d’incertitude toutes les réunions publiques sur le territoire national…

Geo Hage ce fut aussi l’homme qui répondit présent en 1998 à l’appel des Etats Généraux des Communistes, que portait alors la première Coordination communiste, pour mettre en place une opposition communiste unie à la suicidaire dérive (surnommée « mutation ») qui avait alors conduit le PCF emmené par Hue à renier ses fondamentaux idéologiques pour entrer dans le gouvernement social-maastrichtien et privatiseur de Jospin. A contre-courant de la direction du PCF et de la majorité du groupe parlementaire, G. Hage avait dit non d’emblée à la participation du PCF au gouvernement social-maastrichtien de Jospin, mis en place pour installer l’euro et développer l’euro-privatisation du secteur public.

Geo Hage, le bolcho !

Rejetant le sectarisme obtus de certains, Geo Hage a accepté de présider le grand meeting de l’an 2000 qui vit la Mutualité « hisser le drapeau rouge » à l’occasion du 80ème anniversaire du Congrès de Tours. Sur la proposition de la Coordination des Militants communistes du PCF présidée notamment par Henri Alleg et Léon Landini, de la Fédération communiste du Pas-de-Calais emmenée par R. Auchedé, 1000 personnes proclamèrent alors ensemble « nous sommes le parti communiste ». A la suite de quoi Geo anima pendant des années le Collectif National Unitaire des Communistes (CNUC) qui était alors le principal point de ralliement des communistes opposés à la dérive socialo-dépendante et euro-constructive du PCF officiel.

C’est donc logiquement que, sans cesser d’adhérer au PCF auquel il était attaché comme à une famille (rompre avec la discipline de parti fut pour celui que Le Monde surnommait « Geo le Bolcho », un vrai cas de conscience, mais il comprit vite que la vraie fidélité impose parfois de désobéir), qu’il accepta la proposition qui lui fut faite par Léon Landini, Georges Gastaud, Jacques Coignard, Jean-Pierre Hemmen et Pierre Pranchère, de devenir le président d’honneur du Pôle de Renaissance Communiste en France dont le but était de fédérer les communistes, membres ou pas du PCF, pour faire vivre de manière organisée une orientation marxiste-léniniste indépendante de la direction dérivante du PCF en voie d’affiliation au Parti de la Gauche Européenne.

C’est ainsi que Geo fut notamment le député communiste qui, malgré l’éloignement causé par la maladie, refusa de cautionner le prétendu « élargissement » de l’UE aux anciens pays socialistes, c’est-à-dire en réalité, leur recolonisation et leur paupérisation totale par le capital et leur annexion pure et simple par l’OTAN.

Concernant la France, Geo fut au cœur de la bataille contre l’UE supranationale et il porta fermement à nos côtés le mot d’ordre clair du non à TOUTE constitution européenne, là où d’autres se proposaient une « autre » constitution européenne en acceptant le slogan désarmant du Parti socialiste sur « l’Europe sociale ». Profondément patriote, amoureux de la langue française qu’il défendait avec l’association COURRIEL (il connaissait par cœur des milliers de vers, le préféré étant sans doute Ronsard), Geo aimait la France des travailleurs célébrée par Ferrat.

Il n’opposait nullement cet amour de notre nation à celui de l’humanité puisqu’il aimait à dire que « jadis, tout révolutionnaire avait deux patries, la sienne et la France, mais que de nos jours, tout progressiste a deux patries, la sienne et CUBA SOCIALISTE ». Au rebours des régionalistes rétros, qui refusent la République une et indivisible, Geo n’opposait nullement la France à sa petite patrie chti et ce fin orateur était aussi à l’aise en français de haut vol, qu’il faisait retentir à la tribune de l’Assemblée, que dans le dialecte des prolétaires du nord.

Bon vivant, fait pour être heureux et pour rendre heureux, très attaché à sa famille et à ses camarades, cet homme fraternel était sans s’en douter le moins du monde ce que Hegel appelle un « homme historique ». Bravant comme Henri Alleg la sombre période contre-révolutionnaire que nous n’en finissons pas de traverser, Geo Hage aura su passer le relais et porter la flamme entre le grand PCF d’hier et celui que demain, les communistes « du dedans » et les communistes « du dehors » reconstruiront ensemble en développant leur unité de combat contre la dictature européenne, sous les drapeaux mêlés de la nation républicaine et du prolétariat international, dans la visée réaffirmée d’une France socialiste en marche vers une humanité en marche vers les lumières communes.

Tu peux dormir en paix, frère ! Vous pouvez être fiers de lui et de vous-mêmes, Odile, Julien, Monique, Henriette, et vous tous camarades et amis plongés dans le deuil et toi aussi Jean-Jacques, son combatif successeur. Oui nous te pleurons, Geo ; Non, nous ne mesurons pas encore totalement la grave perte subie et nous saluons les électeurs communistes sincèrement affligés du Nord ; mais sois assuré, camarade Geo Hage, que nous continuerons ton combat jusqu’à ce que la nuit sombre de la réaction cède aux lueurs d’une nouvelle Aurore.  

Georges Gastaud, secrétaire national du PRCF

Vincent Flament, secrétaire du PRCF-59 

CPI: Washington et Israël dénoncent la procédure sur des crimes de guerre

Libération, 17 janvier 2015

Washington a qualifié d’«ironie tragique» et Israël a jugé «scandaleuse» la décision prise vendredi par la Cour pénale internationale (CPI) d’ouvrir un examen préliminaire, étape préalable à une enquête, sur des crimes de guerre présumés en Palestine.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a affirmé qu’il «rejetait» la décision de la CPI, la qualifiant de «scandaleuse». Selon lui, comme la Palestine n’est pas un Etat, la CPI n’a aucune juridiction sur elle, d’après les règles mêmes de cette cour.

De son côté, le porte-parole du département d’Etat Jeff Rathke a qualifié d’«ironie tragique (le fait) qu’Israël, qui a fait face à des milliers de roquettes terroristes tirées contre ses habitants et leurs quartiers, soit maintenant l’objet d’un examen de la part de la CPI».

L’examen préliminaire lancé par la CPI est la dernière conséquence de l’offensive diplomatique déclenchée à l’ONU par les Palestiniens, qui avaient adhéré à la Cour le 2 janvier. En réaction, Israël avait alors suspendu le versement d’une centaine de millions d’euros de taxes collectées pour le compte de l’Autorité palestinienne.

Un examen préliminaire sert à déterminer s’il existe une «base raisonnable» pour ouvrir une enquête, a précisé le bureau du procureur dans un communiqué: «Le procureur analysera en particulier les questions liées à la compétence, à la recevabilité et aux intérêts de la justice.»

L’adhésion de la Palestine à la CPI autorise les Palestiniens à y demander des comptes aux dirigeants israéliens pour des opérations militaires futures à Gaza ou pour l’occupation par Israël de la Cisjordanie, notamment. Le procureur pourra ouvrir des enquêtes dès le 1er avril.

En même temps que sa demande d’adhésion, l’Autorité palestinienne avait envoyé à la Cour un document autorisant le procureur à enquêter sur des crimes présumés commis dans «les territoires palestiniens occupés depuis le 13 juin 2014».

C’est à cette date qu’Israël avait déclenché une vaste campagne d’arrestations en Cisjordanie occupée suivie de la guerre à Gaza.

Cette campagne d’arrestations avait débuté au lendemain de l’enlèvement en Cisjordanie de trois jeunes Israéliens, qui ont ensuite été assassinés. Pendant les trois mois qui ont suivi, plus de 2.000 Palestiniens ont été arrêtés dans ce territoire et à Jérusalem.

Le cycle des violences s’est ensuite emballé, notamment dans la Ville sainte, secouée par des affrontements et plusieurs attentats.

Moins d’un mois plus tard, Israël lançait sa troisième offensive contre la bande de Gaza en six ans, provoquant la mort de près de 2.200 Palestiniens, en grande majorité des civils. Plus de 70 personnes sont mortes côté israélien, presque exclusivement des soldats.

– ‘Décision scandaleuse’ –

Israël, qui ne figure pas parmi les 123 Etats à avoir adhéré au Statut de Rome à ce jour, ne devrait pas coopérer avec la Cour, a affirmé le ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman.

Les Palestiniens, pour leur part, ont exprimé leur satisfaction. «Tout se passe comme prévu, a déclaré à l’AFP le chef de la diplomatie palestinienne, Riyad al-Malki. Aucun Etat, personne ne peut arrêter ce que nous avons lancé, et au bout du compte c’est une véritable enquête qui aura lieu après l’enquête préliminaire.»

L’ONG Amnesty International a, quant à elle, affirmé que cet examen préliminaire «pourrait éventuellement mener à une enquête de la CPI sur les crimes commis par toutes les parties en Israël et en Palestine et briser la culture de l’impunité qui a perpétué un cycle de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité».

La CPI, installée à La Haye, est compétente pour poursuivre des auteurs présumés de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis depuis le 1er juillet 2002.

Dans le passé, l’Autorité palestinienne avait déjà tenté de reconnaître la compétence de la Cour, mais un examen préliminaire avait conclu que la CPI ne pouvait ouvrir une enquête car la Palestine ne disposait à l’époque que du statut «d’entité observatrice» à l’ONU.

La Palestine a obtenu depuis, fin 2012, le statut d’Etat observateur, ce qui lui permet d’adhérer à de nombreuses conventions internationales, dont la CPI.

« Les Grecs sont les Tijl Uilenspiegel d’aujourd’hui »

Peter Mertens, Levif.be, 6 janvier 2015

Les Tijl Uilenspiegel d’aujourd’hui, ce sont les Grecs. Ils ressuscitent l’esprit des gueux, le contre-courant qui entend reconquérir la démocratie, la liberté et l’économie des mains des papes et des cabinets d’affaires de l’Union européenne. Ils méritent notre soutien.

« Attention, l’extrême gauche pourrait accéder au pouvoir en Grèce !  » Les bourses tremblent, les grandes banques européennes dépêchent de nouveaux lobbyistes et la chancelière fédérale allemande Merkel menace d’exclure la Grèce de la zone euro. Le langage est une arme et ceux qui, dans la fière péninsule égéenne, s’opposent à la catastrophe sociale qui dure aujourd’hui depuis six ans, sont dépeints comme de dangereux populistes ou des démagogues d’extrême gauche. La politique d’austérité elle-même est qualifiée de « réaliste » et, à l’approche des élections du 25 janvier, tous les dirigeants européens mettent les Grecs en garde afin qu’ils se décident à enfin entendre raison.

1 Grec sur 3 vit dans la pauvreté

En ces premiers mois d’hiver, Athènes est aux prises avec une pollution atmosphérique plus grave que jamais. Les gens brûlent tout ce qu’ils peuvent trouver pour chauffer leurs habitations. L’an dernier, le nombre de ménages disposant encore du chauffage central a baissé de 31,3 %. Après six ans d’austérité, 2,5 millions de Grecs vivent sous le seuil de pauvreté. 3,8 millions d’autres sont directement menacés de pauvreté. Cela signifie que plus d’un tiers de la population grecque vit dans la pauvreté. En Europe, seules la Bulgarie, la Roumanie et la Lettonie connaissent un sort pire encore.

Pourtant, chaque année, les prévisions sont « positives ». Chaque année, on prétend à nouveau que « le bout du tunnel » est en vue et que le « redressement de la récession » est là, au prochain tournant. Après six ans d’austérité, les gens en ont assez, de ces promesses. Iraklos Pliakis est enseignant à Athènes : « Ces dernières années, j’ai dû renoncer à 40 % de mon traitement. Aujourd’hui, je lis que de nouvelles diminutions salariales s’annoncent et qu’on va de nouveau sabrer dans les pensions. À l’école où je travaille, il y a trop peu d’enseignants, mais le gouvernement n’en engage plus. Au contraire, le ministre de l’Enseignement a demandé aux enseignants au chômage de travailler bénévolement et gratuitement. Je ne vois pas d’amélioration. »

9 chômeurs sur 10 ne touchent pas d’allocation

Selon les prévisions du FMI en 2010, le taux de chômage en Grèce allait culminer à 15 % en 2012, puis baisser. Il n’en a rien été. En 2012, le taux de chômage a été de 25 % et, aujourd’hui, il est même de 26 %. Selon l’organisation des droits de l’homme FIDH, « le taux de chômage réel se situe entre 5 et 6 % plus haut que les statistiques officielles ». L’an dernier, le FMI a admis que « bien des prévisions ne s’étaient pas réalisées », mais ce mea culpa ne peut empêcher Alexandra Ikolovieni de retenir un sanglot. Elle a 55 ans et travaille comme bénévole dans la distribution de vivres dans les quartiers populaires d’Athènes. L’an dernier, elle a perdu son emploi de puéricultrice. Pour l’aider financièrement, sa fille et son beau-fils se sont installés chez elle avec leurs deux enfants. Mais, aujourd’hui, eux aussi se retrouvent sans emploi. L’allocation de chômage s’élève à peine à 360 euros par mois, et ce, pour un an au maximum. Après cela, il n’y a plus rien. Cela signifie que moins de 10 % du 1,27 million de chômeurs en Grèce touchent une allocation. Neuf chômeurs sur dix ne perçoivent rien.

Avec la spirale de la Troïka, on fonce vers le gouffre

Pour recevoir les prêts d’aide du Mécanisme européen de stabilité (MES), la Grèce doit satisfaire à de lourdes conditions. L’une de ces conditions réside dans une curatelle de la Troïka. Cette Troïka consiste en la coopération de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international. La Troïka impose de prétendues réformes sur le plan social et administratif, et celles-ci doivent être appliquées. Elle le fait en imposant des « mémorandums » à la Grèce. Ces quatre dernières années, la Troïka a exigé plus de 800 mesures par an, lesquelles ont nécessité des centaines de nouvelles lois. Dans certains cas, ces nouvelles lois étaient déjà modifiées au bout d’une semaine à peine. Via les mémorandums, on rompt des conventions collectives de travail, on réduit les salaires minimaux et les pensions et met en vente les services publics pour une bouchée de pain. La rhétorique officielle prétend que, de cette façon, la Grèce va pouvoir renforcer sa position concurrentielle, mais on peut se demander s’il court encore quelque part une seule poule qui y croit. Après quatre ans de mémorandums de la Troïka, la Grèce a dégringolé de la 67e à la 81e place de la « liste officielle de la compétitivité » du Forum économique mondial, derrière l’Ukraine, le Guatemala et l’Algérie.

La politique expérimentale des mémorandums a assuré une réaction en chaîne vers le bas. Selon une étude de l’Institut du travail, le pouvoir d’achat a baissé de 37,2 % ces trois dernières années. Et, bien sûr, la demande a baissé elle aussi, de 31 %, pour être exacte. Cela a provoqué une spirale infernale. Avec la baisse de la consommation, de plus en plus nombreuses sont les petites et moyennes entreprises qui ont capoté. Ces six dernières années, on estime que 100.000 entreprises ont fait faillite. De ce fait, il y a de moins en moins d’argent des impôts dans les caisses de l’État. Il s’en est donc suivi un raz-de-marée de taxes et d’impôts nouveaux, lesquels peuvent changer du jour au lendemain et à la vitesse de la lumière. Depuis le premier mémorandum de mai 2010, la pression fiscale globale s’est accrue de 900 %. Et, malgré ces impôts croissants, les Grecs bénéficient de moins en moins d’enseignement, des soins médicaux, de transports publics, de crèches ou de pension. Plus d’un million de pensionnés – 1.035.710 pour être exact – vivent avec une pension inférieure à 500 euros par mois. Le bilan de la politique de mémorandum est dramatique. La dette grecque est plus haute que jamais et le pays s’appauvrit. Les droits sociaux, la sécurité sociale et les services publics ont été dépouillés et les plus beaux morceaux des secteurs publics grecs ont été vendus pour une bouchée de pain à des investisseurs étrangers. La Grèce se meurt progressivement.

« Ça peut toujours être pire »

61 % des salariés grecs gagnent moins de 1.000 euros par mois, comme Eleni Alexaki. Eleni a 56 ans et travaille depuis plus de vingt ans comme employée dans un hôtel. Avant la crise, elle nettoyait 20 chambres par jour. Aujourd’hui 35, mais son salaire a toutefois baissé, de 1600 euros à 985 euros par mois. Eleni ne reçoit plus non plus de congés payés, et moins de jours de congé.

Un salarié sur cinq gagne même moins de 445 euros par mois, souvent parce qu’ils n’ont qu’un emploi temporaire. En 2012, après des années de restrictions budgétaires, le salaire minimal a encore été réduit de 22 %, à 480 euros nets par mois. Pour les jeunes de moins de 25 ans, il est à peine de 430 euros par mois. D’après la section grecque de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), ce salaire de départ pour les jeunes se situe sous le seuil de pauvreté et il est « en contradiction avec la législation européenne ». Selon les hommes politiques centristes grecs, tout cela n’est pas très grave. « En Moldavie, les salaires sont à 70 euros par mois », a lâché le vice-président Evangelos Venizelos en mai dernier à la télévision grecque. Cela peut toujours aller plus mal, voilà le seul message que la caste politique grecque ait encore à proposer.

En même temps, bien des gens perdent tout espoir. Des chercheurs de l’Université de Portsmouth ont découvert « une forte corrélation » entre les mesures d’austérité et l’augmentation effrayante du nombre de suicides. Selon les chercheurs, chaque jour une personne se suicide, tout simplement en raison de la situation sociale et économique.

« Ils volent nos maisons, et ce ne sont pas des communistes »

« Il n’y a pas d’alternative aux réformes. Les élections ne changent rien non plus aux accords existants avec les autorités grecques », a affirmé récemment le ministre des Finances allemandes Wolfgang Schäuble. « Il n’y a pas d’alternative », explique Berlin et, de Bruxelles à Athènes, retentit chaque fois la même rengaine. Ce n’est pas si simple, car, pour bien des Grecs, il est clair que la politique actuelle n’offre aucune alternative. « Je fais des tas d’heures et je vis de manière économe, plus que jamais, mais je ne peux toujours pas payer mes factures », raconte un marchand forain à Athènes. « Les nouveaux impôts sur le revenu et la taxe sur les maisons sont trop élevés et ma dette fiscale augmente donc. Sans doute, je vais perdre ma maison. Ils volent nos maisons et ce ne sont pas des communistes. De jour en jour, les gens sont plus tristes, plus en colère. Ça ne peut pas continuer ainsi. »

De plus en plus de gens perdent leurs maisons en raison de la cherté des prêts bancaires, mais aussi à cause des dettes fiscales qui s’accumulent. La saisie de maisons a été rendue plus aisée par une loi récente permettant de saisir les salaires, les pensions, les comptes bancaires et la propriété même lorsqu’on n’a que de petites dettes fiscales vis-à-vis de l’État. Depuis le premier mémorandum de mai 2010, les taxes sur l’immobilier ont été augmentées de 648 %. On craint qu’au printemps 2015 ne s’ensuive une nouvelle vague de saisies de logements. Le ministre grec des Finances, Yannis Stournaras, un technocrate non élu, a scellé un accord avec la Troïka afin de fixer l’offre de départ, en cas de vente publique de maisons saisies, à 30 % de la valeur réelle de la maison.

Au milieu de cette vague de saisies, l’hypocrisie du gouvernement grec ne connaît plus de bornes. « Si les communistes viennent au pouvoir, ils saisiront les maisons des gens », racontait récemment le ministre de la Santé, Adonis Georgiadis, de l’ultra-droite. Georgiadis sait très bien que Syriza s’oppose précisément à ces confiscations sévères et que, dans son programme, le parti a élaboré un vaste plan de nouveaux logements sociaux. Mais, dans la guerre politique, tout argument semble permis. Le gouvernement d’Athènes est devenu un grossiste en angoisse, par manque du moindre projet positif susceptible d’enthousiasmer la population grecque. Cette stratégie a encore fonctionné lors des élections de 2012, mais maintenant que les résultats se font désespérément attendre, la question se pose : combien de temps encore ?

Peter Praet, un Janus à deux têtes

Les petites rengaines des marchands de peur d’Athènes n’ont toutefois que peu de poids face au concert européen de la peur qui plane ces jours-ci sur le continent. L’éminent économiste Peter Praet a mis en garde contre « la montée du populisme ». Il l’a fait dans le journal financier allemand Börsen-Zeitung : « Les partis populistes », a déclaré notre homme, « promettent des solutions rapides. Mais ils ne proposent que des recettes de nouvelles catastrophes. Personne ne doit entretenir l’illusion que nous devons uniquement en revenir aux anciens systèmes et que cela pourra aller mieux. Tous ces pays avaient leurs raisons, pour rallier la zone euro : l’ancien système de dévaluation permanente ne fonctionnait pas. Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est que nous devons continuer à appliquer les ajustements structurels. »

Janus était une divinité romaine avec une tête présentant aussi bien un visage devant qu’un visage derrière. D’un côté, Praet met en garde contre le populisme qui guette, mais, de l’autre, le grand responsable de la Banque centrale européenne ne rechigne pas à y recourir lui-même. L’insinuation selon laquelle Syriza voudrait en revenir à la drachme et sortir de la zone euro n’est rien moins que du vulgaire populisme et un truc facile afin de susciter la peur. Syriza plaide activement contre une sortie de la Grèce de la zone euro et veut une Conférence européenne sur les dettes, comme celle qui avait également été organisée pour l’Allemagne en 1953. Et la Banque centrale européenne le sait très bien.

À plat à force d’économies

De même, Praet ne sait que trop bien que, avant l’introduction de l’euro, les pays pouvaient rendre leurs produits meilleur marché via une dévaluation de leur monnaie et pouvaient espérer ainsi une meilleure balance commerciale. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Cela signifie qu’on a imposé à la Grèce ce qu’on appelle une « dévaluation interne ». Ce n’est rien d’autre qu’un coup de grâce économique, d’une ampleur encore jamais vue depuis la Grande Dépression des années 1930. Après six ans de dépression, la Grèce a perdu un quart de son produit intérieur (PIB). La prétendue « solution lente » de la Troïka a mis le pays à plat à force d’économies.

La Banque centrale européenne, dont Praet est l’économiste en chef, est l’un des trois piliers de la Troïka qui, via des mémorandums successifs, contrôle la politique grecque. Ces programmes d’ajustements structurels dont Praet parle n’ont pas fonctionné. Entre-temps, malgré ces efforts insensés, la dette grecque a grimpé jusqu’à 177 % du PIB, soit 57 % de plus qu’en 2009. Comme je l’écrivais dans « Comment osent-ils ? » en 2011 : les renflouages imaginés à Francfort n’ont jamais eu pour but d’aider les simples citoyens grecs. L’argent a effectué un magnifique demi-tour autour de l’Acropole pour retourner immédiatement aux créanciers des grandes banques, surtout allemandes. La Troïka a poussé un pays déjà en faillite à faire plus de dettes encore. Si, aujourd’hui, les Grecs cherchent une autre solution qu’une politique qui, six années durant, a prouvé sa faillite, ce n’est donc que logique.

Le prix du cynisme remis à Jean-Claude « LuxLeak » Juncker

Praet n’est pas le seul poids lourd européen à agiter effrontément un index doctoral. « Le prix du cynisme peut être décerné à coup sûr à Jean-Claude Juncker qui, depuis les révélations sur LuxLeaks, explique sans vergogne à une Europe sidérée qu’en tant que Premier ministre du Luxembourg, il n’avait pas d’autre choix », écrivait Thomas Piketty le 29 décembre dans Libération. Quel cynisme, en effet, car le tas de fumier de LuxLeaks était à peine recouvert que Juncker trouvait qu’il était temps de faire la leçon aux Grecs. À la télévision autrichienne ORF, la semaine dernière, il annonçait que, dans les élections grecques, il donnait la préférence « à des visages connus » plutôt qu’à des « forces extrémistes ». Par visages connus, il faut comprendre les clientélistes et les kleptocrates qui, depuis trois décennies, tiennent la Grèce sous leur emprise, ainsi que les merkeliens grecs qui, six années durant, ont organisé le pillage systématique de la péninsule. Les forces extrémistes, ce sont les forces comme Syriza, qui remettent en question le vol de LuxLeaks, de même que la politique européenne de Juncker et Merkel.

Des années durant, les clichés concernant les plombiers ou tenanciers de bistrot grecs travaillant sans ticket de caisse se sont répandus à la une de tous les journaux occidentaux. Mais qu’en est-il, quand il s’avère que les fraudeurs fiscaux ne sont pas des plombiers, mais de grandes sociétés internationales ? Par la porte de façade, on impose des exigences de plus en plus sévères à la péninsule égéenne, dans le même temps que, par la porte de derrière, les Grecs les plus riches transfèrent des milliards d’euros sur des comptes bancaires protégés en Suisse. Après six ans de dépression, le fossé entre riches et pauvres a explosé. Cela signifie que c’est la classe ouvrière, les paysans, les jeunes, les plus démunis et les petits indépendants, qui paient la crise grecque.

Récemment, lorsque le Consortium international des journalistes d’investigation a révélé au grand jour le scandale LuxLeaks, il est apparu que neuf grandes entreprises étaient à coup sûr impliquées dans des intérêts grecs. Entre autres, le groupe EFG du multimilliardaire Spiro Latsis qui, via les filières luxembourgeoises, a détourné des millions d’euros d’argent des impôts dus en fait à l’État grec. La famille Latsis est la famille la plus riche du pays, elle est active dans les compagnies maritimes, le secteur du pétrole, la presse et la banque. De même, le fonds d’investissement de Dimitris Daskalopoulos a emmené ses bénéfices au Luxembourg. En tant qu’ancien président de la Fédération hellénique des entreprises, le principal groupe de lobbying des industriels, Daskalopoulos a appelé les Grecs à la modération durant de nombreuses années. De même, l’Olayan Group, Coca-Cola Hellenic et Wind Telecom ont recouru aux filières luxembourgeoises pour escroquer l’État grec. Avec la complicité du Premier ministre luxembourgeois de l’époque, Jean-Claude Juncker. Ce même Juncker qui, aujourd’hui, estime nécessaire de faire la leçon aux Grecs. Et, après cela, certains se demanderont encore d’où vient ce scepticisme vis-à-vis de l’UE…

Merkel : « Au besoin, nous les exclurons de la zone euro »

Après Praet et Juncker, il ne manquait plus que Merkel, dans la symphonie européenne de la peur. Avant-hier, samedi 3 janvier 2015, Der Spiegel rapportait les propos suivants, de l’entourage de Merkel : « Le gouvernement allemand estime qu’une sortie de la Grèce de la zone euro est presque inévitable si, au lendemain des élections, le leader de l’opposition Alexis Tsipras devait diriger le gouvernement et s’il devait abandonner le parcours budgétaire strict et ne plus payer les dettes de l’État. » Par ce discours, Angela Merkel et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble changent leur fusil d’épaule, car, jusqu’il y a peu, une sortie de la zone euro était considérée comme impossible. À partir de maintenant, ce serait donc bel et bien envisageable, selon Merkel et Schäuble, qui ne sont plus embarrassés par le moindre sommet européen. Il ne s’agit de rien de plus que d’une énième tentative d’intimidation de Berlin afin de refiler des sueurs froides aux Grecs. Merkel sait pertinemment bien que deux tiers des Grecs ne sont pas partisans d’une sortie de la zone euro, mais aussi que, depuis plus de trois ans, Syriza ne cesse de répéter qu’il ne veut pas quitter cette même zone euro.

Merkel entend coûte que coûte éviter qu’un signal émane du berceau mondial de la démocratie. Si un vent nouveau vient au pouvoir à Athènes et qu’il remet radicalement en question la politique restrictive aveugle de la place Schuman tout en dénonçant la toute-puissance des créanciers et grandes banques de l’Europe ainsi que les lobbys industriels européens qui ont racheté pour trois fois rien les meilleurs morceaux de l’économie grecque, cela pourrait bien déclencher une étincelle du côté d’autres peuples de l’Europe. Au besoin, nous les exclurons de la zone euro, déclare donc Merkel, afin qu’il ne vienne à personne en Espagne ou en Irlande la même pensée. L’euro marchera selon la musique de l’Allemagne et celui qui ne sera pas d’accord n’aura qu’à s’en aller : tel est le message de Berlin. Et, à Bruxelles ou à Paris, aucun coq ne s’émeut de tant d’arrogance allemande.

La primauté de la politique et les paramètres du débat

L’Union européenne a un gros problème avec la démocratie. Ceux qui détiennent le pouvoir financier et économique imposent leurs paramètres au débat démocratique. Ils délimitent le périmètre à l’intérieur duquel les électeurs doivent se tenir. S’ils y restent, on annonce alors à voix forte « la primauté de la politique ». Dans ce cas, les électeurs se sont exprimés et, ensuite, le citoyen est censé la boucler des années durant. Mais la même primauté de la politique tombe dès que « l’électeur » se met en quête d’horizons nouveaux en dehors du modèle central imposé. L’électeur danois a dû chaque fois se rendre aux urnes à propos des normes, jusqu’au moment où il ou elle a eu enfin fait le choix « qui convenait ». Le « non » français et hollandais à la constitution européenne a subi un classement vertical et, sans la moindre gêne, on lui a resservi exactement le même texte, mais sous un autre intitulé : « Le traité de Lisbonne ».

« Le maillon le plus faible de la zone euro, ce sont les électeurs », titrait The Financial Times l’avant-dernier jour de 2014 à propos de la montée de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Et s’il en est ainsi, c’est parce qu’ils abandonnent les paramètres imposés du débat. Non pas, en premier lieu, pour d’importantes raisons idéologiques, mais bien parce qu’ils voient dans leur existence quotidienne que les absurdes mesures d’économie les ont plongés dans six années de dépression. Quand les électeurs votent pour les libéraux du centre, dans quelque assortiment que ce soit, il s’agit alors d’un élan de dignité, dans une démocratie. Mais quelle malédiction lorsque les électeurs osent penser en dehors du libéralisme centriste. Dans ce cas, la dignité de l’électeur ne vaut plus un centime et, alors, de toutes les caves de l’establishment remonte en surface un mépris profondément enraciné à l’égard du processus démocratique. Et, alors que la mortalité infantile en Grèce atteint des proportions inquiétantes, ils traitent de « populiste » et d' »extrémiste » le seul parti important qui entend reconstruire et renforcer la sécurité sociale dans la péninsule. « Tsipras dit quelque chose qui a du sens », écrit l’éditorialiste du Guardian, le 30 décembre. « Aux yeux de ceux qui considèrent avec angoisse son élection possible, son crime politique consiste à dire la vérité. La Grèce ne peut pas payer ses dettes dans la zone euro. Et c’est clair depuis bien longtemps déjà. »

Qu’est-ce que le radicalisme de Syriza, alors ?

Quel est alors ce radicalisme que propose Syriza ? Lors d’un important meeting à Athènes, samedi 3 janvier, le parti a révélé ses quatre piliers de reconstruction nationale. Le premier pilier réside dans la lutte contre la crise humanitaire. Syriza veut un plan d’investissement afin de satisfaire aux besoins les plus urgents de la population grecque lasse d’être mise à contribution. Il s’agit alors, par exemple, de gratuité de la médecine de première ligne pour les chômeurs et pour tous ceux qui ont été exclus de la sécurité sociale. Le deuxième pilier est la relance de l’économie et l’introduction d’une justice fiscale qui va faire également faire contribuer la famille Latsis et les autres Grecs richissimes. Le troisième pilier consiste en un plan national d’urgence pour l’emploi. Le plan entend créer 300.000 emplois dans tous les secteurs de l’économie. En outre, Syriza entend également que soient à nouveau respectées les conventions collectives de travail et que le salaire minimal soit de nouveau remonté à 751 euros. Le quatrième pilier, enfin, consiste en l’approfondissement de la démocratie. Syriza parle de programmes d’empowerment (capacitation, autonomisation) avec un important espace pour les initiatives légiférantes émanant de la société même et du monde associatif, et avec de plus grandes possibilités d’organiser des référendums contraignants. Il doit également y avoir des règles plus strictes pour les parlementaires, afin de contrer ces très vieilles pratiques de corruption et de népotisme qui ont été maintenues en place du fait de l’immunité parlementaire.

Cela signifie qu’on trouve une solution sociale et viable au fardeau de la dette. Le parti demande une Conférence européenne sur la question de la dette afin de discuter des propositions comme un moratoire sur le remboursement qui permettra l’acquisition de fonds pour la croissance économique, l’annulation d’une grande partie des dettes et une clause de croissance pour le remboursement des dettes restantes, de sorte que le remboursement soit lié à la croissance et non lié au budget. Des dispositions similaires ont également été dégagées pour l’Allemagne en 1953, quand le pays croulait sous les dettes, et il avait été décidé politiquement de ne pas accrocher au cou de l’Allemagne une meule comme le traité de Versailles, à l’issue de la Première Guerre mondiale.

Les Tijl Uilenspiegel d’aujourd’hui, ce sont les Grecs

« Imaginez que vous voulez plus d’investissements dans le secteur public et un rééchelonnement des dettes. Eh bien, dans ce cas, vous devez vous poser la question suivante : si vous êtes un citoyen d’un pays hors de la zone euro, quel parti politique devriez-vous soutenir pour que cela puisse se réaliser ? Vous constaterez sans aucun doute qu’il n’y a guère de choix », écrivait Wolfgang Münchau dans son éditorial du Financial Times, le 24 novembre dernier. « En Grèce, c’est Syriza et, en Espagne, c’est Podemos, sortis du néant et aujourd’hui en tête des sondages électoraux, qui approchent un tel programme. Vous pouvez vous considérer comme n’étant pas un partisan de la gauche radicale, mais, si vous voulez plus d’investissements et un rééchelonnement de la dette, la gauche radicale serait quand même votre seul choix. » Et l’éditorialiste du Financial Times de poursuivre : « Qu’en est-il alors des partis de centre gauche, les social-démocrates et les socialistes ? Ne soutiennent-ils pas un tel programme ? Si, ça leur arrive, dans l’opposition. Mais, une fois au pouvoir, ils éprouvent le besoin de devenir respectables. » Et Münchau de conclure : « L’actuelle tragédie de la zone euro, c’est l’esprit de résignation des partis de l’establishment depuis le centre gauche jusqu’au centre droit. Ils font dérailler l’Europe jusqu’à l’équivalent économique d’un hiver nucléaire. L’une des dimensions particulières en Europe, c’est que les partis de la gauche radicale sont les seuls qui soutiennent une politique raisonnable ainsi qu’un rééchelonnement de la dette. »

Tout le monde en Europe peut vérifier ce qui est radical et ce qui est raisonnable. Le régime budgétaire étouffant qui pompe tout l’oxygène de la société ? Ou le plan de reconstruction du pays sur base d’un ambitieux plan d’investissement et un rééchelonnement de la dette européenne ? Qu’est-ce qui est extrémiste et qu’est-ce qui est modéré ? Qui pose la chape de plomb du défaitisme sur la société et qui apporte un message d’espoir ? Au diable ce terme d' »extrême gauche » !

Dans l’oeuvre de l’écrivain belge, Charles De Cooster, Tijl Uilenspiegel (ou Till L’Espiègle) est un personnage légendaire, figure de la résistance flamande contre l’occupation espagnole au 14e siècle.

Franc suisse. Le piège des emprunts toxiques pour les collectivités et particuliers

Guillaume BOUNIOL, Ouest France Entreprises, 20 janvier 2015

Depuis jeudi, la monnaie helvétique s’envole. Les collectivités françaises qui avaient souscrit des emprunts indexés sur elle s’alarment. Les particuliers aussi.

Tempête monétaire

En décidant, jeudi, de laisser flamber sa monnaie (1), la banque centrale suisse a créé un véritable séisme. Séisme pour l’économie helvétique, dont les produits sont devenus subitement 20 % à 30 % plus chers. Séisme, aussi, pour ceux qui, comme en France, avaient contracté des emprunts liés à l’évolution du franc suisse et qui voient les taux d’intérêt s’envoler.

1 500 collectivités concernées…

Entre 2005 et 2009, de nombreuses municipalités et collectivités locales ont souscrit à des prêts qualifiés de « toxiques ». Toxiques parce que ce qui, au départ, semblait être une bonne affaire (des taux d’intérêts alors plus faibles qu’en France), s’est révélé être un véritable piège : le franc suisse a finalement grimpé, les intérêts aussi. Et, avec la fin du taux plancher, le « toxique » s’est transformé en cauchemar.

« Je n’en dors plus la nuit, confie Auguste Louapre, maire de Bruz (Ille-et-Vilaine) et trésorier national de l’association des acteurs publics contre les emprunts toxiques. Le taux d’intérêt, qui avait déjà atteint 14,5 %, frôle désormais les 30 %. Notre budget ne passera pas. » La commune de 18 000 habitants a souscrit en 2007 un emprunt de 4,8 millions d’euros avec Dexia. « Les intérêts s’élèvent désormais à environ 1,2 million. »

Laval, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Perros-Guirec, Quiberon, Athis-de-l’Orne, Thouaré-sur-Loire (Loire-Atlantique), La Flèche (Sarthe), Les Sables-d’Olonne… dans l’Ouest, les exemples d’emprunts toxiques sont innombrables. Le gouvernement avait mis en place un fonds de soutien, doté de 1,5 milliard d’euros. Largement insuffisant à présent.

…et des milliers de particuliers

Des ménages français ont également souscrit à des produits « piège ». Essentiellement Helvet Immo, proposé par BNP Paribas personnal finances. Quelque 4 655 personnes y ont souscrit. Plus de 500 plaintes ont été déposées. « Ce prêt, pourtant très risqué, a été vendu avec des arguments mettant en avant sa sécurité », souligne Me Charles Constantin-Vallet, en charge des dossiers.

La décision de la banque centrale suisse a fait grimper de 20 % le capital à rembourser de ses clients déjà mécontents. Un exemple au hasard : « Une personne qui avait emprunté 169 000 € en janvier 2009 devait, avant jeudi dernier, encore 198 000 €. Maintenant elle doit 243 000 €. »

(1) Depuis 2011, un cours « plancher » permettait d’éviter les écarts trop importants entre le franc et l’euro. Lundi, il fallait 0,98 € pour avoir un franc suisse, contre 1,20 € une semaine plus tôt.