Appel des Assises du Communisme à manifester à Paris le 30 mai 2015 pour la sortie de l’euro, de l’Union Européenne et de l’OTAN

10ème anniversaire de la victoire du NON au Traité Constitutionnel Européen

APPEL A MANIFESTER LE 30 MAI A PARIS

LE CAPITALISME NE PEUT PAS REPONDRE AUX BESOINS DU PEUPLE!
IL FAUT SORTIR DE L’EURO, DE L’UNION EUROPEENNE ET DE l’OTAN

Pour un front populaire, patriotique et antifasciste, pour la reconquête de la souveraineté nationale

La situation politique nationale et internationale est de jour en jour plus inquiétante.

Sur la planète, les guerres impérialistes menées par les impérialistes américains et européens qui soutiennent les forces ouvertement fascistes en Ukraine, les crimes colonialistes en Palestine et les terroristes en Syrie, en Irak, en Afrique et provo-quent ainsi une logique d’affrontement contre la Chine, la Russie, l’Amérique Latine.

En France, offensive patronale stimulée par Valls et Hollande et les surenchères des Sarkozy, Juppé et Fillon contre ce qui reste des conquêtes sociales et des services publics, contre la sou-veraineté nationale, les communes, l’égalité des droits, la laïcité.

L’«Europe sociale», les «guerres humanitaires», l’«euro au service des peuples» sont des men-songes qui désarment le mouvement ouvrier et populaire, les luttes des salariés et détruisent les services publics.

UE NON
Les salariés confrontés à la casse de leur emploi l’ont compris. Par leur lutte ils posent la question d’une autre société. Ainsi les marins de la SNCM s’opposent à la circulaire sur les travailleurs détachés, les ouvriers de Fralib disent haut et fort que l’entreprise leur appartient, les salariés du com-merce, de la SNCF, d’Air France s’opposent à la déréglementation et la libéralisation imposée par cette union du capitalisme européen.

Il y a urgence à résister à cette logique de guerre et de régression des salaires, pensions et allocations !

Si notre NON a été bafoué les luttes d’aujourd’hui montrent que la partie n’est pas gagnée pour les forces du OUI.

Il y a 10 ans, le peuple de France avait bousculé tous les pronostics avec la victoire du NON au traité constitutionnel européen. UMP, PS et UDI ont refusé de respecter ce vote, et veulent nous enfermer dans une fausse alternative: soit le soutien aux politiques pro-européennes, soit l’extrême droite bleu marine et sa face cachée néo-nazie des identitaires et autres amis de Dieudonné et Soral.

Notre peuple a la force de refuser de nouveau, de construire pas à pas un Front Populaire Patriotique de résistance à l’austérité, aux guerres coloniales, au racisme, au fascisme, aux délocalisations, aux privatisations, au traité transatlantique.

Les participants des Assises du Communisme appellent le peuple de France, les forces patriotiques, syndicales, politiques et associatives, allant au bout de leur démarche de résistance à l’UE, et qui ont fait la victoire du NON à sortir de l’euro, de l’UE, de l’Alliance atlantique pour résister et ouvrir, en sortant du capitalisme, une nouvelle voie de développement.

En nous appuyant sur les luttes en cours et celles en devenir, nous proposons aux militants et aux organisations communistes, aux syndicats, aux progressistes et patriotes antiracistes et antifascistes, à tous ceux qui s’opposent à cette guerre de classe européenne et qui ont milité pour la victoire du NON au TCE, de construire ensemble une grande manifestation unitaire le 30 mai 2015 à Paris.

Le 9 Mai, dite « journée de l’Europe», est le 70ème anniversaire de la victoire contre le nazisme. Nous appelons à faire cette journée des rassemblements régionaux de mobilisation pour préparer le 30 Mai.

C’est la meilleure réponse à la crise de ce gouvernement «de gauche» dont le peuple ne veut plus, pour ne pas laisser la place à cette Marine Le Pen qui non seulement ne combat pas le capitalisme mais amène le pire.

Ainsi nous rendrons visible la capacité populaire de résistance et clamerons qu’il faut briser ce carcan des peuples qu’est l’UE pour une perspective progressiste de souveraineté nationale et populaire, de coopération internationale, de progrès social et d’émancipation populaire, dans l’esprit du programme du Conseil National de la Résistance «Les Jours heureux».

Déclaration commune des organisations composant les ASSISES DU COMMUNISME

Action Communiste
Collectif POLEX
Coordination Communiste 59/62
Cercle Communiste d’Alsace
Gauche Communiste du PCF
Pôle de Renaissance Communiste en France
Réseau Faire Vivre et Renforcer le PCF
Rouges Vifs Bouches du Rhône
Rouges Vifs Ile de France

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Au PS, Cambadélis ressemble au chef d’orchestre du Titanic

Stéphane Allies, Mediapart, 15 décembre 2014

Le premier secrétaire socialiste a annoncé, samedi, lors d’un conseil national, sa volonté de réformer le PS en profondeur. Et d’y faire adhérer en masse, en évitant le plus possible de parler politique gouvernementale. Un activisme interne qu’il espère suffisant pour se rendre légitime à la tête du parti au congrès de juin prochain. Mais restera-t-il encore des militants ?

Mettre la charrue sans se soucier de l’état des bœufs. Ce samedi, lors d’un conseil national extraordinaire, le PS a retrouvé ce huis clos qui lui sied si bien, dans un sous-sol de l’Assemblée nationale. Une semaine après avoir adopté une nouvelle « charte de valeurs », dans un hangar retranché à proximité du périphérique parisien, où les CRS faisaient office de cordon de sécurité face à la coordination des intermittents, chômeurs et précaires, qui manifestaient avec virulence leur rejet du socialisme au pouvoir. Cette fois-ci, revenus dans l’environnement calme du VIIe arrondissement de la capitale, les hiérarques du PS ont écouté leur premier secrétaire « par intérim » (car non élu directement par les militants), Jean-Christophe Cambadélis, leur vanter son projet de rénovation interne. Une intention qui en a dérouté plus d’un, celle de la construction d’un parti à 500 000 adhérents, alors même qu’ils n’ont été que dix fois moins à voter il y a dix jours, lors de bien factices “états généraux”.

Qu’importe pour Cambadélis, la réalité politique, ou la parfaite incongruité d’un conseil national appelant à « ouvrir les portes et fenêtres du parti » lors d’une réunion à huis clos, lui entend faire montre de son activisme dans le parti, ne s’estimant comptable que de cela, et non de la politique du gouvernement ou des déroutes électorales à venir. Alors, il agite les bras, dénonce le péril fasciste et ceux qui à gauche ne veulent pas se ranger derrière le PS sans poser de questions. Il n’élude pas les difficultés, mais n’entend pas les traiter au fond, en s’interrogeant sur l’idéologie. Son sujet à lui, c’est uniquement l’organisation. Et son souci semble être d’en faire le plus possible, pour assurer son élection à la tête du parti, lors du prochain congrès de Poitiers, au début du mois de juin 2015. Tant pis s’il apparaît chaque semaine un peu plus comme une parfaite allégorie du chef d’orchestre du Titanic, il a la baguette et n’entend pas la lâcher, lui qui prétend au poste depuis vingt ans maintenant.

Pour asseoir sa légitimité et décourager toute velléité concurrente, Cambadélis a donc dévoilé son plan de modernisation du parti (révélé ici par Libération), sur lequel il a fait travailler son plus proche lieutenant depuis les années trotskystes et de la Mnef, jusqu’au premier cercle de l’entourage de Dominique Strauss-Kahn, le député Christophe Borgel. Le rapport qu’il a présenté est un étrange mélange organisationnel mi-OCI mi-Désirs d’avenir, une réflexion théorique militante laissant espérer qu’avec la rigueur de la formation lambertiste des années 1970, alliée à l’ouverture telle que prônée par Ségolène Royal entre 2006 et 2008, les icebergs pourraient être évités. Borgel prône une participation accrue des militants, une grande campagne d’adhésion avec baisse des cotisations et incitation à abandonner certains rituels d’accueil et d’intégration du nouveau militant dans sa section, ainsi que le développement d’un réseau social interne sur le Web, dont on n’a pas vraiment compris la différence avec la « Coopol » aujourd’hui en déshérence.

Cette modernisation à la sauce Désirs d’avenir irait de pair avec de vieilles règles issues de l’Organisation communiste internationaliste, faisant reposer sur la direction nationale du parti une responsabilité accrue de l’animation militante. Est notamment évoquée la mise en débat de thèmes de discussion imposés aux secrétaires de section par le bureau national, ou la relance de sessions de formations militantes dont seraient responsables tous les secrétaires nationaux. On retrouve aussi de l’OCI des années 1970 cette propension fascinante à édicter des ambitions totalement démesurées faisant fi du contexte politique actuel, comme cette volonté de faire grossir le PS à 500 000 adhérents, via l’octroi à chaque militant de carnets de cartes d’adhésion, qu’il pourrait fièrement déployer sur les marchés.

Lors de son point presse d’après conseil national, samedi, Cambadélis n’a pu réprimer une bouffée nostalgique de ses années de responsable du secteur étudiant de l’OCI, quand il ressuscita, pince-sans-rire, l’importance des « tâches militantes » en matière de recrutement : « Si chaque militant recrute dix personnes, nous explosons l’objectif ! » Il est cependant intéressant de noter que l’exercice de primaires ouvertes a totalement disparu du plan de rénovation « made in Camba », alors même qu’il a été la seule innovation concluante et efficace du PS ces dernières années, et qu’il aurait pu être un instrument de renouvellement du personnel politique local. De même, aucune référence n’est faite à l’usage de référendums militants (à l’image de celui mis en œuvre par Martine Aubry en 2010, qui fut le point de départ de la réforme du cumul des mandats). On se demande bien alors à quoi peut servir un parti à 500 000 adhérents, si ce n’est à faire un compte rond, aussi joli qu’improbable.

Car il reste une question décisive à laquelle cette entreprise énigmatique de rénovation ne répond pas : ouvrir les portes et les fenêtres d’une maison permet-il de la rendre plus désirable, quand son état de délabrement est aussi avancé ?

Cambadélis contraint à s’engager sur le fond ?

Un peu désarmé et désarmant, Cambadélis a lui-même parfaitement résumé la position des sceptiques du parti, vis-à-vis de son ambition modernisatrice : « Si on veut faire des adhésions, il est nécessaire de mener une politique qui le permette. » Or, le premier secrétaire n’a pas de réponse à cette remise en cause existentielle, celle d’un socialisme au pouvoir qui démobilise toujours plus les socialistes dans leur parti. « Il est impensable d’appeler des gens à adhérer sans expliquer ce que le parti pense du gouvernement, s’étrangle Jérôme Guedj, figure de l’aile gauche du PS. Il n’est pas inintéressant de réfléchir au fonctionnement du parti, mais dans le moment, cela revient à passer son temps à regarder ailleurs que du côté de l’action gouvernementale. » Pour un secrétaire national appartenant à la majorité de Cambadélis, le conseil national du parti devient « effrayant », en ce qu’il « est chaque mois un peu moins le reflet de la société ». Et de quitter la séance, en soupirant : « On tourne en boucle, on s’autocongratule, mais on ne porte jamais de vrais débats. »

Pour le sénateur et secrétaire national David Assouline, la rénovation du PS entamée par Cambadélis va dans le bon sens, car elle anticipe en fait la situation du parti dans un futur proche, une fois survenues les déroutes électorales annoncées : « On entame un retour aux années 1970, quand le parti avait tout à gagner. Il va falloir régénérer le parti avec des sympathisants et des acteurs du mouvement social qui n’ont pas un engagement fondé à de seules fins électoralistes. Bon, il y a aussi des arrière-pensées et un congrès bientôt, alors il faut montrer qu’il est actif. » « Il joue la montre comme il peut et si possible en parlant le moins possible de l’exécutif, dit un autre dirigeant de la rue Solférino, le soutenant comme la corde soutient le pendu. Son objectif, c’est d’animer un maximum le parti, d’occuper l’espace, quitte à apparaître « hors-sol » ou en total décalage avec la situation. »

Face à ces critiques, qui sont autant de limites au raisonnement strictement structurel de Cambadélis, ce dernier se contente d’ânonner que « les contestataires du PS n’ont pas à participer à la critique gouvernementale, mais à être d’accord ou pas avec la position du parti », qu’il juge « équilibrée ». Et de citer l’épineux sujet de la loi Macron, et du travail du dimanche en particulier, sur lequel le PS a rendu public un « memorandum » listant une série d’exigences, et pour lequel il « préconise le compromis, afin d’arriver à une situation acceptable par tous ». Avec cette loi Macron, Cambadélis est aujourd’hui au pied du mur, contraint de s’engager dans un débat de fond (il a invité le ministre de l’économie au premier bureau national de janvier), alors qu’il n’aime rien tant que se limiter à l’organisation, la tactique et la stratégie.

En milieu de semaine, Martine Aubry a une nouvelle fois dit avec force son opposition, et ce samedi, l’une des interventions les plus remarquées (jusque chez certains membres de la direction du PS) fut celle de Benoît Hamon, son challenger le plus sérieux pour la conquête du parti, insistant sur la nécessité pour le PS de « ne pas accompagner la société de consommation », mais plutôt de se mobiliser pour « établir une frontière entre le marché et la société ». Comme il y a un mois, lors du précédent conseil national où il s’était exprimé sur la reconnaissance de la Palestine et non sur le calendrier du congrès, l’ancien ministre éphémère de l’éducation nationale a « choisi de ne pas se mêler des luttes intestines lunaires actuelles », selon les termes de l’un de ses proches, Roberto Romero, pour qui Hamon « essaie de politiser le débat sur la question de l’orientation du gouvernement, afin de montrer pourquoi il l’a quitté ». « Dans le marasme lugubre de ce conseil national, Hamon a marqué les esprits, explique John Palacin, un conseiller national proche d’Arnaud Montebourg. Ça nous change un peu de la rhétorique du péril fasciste que nous sert une direction qui se croit à la veille de la guerre d’Espagne, et qui va nous intimer jusqu’à la lie de rester soudé et de taire nos divergences. »

Pour l’heure, Cambadélis ne compte pas changer de registre. Son objectif est simple : rester le seul candidat possible à sa propre succession lors du futur congrès de Poitiers, en faisant se ranger derrière lui aussi bien les proches de François Hollande et les modérés du parti (comme les proches de Pierre Moscovici ou Vincent Peillon), que Martine Aubry et ses proches. Si cela fait une majorité du parti, il aura alors tout loisir de continuer à faire des plans (de rénovation) sur la comète. Mais y aura-t-il encore des bœufs pour emmener la charrue socialiste dans les étoiles ?

Grève générale en Italie contre la réforme du marché du travail

Le Monde, 12 décembre 2014

Matteo Renzi va vivre, vendredi 12 décembre, sa première grève générale. Trois confédérations syndicales ont appelé à la cessation totale du travail dans tous les secteurs d’activité pendant huit heures pour protester contre une réforme du marché du travail initiée par le président du Conseil italien.

Ce texte, adopté la semaine dernière, comporte deux volets. Un premier prévoit d’améliorer le statut des salariés les plus précaires, mais il s’attaque surtout à l’article 18 du code du travail qui protège les salariés contre les licenciements abusifs, de plus en plus considéré comme un frein à l’embauche selon les employeurs.

AMADOUER BRUXELLES

Pour Matteo Renzi, l’enjeu est également ailleurs : il entend utiliser cette réforme comme gage de bonne conduite auprès de Bruxelles, montrant qu’il suit les consignes de réformes structurelles malgré les avertissements sur son budget. La mesure ne serait cependant que symbolique puisque moins de 3 000 licenciés bénéficieraient chaque année de la protection de cet article de loi.

Les syndicats qui appellent à la mobilisation, vendredi, dénoncent aussi le projet de budget 2015, jugeant ses mesures de relance de l’économie insuffisantes. « La combinaison de ces deux projets ne favorise ni l’emploi ni les entreprises qui veulent investir » et représente un« mélange entraînant la déflation et la récession », dénonce Susanna Camusso, secrétaire générale de la CGIL.

PERTURBATIONS DANS LES TRANSPORTS AÉRIENS

Tous les secteurs d’activité devraient être touchés par la grève, même si l’autorité italienne compétente a interdit aux employés des transports ferroviaires de participer au mouvement car ces derniers ont également prévu des arrêts de travail samedi et dimanche. Le service minimum sera garanti, conformément à la loi, dans plusieurs secteurs: les transports en commun, la santé ou les secours.

La compagnie aérienne à bas coût Ryanair a annoncé avant même le début de la grève l’annulation de plusieurs dizaines de vols de et vers l’Italie. La compagnie nationale Alitalia n’était pas été en mesure de chiffrer le nombre de vols susceptibles d’être annulés vendredi mais a souligné que la durée de la grève des contrôleurs aériens dans la journée, de 10 heures à 16 heures serait certainement lourde de conséquences.

Plutôt qu’un grand rassemblement national, une cinquantaine de manifestations locales sont organisées à travers le pays. A Rome, les syndicats ont ainsi prévu un défilé dans le centre-ville et une manifestation sur une des plus petites places de la capitale.

L’Allemagne, le modèle « suicidaire » de l’Europe ?

Régis Soubrouillard, Marianne2, 9 décembre 2014

Assurée d’être réélue à la tête des conservateurs allemands, toujours au sommet de sa popularité, Angela Merkel marche quasi sur l’eau du Rhin et n’en finit pas de donner des leçons de bonne gestion à la France. Hormis Mélenchon qui demande vertement à la chancelière de la boucler, Paris encaisse en silence. Dans un long dossier sur « le naufrage annoncé du modèle allemand », la revue « Books » montre pourtant qu’il y aurait de quoi faire des remarques à la très sûre d’elle Frau Merkel.

« Bouclez-la, Madame Merkel ! La France est libre » C’est en substance ce que Jean-Luc Mélenchon a répondu à Angela Merkel qui, dimanche, dans une longue interview au quotidien Die Welt, n’a pas manqué de faire savoir une fois de plus que les réformes engagées par la France (et l’Italie) étaient insuffisantes. Si l’entretien accordé par la chancelière portait d’abord sur la diplomatie allemande vis-à-vis de Vladimir Poutine, Merkel a quand même trouvé le moyen de glisser cette petite remarque. Mais pour placer sa banderille, Madame a du métier et s’est discrètement retranchée derrière la Commission européenne : « La Commission européenne a établi un calendrier selon lequel la France et l’Italie devront présenter des mesures. C’est justifié car les deux pays se trouvent effectivement dans un processus de réformes. La Commission a aussi dit de façon claire que ce qui est jusqu’à présent sur la table n’est pas encore suffisant. Je suis d’accord avec ça ».

L’Allemagne a multiplié les rappels à l’ordre et coups de griffe contre Paris ces dernières semaines, notamment sur la question des déficits publics. A ces mises en gardes, l’exécutif français ne réplique pas. Paris encaisse en silence et les médias moutonniers continuent à entonner le refrain du « modèle allemand ». Encore Laurent Delahousse, face à Manuel Valls dimanche soir, faisait remarquer au Premier ministre, sans le début d’un argument pour étayer son affirmation, que « l’Allemagne va mieux ». Si Laurent Delahousse — la mèche très inspirée et le regard perdu dans le lointain — le dit… Pourtant, sans adopter le style Mélenchon — diplomatie oblige — Paris aurait bien des raisons d’expliquer à la très conservatrice Frau Merkel de balayer devant sa porte avant de se permettre de donner des leçons de gestion à l’Europe entière.

Dans sa dernière livraison, la revue Books prédit « le naufrage annoncé du modèle allemand ». Un tableau apocalyptique du mètre étalon de l’économie européenne dressé par trois observateurs aux profils très différents. Le premier à se pencher sur le cas du patient allemand est un économiste libéral anglais. Philippe Legrain, qui fut longtemps le conseiller économique de José Manuel Barroso, et qui s’amuse à lister tous les thuriféraires paresseux du modèle allemand, relativise largement les performances du modèle en question : « Entre 2000 et 2013 , sa croissance n’a été que de 15 % — un maigre 1,1% par an — au coude à coude avec la France. Au total, le pays arrive treizième des dix-huit nations de la zone euro ». En matière d’investissement, l’Allemagne se retrouve derrière la France, l’Espagne et l’Italie. Et l‘état de ses infrastructures (ponts, autoroutes) s’en ressent. Près de 10 000 ponts auraient besoin d’être remplacés et les deux tiers du réseau de chemin de fer sont considérés comme vétustes. L’emblématique canal de Kiel qui relie la mer du Nord et la Baltique a dû être fermé pendant plusieurs semaines suite à des pannes diverses. En urgence, le Bundestag a débloqué un budget de 260 millions d’euros sur cinq ans, quand le montant des rénovations est évalué à 1 milliard…

En bon libéral, Philippe Legrain, s’inquiète notamment du manque d’attractivité allemand pour les nouvelles industries, citant le rapport « Doing Business » de la banque mondiale, selon lequel il serait plus difficile de monter sa boîte en Allemagne qu’en Russie ou au Sénégal. Pour preuve 50 000 entrepreneurs allemands, pas convaincus du modèle dont raffolent nos élites, ont émigré dans la Silicon Valley. « L’ensemble des grandes entreprises sont vieilles et installées depuis longtemps » écrit l’économiste. Même le fameux secteur industriel allemand pourrait se révéler une faiblesse. Les biens exportées par l’Allemagne sont précisément ceux dont la Chine avait besoin dans sa phase d’essor industriel. Cette phase passée, alors que l’économie chinoise ralentit, la dépendance de l’économie allemande à l’industrie pourrait s’avérer problématique car le secteur des services est, lui, particulièrement faible. Ajoutés à cela, une population vieillissante, des rémunérations basses et une productivité faible, le fameux « modèle allemand » aurait besoin d’un bon toilettage pour continuer à faire référence.

L’Allemagne, le « Japon de l’Europe » en pire… Le constat est largement partagé par Olaf Gersemann, rédacteur en chef du service économie du quotidien Die Welt qui s’inquiète surtout de la confiance allemande dans les vertus de son modèle : « Il règne dans mon pays une allégresse et un sentiment d’orgueil que rien ne justifie, et qui me paraissent dangereux parce qu’ils favorisent des décisions irrationnelles ». Parmi celles-ci, le journaliste cite la sortie du nucléaire décidée par Angela Merkel : « un retrait unilatéral » sans concertation ni préparation, pour passer au très polluant charbon, preuve que le pays, convaincu de faire modèle, surestime sa puissance économique actuelle et son potentiel pour l’avenir. Car, bien plus que les réformes Schröder, c’est à la chance que l’économie allemande devrait sa vigueur : un euro sous évalué au regard de la force de l’économie allemande et des pays méditerranéens en incapacité de dévaluer — la monnaie unique l’empêchant — au moment où la crise les frappait.

Olaf Gersemann s’inquiète aussi de ce qu’il appelle « les dettes implicites » allemandes. Celles qui n’apparaissent pas dans les statistiques officielles mais qui sont liées aux promesses de prestations faites par l’Etat. Il en va ainsi des retraites qu’il faudra verser en 2035 aux derniers baby boomers et dont ceux qui seront chargés de les financer sont trop peu nombreux aujourd’hui. Un constat qui fait dire au journaliste que « l’Allemagne est le Japon de l’Europe ». En pire. Car l’économie allemande est largement dépendante de son secteur automobile actuellement florissant. La part de celui-ci dans la valeur de la production industrielle représente 19 %. Un secteur qui participe pleinement des succès de l’économie allemande mais dont l’importance comporte sa part de risque. Quand l’automobile va, tout va…

L’essayiste Emmanuel Todd se montre plus sévère encore dans son diagnostic du pays. Et beaucoup plus pessimiste, aussi, quant à l’issue du modèle : « Sa réussite est spectaculaire puisque l’Allemagne contrôle l’Europe. Ses excédents commerciaux ne servent pas à satisfaire les consommateurs mais à asservir l’Europe ». D’ailleurs pour Todd, accusé souvent de germanophobie, l’Allemagne est moins dans une logique de compétitivité que dans une optique de puissance. Et le démographe est loin de voir l’Allemagne rendre les armes. Et pourtant, à l’en croire, le modèle allemand aurait un vice caché de taille : « L’une des déviances les plus spectaculaires de l’Allemagne actuelle, c’est le sous développement de l’enseignement supérieur. Dans l’ensemble des grandes nations industrialisées, à peu près 40 % des jeunes font des études supérieures. En Allemagne, c’est un peu moins de 30 %. Autrement dit, elle manifeste une forme de résistance au monde postindustriel. C’est vraiment terrible : le pays qui domine l’Europe par sa masse démographique et industrielle ne possède pas, en un certain sens, une classe dirigeante complète. Le comportement actuel de l’Allemagne (ses excédents, l’austérité, qu’elle veut imposer à tout le monde) ne s’explique pas par le fait que ce pays aurait une pensée spécifique. C’est je crois, plutôt, l’effet d’une non pensée » tranche Todd qui voit la surpuissance du « modèle » entraîner dans sa chute inéluctable l’ensemble du continent européen. Tel le geste suicidaire désespéré d’une Europe malade de son « modèle ».

Electricité : nouvelle étape en vue pour la dérégulation du marché

Valérie GAUTHIER, Les Echos, 8 décembre 2014

Les tarifs réglementés pour les professionnels disparaissent au 1 er  janvier 2016. La France pourrait s’inspirer des retours d’expériences de plusieurs pays étrangers.

Dans un an, le 1er janvier 2016, l’ouverture du marché de l’électricité pour les professionnels se ­concrétisera par la disparition des tarifs « vert » et « jaune », ces tarifs réglementés proposés par EDF aux consommateurs professionnels (entreprises et collectivités locales). Le marché est aujourd’hui très concentré : EDF affiche 220.000 clients professionnels, soit 430.000 sites qui se répartissent en 100.000 sites au tarif vert et 330.000 sites au tarif jaune.

Cette nouvelle étape de la libéralisation du marché ne se jouera probablement pas en priorité sur les prix. Avec 30 % de taxes, 30 % de coûts d’acheminement et 35 % de fourniture – aujourd’hui essentiellement concentrée dans les mains d’EDF –, la marge de manœuvre sur les prix est faible pour les concurrents. En matière de dérégulation du marché de l’électricité, l’expérience a en outre montré que la diffusion de l’information sur les offres concurrentes est lente à opérer, comme l’a souvent rappelé la ­Commission de régulation de l’énergie. Si l’information est disponible, il faut aller la chercher, par exemple sur le comparateur Internet energie-info.fr, qui présente les différents acteurs, historiques (EDF sur l’électricité et GDF Suez sur le gaz) et nouveaux entrants ( Direct Energie, Lampiris, Alterna ou Proxelia par exemple).

Tous les acteurs se préparent dès aujourd’hui à cette échéance, de GDF Suez aux plus petits acteurs alternatifs, en passant, bien sûr, par EDF. L’électricien tente ainsi de répondre aux besoins de tous ses clients par une offre adaptée, du standard au sur-mesure, avec des prix fixes ou indexés sur l’Arenh, le prix auquel EDF vend déjà une part de son électricité nucléaire à ses concurrents. Le groupe a aussi engagé un programme de formation pour préparer ses commerciaux à convaincre que l’offre EDF serait la meilleure.

Des approches variées de la dérégulation

Mais cette nouvelle étape devrait aussi être l’occasion d’une réflexion plus large sur la dérégulation. L’électricité est un produit vital qui ne peut être stocké. Son coût varie de façon considérable selon les sources de production et le mix énergétique est très différent selon les décisions politiques des différents pays.

Dans d’autres pays, des approches différentes de la dérégulation ont été adoptées. Le plus bel exemple de réussite dans le domaine se trouve au Canada, où l’Etat fédéral se charge de la sécurité de l’approvisionnement, tandis que chaque province gère les politiques de prix en fonction de son mix énergétique. Aux Etats-Unis, les prix ont largement augmenté dans les quatorze Etats qui ont fait le choix de la dérégulation et du marché par rapport aux trente-six autres Etats qui ont privilégié une approche régulée des prix. En Grande-Bretagne, pourtant royaume de la libéralisation du marché de l’électricité, on prévoit un risque majeur de pénurie de production à moyen terme et le gouvernement instaure une nouvelle législation. En France, certains consommateurs industriels jugent d’ailleurs qu’il faudrait une bascule plus progressive pour assurer la qualité de service.

La scandaleuse privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac

Laurent Mauduit, Médiapart, 28 novembre 2014

Pour la première vraie privatisation du quinquennat Hollande, Emmanuel Macron veut céder l’aéroport de Toulouse-Blagnac à un groupe chinois implanté dans des paradis fiscaux et à un groupe canadien radié pour dix ans par la Banque mondiale, pour des faits graves de corruption. Enquête sur une cession qui a tout de l’affaire d’État.

Depuis que François Hollande l’a promu ministre de l’économie, Emmanuel Macron s’est fait une spécialité de multiplier les provocations en sortant chaque jour de sa hotte un nouveau projet concocté au préalable dans les cénacles patronaux ou dans les milieux de la haute finance dont il vient. Remise en cause des 35 heures, gel des salaires, déréglementation du droit du travail, agression contre les professions réglementées comme celle d’avocat : le successeur d’Arnaud Montebourg multiplie les annonces de nouveaux projets.

À toutes ces provocations, il va falloir bientôt ajouter un scandale, voire une affaire d’État. Sur décision d’Emmanuel Macron, l’aéroport de Toulouse-Blagnac pourrait être partiellement privatisé dans les prochains jours au profit d’un consortium sino-canadien. Or l’un des groupes, dénommé SNC-Lavalin Inc., a fait l’objet en 2013 de la plus grave sanction prise par la Banque mondiale pour des faits de corruption. L’autre est implanté dans une myriade de paradis fiscaux, dont les îles Vierges et les îles Caïman.

Pour l’heure, l’affaire n’a fait que peu de bruit, n’alimentant que quelques articles modestesici ou . Elle est pourtant d’une considérable importance.

À cela, il y a une première raison. C’est la première fois, depuis que François Hollande a accédé à l’Élysée en mai 2012, qu’une véritable privatisation, fût-elle partielle, est engagée. Jusque-là, des cessions de 2 ou 3 % du capital de certaines entreprises publiques avaient été mises en œuvre afin de permettre à l’État, de plus en plus impécunieux, de boucler ses fins de mois. Mais jamais le contrôle même d’entreprises publiques n’avait été cédé, au terme d’une privatisation.

Or, dans le cas présent, c’est bien de cela dont il s’agit. Alors que l’aéroport de Toulouse-Blagnac était jusqu’à présent contrôlé à hauteur de 60 % par l’État, 25 % par la chambre de commerce et d’industrie de Toulouse, 5 % par le conseil général du département, 5 % par la Ville de Toulouse et 5 % par la Région, l’État a décidé de se retirer. Le 18 juillet 2014, leJournal officiel a révélé qu’un appel d’offres international serait lancé. « Cette cession portera dans un premier temps sur 49,99 % du capital et comportera également une option de vente par l’État de sa participation résiduelle au capital », pouvait-on lire. En clair, les candidats au rachat qui seront choisis pourront disposer sous trois ans d’une option sur 10,1 % du capital, et contrôler ainsi largement plus de la majorité du capital de la société.

Pourquoi donc l’État engage-t-il une privatisation ? À tout le moins, cela aurait souffert d’être discuté, d’autant que l’aéroport de Toulouse-Blagnac, le sixième français, a un rôle économique stratégique, compte tenu notamment des implantations voisines des sites d’Airbus. De plus, il affiche une très belle santé économique, réalisant bon an mal an des profits de l’ordre de 10 millions d’euros.

Et pourtant, non ! L’ancien associé gérant de la banque Rothschild qu’est Emmanuel Macron ne s’est guère soucié de l’intérêt général et a choisi de mener la privatisation tambour battant de ce « bijou de famille » – selon l’expression qui a fait florès, au plus fort des controverses suscitées par les premières privatisations, en 1986-1988. Un débat aurait été d’autant plus impérieux qu’Emmanuel Macron est visiblement saisi d’une fringale de privatisation, puisque après Toulouse, ce sera ensuite le tour des aéroports de Nice puis de Lyon d’être vendus à l’encan.

Mais dans le cas de cette privatisation, ce sont surtout les modalités retenues et la procédure choisie qui apparaissent comme le plus choquant. Au début, rien que de très normal. Au terme du premier tour de l’appel d’offres, huit candidats au rachat se sont mis sur les rangs. Puis, pour le second tour, il n’est plus resté que quatre consortiums pour présenter une offre.

La plus grave sanction de la Banque mondiale

Le premier candidat au rachat est Aéroports de Paris, allié à Predica, la filiale assurances du Crédit agricole. Le deuxième candidat est le groupe d’infrastructure Vinci, associé à la filiale spécialisée de la Caisse des dépôts, CDC infrastructures, et une filiale d’EDF dénommée EDF Invest. Le troisième candidat est Cube, un fonds d’investissement spécialisé dans les infrastructures, associé à Natixis, la banque d’investissement de BPCE. Et le quatrième candidat est un consortium un tantinet mystérieux comprenant le groupe canadien SNC-Lavalin Inc. (un concurrent d’Alstom dans le domaine des transports, mais aussi présent sur le secteur du BTP) et un groupe chinois, dénommé Friedmann Pacific Investment Group.

Dans un premier temps, on pouvait penser que la compétition se jouerait entre les deux premiers candidats, qui présentent l’avantage d’être adossés à des groupes publics et d’avoir dans leur tour de table des groupes qui ont un véritable savoir-faire. Quitte à privatiser, autant que le joyau reste dans la grande galaxie du public et soit entre les mains de professionnels du secteur ! Quitte à privatiser, autant, de surcroît, que cela contribue à créer des « champions » nationaux.

L’une de ces deux solutions était d’autant plus probable que les deux autres candidats semblaient avoir assez peu de chances d’être retenus. Dans le cas de l’alliance Cube-Natixis, parce qu’ils ont pour double handicap de ne pas avoir de racine dans la sphère publique et de ne pas avoir de compétence aéroportuaire. Quant au quatrième candidat, il apparaît parfaitement infréquentable.

Selon les informations que Mediapart est parvenu à recueillir, la structure de tête du groupe chinois est détenue par un oligarque dénommé Poon Ho Man et son épouse Christina, et se nomme Capella Capital Limited, une holding immatriculée aux îles Vierges britanniques. Cette holding de tête a pour filiale à 100 % une société dénommée Friedmann Pacific Investiment Holdings Limited, dont le pays d’immatriculation est inconnu : cette dernière société aurait elle-même une filiale dénommée Friedmann Pacific Asset Management Limited, immatriculée également aux îles Vierges britanniques.

Ce serait cette dernière société qui serait alliée au groupe canadien pour faire une offre pour l’aéroport de Toulouse. Cette même société aurait elle-même une autre filiale dénommée China Aircraft Leasing Groups Holdings Limited, implantée aux îles Caïman, qui a fait récemment l’acquisition de quatre Airbus et qui envisagerait d’en acquérir d’autres.

Quant au groupe canadien qui fait partie du même consortium, SNC-Lavalin Inc, on a tôt fait de savoir ce qu’il faut en penser. Il suffit d’aller sur le site internet de la Banque mondiale (c’est ici) pour y apprendre que la banque lui a imposé la plus grave sanction jamais prononcée dans l’histoire de l’institution pour des faits graves de corruption.

Sous le titre « La Banque mondiale radie SNC-Lavalin Inc. et ses filiales pour dix ans » et le sous-titre « la plus longue période d’exclusion jamais fixée dans un règlement de la Banque mondiale », voici ce que l’on peut lire dans un communiqué en date du 17 avril 2013 : « Le Groupe de la Banque mondiale annonce ce jour la radiation de SNC-Lavalin Inc. – en plus de ses 100 filiales – pour une période de 10 ans, suite à une faute professionnelle commise par cette société dans le cadre du Projet de construction du pont multifonctionnel du fleuve Padma et d’un autre projet financé par la Banque. SNC-Lavalin Inc. est une filiale du Groupe SNC-Lavalin, une société canadienne dont elle représente plus de 60 % des opérations. Cette radiation s’inscrit dans le cadre d’un Accord de règlement négocié entre la Banque mondiale et le Groupe SNC-Lavalin, à l’issue d’une enquête menée par la Banque mondiale sur des allégations de complot de corruption impliquant SNC-Lavalin Inc. et des fonctionnaires au Bangladesh. »

Le communiqué ajoute : « Alors que l’enquête suivait son cours, une autre faute professionnelle commise par SNC-Lavalin Inc. a été portée à l’attention de la Vice-présidence de l’Intégrité de la Banque mondiale en rapport avec le Projet de transport et d’électrification rurale au Cambodge, financé par la Banque (…). La faute commise par SNC-Lavalin incluait un complot visant à verser des pots-de-vin et à faire de fausses déclarations dans le cadre de la soumission à un appel d’offres pour des contrats financés par la Banque, et ce en violation des directives de la Banque mondiale concernant la passation des marchés. »

Avec un tel groupe sur les rangs, blacklisté par la Banque mondiale jusqu’en 2023, il semblait donc acquis que le quatrième candidat au rachat n’aurait aucune chance de voir son offre aboutir.

Entourloupe devant la commission

Et pourtant si ! Jouant des coudes pour que les groupes publics soient écartés et que le sulfureux candidat sino-canadien soit retenu, c’est l’exploit d’Emmanuel Macron : il a tout fait pour que le candidat imprésentable puisse remporter la compétition. Et pour cela, la procédure a dérogé aux usages habituels.

C’est la Commission des participations et des transferts (CPT), autrefois dénommée Commission de privatisation, qui a la haute main sur la décision puisque le ministre de l’économie ne peut rien décider sans son avis conforme. Ordinairement, tous les candidats passent devant elle pour défendre leur offre, et c’est traditionnellement un mardi qu’elle se réunit en séance pour arrêter son avis.

Mais cette fois, les choses se sont déroulées différemment. Dimanche 23 novembre, tous les candidats au rachat ont appris qu’ils seraient précipitamment reçus les uns après les autres par la CPT dès le lendemain, le lundi 24 novembre. Tous, sauf un, le consortium sino-canadien qui, lui, serait reçu le mardi 25.

Les trois premiers candidats au rachat ont aussitôt flairé l’entourloupe. Ils se sont pris à penser qu’on allait amuser la galerie et sauver les apparences en les faisant défiler devant la CPT mais que la décision était déjà prise et que ce serait le groupe sino-canadien qui l’emporterait. Et c’est effectivement comme cela que les choses se sont passées. Mardi 25, après la présentation par le consortium sino-canadien de son offre, le directeur de l’Agence des participations de l’État, Régis Turrini (l’ancien directeur des fusions-acquisitions du groupe Vivendi) a informé les sept membres de la CPT que sa recommandation allait au groupe sino-canadien.

Pour la petite histoire, Régis Turrini, selon nos informations, a enrôlé comme conseil dans cette affaire le cabinet d’avocats BGDS, créé par Antoine Gosset-Grainville, l’ancien collaborateur de François Fillon comme celui de Jean-Pierre Jouyet – il était d’ailleurs présent au célèbre déjeuner entre les deux hommes. De son côté, la Caisse des dépôts s’est entourée du conseil de Frédéric Salat-Baroux, le gendre de Jacques Chirac.

La recommandation du patron de l’Agence des participations de l’État n’est en vérité pas surprenante de la part de ce haut fonctionnaire qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le privé, et qui a été durant des années l’un des plus proches collaborateurs de Jean-René Fourtou. Mais l’important est ailleurs : si Régis Turrini a défendu cette recommandation, c’est probablement parce que le ministre de l’économie lui en a donné l’instruction.

L’affaire était en vérité cousue de fil blanc depuis le début. Pour une raison sur laquelle il n’est pas inintéressant de s’arrêter. Si le consortium sino-canadien avait voulu faire acte de candidature pour devenir l’exploitant d’un aéroport de Toulouse restant dans le giron public, cela aurait été impossible, car le droit public n’aurait pas permis que la société canadienne, sanctionnée pour des faits graves de corruption, se mette sur les rangs. Mais dans le cas d’une privatisation, c’est le droit privé qui l’emporte. Pour écarter a priori le groupe canadien, il aurait donc fallu – ce qui est habituellement la règle – que le cahier des charges de l’appel d’offres contienne une disposition écartant des candidats ayant fait l’objet de sanctions similaires.

Or, dans le cas présent, le cahier des charges (on peut le télécharger ici) ne contient aucune clause restrictive de ce type : avec le recul, les autres candidats ne doutent pas que cette omission n’est sûrement pas le fruit du hasard. Emmanuel Macron a donc tout fait pour imposer ce choix sino-canadien, sans doute parce qu’il vit avec l’obsession qu’il faut administrer la preuve aux marchés financiers que la France est un pays décidément très accueillant. Même au point de vendre des actifs très rentables à des groupes mal famés ?

L’affaire, pourtant, n’est pas totalement bouclée. Car la CPT doit donc encore rendre son avis – ce sera chose faite dans les heures ou les jours qui viennent. Ordinairement, cette commission (dont on peut consulter ici la composition) n’est guère courageuse et se plie aux moindres desiderata du patron de Bercy. C’est si vrai que dans sa longue histoire, la commission n’a fait de la résistance qu’une seule fois, dans le cas de la privatisation de Thomson-CSF, qu’Alain Juppé voulait brader en 1996 pour 1 franc symbolique. Résultat : pour cette seule fois, la commission avait rendu un avis défavorable.

Alors, la CPT fera-t-elle preuve une seconde fois de courage ? Il serait imprudent d’en jurer. Tout juste peut-on relever que, de très bonnes sources, les membres de la commission sont ces jours-ci plutôt grognons et ne semblent guère apprécier qu’on veuille leur faire entériner une affaire qui pourrait tourner au scandale. Et puis pour le président de la commission, un haut fonctionnaire dénommé Bertrand Schneiter, c’est sans doute une épreuve dont il se serait volontiers passé.

Bertrand Schneiter est connu notamment pour avoir présidé l’Établissement public de financement et de restructuration (EPFR), l’établissement public auquel Christine Lagarde avait donné ses instructions pour lancer l’arbitrage en faveur de Bernard Tapie. À la tête de cet organisme avant qu’il n’ait à gérer ce scandale, Bertrand Schneiter a été invité le 3 septembre 2008 par la commission des finances de l’Assemblée nationale à expliquer aux députés comment fonctionnait l’EPFR, avant qu’il ne soit emporté dans la tourmente Tapie. Et lors de cette audition (on peut la consulter ici), le haut fonctionnaire avait eu cette formule : « Je n’ai jamais demandé quelque instruction que ce soit à quelque ministre que ce soit. » Le voici de nouveau au pied du mur…

Quoi qu’il en soit, c’est une privatisation scandaleuse qui est en passe d’aboutir. Dans le cas d’une autre privatisation sous le précédent quinquennat, Arnaud Montebourg avait eu des termes sévères, à l’occasion d’un entretien vidéo avec Mediapart.
Montebourg sur la privatisation de France… par Mediapart

Il s’agissait du projet de privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions, que Nicolas Sarkozy voulait conduire à bien au profit de ses amis Alain Minc et Stéphane Courbit. Arnaud Montebourg avait alors estimé qu’il s’agissait « de brigandage politique ». L’expression pourrait resservir aujourd’hui…

Place nette pour les enseignes à bas prix

Conséquences de la généralisation du travail du dimanche au Danemark…

Antoine Jacob, La Croix, 2 décembre 2014

Deux ans après la loi autorisant l’ouverture le dimanche, les petits magasins ont perdu du terrain, tandis que le travail à temps partiel et les enseignes à bas prix en ont gagné.

Juste avant Noël, Jan Kristensen fermera la boutique qu’il tient à côté d’une stationservice, à Logstor, commune de 4 000 habitants dans l’ouest du Danemark. « Depuis le changement de la loi, nous vendons nettement moins de cigarettes, de chips, de boissons gazeuses, etc. Il est temps de fermer » , a déclaré le propriétaire à un journal local. Dans d’autres communes du royaume, petites ou grandes, bon nombre de boulangeries, épiceries, magasins de vêtements, d’électronique mettent la clé sous la porte. La concurrence est devenue trop rude face aux grandes structures qui, elles, peuvent se permettre d’embaucher du personnel pour profiter des possibilités données par la loi depuis le 1er octobre 2012.

Auparavant, tous les magasins, hormis les boulangeries, devaient être fermés à la clientèle entre le samedi à 17 heures et le lundi matin à 6 heures. Cette limitation a désormais disparu. Seules exceptions : une bonne douzaine de jours fériés, y compris Noël, le 31 décembre (à partir de 15 heures) et le jour de l’An. Les principaux gagnants sont les chaînes de supermarché et les grands magasins discount. Le leader du secteur dans le pays, Dansk Supermarked, a rapidement vu sa part de marché augmenter (à plus de 35 %), grâce au succès de sa chaîne discount Netto : les magasins à l’enseigne jaune sont ouverts tous les jours de la semaine de 8 à 22 heures. Difficile de rivaliser pour les commerces de petite taille, qui avaient déjà fort à faire pour résister à la vente en ligne et à la crise, depuis 2008. Un an après l’entrée en vigueur de la loi, les boutiques et supérettes de Copenhague et sa banlieue avaient déjà enregistré « une baisse de 30 % à 50 % de leurs chiffres d’affaires » , selon Torben Hansen, un courtier en emplacements de magasins.

Pour servir la clientèle le dimanche, mais aussi en soirée, les employeurs ont de plus en plus recours au temps partiel. Celui-ci représente 70 % des emplois du secteur, selon le syndicat HK Handel. « On ne pourra bientôt plus vivre de son travail dans cette branche, ce ne sera plus qu’un complément à autre chose » , regrettait le président du syndicat, Per Tonnesen, dans le journal Berlingske du 28 novembre. D’autant qu’en 2007, neuf jeunes sur dix ayant choisi une formation aux métiers du commerce trouvaient un emploi dans les deux mois qui suivaient leur entrée sur le marché du travail. Désormais, ils ne sont que deux sur trois.