Première condamnation pour coupure illégale d’eau

60 millions de consommateurs, 25 septembre 2014

Un juge de proximité condamne Suez-Lyonnaise des eaux à verser 5 700 € de dommages et intérêts à une personne en difficulté sociale dont elle avait coupé l’alimentation en eau.

C’est une première ! S’appuyant sur une loi récente interdisant les coupures d’eau dans les résidences principales, Mme Z., habitante de Soissons (Aisne), vient d’obtenir la condamnation de Suez-Lyonnaise des Eaux qui avait abusivement coupé l’arrivée d’eau chez elle.

Mère divorcée avec deux enfants à charge, engagée avec plusieurs créanciers dans un plan de surendettement, Mme Z. devait 650 € au distributeur. Et malgré le remboursement progressif de cette somme, l’usagère avait eu la mauvaise surprise, fin juillet, de voir l’entreprise fermer son robinet.

Un an sans eau courante ?

À écouter Suez-Lyonnaise des Eaux, Mme Z. aurait dû attendre la fin de son plan de désendettement pour retrouver l’eau courante, soit plus d’un an ! Ulcérée, elle avait pris langue avec la Coordination Eau Île-de-France et la Fondation France Libertés pour qu’elles l’aident à saisir la justice.

Ces deux organisations ont lancé cet été une campagne (voir ci-contre) pour faire respecter la loi du 15 avril 2013, dite « loi Brottes ». Laquelle interdit les coupures d’eau au domicile principal des particuliers, quelle que soit la période de l’année et même en cas d’impayé, en partant du constat qu’il est impossible de vivre sans eau. Un décret d’application a été pris en ce sens le 27 février 2014.

Préjudice moral et matériel

Mme Z. a donc assigné en justice Suez-Lyonnaise des Eaux pour voir l’eau revenir chez elle. Quelques heures à peine après réception de l’assignation, l’entreprise rétablissait d’elle-même l’alimentation, sans attendre que le juge de proximité se saisisse de l’affaire.

Mais dans un jugement du 25 septembre, le juge estime le dossier recevable malgré le rétablissement de l’eau, et condamne Suez-Lyonnaise des Eaux à verser à Mme Z. plusieurs milliers d’euros au titre des dommages et intérêts. Il évalue ainsi son préjudice moral à 5 000 € et son préjudice matériel à 700 € (achats réguliers d’eau en bouteille et déplacements loin de chez elle pour s’approvisionner à un puits d’eau potable).

L’arme fatale – et rentable – de la coupure

Malgré la loi Brottes et ce jugement sans ambiguïtés, on trouve encore des résistances chez les distributeurs d’eau. Certains de leurs salariés continuent d’utiliser l’arme fatale de la coupure pour pousser les abonnés à payer leurs factures, ou pour aboutir au règlement d’un litige persistant.

Pour la Fondation France Libertés, c’est logique puisqu’il y a « un véritable système économique structuré » qui rapporte des millions d’euros aux entreprises via les frais qu’elles font payer aux usagers pour le rétablissement de l’eau.

Consignes claires

Sollicitée, Suez-Lyonnaise des eaux regrette la situation : « Il y a eu des erreurs d’appréciation et des dysfonctionnements qui expliquent la durée exceptionnelle de cette coupure d’eau. » L’entreprise précise qu’elle ne fera pas appel du jugement.

Son concurrent Veolia Environnement, lui aussi mis en cause par les associations, évoque des « loupés » là où subsistent des coupures d’eau. Et affirme avoir donné des consignes claires à ses équipes afin de respecter la loi. « Seule une réduction de débit peut être mise en place », précise l’entreprise.

En 2013, Veolia annonce avoir accordé 120 000 échéanciers de paiement à des personnes en difficulté, et abandonné plus d’un million d’euros de créances. Mais ne dit pas combien de logements ont été l’objet de coupures d’eau.
Florent Pommier

Derrière l’unanimité du Conseil de sécurité

Manlio Dinucci, Il Mnaifesto, 27 septembre 2014 

Une « résolution historique » : ainsi l’a définie le président des Etats-Unis Obama, en se donnant la parole en tant que président du Conseil de sécurité de l’Onu. La résolution 2178 sur les « combattants terroristes étrangers » (dont le texte a été anticipé par il manifesto mardi dernier 23 septembre[1]), adoptée par le Conseil de sécurité à l’unanimité, est « légalement contraignante » pour tous les Etats membres de l’Onu. Ceux-ci sont obligés de « prévenir le recrutement prévenir le recrutement, l’organisation, le transport et l’équipement d’individus qui se rendent dans d’autres Etats pour planifier, préparer ou effectuer des actes terroristes, ou pour fournir ou recevoir un entraînement terroriste et des financements pour ces activités ». A cet effet tous les Etats devront promulguer des législations appropriées, intensifier les contrôles aux frontières, poursuivre et condamner les terroristes (ou présumés tels), en accroissant la coopération internationale, y compris à travers des accords bilatéraux, et l’échange d’informations pour identifier les suspects terroristes.

La résolution exprime en général une « préoccupation quant à la constitution de réseaux terroristes internationaux », en laissant chaque Etat libre d’établir quels sont les groupes terroristes à combattre : d’où le vote favorable de Russie et Chine. Immédiatement après, cependant, la résolution souligne « l’exigence particulière et urgente de prévenir le soutien à des combattants terroristes étrangers associés à l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant (Isis) ». Le ministre des Affaires étrangères russe Lavrov, sans toutefois nommer les Etats-Unis, a déclaré au Conseil de sécurité que les organisations terroristes se sont renforcées au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie centrale « après l’intervention en Irak, le bombardement de la Libye, l’appui extérieur aux extrémistes en Syrie », en accusant de fait Washington d’avoir favorisé la formation de groupes terroristes et de l’Isis même (comme nous l’avons amplement documenté dans ces colonnes). Le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi a souligné que « les actions militaires doivent se conformer à la Charte des Nations Unies » et que « doivent être évités les double standard » (c’est-à-dire les deux poids et deux mesures). Mais en approuvant la résolution, Moscou et Pékin ont de fait permis à Washington de l’utiliser comme « motivation » légale pour l’action militaire lancée au Moyen-Orient qui, dirigée formellement contre l’Isis, vise la destruction complète de la Syrie, jusqu’ici empêchée par la médiation russe en échange du désarmement chimique de Damas, et la réoccupation de l’Irak. Ceci est confirmé par le fait que les attaques aériennes lancées en Syrie par les Etats-Unis, avec le concours de l’Arabie saoudite et des Emirats Arabes Unis, se concentrent sur les raffineries modulaires et autres sites pétrolifères syriens, sous le prétexte qu’ils sont exploités par l’Isis. Sur la base de cette même motivation, les Usa peuvent détruire tout le réseau d’industries et infrastructures syriennes pour faire s’effondrer le gouvernement de Damas.

Derrière l’apparente unanimité avec laquelle a été approuvée la résolution au Conseil de sécurité, se cache une confrontation de plus en plus aigue Ouest-Est amorcée par la stratégie étasunienne. Dans le discours prononcé à l’Assemblée générale de l’Onu, avant la réunion du Conseil de sécurité, le président Obama met « l’agression russe en Europe » sur le même plan que la « brutalité des terroristes en Syrie et Irak », soulignant que « les actions de la Russie en Ukraine défient l’ordre de l’après-guerre froide » en nous ramenant « aux jours où les grandes nations piétinaient les petites pour poursuivre leurs ambitions territoriales ». Pour cela « nous renforcerons nos alliés Otan et nous imposerons un coût à la Russie pour son agression ». Il rappelle ainsi, en s’adressant indirectement à la Chine, que « l’Amérique est et continuera à être une puissance du Pacifique », où elle promeut « la paix et la stabilité ». Où en réalité elle est en train de positionner des forces et des bases militaires pour « contenir » la Chine, qui est en train de se rapprocher dela Russie.

Une confrontation entre puissances nucléaires, accélérée par la course au réarmement lancée par le président Obama (cf. article du 24 septembre[2]), qui reçoit maintenant le soutien d’un autre Prix Nobel de la paix, Lech Walesa. Comme sauvegarde contre la Russie, il a déclaré alors que l’Otan commençait une grande manœuvre en territoire polonais, « la Pologne doit se procurer des armes nucléaires ».

Article publié samedi 27 septembre 2014 par il manifesto sous le titre : « Tous contre les combattants terroristes ».

http://ilmanifesto.info/tutti-contro-i-combattenti-terroristi/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio sous le titre original conservé à la demande de l’auteur.

[1] « Obama à l’Onu relance la « guerre mondiale au terrorisme » »

[2] « Usa, le réarmement nucléaire du Prix Nobel de la paix »

 

Le portrait acide de l’économie allemande « en déclin »

Trends.be, 27 septembre 2014

« L’économie de ce pays est en échec. Sa croissance depuis l’an 2000 est plus faible que la moyenne européenne. Les salaires y ont progressé moins vite, et la pauvreté, en hausse, touche un enfant sur cinq ». Bienvenue en… Allemagne.

Ainsi démarre le portrait de la première économie européenne, dressé par l’économiste allemand Marcel Fratzscher, dans un ouvrage à paraître lundi. Au moment où le modèle allemand est encensé dans le monde entier, le président de l’Institut de recherches DIW, à Berlin, comme d’autres économistes de premier plan, veut en finir avec les clichés aussi flatteurs que « dangereux ».

Son pays est « en déclin » et « vit sur ses acquis », explique-t-il dans « Allemagne, l’illusion » (« Die Deutschland Illusion »).

Le revenu moyen d’un ménage allemand a baissé de 3% depuis l’an 2000. La baisse a même atteint 5% pour les 10% les plus pauvres, souligne-t-il.

Certes, l’Allemagne, considérée comme « l’Homme malade de l’Europe », il y a encore une dizaine d’années s’est redressée depuis la crise financière de 2009. Ses près de 200 milliards d’euros d’excédents commerciaux en 2013 témoignent d’une compétitivité exceptionnelle. Le nombre de chômeurs a chuté de plus de 5 millions en 2005 à moins de 3 millions aujourd’hui. L’amélioration des comptes publics a permis à la chancelière Angela Merkel d’adopter un projet de budget 2015 à l’équilibre au niveau fédéral pour la première fois depuis 1969 !

Mais tout cela ne doit pas occulter « les faiblesses fondamentales de l’économie allemande », notamment son « énorme manque d’investissements ». Ces derniers sont passés de 23% du Produit intérieur brut (PIB) au début des années 1990, à 17% aujourd’hui, nettement moins que la moyenne des pays industrialisés (20%).

Pour M. Fratzscher, « le déclin de l’économie allemande va s’accélérer si on ne change pas fondamentalement la politique actuelle ».

« La bulle Allemagne »

Après de mauvais indicateurs ces derniers mois, Olaf Gersemann, chef du service économique du groupe de médias Welt, voit aussi l’avenir en noir, dans un livre paru lundi dernier « La bulle Allemagne ». Pour lui, « L’Allemagne se proclame modèle du monde (…) mais l’orgueil précède la chute ».

Comme M. Fratzscher, M. Gersemann relativise les succès de son pays, qui, sur 20 ans, se classe 156e sur 166 pays pour la croissance. Et si le nombre de chômeurs a baissé de façon spectaculaire, le volume d’heures travaillées n’a pas progressé en Allemagne depuis 20 ans.

L’auteur démonte le mythe des réformes de l’Etat providence, menées au début des années 2000 par le chancelier Schröder, et qui ne sont « pas la raison du miracle de l’emploi en Allemagne ».

Les succès récents du pays viennent plutôt de sa puissante industrie automobile et de ses entreprises de machines-outils, parfaitement positionnées pour profiter de l’essor d’une vaste classe moyenne dans les pays émergents, notamment en Chine.

L’Allemagne a aussi profité de la flambée de consommation chez ses voisins où les salaires progressaient vite quand elle-même se serrait la ceinture.

Enfin, l’effondrement des naissances a « considérablement allégé la facture des ménages et de l’Etat », aubaine à court terme seulement. En 2050, l’Allemagne ne sera plus que la troisième nation d’Europe de l’Ouest, derrière la Grande-Bretagne et la France déjà passées en tête pour le nombre de jeunes scolarisés…

Opération EIIL, objectif Chine

Manlio DINUCCI, Il Manifesto, 16 septembre 2014

Tandis que l’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant ) diffuse à travers les complaisants réseaux médiatiques mondiaux les images de la troisième décapitation d’un citoyen occidental, sonne une autre sirène d’alarme : après s’être diffusé en Syrie et en Irak, l’EIIL est en train de pénétrer dans le Sud-Est asiatique.

C’est ce que communique la société Muir Analytics, qui fournit aux multinationales de « l’intelligence contre terrorisme, violence politique et insurrection », faisant partie des « auxiliaires » » de la Cia en Virginie, souvent utilisée par la maison mère pour répandre des « informations » utiles à ses opérations.

Un domaine dans lequel la Cia a une solide expérience. Pendant les administrations Carter et Reagan elle finança et entraîna, à travers les services secrets pakistanais, environ 100 000 moudjahiddines pour combattre les forces soviétiques en Afghanistan. Opération à laquelle participa un riche saoudien, Oussama Ben Laden, arrivé en Afghanistan en 1980 avec des milliers de combattants recrutés dans son pays et de gros financements. La guerre de 1989 finie, avec le retrait des troupes soviétiques et l’occupation de Kaboul en 1992 par les moudjahiddines, dont les factions étaient déjà en lutte entre elles, naquit en 1994 l’organisation des talibans endoctrinés, entraînés et armés au Pakistan pour conquérir le pouvoir en Afghanistan, par une opération tacitement approuvée par Washington. En 1998, dans une interview au Nouvel Observateur, Brzezinski, ancien conseiller pour la sécurité nationale étasunienne, expliqua que le président Carter avait signé la directive pour la formation des moudjahiddines non pas après mais avant l’invasion soviétique de l’Afghanistan pour « attirer les Russes dans le piège afghan ». Quand dans l’interview on lui demanda s’il n’avait pas regretté cela, il répondit : « Qu’est-ce qui était le plus important pour l’histoire du monde ? Les talibans ou l’effondrement de l’empire soviétique ? »

Il n’y aurait donc pas à s’étonner qu’à l’avenir quelque ex conseiller d’Obama admette, les choses faites, ce dont on a dès aujourd’hui les preuves : à savoir que ce sont les Etats-Unis qui ont favorisé la naissance de l’Isis, sur un terrain social rendu « fertile » par leurs guerres, pour lancer la stratégie dont le premier objectif est la démolition complète de la Syrie, jusqu’à présent empêchée par la médiation russe en échange du désarmement chimique de Damas, et la réoccupation de l’Irak qui était en train de se détacher de Washington en se rapprochant de Pékin et Moscou. Le pacte de non-agression en Syrie entre EIIL et « rebelles modérés » sert cette stratégie (voir dans l’article de il manifesto du 10 septembre la photo de la rencontre, en mai 2013, du sénateur étasunien McCain avec le chef de l’Isis faisant partie de l’ « Armée Syrienne Libre »).

Dans ce contexte, l’alarme sur la pénétration de l’EIIL aux Philippines, en Indonésie, Malaisie et quelques autres pays aux abords de la Chine – lancée par la Cia par l’intermédiaire d’une société de complaisance- sert à justifier la stratégie déjà en acte, qui voit les EU et leurs principaux alliés concentrer des forces militaires dans la région Asie/Pacifique. Là où, prévenait le Pentagone en 2001, « existe la possibilité qu’émerge un rival militaire avec une formidable base de ressources, avec des capacités suffisant à menacer la stabilité d’une région cruciale pour les intérêts étasuniens ».

La « prophétie » s’est avérée, mais avec une variante. La Chine est aujourd’hui redoutée à Washington non pas tellement comme puissance militaire (même si elle n’est pas négligeable), mais surtout comme puissance économique (au renforcement de laquelle contribuent y compris les multinationales étasuniennes en fabriquant beaucoup de leurs produits en Chine). La Chine devient plus redoutable encore pour les EU à la suite d’une série d’accords économiques avec la Russie, qui rendent vaines les sanctions occidentales contre Moscou, et avec l’Iran (toujours dans le viseur de Washington), important fournisseur pétrolifère de la Chine. Il existe en outre des signaux indiquant que la Chine et l’Iran soient disponibles au projet russe de dédollarisation des échanges commerciaux, qui infligerait un coup mortel à la suprématie étasunienne.

D’où la stratégie annoncée par le président Obama, fondée sur le principe (expliqué par le New York Times) qu’en Asie, « la puissance américaine doit poursuivre ses intérêts économiques ». Les intérêts étasuniens que suivra l’Italie en participant à la coalition internationale sous conduite EU « contre l’EIIL ».

Edition de mardi 16 septembre 2014 de il manifesto
http://ilmanifesto.info/operazione-isis-lobiettivo-e-la-cina/
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

A l’assaut de Jersey, le secret bien gardé des riches

Israel Dan, Médiapart, 15 septembre 2014

À 1 h 20 de Saint-Malo, l’île anglo-normande a fait fortune en supprimant les impôts des entreprises et en offrant à tous les fraudeurs du monde le secret absolu de ses trusts. Une « réussite » payée au prix fort, comme le dénonce inlassablement Attac, qui organisait un colloque sur place ce week-end.

S’embarquer pour Jersey depuis Saint-Malo, c’est plonger dans une drôle d’ambiance. Dès le terminal portuaire, la compagnie qui relie la France à la plus grande des îles anglo-normandes clame fièrement que « l’évasion est déjà à bord » de ses ferries. Et en montant sur le bateau, on ne manquera pas de remarquer qu’il est immatriculé à Nassau, aux Bahamas, paradis fiscal renommé pour les pavillons de complaisance qu’il offre à tous les armateurs du monde. Après 1 h 20 de traversée, une fois débarqué à Saint-Hélier, la plaisante capitale de Jersey, c’est le nombre de plaques métalliques bien astiquées sur les murs qui attire l’œil. Elles signalent les banques, les avocats fiscalistes ou les sociétés de domiciliation qui font la fortune de l’île, deuxième territoire d’Europe le plus riche par habitant, après le Luxembourg. Car Jersey est un paradis fiscal, et un lieu réputé dans le monde entier pour le secret absolu qu’il offre aux entreprises et aux riches particuliers qui souhaitent y cacher leurs activités ou leur argent. Mais si elle fait la richesse de l’île, cette activité hautement lucrative ne distribue pas ses fruits de manière égale aux 100 000 habitants.

À Jersey, se côtoient l’opulence des représentants de la finance et la grande pauvreté d’une partie croissante de la population. C’est ce que dénonce Attac depuis 13 ans. Vendredi 12 septembre, c’était la quatrième fois que l’association faisait le déplacement, en organisant un colloque sur place (avant de prolonger l’événement à Saint-Malo le lendemain). En juin 2001, pour l’opération « Étranges paradis », 140 de ses membres avaient débarqué pour la première fois. Susan George, la cofondatrice d’Attac, était de l’opération à l’époque. Ce week-end, elle revenait sur l’île pour la première fois. À ses côtés dans la salle louée à Saint-Hélier pour l’occasion, Thomas Coutrot, coprésident de l’association, accompagné d’une vingtaine d’adhérents, principalement de la région malouine, leurs correspondants locaux de Jersey, l’universitaire canadien Alain Deneault (qui a récemment présenté à Mediapart son dernier livre) ou Lucie Watrinet, de l’association française CCFD-Terre solidaire, très active sur les questions de développement et de fraude fiscale. Ils étaient accompagnés par des représentants du Tax justice network, l’ONG la plus pointue et peut-être la plus exigeante dans le champ de la lutte contre l’évasion fiscale et contre ce qu’elle nomme les « juridictions du secret » (le livre d’un de ses membres, le journaliste Nicolas Shaxson, est un incontournable).

Animateur des débats vendredi, le dirigeant et fondateur du Tax justice network, John Christensen, sait de quoi il parle lorsqu’il dénonce la « capture par la finance du gouvernement et de l’élite de l’île » : Jersiais d’origine, il a été le conseiller fiscal du gouvernement local pendant douze ans, avant de se détourner de son métier et de s’opposer férocement à ses anciens camarades. Auteur d’un livre intitulé La Malédiction de la finance (disponible gratuitement en anglais), John Christensen se désole d’avoir assisté à la prise de pouvoir sur son lieu de naissance du secteur financier, qui représente un quart des emplois directs, de très nombreux emplois indirects et 60 % du PIB. « Cela a détruit l’équilibre économique ici, témoigne-t-il. Les banques, les conseillers financiers et les avocats fiscalistes sont partout, mais le tourisme et l’agriculture ont disparu. Et aujourd’hui, le coût de la vie y est supérieur à celui du centre de Londres. »

À la recherche des bananes de Jersey

Située à 135 kilomètres au sud de l’Angleterre, Jersey entretient une relation particulière avec le Royaume-Uni et l’Union européenne. L’île est une dépendance de la couronne britannique depuis le 13e siècle. Toutes ses lois sont validées par la Reine, et ses activités financières sont intimement liées à la City de Londres, à qui elle sert bien souvent de discret paravent. Pourtant, elle est formellement indépendante et dispose d’un gouvernement et d’un parlement autonomes. Elle peut ainsi établir ses propres règles fiscales, au nez et à la barbe de l’Union européenne, dont elle peut ignorer les traités car elle n’en est pas formellement membre. C’est dans ce contexte que Jersey a développé en 50 ans de puissantes infrastructures de gestion de fortune offshore, qui s’appuient lourdement sur le secret qu’elle assure à ses clients.

Représentant à peine 1 % du marché des services financiers offshore, elle n’en arrive pas moins à la neuvième place de l’Index de l’opacité financière, l’outil de mesure mis sur pied par le Tax justice network. Ce territoire offre un avantage considérable aux entreprises qui font tout pour réduire leur taux d’imposition : depuis 2009, les bénéfices des sociétés qui s’y établissent ne sont pas taxés (les entreprises purement financières doivent tout de même payer 10 % de taxes). Ce qui fait de Jersey un lieu de passage très prisé parmi la longue liste de destinations exotiques où les grandes entreprises font transiter leurs activités et leurs profits. Des jongleries qui n’ont bien sûr lieu que sur le papier, les intermédiaires présents en masse sur l’île se chargeant d’y assurer la présence symbolique d’une entreprise ou de ses filiales, sans qu’elles aient le moindre besoin d’y développer une activité réelle.

Exemple emblématique de cette absurdité née de la mondialisation financière, et totalement légale : officiellement, ce petit bout de terre perdu dans la Manche est le premier exportateur de bananes en Europe. Simplement parce que les entreprises américaines productrices ont intégré depuis longtemps la combine. Dans son excellent film sur les impasses que représentent les paradis fiscaux, le journaliste Xavier Harel (également auteur d’un livre de référence) a ainsi embarqué en toute candeur John Christensen dans un périple à la recherche des bananiers de Jersey. Les deux hommes ont fini par tomber sur les bureaux poussiéreux et inutilisés de la compagnie qui était censée développer une activité florissante sur place.

Les trusts, perles de Jersey

Mais la vraie perle de Jersey est à chercher du côté du secteur des trusts, en pleine santé bien que fort discret. Peu connu en France mais fréquent et légal dans les pays de droit anglo-saxon, ce contrat est l’outil ultime en termes de dissimulation, et l’une des armes favorites des évadés et autres fraudeurs fiscaux. Alors que partout dans le monde, la pression en faveur de la transparence financière se fait plus pressante, les trusts font encore figure de trou noir du système financier international. Remontant à l’époque des croisades, ils permettent à un riche particulier d’y loger sa fortune, ou à une entreprise d’y placer une partie de ses activités, puis de faire comme s’ils n’en étaient plus ni les propriétaires ni les bénéficiaires directs. Pourquoi ? Parce qu’une fois que vous avez placé un bien ou une activité dans un trust, ils sont désormais gérés par un trustee, un homme de confiance nommé pour s’en occuper, censément en toute indépendance. Dans les faits, cette construction se révèle la plupart du temps purement théorique, une des missions officielles du trust pouvant par exemple être d’assurer le train de vie d’un ou plusieurs bénéficiaires, ou de transmettre un héritage, pourquoi pas sur plusieurs générations. Le tout en parfaite légalité, et dans le secret le plus absolu : l’accord est connu du trustee et de son mandataire seuls, il n’est pas signalé aux autorités et n’est inscrit dans aucun registre ! Il est impossible pour quiconque de connaître avec exactitude le montant placé dans les trusts de Jersey, mais on estime généralement que les sommes gérées sur l’île pour des non-résidents vont de 400 à 600 millions de livres sterling (500 à 750 millions d’euros).

Officiellement, les autorités n’ont aucun souci avec leur activité financière, puisqu’elles martèlent depuis des années qu’elle est parfaitement légale. Jersey Finance, l’organisme parapublic qui est la voix officielle du secteur, et son directeur général Geoff Cook, répètent sur tous les tons que Jersey est un centre financier tout à fait sérieux, et qu’il est régulé par une autorité de contrôle rigoureuse et efficace. D’ailleurs, s’écrient d’une seule voix les rares gestionnaires de fortune qui veulent bien s’exprimer sous couvert d’anonymat, les trusts « ont une réelle utilité et peuvent recouvrir des réalités tout à fait légales ». À les entendre, contre quelques milliers d’euros de frais de gestion, ils seraient la solution idéale pour tous ceux qui souhaitent que leur argent finance des activités philanthropiques après leur mort, ou qu’il ne soit pas dilapidé par leurs héritiers. C’est exact. Mais c’est loin de recouvrir tous les cas. Comme chaque habitant de l’île le sait, les « sham trusts », les trusts fictifs qui servent à camoufler argent ou bénéfices, sont légion.

Mais il est très difficile de témoigner de cette réalité à visage découvert. Pour preuve, dans la salle qui accueille Attac et ses invités, l’assistance est plutôt clairsemée. En tout, seule une grosse cinquantaine de personnes ont fait le déplacement. Beaucoup de têtes grises, peu de jeunes, et pas mal d’habitués des réunions militantes. Se montrer critique en public est fort délicat dans ce mouchoir de poche totalement dépendant de la finance, où tout le monde se connaît, et se surveille. Une ambiance de plomb qui n’est pas sans rappeler celle qui règne au Luxembourg, autre minuscule territoire menant la danse de l’industrie financière, auquel Mediapart a déjà consacré une série de reportages.

L’omerta règne sur l’île

« C’est vrai qu’il est très difficile de s’afficher avec nous si vous travaillez dans la finance. Ou si votre cousin, votre sœur, vos enfants sont dans cette branche. Or, à part l’éducation et le secteur de la santé, il n’y a que la finance qui donne du travail ici », témoigne Pat Lucas, petite dame énergique aux cheveux blancs et au regard d’acier, l’une des activistes qui tient à bout de bras depuis des années la petite section jersiaise d’Attac, créée à la suite du « débarquement » des militants français à l’été 2001. « Beaucoup de gens n’osent pas se montrer avec nous mais nous soutiennent, et nous aident en cachette », assure-t-elle. « Pas mal de jeunes gens se sont mobilisés au fil des ans, mais ils ne sont restés que quelques mois, car ils étaient menacés de perdre leur emploi ou leur logement. On ne se rend pas compte de la pression qu’ils subissent », confirme Jacques Harel, l’un des responsables de la section malouine d’Attac.

Sur place, le débat politique est presque inexistant. Indépendante depuis le 13e siècle, l’île n’a jamais connu d’alternance politique… puisque jusqu’à l’an dernier, les partis politiques étaient interdits ! Les 29 députés siègent en leur nom propre (et tout comme le premier ministre, ils sont souvent fort riches). Il y a quelques mois, trois d’entre eux ont monté la première formation politique, le Reform party, pour essayer de réveiller les esprits. Ses militants occupaient une place de choix lors de la réunion d’Attac, et ils espèrent bien récupérer plus de sièges lors des prochaines élections, le 15 octobre. En attendant, les voix dissidentes qu’ils représentent ont bien du mal à se faire accepter.

Le député Montfort Tadier en a fait l’amère expérience au printemps 2013. Dans l’excellente double page que Le Parisien a consacré à l’époque au cas de Jersey, le témoignage sans concession du jeune responsable politique était largement mis en valeur. Il y déclarait que les pratiques locales « privent le fisc français de millions d’euros » et que Jersey est bien un paradis fiscal, où l’industrie des « sham trusts » tourne à plein. Sacrilège. « Je n’ai fait que dire des choses assez banales, mais les exposer en dehors de l’île a été considéré presque comme un crime passible de la peine capitale, témoigne-t-il. Les journaux et les responsables politiques, tout le monde m’a désigné comme l’ennemi de la finance. » Et donc de Jersey. Il dit avoir passé « des moments très difficiles » dans les derniers mois.

Les banques françaises bien présentes

En réponse à ses attaques, les autorités ont fait valoir que beaucoup de choses avaient changé dans les îles anglo-normandes. La lutte contre la fraude fiscale devenant une priorité affichée des gouvernements partout dans le monde, Jersey ne peut pas continuer à apparaître comme un adversaire acharné de toute régulation. Depuis quelques années, la commission de contrôle indépendante utilise donc ses pouvoirs pour surveiller de plus près les activités qu’elle est censée réguler. Quelques professionnels ont été invités à être plus rigoureux dans leur gestion. Et surtout, Jersey n’a-t-elle pas accepté de se soumettre à l’échange automatique d’informations fiscales, le nec plus ultra de la lutte contre le secret bancaire ? Elle se plie ainsi aux désidératas du Premier ministre britannique David Cameron, qui a annoncé que les territoires associés à la Grande-Bretagne allaient tous rentrer dans le rang.

Le long trajet vers la transparence est pour autant loin d’être achevé, et les principaux concernés le savent bien. Car les trusts, la pierre angulaire de l’industrie financière de l’île, ne devraient pas être touchés avant longtemps par les ardeurs réformatrices. Comment le pourraient-ils ? Les autorités ignorent souvent tout des accords passés entre un avocat et ses riches clients. Certes, Cameron a promis la création de registres publics des propriétaires réels des entreprises. Mais l’OCDE, le club des pays riches qui orchestre les tentatives de réforme pour plus de transparence, n’arrive pas à imposer l’idée que de tels registres devraient être consultables par tous. Et surtout, quel intérêt aura une liste montrant que de nombreuses sociétés sont en fait détenues par des trusts, dont les ayant-droits réels demeurent inconnus ? Les contribuables indélicats peuvent continuer à camoufler leur existence en toute tranquillité en passant par Jersey.

Tout récemment, le Guardian et l’International Consortium of Investigate Journalists se sont associés pour révéler l’identité de célèbres détenteurs de trusts sur l’île, gérés par la filiale locale de Kleinwort Benson, un célèbre cabinet de gestion de fortune. Parmi les célébrités épinglées, on trouvait l’acteur et réalisateur Mel Gibson, le champion de moto Valentino Rossi, l’entraîneur de foot Bryan Robson, Mark Knopfler, le leader du groupe Dire Straits… En 2004 déjà, à la suite du divorce tumultueux d’un footballeur anglais, on apprenait ainsi que les joueurs d’Arsenal, dont le Français Thierry Henry, envoyaient des millions d’euros de primes directement sur l’île, pour échapper au fisc. De très nombreux donateurs et politiciens du parti conservateur anglais apparaissent aussi dans la liste du Guardian. Parmi eux, Andrea Leadsom, figure du parti et… ministre aux services financiers. Son mari et son beau-frère géraient des fonds à Jersey et ont versé plus de deux millions d’euros au parti ou à ses bonnes œuvres via un trust.

Voilà qui n’émeut pas outre mesure la France. Mediapart a déjà raconté comment, à la toute fin 2013, le ministère des finances hexagonal a retiré précipitamment les Bermudes et Jersey de sa liste noire des paradis fiscaux, arguant de leur nouvelle et récente coopération en matière d’échange de renseignements. Ces deux territoires y ont été inscrits moins de six mois, mais si leurs noms étaient restés sur la liste en janvier 2014, les entreprises français y faisant affaire auraient dû payer de lourdes amendes. Or, tout comme aux Bermudes, les banques françaises sont largement présentes à Jersey, pour au moins deux d’entre elles : BNP-Paribas (qui y emploie pas moins de 222 personnes) et la Société générale. Quelle y est leur activité ? Officiellement, il s’agit de gérer le patrimoine de riches contribuables, qui ne sont bien sûr pas français, ou dont tous les revenus sont déclarés aux autorités hexagonales, jurent-elles.

Se chauffer ou manger, certains doivent choisir

Même si son origine est contestable, la manne financière qui s’abat sur Jersey devrait au moins permettre à tous ses habitants d’être riches. Dans la réalité, c’est loin d’être le cas, et les militants locaux dénoncent même des inégalités croissantes. « Ici, nous avons un dicton : en hiver, les vieux doivent choisir entre “heat” et “eat”, entre se chauffer et manger », grogne John Heys, retraité et activiste de la première heure, de temps à autres guide touristique au célèbre zoo de l’île pour mettre du beurre dans les épinards. L’impôt sur le revenu qui existe sur l’île n’est pas progressif. C’est même le contraire : en théorie, tous les citoyens payent 20 % d’impôts, mais en vérité, les plus riches obtiennent de confortables ristournes sur leurs millions, et les plus fortunés d’entre eux peuvent même négocier directement avec le fisc un forfait annuel, déconnecté de leur patrimoine réel. En parallèle, en 2009, il a fallu compenser le manque à gagner induit par la disparition de l’impôt sur les sociétés, soit le quart des recettes fiscales totales disparaissant du jour au lendemain. Le gouvernement a donc imposé la good and service tax, un impôt de 5 % sur les biens de première nécessité, proche de la TVA. « Nous avons réuni une pétition de 20 000 signatures, et cela n’a rien changé, s’indigne John Heys. Le Premier ministre nous a dit que même si les 100 000 habitants de l’île signaient, il ferait quand même passer sa loi. Cela s’appelle vivre dans une dictature. Et j’assume mes propos. »

Pour Geoff Southern, député du Reform Party, « l’île est passée à 0 % d’impôts sur les entreprises parce que d’autres territoires l’ont fait, et que nous avions peur que toutes les compagnies quittent notre territoire, y compris celles qui n’y exercent aucune activité ! Nous sommes piégés par notre propre logique… ». Ce sont les habitants les plus pauvres qui portent donc en premier lieu les conséquences des choix politiques et fiscaux de Jersey. Dans l’île, rappelle Geoff Southern, le salaire minimum est équivalent à celui de la Grande-Bretagne, alors que le coût de la vie y est 20 % supérieur. De quoi éveiller quelques consciences, comme celle de James, étudiant de 22 ans ayant toujours vécu sur place, et venu écouter les interventions de ce vendredi. Au terme de la journée, il a sauté dans le ferry pour assister à la seconde partie des débats, le lendemain à Saint-Malo, et envisage de rejoindre Attac. « Je ne veux pas effrayer les gens en étant radical, mais il faut leur expliquer la situation et tenter de sortir Jersey de sa mono-activité, nous rendre moins dépendants de la finance, dit-il. Je veux m’impliquer, et que mon engagement fasse la différence. »

Après la guerre de Gaza, l’armée israélienne sous le feu de la critique

Smolar Piotr, Le Monde, 14 septembre 2014

Une ONG accuse Israël de « crimes de guerre », des réservistes du renseignement s’interrogent.

Depuis que les armes se sont tues, le 26 août, dans la bande de Gaza, le gouvernement israélien se trouve confronté à un défi sensible, à la fois judiciaire et politique. Il concerne le comportement des forces armées au cours des cinquante jours de l’opération  » Bordure protectrice « , et plus généralement dans les territoires palestiniens. Alors que la droite nationaliste considère que le gouvernement n’a pas poussé assez loin sa supériorité militaire sur le Hamas, le débat s’engage sur le prix humain et moral de cet engagement. L’union sacrée, scellée sous les roquettes du Hamas, ne semble plus d’actualité. Ici et là, des voix se font entendre pour réveiller un vieux débat : l’incapacité de l’armée à se policer, c’est-à-dire à conduire des enquêtes rigoureuses sur les abus dont elle est soupçonnée.

La première salve a été adressée, lundi 8 septembre, par deux organisations non gouvernementales israéliennes de renom, B’Tselem et Yesh Din. Elles refusent dorénavant de collaborer avec la justice militaire, considérée comme partiale. Mercredi, les forces armées prétendaient donner des gages de transparence en annonçant l’ouverture de 99 enquêtes – dont cinq à caractère criminel – concernant des actes commis pendant  » Bordure protectrice « . La guerre a fait 2 127 morts côté palestinien, dont 616 combattants identifiés, selon Israël. Parmi les épisodes soumis à une investigation figure le bombardement d’une école à Beit Hanoun, le 24 juillet, dans lequel quinze Palestiniens sont morts. Ce drame a également retenu l’attention de Human Rights Watch (HRW). Jeudi, l’ONG a accusé Israël de  » crimes de guerre « . HRW a publié un rapport sur les bombardements militaires visant l’enceinte ou les abords de trois écoles dans la bande de Gaza, ouvertes aux réfugiés sous l’égide des Nations unies. Au total, 45 personnes, dont 17 enfants, sont mortes lors de ces trois épisodes, les 23 et 30 juillet, puis le 3 août. Les forces armées israéliennes ont expliqué que les combattants du Hamas entreposaient leurs armes dans des bâtiments civils et s’en servaient comme bases de tir.

Le rapport de HRW pourrait inspirer l’Autorité palestinienne, si elle décidait de mettre ses menaces judiciaires à exécution. Son président, Mahmoud Abbas, a affiché son intention de ratifier le Statut de Rome, fondateur de la Cour pénale internationale – et donc de réclamer des poursuites contre Israël – si les négociations sur la reconnaissance de l’Etat palestinien dans les frontières de 1967 n’aboutissaient pas dans les trois ans.

La semaine s’est achevée par la publication, vendredi, d’une lettre retentissante provenant de l’Unité 8200, l’une des fiertés militaires d’Israël, spécialisée dans le renseignement. Quarante-trois réservistes, dont dix officiers, ont exprimé leur refus de participer à toute action qui  » porterait atteinte à la population palestinienne  » en Cisjordanie. Le document accuse l’état-major de détourner l’Unité 8 200 de sa mission première, la sécurité du pays, pour organiser la surveillance généralisée et intrusive de la société palestinienne. Les signatures ont été rassemblées pendant un an. L’initiative n’est donc pas liée à l’opération  » Bordure protectrice « .

A l’instar de la NSA américaine, l’Unité 8 200 est chargée de stocker et de traiter de vastes quantités de données électroniques, d’écoutes et d’imageries satellite. Elle fournit la matière première pour toutes les opérations militaires. Mais l’unité sert aussi pour le renseignement classique dans les territoires palestiniens. Elle représente également un réservoir de talents pour le secteur des nouvelles technologies. Au nom de la morale et de leur conscience, les signataires expliquent que les renseignements collectés par l’unité  » portent atteinte à des innocents « .  » Ils sont utilisés à des fins de persécution politique et dans le but de susciter des divisions dans la société palestinienne, en recrutant des collaborateurs et en braquant des parties de la société palestinienne contre elle-même « , écrivent les auteurs. Ils citent notamment l’utilisation d’informations sur les préférences sexuelles, les infidélités ou les situations financières pour exercer des pressions sur des individus.

Dans un communiqué, l’armée a écarté l’existence des pratiques mentionnées dans la lettre.  » Se tourner immédiatement vers la presse au lieu de ses officiers ou des autorités compétentes éveille le soupçon ainsi que des doutes sur le sérieux des affirmations « , est-il expliqué. Tel n’est pas du tout l’avis de Yehuda Shaul. Le fondateur de Breaking the Silence – organisation rassemblant les témoignages de soldats sur leurs missions à Gaza et en Cisjordanie – ne prend pas position sur le refus de servir. Mais il considère que le message des réservistes est  » très important « .  » Pendant des années, dit-il, on leur a dit qu’ils pouvaient dormir tranquilles, qu’ils n’avaient pas de responsabilité directe dans ce qui advenait, car ils n’avaient pas le doigt sur la gâchette. Or ce n’est pas vrai. Ce qu’on leur demande de faire pose la question du fonctionnement de l’occupation et de la nécessité de rendre des comptes. « 

Premières leçons de Gaza

Dominique VIDAL, Médiapart, 14 septembre 2014

Malgré un soutien diplomatique important, Israël n’a clairement pas remporté ses cinquante jours de guerre contre le Hamas. La démonstration ayant été faite qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit, comment avancer vers une paix durable ? Éléments de réponse par le journaliste et historien Dominique Vidal.

Interrogé dans les années 1970 sur l’impact de la Révolution française, le premier ministre chinois Chou En-lai répondit : « Il est trop tôt pour se prononcer. » C’est dire qu’il serait a fortiori absurde de prétendre dresser déjà un bilan exhaustif de l’offensive israélienne contre Gaza. Plusieurs leçons s’en dégagent néanmoins, qui valent d’être tirées. Que 75 % des Palestiniens considèrent le Hamas comme le vainqueur de la guerre de cet été n’a rien de surprenant (selon un sondage publié dans le Times of Israel). Plus étonnants sont les résultats d’une enquête d’opinion de l’autre côté : 53 % des Israéliens estiment que leur pays l’a perdue. Ce jugement tient évidemment beaucoup à la confusion soigneusement entretenue par le gouvernement de Benjamin Nétanyahou sur le but de l’opération. Vengeance des trois jeunes colons enlevés et assassinés ? Réoccupation de la bande de Gaza et renversement du pouvoir du Hamas ? Destruction des tunnels creusés par ce dernier sous la frontière ? Restauration du « calme » ? Démilitarisation de Gaza ? C’est en fonction de l’objectif le plus ambitieux que l’opinion a jugé l’aboutissement du bras de fer estival, aux dépens du premier ministre qui, plébiscité en juillet, s’est retrouvé fin août en chute libre dans les enquêtes d’opinion.

Quoi qu’il en soit, ces cinquante jours ne se soldent effectivement pas par une victoire pour Israël. Comme les trois attaques précédentes contre la bande de Gaza depuis le retrait de 2005 (et comme la guerre contre le Liban de 2006), celle-ci démontre une fois encore que l’armée israélienne, malgré sa puissance, ne parvient décidément pas à venir à bout d’une milice, qu’il s’agisse du Hamas ou du Hezbollah. En revanche, le déchaînement de violence – selon le Bureau de la coordination des Affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), 2 131 morts dont 1 473 civils parmi lesquels 501 enfants, 18 000 immeubles détruits ou très endommagés, 108 000 personnes sans logis – a porté un nouveau coup à l’image d’Israël dans le monde, déjà très négative. On attend avec intérêt le prochain sondage mondial de la BBC : le dernier plaçait Israël, juste devant l’Iran et la Corée du Nord, dans le trio des États dont la politique paraît la plus négative…

L’État juif a pourtant bénéficié d’un soutien diplomatique, explicite ou tacite, sensiblement plus solide que lors des précédentes attaques. Comme à l’ordinaire, la plupart des gouvernements occidentaux se sont alignés sur Tel-Aviv, au nom du « droit d’Israël à se défendre ». Mais, fait plus rare, d’importants États émergents en ont fait autant : la Russie, de manière spectaculaire, et, plus discrètement, la Chine et l’Inde. Quant au monde arabe, il s’est divisé, certaines capitales s’opposant ouvertement au Hamas – Égypte et Arabie saoudite en tête. Seuls les pays d’Amérique latine se sont rangés aux côtés des Palestiniens : la plupart ont même rappelé leur ambassadeur en Israël. Ailleurs, il a fallu l’ampleur des pertes des Gazaouis pour que la « communauté internationale » finisse par dénoncer le « massacre »… Le président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), Roger Cukierman, a d’ailleurs immédiatement écrit à François Hollande afin de l’« alerter » sur « l’utilisation des termes “carnage” et “massacre” pour qualifier les opérations de l’armée israélienne à Gaza. Le caractère disproportionné de ces termes, poursuivait-il, a suscité de l’incompréhension et une vive émotion chez les Juifs français ».

Sans doute ce revirement verbal s’explique-t-il aussi par la mobilisation croissante des opinions publiques. De nombreuses capitales ont connu, en plein été, de grandes manifestations de solidarité pour Gaza : ce fut le cas, entre autres, à Londres, Bruxelles, Toronto, Sidney et même New York. Et Paris a vécu quelques-uns de ses défilés de solidarité avec la Palestine les plus massifs de son histoire – la colère s’exprima aussi dans plusieurs dizaines de villes de France. En revanche, le rassemblement de soutien à Israël organisé le 31 juillet par le Crif attira moins de 5 000 personnes (la Région parisienne compte plus de 200 000 Juifs). Certes, les trois quarts des Français (74 %) n’expriment de sympathie pour aucune des deux parties en conflit, mais, pour le reste, deux fois plus se déclarent favorables aux Palestiniens (17 %) que favorables à Israël (9 %), selon un sondage réalisé fin août ([1]). « C’est comme la Nuit de cristal, une Intifada en plein Paris », avait commenté le député centriste Meyer Habib.

« Ils vont tuer des juifs. »

Car ce sont, expliquait-il, « non pas des centaines, non pas des milliers, mais des dizaines de milliers de personnes [qui] crient “Mort aux Juifs” ». Ce genre de délire a servi de prétexte, en France, à une tentative, rapidement avortée, d’interdiction des initiatives de solidarité avec les Gazaouis. Et pour cause : les faits évoqués étaient imaginaires. L’« attaque » contre la synagogue de la rue de la Roquette, le 13 juillet, n’en était pas une, mais une provocation de la Ligue de défense juive (LDJ). Mais Sarcelles connut, une semaine plus tard, un grave dérapage, avec destruction de commerces tenus par des Juifs et jets de cocktails Molotov contre une synagogue…

Quel enseignement le Hamas en tirera

Encore faut-il analyser ce qui peut entraîner de tels dérapages. Nul doute que les images, des semaines durant, des horreurs infligées à la population gazaouie suscitent une profonde émotion. En outre, en soutenant inconditionnellement Tel-Aviv, le Crif, qu’il le veuille ou non, alimente l’amalgame entre Juifs français et Israéliens. De même, le tournant pro-israélien pris par le président de la République et le premier ministre accrédite l’idée d’un « lobby » suffisamment puissant pour infléchir la politique de la France. Autant de facteurs favorables aux odieux discours antisémites tenus par Dieudonné et autre Soral comme par certains groupes islamistes. Marginale, cette évolution n’en appelle pas moins des responsables du mouvement de solidarité avec la Palestine une meilleure vigilance : racisme et communautarisme constituent pour ce dernier un véritable poison.

On se demandait ce qui l’emporterait dans l’opinion palestinienne : la fierté pour la résistance du Hamas ou la douleur des deuils et des destructions ? D’autant que, selon les observateurs, rien n’a vraiment changé à Gaza : le blocus est à peine allégé. Pourtant les premiers sondages réalisés après le cessez-le-feu tranchent nettement : non seulement le mouvement islamiste remporterait des élections législatives (par 46 % contre 31 % au Fatah), mais il arriverait aussi en tête d’un scrutin présidentiel, y compris si Ismaïl Haniyeh se voyait opposer Marwan Barghouti. Cette enquête d’opinion inverse le rapport de force tel qu’il apparaissait dans les sondages antérieurs à l’opération « Bordure protectrice ». Tout le problème est de savoir quel enseignement le Hamas en tirera. Respectera-t-il l’accord qui avait permis, le 23 avril, la création d’un gouvernement d’union nationale avec le Fatah et les autres composantes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ? Et en appliquera-t-il toutes les clauses, y compris le transfert du pouvoir à Gaza à cette nouvelle équipe ? Ou bien préférera-t-il refaire cavalier seul, voire tenter un coup d’État, comme Mahmoud Abbas l’en a accusé ? De la réponse dépend non seulement le maintien de la crédibilité du président de l’Autorité, mais aussi une possible nouvelle initiative diplomatique palestinienne. Car les États-Unis et aussi bien l’Union européenne avaient accepté de traiter avec le gouvernement d’union, au grand dam d’Israël.

Sans doute est-ce même la raison qui avait conduit Tel-Aviv à déclencher cette nouvelle guerre : « Pour Israël, l’ennemi, c’est la négociation », observe, à juste titre, le militant anticolonialiste Michel Warschawski. Paradoxalement, la principale leçon de cette nouvelle guerre est la confirmation que le conflit israélo-palestinien n’a pas de solution militaire. Si elle s’affiche plus nationaliste que jamais, la société israélienne n’est pas prête pour autant à payer le prix, très élevé, qu’impliquerait l’écrasement des Palestiniens. Et ces derniers savent qu’ils n’ont pas les moyens militaires de vaincre Israël. Bref, seul l’établissement d’un État palestinien indépendant dans les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale peut assurer durablement la sécurité des deux peuples, en asséchant le terreau des radicalisations de part et d’autre.

Mais, pour relancer, au-delà des négociations sur le cessez-le-feu, un (véritable) « processus de paix », plusieurs conditions doivent être réunies. Et la première, c’est l’existence d’un interlocuteur palestinien uni, faute de quoi Israël pourra continuer à jouer à sa guise sur les divisions opposant Fatah et Hamas. La deuxième, c’est la détermination de la communauté internationale (sans guillemets) à imposer le cadre formé par le droit international, quitte à recourir aux sanctions nécessaires pour ce faire. L’expérience des accords d’Oslo montre en effet que rien ne peut sortir du face-à-face entre pot de fer et pot de terre, même « arbitré » par les États-Unis. La troisième, enfin, c’est, sachant la difficulté qu’éprouve l’exécutif américain à exercer des pressions sur Israël, la capacité de l’Europe à poursuivre, sur la lancée de ses « lignes directrices », son offensive contre la colonisation. Car quelque chose commence à faire bouger les lignes autour de la campagne boycott-désinvestissement-sanction (BDS). Le mouvement de solidarité s’est emparé, dans le monde entier, de cette initiative lancée en 2005 par un grand nombre d’ONG palestiniennes. Mais celle-ci a aussi inspiré des démarches bien au-delà des cercles militants : des gouvernements, des fonds de pension, des banques, de grandes entreprises l’ont imitée en boycottant les produits des colonies ou en y désinvestissant. Deux informations récentes l’attestent: l’entreprise Sodastream, « ciblée » par les boycotteurs, envisage de fermer son usine de Cisjordanie ; et les producteurs de viande et de volailles des colonies ont renoncé à exporter leurs marchandises vers l’Europe. Bref, BDS devient une clé dont chacun peut se servir pour peser en faveur de la paix.

Trente ans plus tard : 1984, la crise du Parti communiste français

Laurent LEVY, Regards, 11 septembre 2014

Roger Martelli publie L’Occasion manquée – Eté 1984, quand le PCF se referme, sur un épisode crucial de l’histoire de la gauche en général – et du Parti communiste en particulier. Laurent Lévy le commente au travers de sa propre lecture des événements.

On dira que chacun voit midi à sa porte ; et que si ce livre me semble si passionnant, c’est peut-être parce que l’époque dont il parle est précisément celle où j’ai quitté le PCF. C’est celle aussi où l’auteur, avec d’autres, s’est lancé dans la dissidence du courant que l’on a d’abord appelé les « rénovateurs », puis les « reconstructeurs », puis enfin les « refondateurs », la plus longue et sans doute la plus importante des dissidences internes qu’ait connu ce parti. Et peut-être que si je ne m’étais pas trouvé, en province, à l’écart de ce mouvement, je l’aurais rejoint. Mais je crois qu’il y a, bien au-delà de simples considérations biographiques, un grand intérêt à se retourner sur cette période cruciale. Et si Roger Martelli annonce dans son introduction que l’histoire ne livre pas de leçons, il administre par son ouvrage la preuve que ce n’est pas si vrai que ça.

Historien, Roger Martelli nous plonge dans les archives du Parti communiste – désormais ouvertes et publiques – et annexe à son travail plusieurs documents, dont certains inédits. Militant, il nous fait partager ses réflexions, celles de cette époque, qui sont celle d’un acteur de la période (il était alors un jeune membre du Comité central du PCF), et celles d’aujourd’hui qui sont celles d’un homme qui n’a pas renoncé, en rompant avec le PCF, à la perspective émancipatrice du communisme. Ce livre comporte ainsi dans ses annexes le témoignage vécu de l’auteur.

En creux, une actualité brûlante

Je ne reprocherai pas à Roger Martelli les choix qu’il a effectués dans la conception de ce livre. C’est toujours trop facile de dire« ceci n’est pas le livre que j’aurais aimé lire ». L’auteur est seul maître de ce dont il veut parler. Je n’en regrette pas moins que la période couverte soit si brève, dans la mesure où les piétinements stratégiques du PCF au cours de cette période (celle, en gros, du « tournant de la rigueur ») ne me semblent compréhensibles que si l’on remonte (au moins) à la rupture de l’union de la gauche à l’automne 1977 (date à partir de laquelle le PCF n’a plus jamais été capable, jusqu’à ce jour, d’une quelconque élaboration stratégique).

Je regrette aussi la focale (presque) strictement limitée aux questions de direction, aux débats qui ont agité la direction du PCF, sans l’élargir aux questions qui traversaient l’ensemble de la société ou même le mouvement syndical. Mais ces questions ne sont pas absentes des débats de direction. Au demeurant, comme Roger Martelli l’écrit lui-même dans son introduction, l’histoire du PCF (en ce incluse l’histoire de cette époque) reste à faire, et son propos, s’il y contribue d’une manière indiscutablement utile, n’est pas pour autant de combler cette lacune. Ces regrets n’enlèvent donc rien à l’intérêt de l’ouvrage. Un ouvrage d’autant plus passionnant aujourd’hui que l’on y retrouve en creux certaines questions qui demeurent d’une actualité brûlante dans toute réflexion stratégique sur la recherche d’une alternative.

Le déroulement et l’état de la réflexion interne à la direction du PCF est donc décrit dans une première partie du livre. Une seconde est constituée de réflexions d’ordre général sur la place du communisme dans la vie politique française et sur ses destinées. Roger Martelli y reprend inlassablement une question à laquelle il a déjà consacré de nombreuses pages – et quelques livres. Une saine obsession à comprendre, à analyser, et à critiquer au sens le plus général de ce mot ce qui se joue dans l’histoire du communisme politique. Les annexes proposées viennent éclairer l’ensemble du propos : témoignage, extraits de résolutions du bureau politique du PCF, d’interventions dans les débats du comité central, de réflexions publiées alors dans la presse du PCF.

Le titre du livre, L’Occasion manquée, ne doit pas trop être pris au pied de la lettre : l’article défini n’est pas là pour cacher que, dans son histoire séculaire, le PCF a « manqué » d’autres« occasions » de se renouveler. Roger Martelli les évoque brièvement, mais avec insistance, depuis le « retard de 1956 », formule dont il est à l’origine et qui lui avait valu l’attention de la direction, et jusqu’à son accession au Comité central, jusqu’aux divers moments où, devant une bifurcation possible, la direction du PCF avait marqué le pas.

De l’union populaire à l’échec du programme commun

Sans prétendre se substituer aux nécessaires travaux historiques à venir, rappelons quelques données sur la période qui précède. En 1984, il y a déjà sept ans que la direction du PCF navigue à vue. Cela n’a pas cessé depuis. Sa dernière élaboration stratégique date de 1968, avec le Manifeste de Champigny, aboutissement d’une démarche initiée dès 1962, et qui trouve ses premiers linéaments dans les années qui précèdent : c’est la stratégie de l’union populaire, fondée sur un principe d’alliance avec un Parti socialiste alors minoritaire à gauche, pour la construction d’une « démocratie avancée ouvrant la voie au socialisme ». Le point d’orgue de cette ligne stratégique est la signature en 1972 d’un programme commun de gouvernement avec le Parti socialiste, programme bientôt ratifié par le petit Parti radical de gauche. Georges Marchais explique alors, dans un texte qui ne sera rendu public que quelques années plus tard, que la réussite de cette stratégie suppose la multiplication des luttes de masse, et qu’un gouvernement d’union populaire ne pourra « réussir » que soutenu par un puissant mouvement populaire.

Cette stratégie a été précisée et prolongée jusqu’au XXIIe congrès de février 1976, qui en marque déjà les limites et les contradictions et à certains égards commence à s’en écarter. On se rappelle ce XXIIe congrès comme celui de « l’abandon » de la dictature du prolétariat (en réalité absente du discours du PCF depuis 1968, où le Manifeste précité ne lui consacrait qu’une phrase en peu contournée), mais on n’a guère remarqué qu’il est aussi celui où l’union populaire disparaît elle aussi du vocabulaire.

Elle est concrètement, mais sans le dire, abandonnée en septembre 1977 avec la rupture de l’union de la gauche, alors que le Parti socialiste a dépassé, en termes de rapports de forces électoraux, le PCF. Les élections législatives de 1978, qui devaient en toute logique conduire à la victoire de la gauche sur la base de ce qu’il restait du programme commun, sont un échec. Et le débat s’enflamme dans le Parti communiste sur la question des responsabilités de cet échec. La doxa alors adoptée est qu’il est inutile de trop en débattre. Quoi qu’en disent quelques « intellectuels assis derrière leurs bureaux » (dixitGeorges Marchais), la responsabilité exclusive de cet échec incombe au Parti socialiste. Quiconque, dans le parti, parle de quoi que ce soit, fût-ce de la pluie et du beau temps, sans dire que « c’est la responsabilité du Parti socialiste » est immédiatement mis à l’index. Rien de ce qu’il pourra dire ultérieurement ne fera plus jamais l’objet de la moindre attention.

Les conditions du débat interne – qui n’avait jamais été d’une richesse extraordinaire – deviennent proprement intenables. Mais cette « crise » n’affecte que certains secteurs du Parti communiste, essentiellement parmi ses intellectuels. C’est l’époque où Louis Althusser publiera dans Le Monde deux séries d’articles qui feront la matière de ses deux petits livres, XXIIe congrès, et Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste. La direction, pour l’essentiel, y échappe.

Fuite en avant et « catastrophe » de 1981

Toute cette période avait parallèlement été celle l’eurocommunisme : une petite musique mal maitrisée au PCF, qui tâchait de donner cohérence à la « nouvelle » conception du socialisme démocratique et de la voie démocratique originale pour y parvenir, à travers un progressif mais réel détachement du communisme soviétique.

En 1979, se tient le XXIIIe congrès dans cette nouvelle configuration. Il y a bien là une tentative d’élaboration stratégique nouvelle, avec la mise en avant, pour la première fois, et pour une brève période, du thème de l’autogestion. Le « titre » du congrès est L’Avenir commence maintenant. D’une certaine façon, il s’agit de remplacer une stratégie essentiellement fondée sur les questions électorales, avec leur calendrier et leurs nécessaires alliances, par quelque chose de nouveau, mieux ancré dans les luttes quotidiennes. Mais l’absence d’un débat approfondi à la suite des élections de 1978 pèse lourd sur un congrès qui se tient dans l’immédiat après-coup. Et la tentative d’élaboration tourne court.

Très vite, c’est la fuite en avant. Entretemps – c’est un détail qui a son importance – Jean Kanapa, qui était le grand maître d’œuvre de l’eurocommunisme en France, le principal collaborateur de Georges Marchais, est prématurément disparu. Pour la direction du PCF, l’échec de la gauche en 1978 marque une fin de cycle. Elle n’imagine pas de rebondissement rapide. La configuration de l’élection de 1981 la prend un peu de cours sur ses deux volets essentiels, lorsqu’il s’avère, à l’issue du premiers tour que le PCF connait un relatif effondrement de son électorat (Georges Marchais « tombe » à 15,7 %… catastrophe tellurique tout à fait imprévisible, dont les militant-e-s du PCF ne se consolent qu’en se disant que le fond est atteint, et qu’on ne pourra jamais tomber plus bas) et que François Mitterrand apparaît comme un vainqueur possible pour le second tour. Cette dernière hypothèse, dans les rapports de forces à gauche ainsi reconfigurés, semble catastrophique pour la direction du PCF, dont l’essentiel de l’activité depuis quatre ans consiste à dénoncer le « virage à droite » du Parti socialiste.

Ici prend place la misérable opération de cette direction ayant consisté, tout en appelant à voter Mitterrand au second tour, à tenter de faire en sous-main une campagne « interne » pour faire voter Giscard afin d’éviter la catastrophe. Cette opération, dont les contours sont aujourd’hui bien connus, fait naturellement long feu. Non seulement la totalité des électeurs de Georges Marchais, mais la quasi-totalité des militant-e-s du PCF, reportent massivement, avec ou sans enthousiasme, leurs voix sur François Mitterrand, élu le 10 mai 1981. Retour de bâton. Pendant plus d’un mois, le PCF mènera campagne pour que des ministres communistes entrent au gouvernement. Au terme des négociations qui suivent les élections législatives, ils seront quatre : Charles Fiterman, Anicet Le Pors, Marcel Rigout, et Jack Ralite.

Vers le « tournant de la rigueur »

On fera semblant de croire que la victoire de François Mitterrand est celle du « programme commun », pourtant mort et enterré depuis quatre ans. C’est méconnaitre l’ensemble de l’évolution politique des années qui précèdent. Mitterrand a été élu sur un certain nombre de propositions qui sont très en retrait de ce programme (que l’on pourrait relire aujourd’hui en s’étonnant de son caractère réellement avancé). Il a surtout été élu pour« battre Giscard », pour mettre fin au règne ininterrompu de la droite depuis le commencement de la Ve République en 1958. Dans la mémoire collective, la gauche n’a jamais gouverné depuis la Libération. 1936 et 1945 restent des références politiques parlantes. Cela suscite de très grands espoirs : qu’il soit mis fin à la crise, permanente depuis 1973, que le sort des gens s’améliore. Et pour les plus avancés, qu’une issue non capitaliste soit dessinée.

Cela dit, force est de constater que le nouveau gouvernement mènera, pour un peu plus d’un an, une véritable politique « de gauche ». Ce sont d’abord les nationalisations qui, si leur ampleur et leur configuration sont assez éloignées de ce pourquoi militait le parti communiste, portent un coup réel à la domination du grand capital sur l’économie et sur la société. Ce sont les lois Auroux, qui accroissent considérablement les droits des salariés dans les entreprises. C’est la réforme territoriale et la décentralisation du pouvoir. C’est la semaine de 39 heures. Georges Marchais déclarera même, sans que cela soit ridicule, que les réformes de 1981-1982 auront apporté plus aux travailleurs que celles de 1936 et de 1945. Le tout dans une atonie préoccupante de ce que l’on n’appelle pas encore le « mouvement social », atonie favorisée, à rebours de la stratégie affirmée en 1972, par l’attitude des ministres communistes – Charles Fiterman, par exemple, alors ministre d’État, ministre des Transports, dissuadant en permanence la CGT d’engager des luttes significatives à la SNCF. Des grèves éclateront bien, en particulier dans l’industrie automobile, mais aucun mouvement d’ampleur ne verra le jour.

Quoi qu’il en soit, dès 1983, c’est ce que l’on appellera le « tournant de la rigueur ». Le poids pris dans l’entourage de François Mitterrand par des responsables socialistes qui n’ont jamais approuvé le programme commun, comme Michel Rocard ou surtout Jacques Delors, se fait de plus en plus pressant et devient irrésistible. La fameuse « pause dans les réformes »imposée par Blum en 1937 connait une répétition. C’est Jacques Delors qui l’exige. Le contexte international, l’inflation persistante, la vague montante du néolibéralisme dans tout le monde capitaliste, tout cela fait céder les maigres digues « de gauche » du gouvernement.

La direction communiste est manifestement désorientée par cette situation nouvelle. Elle critique le « tournant » tout en restant fermement à la fois au gouvernement et dans la majorité parlementaire. Aux sarcasmes de Mitterrand qui affirme qu’on ne peut pas avoir « un pied dedans et un pied dehors », Georges Marchais répond avec constance que le PCF a bien les deux pieds dans le gouvernement. Le PCF va jusqu’à lui voter la confiance au Parlement – alors que la confiance est, depuis un moment déjà, à tout le moins bien entamée. Les ministres communistes ne contribuent pas peu à ce choix. Mais lorsque, en 1984, intervient la formation d’un nouveau gouvernement, dirigé par Laurent Fabius, et dont la feuille de route est de mettre en musique, à marche forcée, le cours nouveau de la politique gouvernementale, le PCF, après avoir tenté d’obtenir un grand ministère économique dans ce gouvernement, opte devant le refus ferme de François Mitterrand pour ne pas y entrer. Au grand soulagement des militant-e-s, profondément remonté-e-s contre le pouvoir en place et qui, depuis le « tournant », sont très nombreux-ses à ne pas comprendre le maintien de leur parti dans ce gouvernement.

J’ouvre ici une parenthèse personnelle. C’est précisément à cette époque que j’ai su que j’allais quitter ce parti, où je militais depuis dix ans, depuis l’âge de dix-huit ans. La position – parfaitement inaudible – que je défendais depuis 1983, depuis l’injonction de Mitterrand à faire dire au PCF s’il était « dedans »ou « dehors » (de la majorité), son affirmation qu’on ne pouvait pas avoir « un pied dedans, un pied dehors » appelait pour moi une réponse différente de celle donnée par la direction du parti. Une réponse plus dialectique : nous devions justement assumer cette position, « un pied dedans, un pied dehors », rester dans le gouvernement sans en rabattre sur nos critiques et en développant les actions de masse, quitte à nous faire virer. Nous ne devions pas prendre l’initiative de la rupture, mais l’assumer en cas de besoin. À trente ans de distance, je ne suis pas convaincu que j’avais tort. Mais toute discussion était assimilée à la critique sous la pression de l’adversaire, et devenait impossible. Fin de parenthèse.

1984, la tempête

Entretemps étaient survenues les élections européennes de 1984. Une lourde défaite pour la gauche dans son ensemble, mais plus encore pour le PCF, dont la chute spectaculaire, avec seulement 11% des suffrages, n’avait une nouvelle fois pas été anticipée. C’est ce résultat électoral qui déclenche la tempête, tempête au cours de laquelle de nombreuses questions en suspens ressortent dans le débat.

L’une des caractéristiques de ce scrutin, pour la première fois dans l’histoire électorale de ce pays, est le très fort taux d’abstentions, surtout dans l’électorat populaire, dans celui de la gauche, dans celui du Parti communiste. Avec des hauts et des bas, c’est l’amorce d’une tendance qui ne se démentira plus. L’adhésion populaire aux thèmes de la gauche marque le pas. Deux ans plus tard, ce sera la défaite de la gauche aux élections législatives, la première « cohabitation », et le début d’un cycle infernal où les « alternances » se succèdent sans qu’aucune alternative véritable ne parvienne à émerger.

L’analyse de ce résultat et le choix de ce qui doit être fait dans cette conjoncture s’avère très difficile pour la direction, profondément désorientée, du PCF. C’est là le cœur du livre de Roger Martelli. Claude Poperen, membre du Bureau politique, dirigeant du parti dans la « forteresse ouvrière » de Renault-Billancourt, est chargé de préparer le rapport qui sera présenté au Comité central. Mais ce projet – fait sans doute unique dans les annales – est rejeté par le Bureau politique. Poperen doit revoir sa copie, ce qu’il fait sans enthousiasme. Et pour la direction, la réunion du Comité central tourne à la catastrophe. Le premier intervenant après le rapport « révisé » de Claude Poperen n’a jamais rien eu d’un oppositionnel. Il a la confiance et l’admiration de tout le parti. Il est considéré (même si Roger Martelli précise que c’est « à tort ») comme le « philosophe officiel » du PCF. C’est Lucien Sève. Il ne mâche pas ses mots. Pour lui, la situation exige la « refondation » du communisme.

Les vannes sont ouvertes. De nombreuses voix « critiques » s’expriment. Roger Martelli donne une description de ce débat au plus haut niveau de la direction du PCF. Il montre aussi le trouble de la hiérarchie. Georges Marchais, encore assommé par le coup reçu aux européennes (il conduisait la liste du PCF), ne sait pas saisir la balle au bond. Roger Martelli esquisse en quelques touches éparses le portrait contradictoire du secrétaire général, à mille lieues de la caricature dans laquelle il s’est laissé enfermer, très significatif, justement dans ses contradictions, de ce qu’était alors la réalité de l’état-major central du PCF. Mais ce qui va dominer est la fermeture. Le sous-titre du livre de Roger Martelli, « quand le PCF se referme », illustre parfaitement la chose.

Le débat stratégique évacué

Tout en appelant formellement au débat le plus large et le plus ouvert, le Bureau politique fait tout pour enfermer cette discussion dans les limites de l’acceptable. Il craint les« pressions » de l’extérieur sur les discussions internes du parti. Il se persuade de l’existence d’un « complot » liquidateur. Il dénonce des « fuites » relatives aux discussions des organismes de direction (Comité central et Bureau politique). Il se refuse à assumer le caractère public de la discussion en cours. Il insiste sur la fonction « pédagogique » des dirigeants, chargés de« faire partager » aux militant-e-s la « ligne », pourtant bien peu claire, de la direction. Mais cette direction est désormais divisée. Au congrès suivant, si l’on maintiendra au Comité central les plus emblématiques des voix critiques, on éliminera tout ce qui peut l’être sans faire trop de bruit. Roger Martelli explique qu’il ne devra sans doute quant à lui sa réélection au Comité central qu’au fait qu’il n’a pas eu le temps matériel, lors de cette fameuse réunion, de prononcer l’intervention qu’il avait préparée…

Parmi les questions posées se trouve, pour la direction du Parti communiste, les plus lancinantes et les plus taboues : à quoi sert le Parti communiste ? Y a-t-il une place pour le communisme politique dans la société française ? Les structures du parti sont-elles adaptées à son projet politique ? La disparition du parti est-elle inexorablement inscrite dans le mouvement de l’époque ? À toutes ces questions, il est en définitive répondu avec une fermeté qui ne supporte pas la contradiction.

En 1984, le spectre de la « liquidation » inquiète au premier chef la direction du parti. On réaffirme la nécessité de faire bloc contre un adversaire à deux têtes : la réaction et le Parti socialiste. On réaffirme la pertinence du « centralisme démocratique » (quoi que l’on puisse ironiser sur le caractère démocratique du centralisme en cause). On dénonce toute mise en cause de l’autorité du secrétaire général. L’identité « révolutionnaire » du parti doit être maintenue et réaffirmée. C’est dans ce contexte que le nécessaire débat stratégique est évacué. Sur un de ces points l’évolution ultérieure du Parti communiste démentira les choix d’alors. Initiée par Georges Marchais, la disparition effective du « centralisme démocratique » n’attendra pas dix ans. Et la question de la survie ou de l’agonie – une agonie qui peut durer longtemps – du Parti communiste reste posée.

L’histoire ne se répète jamais, même s’il peut lui arriver de bégayer. Mais cette incapacité à réagir en présence d’une forte abstention et d’un effondrement de la gauche alors qu’elle est au pouvoir n’est pas sans rapport avec bien des débats contemporains. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le paysage politique d’aujourd’hui est tellement différent de ce qu’il était alors que les rapprochements et comparaisons peuvent avoir quelque chose d’hasardeux. Pourtant, ces débats nous parlent, quels que soient nos parcours personnels et la façon dont on a pu, pour les plus anciens (comme le temps passe !), les aborder, ou pas, à l’époque. Ne serait-ce que pour ça, le travail de Roger Martelli doit être lu. Et discuté.

Les terroristes qui nous combattent en ce moment ? Nous venons juste de finir de les entraîner.

Souad Mekhennet, The Washington Post (USA) 18 août 2014

traduit de l’anglais par Djazaïri, blog mounadiloun

Souad Mekhennet, co-auteure de “The Eternal Nazi,” est professeur auxiliaire à Harvard, John Hopkins et au Geneva Centre for Security policy.
Au cours des dernières années, le président Obama, ses amis européens, et même certains alliés du Moyen-Orient, ont soutenu des «groupes rebelles» en Libye et en Syrie. Certains de ces groupes ont reçu une formation, un soutien financier et militaire pour renverser Mouammar Kadhafi et combattre Bachar al Assad. C’est une stratégie qui suit le vieil adage « L’ennemi de mon ennemi est mon ami« , et elle a été l’approche des Etats-Unis et de leurs alliés depuis des décennies quand il fallait décider de soutenir des organisations et des mouvements d’opposition.
Le problème est qu’elle n’est pas fiable du tout – et souvent pire que d’autres stratégies. Chaque année, on voit de nouveaux cas de retour de flamme avec cette approche. L’échec le plus flagrant et le plus connu est celui de l’Afghanistan où certaines des organisations entraînées (et équipées) pour combattre l’armée soviétique sont par la suite devenues résolument hostiles à l’Occident. Dans cet environnement, al Qaïda avait prospéré et établi les camps où les auteurs des attentats du 11 septembre avaient été préparés. Pourtant, au lieu de tirer des leçons de leurs erreurs, les Etats-Unis persistent à les répéter.
Washington et ses alliés ont aidé des organisations dont les membres avaient dès le départ des idées anti-américaines ou anti-occidentales ou qui avaient été attirés par ces idées dans le temps du combat. Selon des entretiens réalisés avec des membres d’organisations militantes, comme l’Etat Islamique en Irak et le Front al Nosra en Syrie (qui est affilié à al Qaïda), c’est exactement ce qui s’est passé avec certains des combattants en Libye et même avec des factions de l’Armée Syrienne Libre (ASL).
« Dans l’Est de la Syrie, il n’y a plus d’Armée Syrienne Libre. Tous ceux qui étaient dans l’Armée Syrienne Libre [dans cette région] ont rejoint l’État islamique« , dit Abu Yusaf, un haut cadre militaire de l’Etat islamique, qui a fait l’objet d’un article d’Anthony Faiola la semaine dernière dans le Washington Post.
L’Etat Islamique est jusqu’à présent celui qui a le mieux réussi, contrôlant les principaux champs pétroliers et gaziers en Syrie. Il a aussi amassé beaucoup d’argent, d’or (pris dans les banques des zones sous son contrôle) et d’armes au cours de ses combats contre les armées syrienne et irakienne. « Quand l’armée irakienne a fui Mossoul et d’autres zones, elle a laissé derrière elle le bon matériel que les Américains lui avaient donné », explique Abu Yusaf.
« De l’Etat Islamique à l’armée du Mahdi, on voit des organisations qui ne sont à la base pas de nos amies mais qui montent en puissance parce que nous avons mal géré les situations », affirme un haut responsable américain des services de sécurité qui s’est exprimé sous condition d’anonymat.
Certains officiels de services de renseignements arabes et européens ont aussi exprimé leurs inquiétudes et leur frustration à propose de ce qu’ils qualifient d’erreurs commises par les Etats-Unis dans la gestion des soulèvements dans les Etats arabes. « Nous avons été très vite informés de l’utilisation par des organisations extrémistes du vide laissé par le Printemps arabe, et du fait que certains de ceux que les Etats-Unis et leurs alliés avaient entraînés pour combattre pour la ‘démocratie’ en Libye et en Syrie avaient un agenda djihadiste, et avaient déjà rejoint ou rejoindraient par la suite le Front al Nosra ou l’Etat Islamique », déclarait un haut responsable arabe du renseignement dans une récente interview. Il affirmait que ses homologues américains lui disaient souvent des choses comme: « Nous savons que vous avez raison, mais notre président et ses conseillers à Washington n’y croient pas. » Ces organisations, disent des officiels de services de sécurité occidentaux, sont des menaces non seulement pour le Moyen Orient mais aussi pour les Etats-Unis et l’Europe, où ils ont des membres et des sympathisants.
Les dires des officiels ont été corroborés par des membres de l’Etat Islamique au Moyen Orient et hors du Moyen Orient, dont Abu Yusaf, le responsable militaire. Dans plusieurs entretiens conduits ces deux derniers mois, ils ont décrit comment l’insécurité pendant le Printemps Arabe les a aidés à recruter, à se regrouper et à utiliser la stratégie occidentale –consistant à soutenir et à entraîner des organisations qui combattent les dictateurs – dans leur propre intérêt. « Il y avait [aussi]… quelques Britanniques et Américains qui nous entraînaient pendant le Printemps Arabe en Libye » dit un homme qui se désigne lui-même sous le nom d’Abu Saleh et qui n’a accepté d’être interviewé qu’à condition que son identité reste secrète.
Abu Saleh, originaire d’une ville près de Benghazi, affirme que lui et un groupe d’autres Libyens ont reçu un entraînement et un soutien de la part des armées et des services secrets de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis – avant de rejoindre le Front al Nosra ou l’Etat Islamique. Des sources militaires arabes et occidentales interrogées pour cet article ont confirmé les dires d’Abu Saleh sur « l’entraînement » et « l’équipement » fournis aux rebelles en Libye pendant les combats contre le régime de Kadhafi.
Abu Saleh a quitté la Libye en 2012 pour la Turquie et s’est ensuite rendu en Syrie. « D’abord, j’ai combattu dans les rangs de ce qu’on appelle ‘Armée Syrienne Libre’ mais je suis ensuite passé avec al Nosra. Et j’ai déjà pris la décision de rejoindre l’Etat Islamique quand mes blessures seront guéries » déclare cet homme de 28 ans depuis un hôpital en Turquie où il reçoit des soins médicaux. Il a été blessé au cours d’une bataille avec l’armée syrienne, dit-il, et a été amené en Turquie avec de faux papiers. « Certains des Syriens qu’ils [les Occidentaux] ont entraîné ont rejoint l’Etat Islamique, d’autres le Front al Nosra » dit-il en souriant. Il ajoute: « Quelques fois, je plaisante à la cantonade en disant que je suis un combattant fabriqué par l’Amérique. »
Pendant longtemps, des Etats arabes et occidentaux ont soutenu l’Armée Syrienne Libre non seulement avec de la formation mais aussi avec des armes et d’autres matériels. Le commandant de l’Etat Islamique, Abu Yusaf, ajoute que les membres de l’Armée Syrienne Libre qui avaient reçu un entraînement – par des officiers d’armées arabes, des armées turque et américaine dans une base américaine dans le sud de la Turquie – ont maintenant rejoint l’Etat Islamique. « Maintenant, beaucoup des membres de l’ASL que l’Occident avait entraînés rejoignent nos rangs » dit-il en souriant.
Ces militants se préparent pour le moment où les gouvernements occidentaux agiront. « Nous savons que les Etats-Unis s’en prendront à l’Etat Islamique à un moment donné, et nous y sommes prêts. Mais ils ne devraient pas sous-estimer la réponse qu’ils recevront », déclare un sympathisant de l’Etat Islamique en Europe qui se présente sous le nom d’Abu Farouk. Il ajoute que le « soutien inconditionnel » des Etats Unis pour le gouvernement du premier Ministre sortant Nouri al Maliki qui, dit-il, a opprimé les Irakiens sunnites, et les « cajoleries » de l’Amérique à l’égard de l’Iran, qui est majoritairement chiite, ont fait de l’Etat Islamique une alternative plus attractive pour certains sunnites mécontents de ce « deux poids, deux mesures ».
« Grâce au Printemps Arabe et à l’Occident qui combat tous ces dirigeants pour nous, nous avons eu assez de temps pour nous développer et recruter au Moyen Orient, en Europe et aux Etats-Unis » déclare Abu Farouk. Il sourit et observe une pause de quelques secondes. « En fait, nous devrions dire : merci M. le président. »

La sainte croisade d’Obama

Manlio Dinucci, Il Manifesto, 12 septembre 2014

« Que Dieu bénisse nos soldats, que Dieu bénisse les Etats-Unis d’Amérique » : par ces mots (que nous invitons le pape François à commenter) se conclut la solennelle « Déclaration sur l’Isis », par laquelle le président Barak Obama, en habit de « Commandant en chef », s’est adressé mercredi 10 septembre non seulement à ses concitoyens mais au monde entier. L’Amérique, explique le Président, est « bénie » parce qu‘elle assume les devoirs les plus lourds, à commencer par la « responsabilité d’exercer le leadership ». Dans « un monde incertain » comme notre monde actuel, « le leadership américain est l’unique constante ». C’est en effet l’Amérique qui a « la capacité et la volonté de mobiliser le monde contre les terroristes », c’est l’Amérique qui a « battu le rappel du monde contre l’agression russe », c’est l’Amérique qui peut « contenir et anéantir l’épidémie d’Ebola ».

Par ces accents, qui rappellent ceux d’un prédicateur médiéval à l’époque de la Peste Noire (« l’agression russe » mise sur le même plan que l’épidémie d’Ebola), le Président lance la nouvelle croisade contre l’ « Etat islamique de l’Irak et de la Syrie », en prévenant qu’ « il faudra du temps pour éradiquer un cancer comme celui de l’Isis ». Malgré tout ce qu’a fait jusqu’ici l’Amérique pour combattre le terrorisme, souligne-t-il, « nous avons encore face à nous une menace terroriste ». Ceci parce que « nous ne pouvons pas effacer du monde toute trace du mal ».

Avec cet avertissement, qui rappelle les croisades du républicain Reagan contre l’ « empire du mal » (l’Urss) et du républicain Bush contre l’ « ennemi obscur qui se cache dans les recoins sombres de la Terre » (al Qaeda), le démocrate Obama énonce « la stratégie des Etats-Unis pour vaincre l’Isis », articulée en quatre points.

1) « une campagne systématique d’attaques aériennes contre l’Isis », en Syrie comme en Irak.

2) « Appui accru aux forces qui combattent l’Isis sur le terrain » : avec la différence par rapport à l’Irak et à l’Afghanistan que les Etats-Unis n’enverront pas officiellement des forces de terre, mais des conseillers et des instructeurs (475 autres arriveront en Irak), en finançant et en armant, avec une loi ad hoc du Congrès, des forces irakiennes et kurdes et, en Syrie, celles qui combattent contre « le régime d’Assad qui terrorise son peuple », et contre « les extrémistes comme l’Isis ».

3) « Tirer nos capacités considérables de contre-terrorisme pour prévenir les attaques de l’Isis » : ceci adviendra en travaillant en contact étroit avec les partenaires (y compris Israël qui s’est déjà déclaré disponible à partager les informations de ses propres services de renseignements).

4) « Fournir une assistance humanitaire aux civils innocents chassés de chez eux par l’Isis».

Les Etats-Unis ont déjà constitué « une ample coalition de partenaires », qui fournissent des « milliards de dollars d’aide humanitaire, armes et soutien aux forces de sécurité irakiennes et à l’opposition syrienne ». Dans les prochains jours le secrétaire d’Etat John Kerry se rendra en visite au Moyen-Orient et en Europe pour « recruter d’autres partenaires dans la bataille ».

Ce que lance l’administration Obama n’est pas une stratégie que le président est obligé d’autoriser après avoir sous-évalué la menace de l’Isis (selon une vulgate répandue), mais une stratégie construite pendant des années. Comme il a déjà été amplement documenté, les premiers noyaux du futur Isis se forment quand, pour renverser Kadhafi en Libye en 2011, l’Otan sous commandement Usa finance et arme des groupes islamiques qualifiés de terroristes peu de temps auparavant. Après avoir contribué à renverser Kadhafi, ils passent en Syrie pour renverser Assad. C’est là, en 2013, que naît l’Isis qui reçoit des armes, des financements et des voies de transit d’Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Turquie et Jordanie, dans le cadre d’un plan coordonné par la Cia. En mai 2013, un mois après avoir fondé l’Isis, Ibrahim al-Badri –le « calife » aujourd’hui connu sous le nom de bataille de Abu Bakr al-Baghdadi- rencontre en Syrie le sénateur étasunien John McCain, chargé par Obama de mener des opérations secrètes pour le compte du gouvernement. L’Isis lance ensuite l’offensive en Irak, au moment où le gouvernement al-Maliki est en train de prendre ses distances de Washington, et de se rapprocher de la Chine et de la Russie.

L’objectif réel de la stratégie lancée par Obama est la démolition de la Syrie et la réoccupation de l’Irak. En outre, en engageant les alliés européens (dont l’Italie) sur le nouveau front moyen-oriental et en même temps sur celui oriental contre la Russie, les Etats-Unis renforcent leur influence sur l’Union européenne, qu’ils ne veulent unie que si elle reste sous leadership étasunien.

Article édité vendredi 12 septembre 2014 par il manifesto sous le titre : Sabbie mobili per Obama (Sables mouvants pour Obama).
http://ilmanifesto.info/sabbie-mobili-per-obama/
A la demande de l’auteur, le titre original est maintenu pour la version française.
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Quelques éléments de vocabulaire (NdT) :
On aura remarqué depuis quelques semaines, les variations de nom, d’un pays à l’autre voire d’un média à un autre dans le même pays, pour désigner les terroristes que nous allons (maintenant) combattre : EIIL pour certains, ISIS ou EI (Emirat islamique), pour d’autres.
ISIS : Etat Islamique de l’Irak et de la Syrie,
en arabe الدولة الإسلامية في العراق والشام, al-Dawla al-Islāmiyya fī al-Irāq wa al-Shām, acronyme Daech en arabe ; Islamic State of Iraq and Syria, en anglais.
Parfois traduit par Etat islamique de l’Irak et de la Grande Syrie ; officiellement seulement Etat Islamique (EI), souvent abrégé par l’acronyme Etat Islamique de l’Irak et du Levant (EIIL).
ISIS, au début traduit dans la version « du Levant », aujourd’hui « de la Syrie « , est la version choisie par Obama pour pouvoir bombarder en Syrie non seulement l’ISIS mais surtout les forces gouvernementales.