Russie-Ukraine

Jacques SAPIR, Russ-Europe, 28 août 2014

Le gouvernement de Kiev prétend depuis maintenant plusieurs semaines que des troupes russes opéreraient en Ukraine, sans toutefois être en mesure de présenter des preuves de cela. Depuis 24h ces accusations sont reprises par des nombreuses sources. L’ambassadeur Américain à Kiev à parlé d’une « invasion » sur son compte twitter. Le Département d’Etat, plus prudent parle seulement d’incursion. Les autorités de l’OTAN prétendent aussi avoir les preuves de cette « invasion », mais aujourd’hui (28 août) on ne parle plus que d’un millier d’hommes. Les autorités russes nient tout cela, tout en reconnaissant que des unités opérant sur la frontière on pu s’égarer (ce qui est AUSSI arrivé à des unités de l’Armée Ukrainienne). Il faut alors remarquer les faits suivants :

  • (1) Il est clair qu’il y a des volontaires russes combattants avec les insurgés. Ceci n’est pas un secret. Certains de ces volontaires sont des nationalistes, d’autres sont proches du Parti Communiste de Russie (KPRF). Ceci n’est pas suffisant pour parler d’une intervention directe de la Russie, tout comme la présence de 800 « volontaires » (i.e. mercenaires) américains de la société Academi (ex Blackwater) n’implique pas le gouvernement américain. Signalons aussi que, du côté de Kiev, se battent des volontaires Suédois et Polonais, et que l’on signale, du côté des insurgés, des volontaires espagnols (membres d’une organisation d’extrême-gauche), italiens et même français.
  • (2) Que certains de ces volontaires soient d’anciens soldats, voire des soldats et officiers ayant demandé un congé sans solde est possible, et même assez probable.
  • (3) On ne doit pas exclure que des « conseillers » russes opèrent au profit des insurgés, de même que l’on sait que des conseillers de pays de l’OTAN et des Etats-Unis entraînent les soldats de Kiev et la Garde Nationale.
  • (4) La Russie fournit une aide indirecte aux insurgés, que ce soit en laissant fonctionner les filières de recrutement des volontaires ou en rétrocédant aux insurgés le matériel des troupes de Kiev quand ces dernières, encerclées, se font interner en Russie. C’est ainsi que les insurgés ont acquis les grandes quantités de matériel militaire dont ils disposent. La position de la Russie n’est pas la neutralité mais la non-belligérence.
  • (5) Les accusations de ces deux derniers jours trouvent visiblement leur source dans la défaite cuisante subie par les forces de Kiev et l’effondrement partiel des unités déployées sur la partie sud du Front. De plus, des unités importantes sont encerclées depuis maintenant 4 jours au sud de Donetsk. La crise militaire que connaît le gouvernement de Kiev est une réalité, qui peut s’expliquer sans avoir recours à l’intervention russe. Il est cependant clair que le gouvernement de Kiev, qui semble avoir compris son erreur d’avoir cru pouvoir régler la question de l’insurrection de manière militaire, cherche à internationaliser cette guerre . C’est une logique infernale dans laquelle il convient de ne pas tomber.
  • (6) Les accusations proférées par des autorités américaines amènent à se pencher sur le passé. Dans le cas du drame du vol MH17, nous sommes toujours sans les preuves que ces mêmes autorités avaient pourtant annoncées. De plus en plus de responsables, tant en Grande-Bretagne qu’en France, émettent désormais des doutes importants sur la thèse « officielle » d’une implication des forces insurgées, voire de la Russie. Compte tenu du rôle psychologique joué par ce drame, la plus grande prudence s’impose désormais pour les pays occidentaux.
  • (7) Il est cependant clair que plus longtemps les opérations militaires dureront, plus grand sera le risque d’une confrontation directe entre les forces russes et l’armée de Kiev. C’est pourquoi, il est essentiel que l’on arrive à un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Ce cessez le feu doit être inconditionnel. Il peut s’accompagner de la possibilité pour les forces de Kiev qui sont encerclées de se retirer, avec ou sans leur matériel, jusqu’à leurs lignes.
  • (8) Le cessez-le-feu ne peut être le résultat d’un accord politique, mais au contraire il est la condition pour que des négociations directes entre le gouvernement et les insurgés puissent s’ouvrir. De ce point de vue, le temps presse…

 

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LE RETOUR DU FASCISME DANS LE CAPITALISME CONTEMPORAIN

SAMIR AMIN, Forum mondial des alternatives

Unité et diversité des fascismes

Les pouvoirs politiques qu’on peut à bon escient qualifier de fascistes ont occupé le devant de la scène et exercé le pouvoir dans un bon nombre de pays européens, en particulier dans les années 1930 jusqu’à 1945 (Mussolini, Hitler, Franco, Salazar, Pétain, Horthy, Antonescu, Ante Pavelic et quelques autres). La diversité des sociétés qui en ont été les victimes – capitaliste développée majeure ici, mineure et dominée là, associée à une guerre victorieuse ici, produit de la défaite ailleurs – interdit de les confondre. Je préciserai donc les effets différents que cette diversité des structures et des conjonctures ont produits dans les sociétés concernées.

Néanmoins, au-delà de cette diversité, tous ces régimes fascistes partagent en commun deux caractères :

(i)     Dans les circonstances ils acceptent  tous d’inscrire leur gestion de la politique et de la société dans un cadre qui ne remet pas en cause les principes fondamentaux du capitalisme, à savoir la propriété capitaliste privée, y compris celle, moderne, des monopoles. C’est pourquoi je qualifie ces fascismes de modes particuliers de gestion du capitalisme et non pas de formes politiques qui mettent en question sa légitimité, même si dans la rhétorique des discours fascistes le « capitalisme », ou les « ploutocraties » font l’objet de longues diatribes. Le mensonge qui cache la nature véritable de ces discours apparait dès lors qu’on examine « l’alternative » proposée par ces fascismes, toujours muette pour ce qui concerne l’essentiel – la propriété capitaliste privée. Il reste que l’option fasciste ne constitue pas la seule réponse aux défis auxquels la gestion politique d’une société capitaliste est confrontée. C’est seulement dans certaines conjonctures de crise violente et profonde que la solution fasciste paraît être, pour le capital dominant, la meilleure, ou parfois même la seule possible. L’analyse doit donc centrer son attention sur celle de ces crises.

(ii)   L’option fasciste de gestion de la société capitaliste en question est toujours fondée – par définition même – sur le rejet catégorique de la « démocratie ». Aux principes généraux sur lesquels sont fondées les théories et les pratiques des démocraties modernes – la reconnaissance de la diversité des opinions, le recours à des procédures électorales pour en dégager une majorité, la garantie des droits de la minorité etc.  – les fascismes substituent toujours les valeurs opposées de la soumission aux exigences de la discipline collective, de l’autorité du chef suprême et des chefs exécutants. Ce renversement des valeurs s’accompagne alors toujours par un retour à des thèmes passéistes, capables de donner aux procédures de soumission de la société mises en œuvre une légitimité apparente. A cet effet la proclamation d’un retour prétendu nécessaire au passé (« médiéval »), à la soumission à la religion d’Etat, ou à une quelconque spécificité prétendue propre à  la « race » ou à la « nation » (ethnique), constituent la panoplie des discours idéologiques déployés par les pouvoirs fascistes concernés.

Les fascismes historiques de l’histoire européenne moderne concernée, qui partagent ces deux caractères, n’en sont pas moins divers, et entrent dans l’une ou l’autre des quatre catégories suivantes :

(i)     Le fascisme des puissances capitalistes « développées » majeures, aspirant à devenir puissances hégémoniques dominantes à l’échelle du système capitaliste mondial ou tout au moins régional.

Le nazisme constitue le modèle de cette catégorie de fascisme. L’Allemagne, devenue une puissance industrielle majeure à partir de 1870, concurrente des puissances hégémoniques de l’époque (la Grande Bretagne et en second la France) et de celle qui aspire à le devenir (les Etats Unis), se heurte aux conséquences de l’échec de son projet marqué par la défaite de1918. Hitler formule clairement son projet : établir sur l’Europe, Russie incluse, et peut être au-delà, la domination hégémonique de « l’Allemagne », c’est-à-dire du capitalisme des monopoles de ce pays qui ont soutenu la montée du nazisme. Il est disposé à consentir un compromis avec ses adversaires majeurs : à lui l’Europe et la Russie, au Japon la Chine, à la Grande Bretagne le reste de l’Asie et l’Afrique, aux Etats Unis les Amériques. Son erreur a été de penser ce compromis possible : la Grande Bretagne et les Etats Unis ne l’ont pas accepté, le Japon par contre y a souscrit.

Le fascisme nippon appartient à la même catégorie. Depuis 1895 le Japon capitaliste moderne aspire à imposer sa domination à toute l’Asie de l’Est. Ici le glissement se fait « doucement » de la forme « impériale » de gestion de ce capitalisme national montant – assis sur des institutions d’apparence « libérale » (une « Diète » élue), en fait intégralement contrôlées par l’Empereur et la classe aristocratique transformée par la modernisation- à une forme brutale – gérée directement par le Haut Commandement militaire. L’Allemagne nazie contracte alliance avec le Japon impérial/fasciste, tandis que la Grande Bretagne et les Etats Unis (après Pearl Harbour, 1941) entrent en conflit avec Tokyo, comme la résistance de la Chine – les déficiences du Kuo Min Tang étant compensées par la relève des communistes maoïstes.

(ii)   Les fascismes des puissances capitalistes de second rang.

L’Italie de Mussolini en constitue l’exemple par excellence. Le Mussolinisme – l’inventeur du fascisme (y compris de son nom)  – a été la réponse que la droite italienne (anciennes aristocraties, nouvelles bourgeoisies, classes moyennes) a donné à la crise des années 1920 et au danger communiste naissant. Mais ni le capitalisme italien, ni son instrument politique, le fascisme mussolinien,  n’avaient l’ambition de dominer l’Europe, encore moins le monde. Et, en dépit des rodomontades du Duce sur le thème de la reconstruction de l’Empire romain ( !), Mussolini comprenait que la stabilité de son système reposait sur son alliance – en qualité de second subalterne – soit de la Grande Bretagne – maîtresse de la Méditerranée – soit de l’Allemagne nazie ; et cette hésitation a été poursuivie jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.

On peut considérer que les fascismes de Salazar et de Franco appartiennent à cette même famille. Deux dictateurs mis en place par la droite et l’Eglise catholique en réponse aux dangers libéraux républicains ou républicains socialisants. Lesquels n’ont, pour cette raison, jamais été ostracisés  pour leurs violences anti-démocratiques (sous le prétexte anti communiste) par les puissances impérialistes majeures. Récupérés dès 1945 par Washington (Salazar membre fondateur de l’OTAN, et l’Espagne consentant des bases militaires aux Etats Unis) puis par la Communauté européenne – garante par nature de l’ordre capitaliste réactionnaire – après la révolution des œillets (1974) et la mort de Franco (1980), ces deux systèmes ont rejoint le camp des nouvelles « démocraties » de basse intensité de notre époque.

(iii) Les fascismes des puissances vaincues, dont Vichy en France (mais également Degrelle en Belgique, le pseudo pouvoir « flamand » soutenue par les nazis, et d’autres) constituent les exemples. En France la grande bourgeoisie choisit « Hitler plutôt que le Front Populaire » (voir à ce sujet les livres d’Annie Lacroix-Riz). De ce fait ces fascismes, associés à la défaite et à la soumission au déploiement de « l’Europe allemande », ont été contraints de quitter le devant de la scène politique au lendemain de la défaite des Nazis, et de céder la place aux Conseils de la Résistance associant  pour un temps les Communistes à d’autres résistants (de Gaulle en particulier), en attendant que – avec l’amorce de la construction européenne , l’adhésion au Plan Marshall et à l’OTAN c’est-à-dire la soumission consentie à l’hégémonie des Etats Unis – les droites conservatrices et la social-démocratie anti communiste ne rompent définitivement avec la gauche radicale issue de la Résistance antifasciste et potentiellement anticapitaliste.

(iv)  Les fascismes dans les sociétés dépendantes de l’Europe de l’Est.

Nous descendons encore de plusieurs degrés lorsqu’on en vient à considérer les sociétés capitalistes de l’Europe de l’Est (Pologne, Etats baltes, Roumanie, Hongrie, Yougoslavie, Grèce, Ukraine occidentale – à l’époque polonaise). On doit ici parler de capitalismes attardés et de ce fait dépendants. Dans l’entre deux guerres les classes dirigeantes réactionnaires de ces pays s’inscrivent alors dans le déploiement de l’Allemagne nazie. Il est néanmoins nécessaire ici d’examiner au cas par cas le mode de leur articulation politique au projet hitlérien.

En Pologne l’hostilité ancienne à la domination russe (de la Russie des Tsars), devenue hostilité à l’Union Soviétique communiste, favorisée par la popularité de la Papauté catholique, aurait du normalement faire de ce pays un vassal de l’Allemagne, sur le mode de Vichy. Mais Hitler ne l’entendait pas ainsi : les Polonais, comme les Russes, les Ukrainiens, les Serbes, constituaient pour lui des peuples destinés à l’extermination, avec les Juifs, les Roms et quelques autres. Il n’y avait donc pas de place laissée pour un fascisme polonais, allié de Berlin.

La Hongrie (de Horthy) et la Roumanie (d’Antonescu) ont par contre été traitées comme des alliés subalternes de l’Allemagne nazie. Les fascismes de ces deux pays ont été eux-mêmes les produits de crises sociales particulières à chacun d’eux : la crainte du « communisme » après l’expérience de Bela Kun en Hongrie, la mobilisation nationale chauviniste contre les Hongrois et les Ruthènes en Roumanie.

En Yougoslavie l’Allemagne hitlérienne (et derrière elle l’Italie mussolinienne) ont joué la carte d’une Croatie « indépendante », confiée à la gestion des Oustachis antiserbes, avec l’appui déterminant de l’Eglise catholique, tandis que les Serbes étaient destinés à l’extermination.

La révolution russe avait évidemment changé la donne dans les perspectives des luttes des classes populaires et les réactions des classes possédantes réactionnaires à ces luttes non seulement sur tout le territoire de l’Union soviétique d’avant 1939, mais encore dans les territoires perdus – les Etats baltes  et la Pologne à laquelle était annexée par le traité de Riga de 1921 la partie occidentale de la Biélorussie (la Volhynie) et de l’Ukraine (la Galicie méridionale, la Bukovine et l’Ukraine subcarpathique anciennes autrichiennes  ou hongroises, la Galicie du Nord, qui avait été province de l’Empire des Tsars devenant  polonaise).

Dans toute cette région deux camps s’étaient dessinés à partir de 1917 (et même de 1905 avec la première révolution russe) : pro-socialistes (devenant pro-bolcheviks), populaires dans de larges segments de la paysannerie (aspirant à une réforme agraire radicale à leur profit) et dans les milieux intellectuels (et Juifs en particulier) ; anti socialistes (et de ce fait complaisants à l’égard de pouvoirs anti démocratiques de mouvance fasciste) dans toutes les classes possédantes. La réintégration des Etats baltes, de la Biélorussie et l’Ukraine occidentales, dans l’Union Soviétique en 1939, allait accuser la violence de ce contraste.

La carte politique des conflits entre « pro fascistes » et « anti fascistes » de cette partie de l’Europe de l’Est s’est trouvée brouillée par d’une part le conflit entre le chauvinisme polonais (qui s’obstinait dans son projet de « poloniser » par la colonisation de peuplement les régions biélorusse et ukrainienne annexées) et les peuples victimes ; et par d’autre part le conflit entre les « nationalistes » ukrainiens à la fois anti polonais et anti russes (parce qu’anti socialistes) et le projet hitlérien, qui n’envisageait aucun Etat ukrainien en qualité d’allié subalterne, le sort de son peuple étant voué simplement à l’extermination.

Je renvoie ici le lecteur à l’ouvrage décisif de Olha Ostriitchouk ( L’Ukraine face à son passé », 2013) dont l’analyse rigoureuse de l’histoire contemporaine de cette région (Galicie autrichienne, Ukraine polonaise, Petite Russie puis Ukraine soviétique) permettra au lecteur de comprendre les enjeux des conflits toujours en cours comme de la place que les fascismes locaux y occupent.

Le regard complaisant des droites occidentales  à l’égard des fascismes du passé et du présent.

Les droites parlementaires européennes dans l’entre-deux guerres ont toujours eu un regard complaisant à l’égard des fascismes de l’époque, et même du plus répugnant nazisme. Churchill lui-même, personnage pourtant terriblement « british », n’a jamais caché sa sympathie pour Mussolini. Les Présidents des Etats Unis et les partis de l’establishment – Républicains et Démocrates – n’ont découvert que tardivement le danger que l’Allemagne hitlérienne – mais surtout le Japon impérial/fasciste – pouvaient constituer. Avec tout le cynisme qui caractérise l’establishment étatsunien, Truman avouait tout haut ce que d’autres pensaient tout bas : laissons la guerre épuiser ses protagonistes – l’Allemagne et la Russie soviétique, les vaincus européens – pour intervenir aussi tard que possible et tirer les marrons du feu. Ce n’est pas tout à fait l’expression d’une position anti fasciste de principe ! Et aucune hésitation pour ce qui concerne la récupération de Salazar et de Franco en 1945. Par ailleurs la connivence avec les fascismes européens a été une constante dans la politique de l’Eglise Catholique. Qualifier Pie XII de collaborateur de Mussolini et d’Hitler, n’exige pas de forcer la réalité.

L’antisémitisme hitlérien n’a lui-même  suscité l’opprobre que fort tardivement, lorsqu’il est parvenu au stade suprême de sa folie meurtrière. La priorité donnée à la haine du « judéo-bolchevisme » attisée par le discours hitlérien faisait l’affaire de beaucoup de politiciens. Ce n’est finalement qu’après la défaite du nazisme qu’on s’est retrouvé contraint de condamner l’antisémitisme par principe. La tâche était facilitée par le fait que les héritiers autoproclamés du titre de victimes de la Shoah étaient désormais devenus les Sionistes d’Israël, alliés de l’impérialisme occidental contre les Palestiniens et les peuples arabes qui n’avaient pourtant jamais été acteurs dans les horreurs de l’antisémitisme européen !

Evidemment l’effondrement des Nazis et de l’Italie mussolinienne obligeait les forces politiques de droite en Europe occidentale (à l’ouest du « rideau ») à se démarquer de ceux qui – chez eux – avaient été les complices et les alliés du fascisme. Néanmoins les mouvances fascistes n’ont été contraintes qu’à abandonner le devant de la scène, pour se cacher dans les coulisses, sans pour autant disparaître.

En Allemagne occidentale, au nom de la « réconciliation » le pouvoir local et ses patrons (Etats Unis, accessoirement Grande Bretagne et France) ont laissé en place à peu près tous les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. En France les Vichystes ont fait leur réapparition sur la scène politique avec Pinay et amorcé le procès des « liquidations  abusives»  pour fait de collaboration attribuées à la Résistance. En Italie le fascisme s’est tenu silencieux, mais est toujours resté présent dans les rangs de la Démocratie chrétienne et de l’Eglise catholique. En Espagne le compromis de « réconciliation » imposé en 1980 par la Communauté européenne (devenue par la suite l’Union Européenne) a interdit purement et simplement le seul rappel des crimes franquistes.

Le ralliement des partis socialistes et sociaux-démocrates de l’Europe occidentale et centrale aux campagnes anti-communistes engagées par les droites conservatrices a sa part de responsabilité dans le retour ultérieur du fascisme sur la scène. Ces partis de la gauche « modérée » avaient pourtant été authentiquement et résolument antifascistes. Il faudra désormais l’oublier. Avec la conversion de ces partis au social libéralisme, leur adhésion inconditionnelle à la construction européenne conçue systématiquement pour garantir l’ordre capitaliste réactionnaire et leur soumission non moins inconditionnelle à l’hégémonie exercée par les Etats Unis, entre autre à travers l’OTAN, s’affirme le bloc réactionnaire qui rassemble les droites classiques et les sociaux-libéraux et qui pourrait intégrer si nécessaire les nouvelles extrêmes droites.

Par la suite la réhabilitation des fascismes de l’Europe de l’Est a été conduite tambour battant à partir de 1990.

Toutes les mouvances fascistes des pays concernés avaient été les alliés fidèles ou les collaborateurs à des degrés divers de l’hitlérisme. A l’approche de la défaite  un grand nombre de leurs dirigeants actifs avaient été redéployés à l’ouest et avaient pu de ce fait se « rendre » aux armées des Etats Unis. Aucun d’eux n’a été remis aux autorités soviétiques, yougoslaves ou autres dans les nouvelles démocraties populaires pour être jugés pour leurs crimes (et ceci en violation des accords entre les Alliés). Ils ont tous trouvé refuge aux Etats Unis et au Canada. Et ils y ont été tous été choyés par les autorités pour leur féroce anti communisme !

Olha Ostriitchouk fournit dans son livre sur l’Ukraine tout ce qui est nécessaire pour établir sans contestation possible la collusion entre les objectifs de la politique des Etats Unis (et derrière eux l’Europe) et ceux des fascistes locaux d’Europe de l’Est (en l’occurrence de l’Ukraine). Par exemple que le « professeur » Dontsov, a publié au Canada, jusqu’à sa mort (en 1975) toute son œuvre violemment non seulement anti communiste (le qualificatif de judéo-bolchevisme va de soi chez lui), mais encore fondamentalement anti démocratique. La « révolution orange » (c’est-à-dire la contre révolution fasciste) n’en a pas moins été soutenue (et même financée et organisée) par les pouvoirs d’Etats dits démocratiques de l’Occident. Et tout cela continue … Plus tôt en Yougoslavie, le Canada avait également été le fourrier des Oustachis croates.

L’astuce à laquelle recourent les medias « modérés » (qui ne peuvent pas ouvertement reconnaître qu’ils soutiennent des fascistes avoués) pour cacher leur ralliement à cette aventure est simple : on substitue le qualificatif de « nationaliste » à celui de fasciste. Le professeur  Dontsov n’est plus fasciste, il est un « nationaliste » ukrainien, tout comme Marine Le Pen n’est plus fasciste, mais nationaliste ! (comme l’écrit Le Monde par exemple).

Or ces fascistes authentiques sont-ils véritablement « nationalistes », simplement parce qu’ils s’auto-qualifient de tels ? On peut en douter. Car une option nationaliste aujourd’hui ne mérite ce qualificatif que si elle remet en cause les pouvoirs des forces réellement dominantes dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire ceux des monopoles  des Etats Unis et de l’Europe. Or ces prétendus « nationalistes » sont amis de Washington, de Bruxelles et de l’OTAN. Leur « nationalisme » se réduit alors à la haine chauvine d’autres peuples voisins largement innocents, qui n’ont jamais été responsables de leurs malheurs : ce sont donc les Russes (et non le Tsar) pour les Ukrainiens, les Serbes pour les Croates, ou les « immigrés » pour les nouvelles extrêmes droites de France, d’Autriche, de Suisse, de Grèce et d’ailleurs.

La collusion qui associe aujourd’hui les forces politiques majeures aux Etats Unis (les deux partis, Républicains et Démocrates), en Europe (les droites parlementaires et les sociaux libéraux) et les fascistes de l’Est constitue un danger qu’il ne faut pas sous-estimer. Hilary Clinton s’est érigée en porte-parole d’avant-garde de cette collusion et pousse jusqu’à son terme l’hystérie guerrière. Plus encore que Bush (si cela est possible) elle opte pour la guerre préventive à outrance (et pas seulement la réédition de la guerre froide) contre la Russie (par un interventionnisme plus ouvert encore en Ukraine, Géorgie, et Moldavie entre autre), contre la Chine, contre les peuples en révolte en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Malheureusement cette fuite en avant des Etats Unis, en réponse à leur déclin, risque de trouver suffisamment de soutiens pour permettre à Hilary Clinton d’être « la première femme, Présidente des Etats Unis » ! Gardons- nous d’oublier ce qui se cache derrière cette fausse féministe.

Sans doute le danger fasciste peut-il paraître encore aujourd’hui incapable de menacer l’ordre « démocratique » aux Etats Unis et en Europe à l’ouest de l’ancien « rideau ». La collusion entre les droites parlementaires classiques et les sociaux libéraux rend inutile pour la domination du capital le recours aux services d’extrêmes droites se situant dans des mouvances historiques fascistes. Mais alors que conclure des succès électoraux de ces extrêmes droites au cours de la dernière décennie ? Les peuples européens sont bel et bien eux également victimes du déploiement du capitalisme des monopoles généralisés à l’oeuvre (je renvoie ici à mon livre L’implosion du capitalisme contemporain). On comprend alors que, confrontés à la collusion droite/gauche dite socialiste, ils se réfugient dans l’abstention électorale ou le vote d’extrême  droite. La responsabilité de la gauche potentiellement radicale est ici majeure ; car si cette gauche avait l’audace de proposer des avancées réelles au-delà du capitalisme en place, elle y gagnerait la crédibilité qui lui fait défaut. Des gauches radicales audacieuses sont nécessaires pour donner aux mouvements de protestation et aux luttes défensives en cours, toujours émiettés, la cohérence qui leur manque. Le « mouvement » pourrait alors inverser les rapports de force sociaux en faveur des classes populaires et permettre des avancées progressistes. Les succès emportés par les mouvements populaires d’Amérique du Sud en sont le témoignage.

Dans l’état actuel des choses les succès électoraux des extrêmes-droites font bel et bien l’affaire du capitalisme en place. Ils permettent aux médias de confondre dans la même opprobre les « populistes de l’extrême droite et ceux de l’extrême gauche », et de faire oublier que les premiers sont pro-capitalistes (comme le montre la qualification qu’ils se sont donné d’extrême droite) et donc des alliés possibles, tandis que les seconds sont les seuls adversaires dangereux potentiels du système de pouvoir du capital.

On observe, mutatis mutandis, des conjonctures analogues aux Etats Unis, bien que son extrême droite ne se soit jamais qualifiée de fasciste. Le Mac Carthysme hier, les fanatiques des Tea party et les va-en-guerre (comme Hilary Clinton) aujourd’hui défendent ouvertement les « libertés »  – entendues comme exclusivement celles des propriétaires et des gérants du capital des monopoles – contre « l’Etat », soupçonné de céder aux demandes des victimes du système.

Une dernière observation concernant les mouvances fascistes : leur inclinaison à ne pas savoir s’arrêter dans leurs exigences. Le culte du chef et de l’obéissance aveugle, la valorisation acritique et suprême de constructions mythologiques pseudo ethniques ou pseudo religieuses qui véhiculent le fanatisme, le recrutement de milices d’action violente érigent le fascisme en force difficile à maîtriser. Les bavures, et même au-delà les dérives irrationnelles du point de vue des intérêts sociaux au service desquels les fascistes se rangent, sont inévitables. Un authentique malade mental, Hitler, a pu ainsi contraindre le grand capital qui l’avait mis en selle de le suivre jusqu’au bout dans sa folie, et gagner même le soutien très large de tout un peuple. Bien qu’il ne s’agisse là que d’un cas extrême et bien que Mussolini, Franco, Salazar, Pétain n’étaient pas des déficients mentaux, un bon nombre de leurs acolytes et hommes de main n’ont pas hésité dans leurs dérives criminelles.

Les fascismes du Sud contemporain

L’intégration de l’Amérique latine dans le capitalisme mondialisé du XIXe siècle reposait sur l’exploitation de ses paysans réduits au statut de « peons » et leur soumission par l’exercice des pratiques sauvages des pouvoirs directs des grands propriétaires, dont le système de Porfiro Diaz au Mexique constitue un bel exemple. L’approfondissement de cette intégration au XXe siècle a produit la « modernisation de la pauvreté ». L’exode rural accéléré, plus marqué et plus précoce en Amérique latine qu’en Asie et en Afrique, a substitué aux formes anciennes de la pauvreté rurale celles du monde contemporain des favellas urbaines. En parallèle les formes du contrôle politique des masses ont été « modernisées » par la mise en  place de dictatures, l’abolition de la démocratie électorale, l’interdiction des partis et des syndicats, l’octroi à des services  secrets « modernes » par leurs techniques de renseignement de tous les droits d’arrestation, de torture etc. On découvre alors que ces formes de gestion de la politique sont visiblement analogues à celles des fascismes dans les pays du capitalisme dépendant de l’Europe de l’Est. Les dictatures de l’Amérique latine du XXe siècle sont au service du bloc réactionnaire local (latifundiaires, bourgeoisies compradore et parfois classes moyennes bénéficiaires de ce mode de lumpen développement) mais surtout, derrière lui, du capital étranger dominant, en l’occurrence celui des Etats Unis, qui, pour cette raison ont soutenu ces dictatures jusqu’à leur renversement par l’explosion récente de mouvements populaires. La puissance de ces mouvements et les avancées sociales et démocratiques qu’ils ont imposées exclut – au moins à court terme – le retour de formes dictatoriales para-fascistes. Mais l’avenir demeure incertain : le conflit entre le mouvement des classes populaires et le capitalisme local et mondial est seulement amorcé. Comme tous les fascismes les dictatures d’Amérique latine n’ont également pas évité les dérives dont certaines leur ont été fatales. On pense à Videla prenant l’initiative de la guerre des Malouines pour capitaliser à son profit le sentiment national argentin.

Le lumpen développement propre au déploiement du capitalisme des monopoles généralisés à partir des années 1980 (je renvoie ici à mon livre L’implosion du capitalisme contemporain), prenant la relève des systèmes nationaux populaires de l’ère de Bandoung (1955-1980) en Asie et en Afrique a lui également produit des formes voisines à la fois de modernisation de la pauvreté et de modernisation de la violence répressive. Les dérives des systèmes post nassérien et post baasiste dans le monde arabe en fournissent de beaux exemples. Car il ne faut pas faire ici l’amalgame entre les régimes nationaux populaires de l’ère de Bandoung et ceux de leurs héritiers ralliés au néo-libéralisme mondialisé, au motif que les uns et les autres étaient « non démocratiques ». Les régimes de Bandoung, en dépit de leur pratique politique autocratique, bénéficiaient d’une légitimité populaire certaine, du fait à la fois de leurs réalisations effectives au bénéfice des majorités de travailleurs et de leurs positions anti-impérialistes. Les dictatures policières qui ont suivi ont perdu cette légitimité dès lors qu’elles acceptaient de se soumettre au déploiement du modèle néolibéral mondialisé et du lumpen développement qui l’accompagne. Le pouvoir populaire et national bien que non démocratique cédait alors la place à la violence policière tout court au service du projet néolibéral, antipopulaire et antinational.

Les soulèvements populaires des années récentes à partir de 2011 ont remis en question les dictatures concernées. Mais seulement remis en question. Une alternative ne trouva le moyen de se stabiliser que si elle parvient à combiner les trois objectifs autour desquels se sont mobilisées les révoltes : l’engagement sur la voie d’une démocratisation de la société et de la politique, des avancées sociales progressistes, l’affirmation de la souveraineté nationale.

Nous en sommes encore loin ; et c’est pourquoi les alternatives possibles dans l’horizon court visible demeurent multiples. Un retour possible au modèle national populaire de l’ère de Bandoung, peut être avec un zest de démocratie ? Une cristallisation plus marquée d’un front démocratique, populaire et national ? Un plongeon dans l’illusion passéiste qui prend ici la forme d’une « islamisation » de la politique et de la société ?

Dans le conflit qui oppose –dans beaucoup de confusion – ces trois réponses tendancielles possibles au défi, les puissances occidentales (les Etats Unis et leurs alliés subalternes européens) ont fait leur choix : le soutien préférentiel aux Frères Musulmans et/ou aux autres organisations « salafistes » de l’Islam politique. La raison en est simple et évidente : ces forces politiques réactionnaires acceptent d’inscrire l’exercice de leur pouvoir dans le néolibéralisme mondialisé (et donc abandonnent toute perspective de justice sociale et d’indépendance nationale) ;  et c’est cela le seul objectif poursuivi par les puissances impérialistes.

De ce fait le projet de l’Islam politique appartient à la famille des fascismes de sociétés dépendantes. Il partage en effet avec tous ces fascismes ses deux caractères fondamentaux : (i) la non remise en question de l’ordre capitaliste dans ce qu’il a d’essentiel (et ici cela revient à la non remise en cause du modèle de lumpen développement associé au déploiement du capitalisme néolibéral mondialisé) ; (ii) l’option pour des formes de gestion politique policière anti-démocratiques (interdiction des partis et des organisations, islamisation forcée des mœurs etc.).

L’option antidémocratique des puissances impérialistes (qui dément la rhétorique pro-démocratique dont sa propagande nous abreuve) accepte donc les « dérives » possibles des régimes islamiques en question. Car, comme les autres fascismes et pour les mêmes raisons, ces dérives sont inscrites dans les « gênes » de leurs modes de pensée : la soumission indiscutée aux chefs, la valorisation fanatique de l’adhésion à la religion d’Etat, la constitution de groupes de choc employés à imposer la soumission. Dans les faits, et on le voit déjà, le projet « islamiste » n’avance que dans la guerre civile (entre autre entre sunnites et chiites) et ne produit rien d’autre que le chaos permanent. Ce mode de pouvoir islamiste est donc le garant que les sociétés concernées demeureront dans l’incapacité absolue de s’affirmer sur la scène mondiale. Force est de constater que les Etats Unis sur le déclin ont renoncé à obtenir mieux – un pouvoir local stabilisé et soumis – en faveur de ce « second best ».

On retrouve des évolutions et des options analogues ailleurs que dans le monde arabo-musulman, dans l’Inde hindouiste par exemple. Le BJP qui vient de gagner les élections en Inde est un parti religieux hindouiste réactionnaire qui accepte d’inscrire son pouvoir dans le néolibéralisme mondialisé. Il est le garant que l’Inde sous son gouvernement reculera dans son projet d’émergence. Sa qualification de fasciste ne force donc pas beaucoup la réalité.

En conclusion, le fascisme est de retour à l’Ouest, à l’Est et au Sud ; et ce retour est associé naturellement au déploiement de la crise systémique du capitalisme contemporain des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés. Le recours aux services de la mouvance fasciste par les centres dominants de ce système aux abois, déjà à l’œuvre ou qui pourraient y être invités, nous invite à la plus grande vigilance. Car cette crise est appelée à s’approfondir et, en conséquence,  la menace d’un recours aux solutions fascistes devient une menace réelle. Le ralliement de Hilary Clinton aux thèses des va-en-guerre de Washington n’inaugure pour l’avenir immédiat rien de bon.

BRICS : le camouflet des pays émergents à l’hégémonie américaine

Politis, 12 août 2014

En annonçant à Fortaleza (Brésil), la création de leur propre banque de développement et de leur propre fonds de devises, les pays émergents des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) sont en passe non seulement de torpiller l’ordre monétaire international, mais de déclencher une révolution géopolitique à l’échelle planétaire.

Car si le projet des BRICS va à son terme, c’est bien l’hégémonie américaine héritée de la Seconde guerre mondiale et l’omnipotence du roi-dollar consacrée lors des accords de Bretton Woods en 1944 qui seront battues en brèche.

Résumons succinctement les conditions techniques de l’opération :

  • la Nouvelle banque de développement (NBD) aura un capital initial autorisé de 100 milliards de dollars ;
  • chaque pays membre participera selon ses moyens ; d’autres pays pourront s’adjoindre à la fine équipe, mais les BRICS se réserveront une part de contrôle minimum de 55% du total.
  • l’ensemble sera opérationnel avant la prochaine réunion des BRICS, dès 2015 ; le siège de la banque sera située à Shangaï ;
  • les échanges entre les pays membres s’effectueront directement dans l’une ou l’autre des monnaies de leur cru (et non plus en passant par le billet vert US).

Les conséquences géopolitiques

Les conséquences de ces décisions sont sans appel pour le vieil ordre occidental chancelant :

  • Le dollar y perd son hégémonie de monnaie-étalon qui permettait entre autres aux Etats-Unis de faire financer leur énorme dette par les autres pays ;
  • la Banque mondiale et le FMI, pièces maîtresses du système occidental, perdent une grande part de leurs moyens exclusifs de pression ;
  • L’arme de dissuasion financière dont disposait exclusivement Washington voit sa force d’impact considérablement réduite ;
  • un bouleversement d’envergure en matière de répartition des ressources mondiales apparaît comme de plus en plus probable à assez brève échéance (notons que lors du sommet de Fortaleza, Vladimir Poutine a aussi proposé une association énergétique à ses partenaires).

Vers un nouvel ordre monétaire international

Le camp occidental tente bien sûr de faire bonne figure devant l’annonce. Quand ils ne font pas silence, ses médias s’emploient à essayer d’en banaliser la portée. Mais le camouflet est cuisant pour le vieux système néolibéral septuagénaire. Et la réponse de Poutine aux sanctions américaines et européennes, cinglante.

Pour tout dire, il ne fallait pas être fin analyste pour savoir que les mesures radicales prises par les BRICS pendaient depuis longtemps aux nez du suzerain américain et de ses commensaux européens.

Il y eut cette alerte d’octobre 2009. Puis ce tout récent accord gazier entre la Russie et la Chine, précipité par les manigances de l’Otan en Ukraine (après l’Irak, la Libye, la Syrie…), mais aussi par les inconséquences financières de la Fed qui, en janvier 2014, firent vaciller les monnaies des BRICS.

En décrétant leur émancipation, les pays émergents ouvrent la voie à une refondation de l’ordre monétaire global, condition sine qua non à l’avènement du monde d’après.

Ukraine/Occident: une longue gueule de bois après le mensonge

Andreï Fediachine, La Voix de la Russie – RIA Novosti, 15 août 2014

Le rideau de mensonge et de désinformation de Kiev et de ses sponsors américains semble se lever peu à peu en Occident.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a reconnu, pour la première fois depuis le début de l’opération punitive de Kiev dans l’est, une hausse menaçante du nombre de victimes parmi la population civile de l’Ukraine. Selon les données de l’ONU, rien qu’au cours de ces deux dernières semaines le nombre de tués a presque doublé pour surpasser 2 000. La semaine dernière, le chef du bureau européen des Nations Unies pour les réfugiés Vincent Cochetel s’est rendu en Ukraine. Il a déclaré qu’il « n’était pas prêt à ce qu’il avait vu dans l’est de l’Ukraine ». Le rideau de mensonge et de désinformation de Kiev et de ses sponsors américains semble se lever peu à peu en Occident.

Le mensonge commence à se dissiper. Les journaux européens publient des articles qu’on ne pouvait pas imaginer il y a deux ou trois mois.The Daily Telegraph britannique écrit:

« Pendant de longs mois l’Occident a démonisé le président Poutine avec notamment la participation du prince Charles et de l’ex-secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton qui avaient comparé Poutine à Hitler. Cela sans égard au fait que la crise ait été lancée par des tentatives provocatrices insensées d’absorber l’Ukraine dans l’UE. Comme si personne ne pouvait imaginer que Moscou ne laisserait pas sans réponse la tentative pour engloutir le berceau de l’identité russe et l’incorporer dans l’empire de Bruxelles. Avec l’unique port d’eau profonde de la Russie en Crimée qui devait être rattaché par l’OTAN ».

Dans les médias électroniques on entend de plus en plus souvent les voix d’experts bannis de la radio et de la télévision au début du flirt avec Kiev. Aujourd’hui, il ne leur est plus défendu d’exprimer ouvertement leur opinion sur l’opération punitive et sur le crash du Boeing malaisien dans l’est de l’Ukraine. Le professeur honoris causa des Universités de Princeton et de New York et l’historien américain connu Stephen Cohen déclare ne pas être en conflit avec  » l’opinion générale  » sur les causes de la tragédie du Boeing 777 de Malaysia Airlines:

« J’ai l’habitude d’interpréter les faits et non pas les rumeurs et la désinformation. Je ne sais pas pourquoi, mais on nous nourrit de conclusions sans présenter de faits. C’est abominable de voir ces jeux politiques tandis qu’il est question de près de 300 morts. Tout détective vous dira que dans chaque crime douteux il importe d’établir la motivation.

La Russie n’avait aucun motif d’abattre l’avion. Les insurgés de l’est de l’Ukraine qui combattent Kiev et le gouvernement ukrainien, non plus. Dites, pourquoi devaient-ils abattre un avion de ligne ? Les seuls motivés pour abattre l’avion, sont les gens et les structures intéressés à la dégradation de la situation en Ukraine. Intéressés, aussi, à inverser l’opinion publique mondiale et, peut-être, à rapprocher l’état de guerre. Si ce n’était pas un accident tragique, si cela n’a pas été fait à dessein, l’unique structure qui avait des motifs c’est Kiev et pas du tout Moscou ».

Stephen Cohen est convaincu qu’aujourd’hui nous sommes à quelques pouces de la ligne apocalyptique derrière laquelle une guerre réelle peut commencer. Seuls les Etats-Unis sont actuellement capables de contraindre Kiev à arrêter les bombardements de l’est ukrainien. Seuls le président Obama et le secrétaire d’Etat Kerry sont capables de le contraindre à se mettre à la table des négociations : sans le soutien américain ce gouvernement ne tiendra pas un seul jour. L’expert ajoute:

« Les Etats-Unis, je cite une déclaration du Pentagone faite au Congrès la semaine dernière,  » possèdent des conseillers intégrés dans le ministère de la Défense d’Ukraine « . Cela veut dire que nous dirigeons cette guerre. Kiev n’a pas d’argent. Il n’a pas d’équipements et d’expérience. Nous et l’OTAN menons cette guerre. Cette guerre est une sorte d’opération conjointe de Washington et de l’OTAN. Sans nous, le gouvernement de Kiev chutera « .

Aujourd’hui beaucoup ont commencé à oublier par quoi la crise a commencé. Les habitants des Etats-Unis et d’Europe ont été mystifiés par les rumeurs et la désinformation non dissimulée sur la tragédie du Boeing malaisien. Un autre politologue, historien et présentateur de radio américain Stephen Lendman estime que le président Obama met sens dessus dessous les faits sur l’Ukraine:

« Washington et ses partenaires de Kiev sont complètement responsables pour tout ce qui se passe actuellement en Ukraine. Pour toutes les violences et pour tous les échecs économiques. Un coup d’Etat a été perpétré en Ukraine. Ce coup d’Etat qui est soutenu par Obama. Parmi ses nouveaux amis kiéviens il y a une foule d’extrémistes néo-nazis, de gorilles nazis, d’éléments antisociaux invétérés. Le président Obama a soutenu à Kiev l’instauration du pouvoir de la foule ».

En ce qui concerne les sanctions économiques contre la Russie imposées à l’Europe, les experts européens estiment que la  » docilité  » de Bruxelles causera à tous les pays de l’UE pris ensemble plus de préjudice qu’à Moscou.

La Voix de la Russie

Les agriculteurs européens souffrent de l’embargo russe

RIA Novosti, 15 août 2014

Les experts des ministères de l’Agriculture de l’UE et les 28 membres de la Commission européenne ont évoqué le 14 août l’indemnisation des agriculteurs européens, sérieusement touchés par les mesures de rétorsion prises par la Russie pour réagir aux sanctions de l’UE, écrit jeudi 14 août le quotidien Rossiïskaïa gazeta.

On ignore qui bénéficiera du fonds de réserve de 420 millions d’euros, à quelles conditions et quel sera le montant mais la Pologne, la Grèce, la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne et les pays baltes ont déjà demandé une assistance financière. Même si Bruxelles allouait des fonds pour couvrir les énormes pertes subies par les dizaines de milliers de fermiers à travers l’Europe, cela ne permettrait pas de compenser à long terme la perte du marché russe.

Athènes prévoit que la situation sera critique dès l’automne, compte tenu des éventuelles perturbations des fournitures de gaz russe via l’Ukraine. Les Grecs procèdent de toute urgence au stockage de 130 000 mètres cubes de gaz liquéfié dans leurs réserves souterraines. Toutefois, cette quantité suffira uniquement pour assurer 10 jours de consommation normale.

« Etant donné que de nombreuses entreprises grecques fonctionnent au gaz et qu’un quart de l’électricité du pays est fabriqué avec du gaz, une véritable crise politique attend la Grèce. Et l’opposition, qui exige instamment du gouvernement qu’il quitte le régime de sanctions contre la Russie, fera tous les efforts nécessaires pour cela », explique un haut fonctionnaire grec.

Néanmoins, au niveau officiel, le gouvernement grec s’efforce de garder son calme. « Notre politique ne peut pas se construire sur les fournitures de pêches », a récemment déclaré la porte-parole du gouvernement grec Sophia Voultepsi, ajoutant que la Grèce n’avait pas l’intention de saborder son alliance avec l’Occident.

Cependant, les fermiers grecs, révoltés par la politique actuelle d’Athènes et qui pâtissent de la guerre commerciale entre l’UE et la Russie, pourraient « saborder » le gouvernement déjà fragile d’Antonis Samaras.

Dans les régions horticoles du nord de la Grèce – les plus touchées par les mesures de rétorsion russes – des dizaines de milliers de familles vivent uniquement des revenus de la vente de fruits. Selon les médias grecs, près de 3 000 camions de fruits frais ont dû revenir en Grèce après l’interdiction d’importer en Russie des produits agricoles européens.

Dans ces circonstances, les fermiers grecs ont commencé à se réunir pour soumettre des demandes collectives d’indemnisation des pertes déjà subies, mais il est pratiquement impossible de calculer la somme exacte du préjudice par rapport aux prochaines récoltes.

« La confirmation des indemnités que nous attendons de l’UE serait une bonne chose, mais cela ne règle pas le problème. Il sera résolu si nous revenons sur le marché russe ou si nous trouvons des marchés alternatifs », a déclaré mardi le vice-ministre grec des Affaires étrangères Dimitris Kourkoulas.

Mais les fermiers grecs ne sont pas optimistes quant à cette dernière variante.

« Nous avons fait beaucoup d’efforts pour entrer sur le marché russe parce qu’il était impossible d’entrer sur d’autres marchés. En UE, nous sommes confrontés à une concurrence inévitable avec l’Italie et l’Espagne. J’ai personnellement essayé de placer nos produits sur les rayons de grands réseaux commerciaux européens, mais cela ne les intéresse pas », déplore Christos Jannakakis, président de l’association des coopératives agricoles de Grèce.

Nurit PELED : « Israël est la poursuite du colonialisme européen »

publico.es, 8 août 2014

Une interview de Alex ANFRUNS, traduction Sanfelice

Elle a perdu sa fille de 14 ans dans un attentat suicide revendiqué par le Hamas. Mais elle condamne aussi la politique d’occupation menée en Israël par le gouvernement de Benjamin Netanyahu. Nurit Pelet, juive israélienne et professeure d’éducation à  l’université de Tel-Aviv, auteure du livre « Palestine dans les livres israéliens : idéologie et propagande dans l’éducation », dans lequel elle dévoile les mécanismes d’endoctrinement qui opèrent au sein de sa société.

– Certaines organisations palestiniennes définissent la situation actuelle comme une « Nakba » en cours, rappelant ainsi la Nakba de 1948 (en arabe, nakba signifie catastrophe), qui n’a en réalité jamais cessé. Comment est-ce que les Israéliens justifient cette attitude, 66 ans après la naissance de leur nation ?
Ils la justifient sans cesse, en disant qu’ils empêchent « un plus grand mal ». Selon eux, il vaut mieux faire cela maintenant que de souffrir plus tard. Ce n’est pas typique d’Israël, cela se produit dans tous les pays, opprimer l’autre est toujours un moindre mal. On peut résumer cela ainsi : « C’est regrettable que des personnes doivent mourir, mais nous n’avons pas eu le choix ».
– S’agit-il d’une vision théologique ?
Non, pas du tout. C’est totalement politique. Nous entendons cela tout le temps. Ici et ailleurs, en Occident, aux Etats-Unis. « C’est regrettable mais c’est comme ça. Nous devons le faire pour nous protéger ». C’est la raison qu’ils utilisent tout le temps.
– Dans la zone de Bethléem, on entend souvent parler de l’agressivité des colons envers les Palestiniens.
C’est une déshumanisation complète. Les Israéliens, surtout les colons, traitent de la même façon toutes les personnes qui ne sont pas juives comme eux.
– D’un autre côté, en sortant de Jérusalem et en voyant ces jolies collines, on ne peut s’empêcher de constater qu’il y a beaucoup de terrains disponibles à l’intérieur d’Israël. Donc, pourquoi aller vivre à tout prix dans ces colonies, comme Efrat ?
Parce que l’eau se trouve là. Les grandes réserves pour toute la région. Et ils veulent davantage de terres car ils veulent du pouvoir, obtenir le contrôle. Et ce n’est pas juste une question de terres car ce n’est pas cela qui manque. Il y en a, mais leur intérêt n’est pas de construire quoi que ce soit ici. La pauvreté à l’intérieur d’Israël est horrible. Personne ne s’en occupe. Et, de fait, elle constitue une motivation pour que les gens aillent dans les colonies. Là-bas, ils ne paient rien, tout est gratuit pour eux. Le transport, l’éducation, les magasins, et tout cela sans taxes. C’est un paradis pour eux. Un véritable Etat Providence. Ils obtiennent tout, et avec la meilleure qualité. En plus, ils ne produisent rien. Ces personnes viennent d’Ukraine par exemple, où ils n’avaient rien à manger. Ils arrivent dans les colonies et obtiennent un tas de choses. Pour sortir votre famille de la pauvreté, vous feriez n’importe quoi.
– Racontez-nous la situation de la gauche israélienne.
Il ne reste pas grand-chose de cette gauche. Mais les gens restent actifs, il y a beaucoup d’organisations privées qui travaillent énormément, vous avez sans doute entendu parler d’elles, comme Bet’Selem, Breaking the Silence, Machsom Wwatch, Women’s Coalition, Yesh Din, Les Rabbins pour les Droits de l’Homme. Mais elles sont toutes privées, c’est-à-dire non financées par l’Etat. Ce sont grosso modo les mêmes personnes, quelques milliers. Il n’y a pas de forces politiques, sauf un parti. C’est insuffisant pour obtenir des voix. La situation en Israël n’est pas au beau fixe, l’économie est un désastre, la pauvreté est horrible, le chômage aussi. mais les gens ne font pas le lien logique. Personne ne relie cela à l’occupation et les colonies.
– Ne croyez-vous pas que beaucoup d’Israéliens soient au courant de la situation ?
Non. La majorité de la population israélienne n’est pas consciente de ce qui se passe. Pas du tout. La plupart des habitants de la planète ne veulent rien savoir, qu’il s’agisse d’Israël ou de la Suède. Les livres en Suède par exemple reproduisent l’opinion sioniste, et c’est tout. On assiste à la même chose dans le monde entier.
– Pourriez-vous commenter la citation de Heneen Asharawi, membre du conseil législatif palestinien : « Nous sommes le seul peuple au monde auquel on demande de garantir la sécurité de son occupant, tandis qu’Israël est le seul pays au monde qui prétend se défendre de ses victimes »?
C’est la typique inversion des rôles, c’est toujours pareil. En Corée, en Turquie, c’est toujours le même topo. Les Américains se défendent . De qui ? De l’Afghanistan en passant par l’Iraq, c’est toujours la même histoire. Ils doivent présenter les choses de cette façon afin d’obtenir, au final, plus d’argent, de munitions, que la population rejoigne l’armée, qu’elle soit motivée. Je ne crois pas que cela soit typique d’Israël. Souvenons-nous que les Allemands avaient peur des Juifs. Cette propagande n’a rien d’original.
– Il y a quelques années, des informations circulaient sur les manuels scolaires palestiniens, dans lesquels les Juifs seraient diabolisés, une propagande de ce genre. Mais lorsque l’on les examine, et qu’on se rend compte d’où provient ce matériel scolaire, on voit qu’en réalité ils sont produits dans un centre dont le siège se situe dans la colonie d’Efrat, qui s’appelle « Centre de Vigilance sur l’Impact de la Paix ».
C’est horrible. Horrible. Ces études ont été présentées au Congrès des Etats-Unis. Ce Centre a obtenu un demi million de dollars pour chaque livre et Hilary Clinton a engagé le directeur de cette organisation comme conseiller personnel. Ce sont des fascistes, ils n’ont rien d’académique en plus, il n’y a aucun travail de recherche. En France, ce directeur, le professeur Yohanan Manor, est reçu partout. Ils racontent des bêtises. En revanche, les Palestiniens ne pourraient aucunement affirmer de telles choses même s’ils le voulaient. Ils sont tellement contrôlés et censurés par le Parlement Européen, le Ministre de l’Education Israélienne, l’armée israélienne, le Danemark, et par la Banque Mondiale qui lui donne de l’argent, par le Japon, que les Palestiniens ne pourraient pas, même s’ils le voulaient, être offensants ou racistes. C’est un mensonge, car on ne leur permet même pas d’écrire au sujet de leur propre nation, de leur propre Nakba, de leur propre culture. On ne leur permet même pas d’écrire quelque chose sur eux-mêmes dans leurs livres.
– Mais la plupart des gens sont encore vulnérables face à ce type de discours, surtout dans les pays occidentaux. Du fait de cette inversion des rôles, ils ne savent pas quelle est la vérité sur la Palestine. Et ces « études » faites sur les colonies israéliennes affirment grosso modo que les Palestiniens apprennent à leurs enfants à détester les Juifs.
Il n’y a pas besoin d’enseigner quoi que ce soit lorsqu’on vit dans le camp de réfugiés d’Aida. De toute façon, ce n’est pas vrai car c’est impossible. Les Palestiniens ne pourraient pas le faire, même s’ils le voulaient (par contre, les livres scolaires israéliens, eux, le font). C’est intéressant, ce qui est raconté dans les livres palestiniens car les Israéliens n’y sont même pas vus comme des ennemis. Les ennemis sont les Britanniques, l’Europe, parce que ce sont eux qui ont commencé le colonialisme, et Israël est très marginal pour eux, ce n’est que la poursuite du colonialisme. Ils ne présentent pas Israël comme « la grande force », du tout. C’est l’Europe. C’est cela qui leur est enseigné : « Ils ont offert une terre qui ne leur appartenait pas à des gens qui ne la méritaient pas, et ils ont choisi la Palestine ». Dans ces livres, Israël occupe une place marginale.
– Pouvez-vous nous dire comment votre livre « Palestine dans les livres israéliens : idéologie et propagande dans l’éducation » a été reçu dans la société israélienne ?
Les Israéliens ne l’ont pas lu. En dehors du pays, il a reçu d’excellentes critiques, tandis qu’ici, peut-être une seule, mais sans le moindre impact, il n’y a pas d’universitaires qui le prennent en compte, au contraire. Mes collègues ne s’y intéressent absolument pas. En fait, ils font ce qu’ils peuvent pour faire interdire ce livre et me réduire au silence.
– Que pensez-vous de l’omniprésence du discours religieux en Israël ?
C’est une manipulation, cela a toujours été le cas. Les Allemands l’ont fait, ainsi que les Espagnols en particulier. L’utilisation de la religion s’explique par son énorme pouvoir de persuasion, puisqu’on peut utiliser la religion pour quoi que ce soit, on peut tout y trouver, afin de justifier le meilleur et le pire. Cela n’a rien d’original. Mais le sionisme a très bien appris de ses prédécesseurs.
– Il semble que les leaders politiques et les grands médias font en sorte de présenter chaque conflit au Moyen Orient sous une approche de type religieux car cela sert à consolider leurs projets et l’idée d’un « choc de civilisations ».
Oui, car cela sert à recruter le peuple juif de par le monde, affirmant que l’ensemble des nations arabes est contre l’ensemble de la population juive. Ce qui est faux, parce que les Juifs présents dans les pays arabes vivaient très bien avec les musulmans. Mais tout cela est politique, vous le savez. C’est de la manipulation. Cela se passe en Iran, en Arabie Saoudite, en Malaisie, où que vous alliez. Qu’il s’agisse d’Islam, de Chrétienté, ou de Judaïsme, c’est toujours la même chose. En Inde, au Pakistan, c’est pareil. C’est une arme excellente, très efficace.
-Cela a toujours été comme ça en Israël ? Ou avant c’était une société laïque ?
C’était une société plutôt laïque. La vie est difficile et les gens se réfugient dans la religion, c’est quelque chose qu’on observe partout dans le monde. Lorsque la vie est dure, que faire ? Se réfugier dans la religion. C’est un très bon abri face aux problèmes.
– Historiquement, la religion a fait l’objet d’un autre usage également. Surtout dans le cadre de la théologie de la libération en Amérique Latine, où les curés n’étaient pas d’accord avec les aspects rituels de l’église, comme la messe, mais ils voulaient récupérer le message originel de la défense des pauvres, y compris aux moyens d’une lutte armée.
Ici nous avons une organisation, « Rabbins en faveur des droits de l’homme », et ce sont les meilleurs. On peut tout trouver dans la religion, c’est comme une ferronnerie, quelque chose qui peut ennoblir quelque chose d’autre. La laïcité telle quelle n’a jamais rien démontré de grand, elle ne tient pas la route. Pas même en Russie : tout le monde a été à l’église le jour qui a suivi l’éclatement du bloc de l’Union Soviétique. La religion est « la force » et les politiciens l’utilisent, bien entendu. Ils utilisent n’importe quoi. Mais ce que nous avons ici, ce n’est pas un conflit religieux, ce n’est même pas un conflit, car les deux parties ne sont pas à armes égales. C’est une occupation qui se poursuit éternellement. Il n’y a pas de véritable conflit ici. Il y a la Nakba, un « sociocide », un ethnocide, on peut l’appeler comme on veut, mais ce n’est pas un conflit.
– L’état d’Israël a tenté de faire passer une loi pour recruter les personnes religieuses, ultra orthodoxes, dans l’armée. Et ils ont également fait quelque chose de similaire afin de recruter les Palestiniens de confession chrétienne en Israël. Il y a ces deux initiatives simultanées, qui semblent être une réaction au geste de l’Autorité Palestinienne qui élimine la référence religieuse dans les carnets d’identité.
Ils ne réussiront pas, on ne peut jamais vaincre avec les ultra orthodoxes. c’est une fois de plus une manipulation politique due au fait que certaines personnes sont scandalisées qu’ils ne fassent pas leur service militaire. Et alors ? Ils ne travaillent pas non plus et ne paient pas non plus de taxes.
– Il y a beaucoup d’ultra orthodoxes ?
Non. En tout et pour tout, les personnes religieuses forment 30% de la population. Parmi ces 30%, peut-être que les ultra orthodoxes composent 5%. Ce n’est pas un grand problème. Ils veulent utiliser ce sujet pour faire semblant que « tous sont égaux en droits et en devoirs ». C’est très bien, mais les personnes religieuses ne se laissent pas embobiner. Pour elles, l’Etat d’Israël est aussi mauvais que n’importe quel régime, voire pire, puisqu’il est juif. N’importe quel type d’Etat est un crime pour eux, mais ici il faut attendre le Messie, et non avoir un Etat laïc. De toute façon, qu’il s’agisse d’un Etat dominé par les Romains, les Grecs, les Britanniques ou les sionistes, pour eux, ça ne change rien. Ils s’opposent au régime de toute façon.
– Donc ils sont plutôt antisystème en réalité.
Oh que oui, bien entendu, ils sont totalement antisionistes. Ils ont plusieurs leitmotiv : « être sioniste ça ne veut pas dire être juif », « un Juif n’est pas un sioniste ». Ils ne ressentent pas d’affiliation particulière avec les personnes d’ici, ils prennent juste ce qu’ils peuvent, ils veulent juste faire exploser ce régime. En ce qui les concerne, nous pouvons aller tous autant que nous sommes en enfer dès demain. Personne ne peut gagner contre eux. Ils n’iront pas à l’armée, ne vous inquiétez pas. Certains l’ont fait et ils reviennent encore plus cruels une fois revenus. C’est pour cela qu’on veut les enrôler, parce qu’ils sont horriblement cruels, parce que, pour eux, un Arabe est un animal, un sacrilège, il devrait mourir. Un Arabe, c’est pire qu’un animal. Pas pour tous, juste pour ceux qui vont à l’armée. C’est très facile de les utiliser pour n’importe quel objectif, tout comme les colons.
– Pourriez-vous nous expliquer cette focalisation devenue traditionnelle des Israéliens sur l’antisémitisme ? Comment abordent-ils ce sujet ? C’est une sensation étrange, on dirait que l’augmentation de l’antisémitisme dans un futur proche en Europe, finalement, c’est quelque chose de bon pour Israël.
Bien entendu. C’est très bon pour eux. Enfin, ce sont eux qui le propagent, ils l’amplifient énormément : « Toute personne non juive est antisémite. Pour cette raison, nous n’appliquons pas les décisions internationales et le droit international, car ils ont été créés par des non juifs qui étaient antisémites ». Le droit international, ils n’en ont rien à secouer.
– C’est un peu bizarre de voir quelqu’un comme Bernard Henry-Lévy qui soutient les manifestants d’extrême droite en Ukraine, les faisant passer pour des combattants de la liberté, tout comme en Libye.
Ils sont fort racistes, fort antisémites. Mais Israël coopère également avec d’innombrables organisations fascistes.
– C’est également intéressant de se souvenir des relations entre Israël et l’Afrique du Sud.
Oui, en effet. Israël a totalement soutenu l’apartheid. Complètement. Il a fourni son soutien à tous les régimes tyranniques : en Afrique du Sud, en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique. Idi Amin est venu ici pour apprendre des méthodes de torture et on lui a fourni tout ce dont il avait besoin. Même le Shah d’Iran, qui a fait tout ce qu’il pouvait pour Israël. Toutes ces personnes. Et en Amérique du Sud, Israël a toujours soutenu les tyrans. Toujours. Ils n’ont jamais défendu les droits de l’homme.
– Malheureusement, il y a beaucoup d’Etats comme ça, pas seulement Israël. Ils sont surtout intéressés par la vente d’armes.
Oui, bien entendu. L’Angleterre et les Etats-Unis assassinent toujours les gentils. Même en Iraq.
– Certains leaders locaux de la stratégie de la résistance non-violente affirment qu’à travers la non-violence, l’armée israélienne, avec tout son armement, est incapable de les vaincre.
Les Palestiniens ont énormément d’espoirs, ils sont optimistes, positifs, ils résistent malgré tout. Mais l’armée continue à les opprimer : ils arrêtent des enfants pour des lancers de pierres.
– Que peut-on faire ?
Le BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), surtout. Empêchez que les politiciens et militaires israéliens viennent dans votre pays. Ne laissez pas les artistes jouer, ni les footballeurs. N’achetez pas de produits israéliens. Toutes ces choses effraient beaucoup Israël. Le BDS fait vraiment peur à Israël.

 

Les « sauveurs » de l’Irak

Manlio Dinucci, Il Manifesto, 12 août 2014

Les premiers chasseurs bombardiers étasuniens, qui en Irak ont attaqué le 8 août des objectifs dans la zone contrôlée par lIsis (Eiil), ont décollé du porte-avions baptisé « Georges H.W. Bush », en lhonneur du président républicain auteur en 1991 de la première guerre contre lIrak. Continuée par son fils, George W. Bush, qui en 2003  attaqua et occupa le pays, en accusant Saddam Hussein (sur la base de « preuves » qui se sont ensuite révélés fausses) de posséder des armes de destruction de masse et de soutenir Al Qaeda. Après voir employé dans la guerre intérieure en Irak plus dun million de soldats, plus des centaines de milliers dalliés et de contractors, les Etats-Unis en sont sortis substantiellement vaincus, sans arriver à réaliser lobjectif de plein contrôle de ce pays, de première importance par sa position géostratégique au Moyen-Orient et ses réserves pétrolifères.

Cest là quentre en scène le président démocrate (et Prix Nobel de la paix) Barack Obama, qui en août 2010 annonce le début du retrait des troupes Usa et alliées et la naissance en Irak dune« aube nouvelle ». Aube rouge sang en réalité, qui signe le passage de la guerre ouverte à celle secrète, que les Usaétendent à la Syrie, frontalière avec lIrak. Dans ce cadre se forme lIsis (Etat Islamique de lIrak et de la Syrie, ou EIIL) qui, tout en se déclarant ennemi juré des Etats-Unis est en fait fonctionnel à leur stratégie. Ce nest pas un hasard si lIsis a construit le gros de ses forces justement en Syrie, où nombre de ses chefs et militants sont arrivés après avoir fait partie des formations islamistes libyennes qui, dabord classées terroristes, ont étéarmées, entraînées et financées par les services secretsétasuniens pour renverser Kadhafi. S’étant unis à des militants en majorité non-syriens -provenant dAfghanistan, Bosnie, Tchétchénie et autres pays- ils ont été approvisionnés en armes avec un réseau organisé  par la Cia, et infiltrés en Syrie surtout à travers la Turquie pour renverser le président Assad.

De là lIsis a commencé son avancée en Irak, en attaquant notamment les populations chrétiennes. Il a ainsi fourni àWashington, resté jusque là officiellement spectateur en exprimant tout au plus de « fortes préoccupations », la possibilité de commencer la troisième guerre dIrak (même si Obama,évidemment, ne la définit pas comme telle). Comme il la déclaréen mai dernier, les Etats-Unis utilisent la force militaire dans deux scénarios : quand leurs citoyens ou intérêts sont menacés ; quand se produit une « crise humanitaire » de proportions telles quil est impossible de rester à regarder sans rien faire.

Après avoir provoqué en plus de vingt ans, par la guerre et lembargo, la mort de millions de civils irakiens, les Etats-Unis se présentent maintenant aux yeux du monde comme les sauveurs du peuple irakien. Il sagit – a précisé Obama- d’ « un projet à long terme ». Pour la nouvelle offensive aérienne en Irak, le Commandement central Usa (dont l’ « aire de responsabilité »comprend le Moyen-Orient) dispose déjà de 100 avions et 8 navires de guerre, mais il peut utiliser beaucoup dautres forces, notamment les 10mille soldats Usa au Koweit et 2mille marines embarqués.

Les Etats-Unis relancent ainsi leur stratégie pour le contrôle de lIrak, y compris pour empêcher la Chine, qui a établi de forts liens avec Bagdad par lintermédiaire du Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, daccroître sa présence économique dans le pays. Dans ce cadre Washington a tout intérêt à la partition de fait du pays en trois régions -kurde, sunnite et chiite- plus facilement contrôlables. Dans ce sillage, la ministre italienne des Affairesétrangères Mogherini promet un « soutien y compris militaire au gouvernement kurde », mais pas au gouvernement central de Bagdad.

 Edition de mardi 12 août 2014 de il manifesto

http://ilmanifesto.info/i-salvatori-delliraq/   

Traduit de litalien par Marie-Ange Patrizio