De quoi la montée du Front national est-elle l’expression, et comment y répondre ?

Table-ronde de L’Humanité, 27 mai 2014

Willy Pelletier, sociologue, « Une manière de conjurer le déclassement collectif »

Ce n’est peut-être qu’un début. Le score du Front national (FN) va croître à mesure qu’en tous secteurs, les « modernisations » libérales se cumulant et leurs effets s’amplifiant, toujours plus d’individus se trouveront peu assurés de leurs statuts, ne supporteront plus leurs situations, redouteront l’avenir, et craindront que les plus proches d’eux socialement s’en tirent mieux qu’eux-mêmes. Les votes FN proviennent de transformations structurelles qui affectent des groupes sociaux divers et changent les relations dans et entre ces groupes.

Pour certains milieux populaires, dans des « quartiers » urbains, la relégation liée au chômage qui dure, la réclusion dans des HLM dégradées, la compression des revenus et l’échec scolaire des enfants rapprochent leurs conditions d’existence de celles des groupes dont ils se sont crus éloignés : les immigrés installés depuis moins longtemps qu’eux. Le bulletin FN exprime alors la hantise d’être précipité dans le monde auquel ils entendaient échapper, une manière de conjurer le déclassement collectif vécu dans l’isolement, en s’écartant symboliquement des plus proches objectivement.

Hier, les solidarités ouvrières retenaient de voir dans le voisin d’atelier ou de quartier, immigré ou jeune, la menace essentielle. Avec l’atomisation des collectifs de travail et la flexibilité, la perception d’un intérêt commun « contre les patrons » devient difficile. L’accentuation de la compétition dans et pour le travail favorise des replis sur soi, le chacun pour soi et un sentiment d’impuissance, qui disposent à s’en remettre à un « chef », surtout s’il offre une nouvelle identité positive (« nous, les Français ») et des clés simples pour « s’en tirer » : virer les immigrés, refaire une France forte pour les Français, etc. Sous ce rapport, pas étonnant que des jeunes à l’avenir bouché, et qui vivent toutes les concurrences nouvelles, sans avoir les capitaux économiques ou culturels pour s’en sortir aisément, votent FN, c’est-à-dire pour un ordre renouant avec « le temps d’avant », où l’écart entre les aspirations, les anticipations de soi et les chances objectives de succès n’était pas si élevé.

Marx a repéré un processus homologue dans son étude des « paysans parcellaires », cette « masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres », et qui vote Bonaparte en 1851. Mais, comme l’établit Violaine Girard, le vote FN n’est pas seulement un vote de déclassement et de relégation. En zones périurbaines, certains techniciens en fin de carrière, propriétaires de pavillon, votent Le Pen. Ils sont « sortis » des quartiers populaires des banlieues voisines. Pour eux, voter Le Pen, c’est se distinguer de ceux qui vivent en habitat social (souvent les immigrés) ou de ceux qui bousculent l’ordre (souvent les jeunes). Ils ne sont pas affectés par le déclassement et la précarisation mais se sentent fragilisés. Pour d’autres raisons : dans leur promotion au travail, ou dans l’anticipation redoutée d’une retraite les pénalisant, ou du fait des incertitudes sur la réussite scolaire et professionnelle des enfants.

Ces dynamiques sociales n’expliquent pas seules les scores du FN. Il faudrait étudier les votes en monde rural. Ajoutons juste deux constats. Le premier concerne la représentation politique des groupes populaires. Leurs membres sont toujours davantage exclus des postes d’élus. Si bien que la fabrication d’« intérêts » et d’identités de classe se trouve empêchée alors qu’elle pourrait faire reculer la promotion de l’identité nationale comme identité politique légitime. Second constat : plus seront « cassés » les collectifs de travail et les sociabilités locales, plus seront démantelés les services publics, plus l’insécurité sociale s’étendra. S’avivera alors la guerre des pauvres contre de plus pauvres et celle des petites classes moyennes contre celle des milieux populaires, qui alimentent les votes FN. Ces luttes entre voisins sont intensifiées par les « modernisations » libérales dans les entreprises et les politiques depuis trente ans.

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