L’émission culte « Là-bas si j’y suis » rayée de la grille de France Inter

http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/l-emission-culte-la-bas-si-j-y-suis-rayee-de-la-grille-de-france-inter_634125.html

C’est une page de l’histoire de la radio qui se tourne. L’émission de France Inter « Là-bas si j’y suis », animée par le journaliste Daniel Mermet, va disparaître après 25 ans d’antenne. La nouvelle directrice de la station, Laurence Bloch, l’a annoncé à Daniel Mermet lors d’une entretien, vendredi 27 juin. « Là-bas si j’y suis » avait perdu 100 000 auditeurs depuis deux ans, pour tomber à 485 000 en audience cumulée, un score très bas, selon Radio France.

Reportages-fleuves, sujets atypiques, discours militant, décryptage marqué politiquement à l’extrême gauche, l’émission créée en 1989, diffusée quasi quotidiennement sur France Inter à 17 heures, puis à 15 heures, s’est démarquée dès sa naissance par un ton original et une qualité radiophonique inégalée.

Des auditeurs réunis dans 187 lieux de débats

Une heure sur la dame-pipi de l’hippodrome de Deauville pendant les enchères des yearlings de luxe, les ouvriers de Florange racontant bouleversés leurs machines désormais silencieuses ou le témoignage d’un paysan sans terre au Brésil : autant de reportages ponctués de commentaires militants de Daniel Mermet, 71 ans, dont la voix grave a pris un ton de plus en plus moraliste au fil des années.

Surnommés par Mermet « auditeurs modestes et géniaux », ses auditeurs ont créé en France 187 « repaires », des lieux de débats où les passionnés se retrouvent pour discuter de l’état du monde. Chaque début d’émission leur était consacré avec le « répondeur », où ils pouvaient laisser un message de soutien, de colère, un appel à manifester etc.

« Un rude coup au pluralisme », selon Mélenchon

Daniel Mermet était un manager controversé. D’anciens reporters avaient dénoncé, en juin 2013, dans un article du magazine « Article 11 », des méthodes de travail difficiles, des rémunérations très basses et un « système Mermet » autoritaire.

Le coprésident du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon a regretté, vendredi, l’arrêt de l’émission, qu’il juge être « un rude coup porté au pluralisme sur le service public ». « Un a un, tous les espaces de pensée non conformes sont refermés, a-t-il écritÉmission après émission, les sociaux-libéraux et les libéraux occupent tout le temps d’antenne, volent les mots, tordent la pensée, bourrent les crânes. »

Grève à la SNCM : parce que l’État ne respecte pas sa parole !

Rouge Midi, 27 juin 2014

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À Marseille, tous les navires de la SNCM restent à quai ! Pourquoi ? Parce le gouvernement français, malgré les promesses de janvier dernier, se parjure et laisse au géant Véolia l’opportunité de dépecer la compagnie maritime. Dans l’intérêt de qui ? Des actionnaires ! Pourquoi voulez-vous que ceux qui risquent d’y perdre leur emploi ne disent rien ? Fralib l’a bien montré : seule la lutte paie.

Depuis mardi 24 juin, marins et sédentaires unanimes – SNCM-CGT, SAMMM, FO, CFE-CGC, CFDT et CFTC – ont arrêté pour la 3e fois cette année, le travail et ont cloué à quai les navires de la compagnie, interrompant totalement les traversées vers le Maghreb et la Corse, un avertissement avant les grands départs de l’été.

« Nous ne pouvons pas attendre septembre pour dénoncer les mensonges et les reniements de l’Etat », justifie le délégué CFE-CGC des officiers Pierre Maupoint de Vandeul. « Nous réclamons que les actionnaires, dont l’Etat (25%), respectent leurs engagements. La grève est de l’entière responsabilité du gouvernement. Nous sommes à l’heure de la clarification. les mensonges du gouvernement, qui est incapable d’engager les investissements qu’il a promis, et ça ne passent plus », a déclaré Frédéric Alpozzo, secrétaire de la CGT des marins SNCM.

En effet, ce projet de relance, longtemps soutenu par le gouvernement, prévoyait un pacte social avec 500 suppressions de postes (sur 2.600) et l’augmentation du temps de travail. En contre partie, l’État commandait quatre navires plus performants aux chantiers de Saint-Nazaire, avec à la clef des gains de productivité et publiait un décret sur l’emploi de marins.

Lors de la grève de Janvier dernier (avant les municipales – le PS pensait encore conquérir la mairie) les salariés en grève arrachaient à Jean-Marc Ayrault (alors premier ministre) un chèque pour la trésorerie. Un second coup était lancé en mars et Frédéric Cuvillier (Le ministre délégué chargé des Transports, de la Mer et de la Pêche.) se fendait de propositions en phase avec le plan à long terme, une lettre d’intention de commande, valable jusqu’au 30 juin, était même envoyée aux chantiers navals de Saint-Nazaire.

Mais depuis le houleux conseil de surveillance du 28 mai dernier, le PDG de Transdev Jean-Marc Janaillac (sorti protégé par les CRS, sous les huées des salariés de la SNCM) a pu compter sur les voix des trois administrateurs de l’État en plus des siennes pour imposer son candidat contre l’avis des quatre représentants des salariés.

Le gouvernement, qui jusque là faisait figure d’arbitre, a justifié son soutien au nouveau dirigeant par la nécessité pour l’équipe dirigeante de « travailler et agir en confiance avec son principal actionnaire » et de « restaurer une gouvernance pleinement opérationnelle ». En clair : « je suis d’accord avec le privé et ses actionnaires et contre le maintien du service public ».

Que s’est-il passé entre temps ?

La ville reste à GAUDIN avec un clou dans la chaussure des marseillais : la mairie du 13 / 14 gagnée par le FN. Et surtout un refus de voter à gauche qui s’amplifiera lors des élections européennes. N’ayant plus rien à perdre ou à gagner, que fait donc le gouvernement socialiste ? Ce qu’il a toujours fait : trahir la classe ouvrière.

Mais cette dernière n’est pas obligée de tendre l’autre joue, elle peut jouer avec ses atouts. Et le meilleur d’entre eux , c’est la grève.

« Soit on a un gouvernement de transition énergétique et de relance industrielle, soit on a un gouvernement ultralibéral qui pratique la casse industrielle sur le port. (…) Il est clair pour nous qu’il y a une fuite en avant de l’Etat avec Transdev »affirme Frédéric Alpozzo de la CGT.

 » Le gouvernement n’a toujours pas apporté de réponse, explique t-il et nous exigeons une clarification de la position de l’Etat actionnaire quant à l’abandon ou non du plan à long terme et la commande des nouveaux navires qui doit intervenir avant le 30 juin. On veut mettre la SNCM en liquidation et faire croire que c’est à cause de la grève » accuse le syndicaliste ».

« On n’a plus rien à perdre ! L’actionnaire majoritaire veut nous tuer et le gouvernement va l’aider pendant que les Corses se frottent les mains et les tendent à Corsica Ferries. C’est une Europe de travailleurs détachés qu’ils veulent !? ». (voir encadré)

En fait on devrait dire des « travailleurs attachés » à ce point au capital qu’il peut leur imposer de partir travailler à l’étranger sans augmentation de salaire notable et surtout à des taux très inférieurs à ceux du pays d’exercice de celui-ci.

Évidemment la disposition des travailleurs détachés, prise par les instances de l’UE dans une circulaire de 1996, au nom de la sacro-sainte « concurrence libre et non faussée » concerne particulièrement la France où les salarié-e-s ont gagné, dans la foulée du CNR en 1945, des droits et en particulier une protection sociale financée par les richesses créées à l’entreprise.

Le grand patronat qui n’a jamais accepté cette conquête n’a eu de cesse de porter depuis des attaques de toutes sortes contre notre sécurité sociale. La dernière mode est donc celle des salariés « détachés ». Autrement dit une entreprise qui a un travail à faire en France, au lieu de le faire faire par des salariés sur place, fait appel à des esclaves des temps modernes qu’elle fait venir à bon compte (en moyenne 30% de moins sur les salaires). Bref c’est le retour du « plombier polonais ».

« On touche à un, on touche à tous »

« C’est par la grève, le rapport de force, la manifestation et la contestation que nous nous ferons entendre », annonce Frédéric Alpozzo. Il revendique 70% de grévistes chez les marins : « Avec ça, les réponses vont tomber de la part de ce gouvernement indigne de la République, incapable de respecter la signature d’un ministre. »

Et maintenant, tous les métiers du port soutiennent le mouvement : dockers des bassins Est et Ouest, douaniers, les personnels des ports de Fos et de Marseille. Le représentant CGT des agents du grand port de Fos, Pascal Galéoté, confirme : « Nous ne sommes pas seulement solidaires. Nous sommes en convergence de lutte. Et il n’est pas dit qu’on ne les rejoigne pas dans le mouvement dans les jours prochains. Pour nous, si la SNCM disparaît, c’est 60 emplois en danger sans compter l’activité des bassins Est qui serait directement impactée. »

« Je touche à un, je touche à tous et tous ensemble, on va gagner », conclut Alpozzo. Il confirme par exemple que les dockers de Fos ont refusé de « travailler le navire » de la Corsica ferries, appareillé pour transporter du fret entre la Corse et le continent.

Pour la CGT des marins de la SNCM, « la balle est donc dans le camp de l’Etat qui à toutes les cartes en main pour créer les conditions nécessaires à un été paisible. Le combat de la CGT à la SNCM est déterminé à s’opposer à la dérèglementation européenne, à la casse des services publics et à leur mise en concurrence avec le libéralisme sauvage ».

Et Gaudin qui préfère accueillir les usines à touristes de Costa ne dit pas un mot sur la SNCM. UMP / PS même combat !

Demandons l’abolition pure et simple de la circulaire esclavagiste de 1996 concernant le détachement temporaire en France d’un salarié d’une entreprise étrangère, car c’est elle qu’utilise Corsica Ferries pour casser les prix en utilisant des marins sous payés.

Soutenons et expliquons autour de nous la justesse de cette grève. Le capitalisme de Véolia n’est pas aménageable, seule la lutte solidaire des marins et des marseillais, si fiers de leur navires, peut le faire reculer.

Souvenons-nous des Fralib !

Irak, les pages d’histoire effacées

Manlio DINUCCI, Il manifesto, 18 juin 2014 – traduction publiée par « Le Grand Soir« 

Comme dans le roman d’Orwell, le Grand Frère politico-médiatique réécrit continuellement l’histoire, en effaçant des pages comme celles des deux guerres contre l’Irak, essentielles pour comprendre les événements actuels. Il est donc important de les reconstruire dans leurs termes essentiels.

La Première guerre de l’après-guerre froide

L’Irak de Saddam Hussein, qui en envahissant le Koweït le 2 août 1990 fournit aux Etats-Unis le moyen de mettre en pratique la stratégie de l’après-guerre froide, est le même Irak soutenu jusque peu de temps auparavant par les Etats-Unis. Depuis 1980, ils l’ont aidé dans la guerre contre l’Iran de Khomeiny, alors « ennemi numéro un ». Le Pentagone a également fourni au commandement irakien des photos satellitaires du déploiement iranien. Et, sur instruction de Washington, le Koweït a concédé à Bagdad de gros prêts.

Mais une fois la guerre terminée, en 1988, Washington craint que l’Irak, grâce aussi à l’assistance soviétique, ne prenne un rôle dominant dans la région. L’attitude du Koweït change en conséquence : il exige de Bagdad le remboursement immédiat de la dette et augmente l’extraction du pétrole du gisement de Rumaila qui s’étend sous les deux territoires. Il crée ainsi un dommage à l’Irak, sorti de huit années de guerre avec une dette extérieure de plus de 70 milliards de dollars. Saddam Hussein pense alors sortir de l’impasse en « re-annexant » le territoire koweitien qui, sur la base des frontières tracées en 1922 par le proconsul britannique Sir Percy Cox, barre l’accès de l’Irak au Golfe.

Les Etats-Unis, qui connaissent le plan dans les détails, laissent croire à Bagdad qu’ils veulent rester en dehors du contentieux. Le 25 juillet 1990, alors que les satellites militaires montrent que l’invasion est désormais imminente, l’ambassadrice étasunienne à Bagdad, April Glaspie, assure Saddam Hussein que les Etats-Unis n’ont aucune opinion sur sa dispute avec le Koweït et veulent les meilleures relations avec l’Irak. Une semaine plus tard, le 1er août, Saddam Hussein ordonne l’invasion, commettant une colossale erreur de calcul politique.

Les Etats-Unis désignent l’ex allié comme ennemi numéro un et, une coalition internationale étant formée, envoient dans le Golfe une force de 750mille hommes, dont 70% sont étasuniens, aux ordres du général Norman Schwarzkopf. Le 17 janvier 1991 commence l’opération « Tempête du désert ». En 43 jours, dans ce qui a été défini comme « la plus intense campagne de bombardement de l’histoire », l’aviation USA et alliée (dont celle italienne) effectue avec 2800 avions plus de 110mille sorties, larguant 250mille bombes, dont celles à fragmentation qui lancent plus de 10 millions de sous-munitions. Le 23 février les troupes de la coalition, comprenant plus de 500mille soldats, lancent l’offensive terrestre qui, après cent heures de carnage, se termine le 28 février avec un « cessez-le-feu temporaire » proclamé par le président Bush.

Personne ne connaît exactement le nombre de morts irakiens : selon une estimation environ 300 mille, militaires et civils, sûrement beaucoup plus. Des milliers sont ensevelis vivants dans les tranchées avec des blindés, transformés en bulldozers.

L’embargo et l’occupation de l’Irak

Dans la première guerre, Washington décide de ne pas occuper l’Irak, pour ne pas alarmer Moscou dans la phase critique de la dissolution de l’URSS et ne pas favoriser l’Iran de Khomeiny. A cet effet on choisit à Washington d’avancer un pas après l’autre, d’abord en frappant l’Irak, puis en l’isolant par l’embargo.

Dans les dix années suivantes, à cause de l’embargo, meurent environ un demi million d’enfants irakiens, plus autant d’adultes, tués par la dénutrition chronique, par la carence d’eau potable, par les effets de l’uranium appauvri et le manque de médicaments.

Cette stratégie, initiée par le républicain Bush (1989-1993), est poursuivie par le démocrate Clinton (1993-2001). Mais, dans les années 90, certaines conditions changent. L’objectif de l’occupation de l’Irak, en position géostratégique clé dans la région moyen-orientale, est à présent jugé faisable. Le Project for the New American Century, un groupe de pression né pour « promouvoir le leadership global américain », demande en janvier 1998 au président Clinton d’ « entreprendre une action militaire pour éliminer Saddam Hussein du pouvoir ». Dans un document successif, en septembre 2000, il précise que « l’exigence de maintenir dans le Golfe une force militaire américaine consistante dépasse la question du régime de Saddam Hussein », étant donné que le Golfe est « une région d’importance vitale » dans laquelle les Etats-Unis doivent avoir « un rôle permanent ».

La nouvelle stratégie, dont George W. Bush (fils du président auteur de la première guerre) devient exécuteur, est décidée donc avant qu’il ne soit installé à la présidence en janvier 2001.

Cette stratégie reçoit une impulsion décisive avec les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New York et Washington (dont la régie –démontre une série de preuves – est sûrement interne). En février 2003, le secrétaire d’Etat Colin Powell présente au Conseil de sécurité de l’ONU les « preuves » -fournies par la Cia et qui se sont ensuite révélées fausses avec l’admission de Powell en personne- que le régime de Saddam Hussein possède des armes de destruction de masse et soutient Al Qaida. Comme le Conseil de sécurité refuse d’autoriser la guerre, les Etats-Unis passent outre. Le 19 mars, la guerre commence. Le 1er mai, à bord du porte-avions Lincoln, le président Bush annonce « la libération de l’Irak », en soulignant que de cette façon les Etats-Unis « ont éliminé un allié d’Al Qaida ».

Manlio Dinucci

Article publié mercredi 18 juin par il manifesto sous le titre : “Iraq la prima guerra doppo l’89, l’embargo e l’occupazione”

http://ilmanifesto.info/la-prima-guerra-dopo-l89-lembargo-e-loccupazione/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

De quoi la montée du Front national est-elle l’expression, et comment y répondre ?

Table-ronde de L’Humanité, 27 mai 2014

Willy Pelletier, sociologue, « Une manière de conjurer le déclassement collectif »

Ce n’est peut-être qu’un début. Le score du Front national (FN) va croître à mesure qu’en tous secteurs, les « modernisations » libérales se cumulant et leurs effets s’amplifiant, toujours plus d’individus se trouveront peu assurés de leurs statuts, ne supporteront plus leurs situations, redouteront l’avenir, et craindront que les plus proches d’eux socialement s’en tirent mieux qu’eux-mêmes. Les votes FN proviennent de transformations structurelles qui affectent des groupes sociaux divers et changent les relations dans et entre ces groupes.

Pour certains milieux populaires, dans des « quartiers » urbains, la relégation liée au chômage qui dure, la réclusion dans des HLM dégradées, la compression des revenus et l’échec scolaire des enfants rapprochent leurs conditions d’existence de celles des groupes dont ils se sont crus éloignés : les immigrés installés depuis moins longtemps qu’eux. Le bulletin FN exprime alors la hantise d’être précipité dans le monde auquel ils entendaient échapper, une manière de conjurer le déclassement collectif vécu dans l’isolement, en s’écartant symboliquement des plus proches objectivement.

Hier, les solidarités ouvrières retenaient de voir dans le voisin d’atelier ou de quartier, immigré ou jeune, la menace essentielle. Avec l’atomisation des collectifs de travail et la flexibilité, la perception d’un intérêt commun « contre les patrons » devient difficile. L’accentuation de la compétition dans et pour le travail favorise des replis sur soi, le chacun pour soi et un sentiment d’impuissance, qui disposent à s’en remettre à un « chef », surtout s’il offre une nouvelle identité positive (« nous, les Français ») et des clés simples pour « s’en tirer » : virer les immigrés, refaire une France forte pour les Français, etc. Sous ce rapport, pas étonnant que des jeunes à l’avenir bouché, et qui vivent toutes les concurrences nouvelles, sans avoir les capitaux économiques ou culturels pour s’en sortir aisément, votent FN, c’est-à-dire pour un ordre renouant avec « le temps d’avant », où l’écart entre les aspirations, les anticipations de soi et les chances objectives de succès n’était pas si élevé.

Marx a repéré un processus homologue dans son étude des « paysans parcellaires », cette « masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres », et qui vote Bonaparte en 1851. Mais, comme l’établit Violaine Girard, le vote FN n’est pas seulement un vote de déclassement et de relégation. En zones périurbaines, certains techniciens en fin de carrière, propriétaires de pavillon, votent Le Pen. Ils sont « sortis » des quartiers populaires des banlieues voisines. Pour eux, voter Le Pen, c’est se distinguer de ceux qui vivent en habitat social (souvent les immigrés) ou de ceux qui bousculent l’ordre (souvent les jeunes). Ils ne sont pas affectés par le déclassement et la précarisation mais se sentent fragilisés. Pour d’autres raisons : dans leur promotion au travail, ou dans l’anticipation redoutée d’une retraite les pénalisant, ou du fait des incertitudes sur la réussite scolaire et professionnelle des enfants.

Ces dynamiques sociales n’expliquent pas seules les scores du FN. Il faudrait étudier les votes en monde rural. Ajoutons juste deux constats. Le premier concerne la représentation politique des groupes populaires. Leurs membres sont toujours davantage exclus des postes d’élus. Si bien que la fabrication d’« intérêts » et d’identités de classe se trouve empêchée alors qu’elle pourrait faire reculer la promotion de l’identité nationale comme identité politique légitime. Second constat : plus seront « cassés » les collectifs de travail et les sociabilités locales, plus seront démantelés les services publics, plus l’insécurité sociale s’étendra. S’avivera alors la guerre des pauvres contre de plus pauvres et celle des petites classes moyennes contre celle des milieux populaires, qui alimentent les votes FN. Ces luttes entre voisins sont intensifiées par les « modernisations » libérales dans les entreprises et les politiques depuis trente ans.

Résister au capitalisme, reconstruire l’unité de pensée et d’action des communistes

Un débat ouvert pour une conférence nationale utile et sans tabou!

Le Conseil National des 14 et 15 juin a décidé la convocation d’une conférence nationale pour les 8 et 9 novembre 2014.

Après les résultats des élections municipales et européennes, cette décision s’imposait.

Il est urgent que les communistes ouvrent un examen sans tabou de la stratégie suivie depuis 2008. En effet, des avis et propositions diverses s’expriment quant à l’analyse des résultats et aux propositions pour l’avenir. Malgré cela, l’ordre du jour décidé par moins de la moitiè des 160 membres du Conseil National tend à nous enfermer dans le refus de toute remise en cause de la ligne suivie. Nous appelons les communistes dans leur diversité à s’emparer de cette conférence nationale, à en transformer l’ordre du jour pour permettre un débat utile pour notre parti et notre peuple.

Les élections municipales et européennes ont créé une situation nouvelle lourde de dangers. La gauche est durablement disqualifiée, la droite a conquis de nombreuses communes, le Front National confirme sa dynamique avec le gain de plusieurs villes et sa course en tête aux élections européennes.

L’abstention structure durablement les comportements politiques y compris d’anciens électeurs communistes.

Notre parti a subi une défaite importante avec la perte de nombreux élus et villes communistes puis d’un député communiste européen , pertes qui s’ajoutent à celles des conseillers régionaux et généraux en 2011, députés en 2012.

Cette perte d’élus utiles au mouvement populaire accompagne et aggrave l’affaiblissement de notre organisation, du rayonnement de nos idées, de notre lien populaire.

Notre représentation est atteinte à tous les niveaux, notre crédibilité affaiblie.

Il nous faut nous poser avec lucidité la question de notre visibilité et de notre capacité à être audibles par le peuple.

De nombreux camarades, quelqu’ait été leur opinion dans les débats antérieurs, constatent que les objectifs fixés au Front de gauche par le PCF n’ont pas été atteints.

Pire, l’affaiblissement du PCF s’est poursuivi, particulièrement dans son ancrage populaire et ouvrier, jusqu’à menacer notre existence nationale.

Suffit-il de rechercher de nouvelles formes d’accord de sommet? nous sommes convaincus par l’expérience que ce serait une mauvaise réponse.

Faut-il faire plus, relancer le Front de gauche, imiter le modèle Syriza, nous savons tous que cela ne fera pas le compte. Les résultats de Die Linke et du Front de gauche le montrent amplement.
Nous appelons pour notre part à des ruptures stratégiquesdans l’esprit des textes de Congrès que nous avons soutenus et déposés de puis 2000, notamment le dernier « Unir les communistes » que nous joignons à cette déclaration.

Nous invitons les communistes à débattre et agir autour de 4 points qui nous semblent essentiels pour sortir de l’impasse dans laquelle le PCF s’est mis:

  • La conception du rassemblement populaire qui doit se libérer des accords de sommet et du modèle de l’union de la gauche
  • La réappropriation par le PCF de son combat historique pour la nation, la souveraineté nationale et l’internationalisme, valeurs et objectifs abandonnés depuis notre adhésion au PGE.
  • Le renforcement de l’organisation du PCF et de sa capacité d’intervention idéologique et concrète autonome.
  • La rupture avec les orientations du Congrès de Martigues qui ont conduit à l’effacement du PCF , la recherche du rassemblement des communistes.

Nous invitons donc les communistes à se saisir de cette conférence nationale, dans les fédérations, les cellules et les sections, pour travailler au renouvellement stratégique nécessaire afin de construire l’unité de pensée et d’action des communistes pour un parti de résistance au capitalisme et de construction du socialisme.

Signataires: Caroline ANDREANI, Paul BARBAZANGE, Marie-Christine BURRICAND, Jean Jacques KARMAN, Pasquel NOIZET, Danielle TRANNOY, membres du Conseil National

Des prisonniers palestiniens en grève de la faim pour protester contre la détention administrative

Patrick Le Hyaric interpelle Catherine Ashton

19 juin 2014

Depuis plus de 50 jours, 150 à 250 prisonniers observent une grève de la faim pour protester contre la détention administrative dont ils font l’objet. Près de 90 prisonniers ont déjà été hospitalisés.

La détention administrative est une procédure abusive largement employée par le gouvernement israélien pour emprisonner sans jugement et pour des périodes indéfinies les palestiniens, activistes mais aussi civils, en violation flagrante des droits de l’homme, pour les punir et pour les empêcher de s’opposer à l’occupation, à la colonisation et d’exprimer leurs opinions.

Patrick Le Hyaric est intervenu auprès de Catherine Ashton, Haute-Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, pour que l’Union européenne demande au gouvernement israélien, comme l’a fait Monsieur Ban Ki Moon, de relâcher les prisonniers dont aucune charge n’est retenue contre eux. Si le gouvernement ne répond pas, d’envisager de condamner cette action en utilisant la possibilité de geler l’accord d’association avec l’Union européenne.

Voici la lettre envoyée à Catherine Ashton, Haute Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’Union européenne:

Madame la Haute Représentante,

Depuis maintenant plus de 50 jours, 150 à 250 prisonniers (dont près de 90 ont déjà été hospitalisés) observent une grève de la faim pour protester contre la détention administrative dont ils font l’objet.

La détention administrative est une procédure abusive largement employée par le gouvernement israélien pour emprisonner sans jugement et pour des périodes indéfinies les palestiniens, activistes mais aussi civils, en violation flagrante des droits de l’homme, pour les punir et pour les empêcher de s’opposer à l’occupation, à la colonisation et d’exprimer leurs opinions. En somme, cette procédure vise à bâillonner la liberté d’expression, ce qui heurte profondément tous les démocrates dans le monde.

On le sait, la torture et les mauvais traitements accompagnent souvent les détentions administratives et sont un moyen pour les autorités pénitentiaires israéliennes d’obtenir des renseignements et dans le même temps de déshumaniser l’univers carcéral, qui n’en a pas besoin, tout en cassant le moral des prisonniers et leur résistance physique et mentale.

189 prisonniers politiques palestiniens sont actuellement enfermés dans les geôles israéliennes par cette procédure, héritée du mandat britannique datant de 1945, suspendue dans les années 70 et remis à l’ordre du jour en 1985.

Le détenu administratif est souvent emprisonné sur la base d’informations considérées comme « secrètes » par l’armée, ce qui rend inaccessible son dossier pour le détenu et son avocat. Est-il logique, qu’emprisonné sans jugement, pour une période indéfinie, le détenu ne puisse pas se défendre, car il ne connait pas les raisons de son incarcération ?

Si en théorie le détenu peut faire appel de l’ordre de détention devant la justice militaire israélienne, les conditions pour un procès juste et équitable ne sont jamais réunies. Comment contester efficacement une décision, sans avoir accès au dossier, réservé uniquement aux seuls juges et procureurs militaires ? Comment se défendre et prouver son innocence, quand on ne sait même pas ce qui est reproché, ni les éléments à charge, ni les preuves ?

Il est logique de pouvoir incarcérer préventivement quelqu’un, si un juge le décide, le temps que l’instruction se termine et qu’un procès soit organisé dans un délai raisonnable. En France, cette période est de 2 ans. En Israël, cette période peut durer le temps que les autorités israéliennes le souhaitent, puisque la détention administrative peut être renouvelée tous les six mois, sans que le détenu en soit informé et de façon indéfinie. Est-il logique que des prisonniers soient enfermés des mois, voir des années, sans procès, ni jugement ?

Il y a une quinzaine de jours, avec une délégation de militants et d’élus, je me suis rendu auprès de leurs familles qui campent sur une place de Ramallah pour leur apporter notre soutien. Elles nous ont fait par de la maltraitance et de la violence que subissent les prisonniers. J’ai pu constater que le mouvement de solidarité grandit chaque jour. De nombreuses grèves et manifestations sont organisés en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est par le peuple palestinien pour soutenir les prisonniers.

Mais le gouvernement israélien reste sourd à cette grève de la faim et aux manifestations de solidarité. Et plutôt que de réfléchir à l’abrogation de cette loi inique, la Knesset discute en ce moment même d’une loi permettant aux autorités pénitentiaires de pouvoir nourrir par la force les grévistes de la faim. Ce projet est évidemment rejeté par de nombreux parlementaires progressistes et démocrates comme par l’ordre des médecins israéliens qui s’y est même farouchement opposé.

Jusqu’où les prisonniers politiques palestiniens devront y aller, pour que les autorités européennes agissent avec fermeté et somme Israël à agir en conformité avec la législation internationale et relâche ces prisonniers qui sont maintenant en grand danger ?

Dans ces conditions, ne serait-il pas envisageable Madame la Haute Représentante que l’UE demande au gouvernement israélien, comme l’a fait Monsieur Ban Ki Moon, de relâcher les prisonniers dont aucune charge n’est retenue contre eux ?

Ne serait-il pas envisageable, si le gouvernement ne répond pas, de condamner cette action en utilisant la possibilité de geler l’accord d’association avec l’Union européenne ?

En vous remerciant de me faire connaître les initiatives que vous comptez prendre,

Je vous prie d’agréer, Madame la Haute-Représentante, l’expression de ma haute considération.

Patrick Le Hyaric

La balkanisation de l’Irak

Manlio DINUCCI, Il Manifesto, 17 juin 2014

Si ce qu’on est en train de raconter à Washington était vrai, que les USA ont été pris par surprise par l’offensive irakienne de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), le président Obama devrait immédiatement destituer les dirigeants de la Communauté d’intelligence, formée par la Cia et par de nombreuses autres agences fédérales qui espionnent et conduisent des opérations étasuniennes secrètes à l’échelle mondiale.

Sans aucun doute, au contraire, ont-ils été félicités, en privé, par le président. L’EIIL est en fait fonctionnelle à la stratégie étasunienne de démolition des Etats à travers la guerre secrète. Plusieurs de ses chefs proviennent des formations islamiques libyennes qui, d’abord classifiées comme terroristes, ont été armées, entraînées et financées par les services secrets USA pour renverser Kadhafi. C’est l’EIIL même qui le confirme, en commémorant deux de ses commandants libyens : Abu Abdullah al Libi, qui a combattu en Libye avant d’être tué par un groupe rival en Syrie le 22 septembre 2013 ; et Abu Dajana qui, après avoir combattu lui aussi en Libye, a été tué le 8 février 2014 en Syrie dans un affrontement avec un groupe d’Al Qaida, auparavant son allié. Quand a commencé la guerre secrète pour abattre le président Assad, de nombreux militants sont passés de Libye en Syrie, en s’unissant à ceux, en majorité non Syriens, provenant d’Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie et autres pays. L’EIIL a construit une grande partie de sa force justement en Syrie, où les « rebelles », infiltrés de Turquie et Jordanie, ont été approvisionnés en armes, provenant aussi de Croatie, à travers un réseau organisé par la Cia (dont l’existence a même été documentée par une enquête du New York Times du 26 mars 2013).

Est-il possible que la Cia et les autres agences étasuniennes –dotées d’un dense réseau d’espions, de drones efficients et de satellites militaires- fussent ignorants du fait que l’EIIL préparait une offensive massive contre Bagdad, annoncée par une série d’attentats ? Evidemment non. Pourquoi alors Washington n’a-t-il pas donné l’alarme avant le début de cette offensive ? Parce que son objectif stratégique n’est pas la défense, mais le contrôle de l’Etat irakien.

Après avoir dépensé dans la seconde guerre en Irak plus de 800 milliards de dollars pour les opérations militaires, qui se montent à 3.000 milliards si l’on considère tous les coûts y compris ceux sanitaires, les Etats-Unis voient maintenant la Chine de plus en plus présente en Irak : elle lui achète environ la moitié de sa production pétrolifère, en forte augmentation, et effectue de gros investissements dans son industrie d’extraction. Pas seulement. En février, durant la visite du ministre des Affaires étrangères Wang Yi à Bagdad, les deux gouvernements ont signé des accords prévoyant aussi des fournitures militaires par la Chine. En mai le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki a participé à Shanghai, à la Conférence sur les mesures d’interaction et de renforcement de la confiance en Asie, avec Hassan Rouhani, le président de l’Iran. Pays avec qui le gouvernement al-Maliki a signé en novembre dernier un accord, défiant l’embargo voulu par Washington, qui prévoit l’achat d’armes iraniennes pour un montant de 195 millions de dollars. C’est sur ce fond que se place l’offensive de l’EIIL, qui met le feu à l’Irak en trouvant une matière inflammable dans la rivalité sunnites-chiites acérée par la politique de al-Maliki. Ceci permet aux Etats-Unis de relancer leur stratégie pour le contrôle de l’Irak. Dans ce cadre on ne perdra pas de vue le plan, qu’a fait passer au Sénat en 2007 l’actuel vice-président Joe Biden, qui prévoit « le décentrement de l’Irak en trois régions semi autonomes : kurde, sunnite et chiite », avec un « gouvernement central limité à Bagdad ».

En d’autres termes, le démembrement de l’Irak.

Edition de mardi 17 juin de il manifesto

http://ilmanifesto.info/la-balcanizzazione-delliraq/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio