Le retour de la pensée unique

Hervé NATHAN, Marianne, 2 mai 2014

François Hollande avait 25 ans en 1982 lorsque, simple conseiller de François Mitterrand, il vit se succéder dans la cour de l’Elysée les « visiteurs du soir ». Ces derniers tentaient de persuader le président de la République de l’époque de tenter « une autre politique », quitte à prendre ses distances avec l’Europe. Comme on le sait, Mitterrand ne les écouta pas et décréta le « tournant de la rigueur » avec Pierre Mauroy, puis Laurent Fabius. Trente ans plus tard, le renversement est total. D’abord parce que les visiteurs viennent de jour et au vu de tous à l’Elysée, puisque leurs entretiens avec le président figurent à l’agenda officiel du chef de l’Etat. Mais encore ils viennent s’assurer que la France suit bien le seul chemin possible, selon eux, en Europe : la rigueur, encore la rigueur, toujours la rigueur.

Ces visiteurs, on connaît leurs visages : des économistes de gauche très en vue, Philippe Aghion, professeur à Harvard, Gilbert Cette, économiste à la Banque de France, sans oublier le plus médiatique des trois, Elie Cohen. En fait, ces trois-là sont des croisés de la « politique de l’offre » : inlassablement, ils luttent pour que la gauche se convertisse à la relance par la compétitivité des entreprises, contre toute relance par les revenus. Ils ont formé avant l’élection présidentielle le « groupe de La Rotonde » (du nom de la brasserie parisienne où ils se réunissaient) et avaient semé quelques petits cailloux dans le discours du Bourget (dont les commentateurs inattentifs n’ont retenu que l’« adversaire sans visage »). Depuis lors, ils n’ont de cesse de travailler l’exécutif.

CASSER LE MOULE

Que dit Philippe Aghion, le plus titré des trois ? Qu’il faut « reprogrammer le logiciel des socialistes, apporter un nouveau souffle en combattant une « vulgate keyné-sienne » simpliste qui enfonce le pays dans la morosité et le déporte vers un hors-piste calamiteux. Il faut casser un moule à penser dominant rempli d’ idées fausses ». Ce message, les trois compères le martèlent à François Hollande dans la torpeur de l’été 2013, lorsqu’ils le rencontrent à la fin du mois d’août. Le président de la République mûrit alors ce qui sera le pacte de responsabilité. Presque neuf mois plus tard, le 15 avril, ils sont de retour au Château, ravis, car la nomination de Manuel Valls deux semaines plus tôt, et ses premières déclarations, confirment que leurs thèses triomphent enfin.

Comme par hasard, les trois économistes publient au même moment un essai au titre programmatique, Changer de modèle, qui bénéficie d’une formidable promotion transmédiatique, puisque le Nouvel Observateur et le Point choisissent d’en faire leur bible des réformes nécessaires pour la France. Circulez, il n’y a pas d’autre alternative. On y retrouve les bonnes vieilles recettes néolibérales : réduire les cotisations des entreprises en augmentant la TVA ou la CSG, ou encore « rendre le marché du travail plus flexible », ce qui signifie, en clair, faciliter les licenciements.

Surtout, les auteurs dévoilent le véritable axe de la politique économique du couple Hollande-Valls, l’âme même du pacte de compétitivité : pratiquer « une dévaluation fiscale », afin de rétablir la compétitivité dégradée des entreprises, puisque l’existence même de l’euro interdit par principe la dévaluation monétaire.

Explication : lorsqu’on déprécie la monnaie d’un pays, tous les agents ­- entreprises, actionnaires, salariés et retraités ­- contribuent. Dans la dévaluation fiscale, ce sont les ménages qui doivent prendre en charge le fardeau des entreprises et des actionnaires, en l’occurrence une quarantaine de milliards d’euros sur trois ans, selon les prévisions du gouvernement. Voilà donc à quoi serviront les coupes de 50 milliards dans les dépenses, dont le gel des retraites (au-dessus de 1 200 € mensuels) et des allocations familiales. Sans l’avouer, la gauche emmène la France sur un chemin de croix qu’ont subi depuis 2010 la Grèce, le Portugal, l’Espagne… Un exercice si périlleux que Jean Pisani-Ferry, commissaire général à la stratégie et la prospective, avertit : « A la différence d’une dévaluation, il faut financer les baisses de prélèvements. On ne pourra pas éternellement traiter comme ça la question de la compétitivité. »

Le gouvernement Valls n’a pas encore mis la main dans l’engrenage de la baisse des salaires, c’est-à-dire l’appauvrissement des travailleurs, pratiquée par Athènes, Madrid ou Lisbonne, mais aussi par le social-démocrate allemand Gerhard Schröder en 2004. Néanmoins, le débat s’enclenche déjà en France. Pascal Lamy, candidat inavoué à la succession de José Manuel Barroso à la présidence de la Commission européenne, après avoir sévi à l’Organisation mondiale du commerce, auteur de Quand la France s’éveillera, introduit l’hypothèse, en affirmant qu’on devrait admettre « des boulots pas forcément payés au Smic ». Idée reprise au vol, et sans surprise, par Pierre Gattaz, président du Medef. La provocation est tellement grosse qu’elle fait réagir jusqu’à Laurence Parisot, qui a traité son successeur d’esclavagiste, rien de moins ! Mais Gattaz insiste et souhaite même « deux ou trois ans de modération salariale dans les entreprises. »

SONNER LA CHARGE

Dans les rayons des libraires s’empilent d’ailleurs les manuels de bonne gestion mainstream. Chaque éminence lance son prétendu pavé dans la mare, qui lui donne accès à quelques quarts d’heure radiophoniques ou télévisés. Ainsi de Matthieu Pigasse. Le jeune banquier d’affaires (directeur de Lazard France), actionnaire du Monde et de l’Obs, parvient à se faire passer pour un chien fou avec son Eloge de l’anormalité. Mais si sa charge contre François Hollande est effectivement radicale, les solutions qu’il prône sont souvent celles choisies par le gouvernement du même Hollande ! Simplement, Pigasse veut qu’on sonne la charge. Et il a justement trouvé une écoute à Matignon, où il a été reçu dès le 3 avril par Manuel Valls, tout juste nommé Premier ministre !

Même les chevaux de retour vendent leur catalogue des « bonnes pratiques pour la France ». Le cocktail est toujours le même : imiter le Canada ou la Suède, en oubliant que ces deux pays avaient, en 1993, dévalué leur monnaie pour justement permettre les réformes profondes de leur modèle économique. Envoyer le « modèle français » aux oubliettes et la France est sauvée ! Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères de Mitterrand, pourfend toute alternative à la politique de compétitivité. D’ailleurs, pour maintenir le cap, il n’imagine rien de moins qu’une majorité avec l’UMP mettant de côté la gauche du PS. Certains répondent déjà présent : Michel Barnier et Benoist Apparu, à l’UMP, Yves Jégo, à l’UDI, sont tentés par un vote favorable au plan Valls. Logique : le social-libéralisme est un héritage en indivision des sociaux-démocrates et des droites, centristes ou pas. Et cette « union sacrée » ne cesse d’être encouragée par la presse unanime.

Dans le Point, Franz-Olivier Giesbert traite les députés socialistes qui tentent de résister de « Don Quichotte ». Dans le Monde paraît une tribune comminatoire des Gracques, le club des hauts fonctionnaires donneurs de leçons, titrée « Vive le réalisme de Manuel Valls » et qui claironne « le moment de vérité est arrivé ! » avant de conclure : « La confiance ne se décrète pas, elle se mérite et, pour commencer, elle se vote ! » Message limpide lorsqu’on sait qu’un des inspirateurs des Gracques s’appelle Jean-Pierre Jouyet, désormais secrétaire général de l’Elysée.

TOUCHE PAS À MON INDUSTRIE!

A en croire Sylvie Kauffmann, chroniqueuse au Monde, les Français seraient « très (trop ?) général de Gaulle » lorsqu’il s’agit de défendre leurs champions industriels. Les Britanniques seraient-ils alors « trop Churchill », si on lit bien la une du Financial Times, qui s’inquiète du rachat de la firme pharmaceutique phare du royaume, AstraZeneca (qui fabrique le Crestor), par l’américain Pfizer (inventeur du Viagra) ? Vérité en deçà de la Manche, mensonge au-delà ?

STRICTES CONCESSIONS

Au sein même du PS, la direction a sorti la grosse artillerie pour pilonner tous ceux qui, dans le groupe socialiste à l’Assemblée, pourraient avoir le début du commencement d’une pensée divergente du pacte de responsabilité. Jean-Christophe Cambadélis inaugure sa fonction de premier secrétaire en parodiant le très stalinien Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une fronde », dit-il. Bruno Le Roux, patron du groupe à l’Assemblée, manie les menaces de sanction contre les récalcitrants à l’austérité. L’entourage de Valls évoque le spectre de l’article 49-3 de la Constitution pour ramener l’ordre dans les rangs, même si son usage est improbable. Les concessions de Matignon sont limitées au strict minimum : le RSA et les petites retraites sont décongelés, les petits fonctionnaires aussi. Et rien au-delà, comme si le couple Hollande-Valls voulait marquer nettement que, pour lui, il n’y a aucune alternative à son plan. Ni celle des plus radicaux, conduite par Marcel Paul, qui souhaitent réduire l’effort de 50 milliards à 34 milliards et remettre en question l’accord avec le patronat, ni celle, bien plus modeste pourtant, proposée par la députée Karine Berger et la rapporteur du budget Valérie Rabault.

L’enjeu de cette semaine était, il est vrai, crucial pour le Premier ministre. Un membre de son gouvernement convient qu’il s’est joué un « deuxième vote de confiance » lors de l’examen au Parlement du programme de stabilité. « Vous imaginez la position du gouvernement à Bruxelles si la majorité ne le soutenait pas sur son programme de stabilité ? » s’émeut le discipliné Thierry Mandon. Comme si le statut de l’Hexagone parmi le concert des nations tenait à un vote indicatif de l’Assemblée, Michel Sapin, ministre des Finances, adjure à son tour les députés « d’assurer la capacité de la France de peser en Europe ».

À L’INSU DE LEUR PLEIN GRÉ

« L’Europe », le grand mot est lâché. Bien sûr, Sapin dément agir sur ordre de Bruxelles, même si le gel des retraites et des prestations familiales semble calibré pour garantir à la Commission européenne que la France affichera l’an prochain un déficit public inférieur à 3 % du PIB. Mais, au fond, il ne ment pas, car il y a bien longtemps que les dirigeants français ont intégré le « modèle standard européen » en économie. Pierre Moscovici ne célébrait-il pas, dès 2012, la « révolution copernicienne » qu’avait accomplie le gouvernement Ayrault en adoptant une « politique de l’offre » ? En deux années d’exercice du pouvoir, les socialistes n’osent même plus demander où est passé le « pacte de croissance » promis par François Hollande et Angela Merkel et qui était censé équilibrer les efforts demandés à la France. A croire que la pensée unique a triomphé chez les socialistes à l’insu de leur plein gré…

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