Europe : « Le prix payé pour permettre aux actionnaires d’encaisser des profits est passé sous silence »

Laurent VOGEL, chercheur à l’Institut syndical européen, Bastamag, 24 avril 2014

Les cours de la bourse peuvent être suivis quotidiennement. Les résultats financiers des entreprises sont communiqués chaque trimestre. Flexibilité et compétitivité sont instaurées en dogme. Mais la situation de celles et ceux qui créent cette richesse – les salariés – demeure quasiment invisible. La journée mondiale pour la santé et la sécurité au travail, célébrée le 28 avril, passera probablement inaperçue. Pourtant, les salariés paient encore un lourd tribut à la création de valeurs : 160 000 travailleurs européens meurent chaque année de leurs conditions de travail ou de leurs conséquences sur la santé.

La date du 28 avril ne vous dit sans doute rien. Elle rappelle l’adoption en 1914 d’une loi canadienne pour l’indemnisation des accidents du travail (en anglais workplace injuries). La date a été choisie en 2003 par l’Organisation internationale du travail pour en faire une journée mondiale pour la santé et la sécurité au travail. On aurait pu imaginer la commémoration d’une date qui a laissé plus de traces dans la mémoire ouvrière.

10 mars 1906, catastrophe de Courrières dans le Nord de la France, avec un bilan officiel de 1 099 morts. L’incendie avait été détecté dès le 7 mars. La présence de grisou avait été signalée par des mineurs. La compagnie n’a pas suspendu le travail. Elle ne voulait pas perdre d’argent. Ce sont les ouvriers des mines voisines qui ont spontanément organisé les opérations de secours, alors que le gouvernement envoyait 26 000 soldats pour écraser les mouvements de protestations qui avaient éclaté dans la région à la suite de la tragédie.

25 mars 1911, incendie de l’usine textile Triangle Waist Company à Manhattan, en plein cœur de New York : 123 ouvrières et 23 ouvriers meurent parce que les patrons avaient fermé les portes à clé. Ces patrons seront acquittés au cours du procès pénal.

6 juillet 1988, 167 ouvriers meurent sur la plateforme de forage pétrolier de Piper Alpha au large des côtes écossaises. On est dans les années Thatcher avec une attaque systématique contre les droits syndicaux et l’affaiblissement de l’inspection du travail. 10 mai 1993, 188 ouvriers (en grande majorité des femmes) trouvent la mort dans l’incendie de la Kader Toy Factory (en Thaïlande) qui produisait des jouets pour les grandes multinationales du secteur.

24 avril 2013, c’était il y a près d’un an. Plus de 1 100 ouvrières et ouvriers meurent au Bangladesh, exploités dans des conditions extrêmes par les grandes marques d’habillement d’Europe et des États-Unis.

La santé est aussi mal partagée que les richesses À bien y réfléchir, c’est une bonne chose d’avoir une date qui se perd dans l’anonymat du calendrier. Le 28 avril ne nous parle pas d’un accident qu’on se représente comme un événement exceptionnel. Il nous parle de notre vie quotidienne. Mourir du travail reste une réalité déterminée par la soif de profits, la flexibilité, l’absence de démocratie au travail.

Dans l’Union européenne, des données minimales calculées par l’Agence européenne pour la santé et la sécurité font état de 400 à 500 morts par jour. Plus de 160 000 morts par an. Pour la majorité des travailleurs, ce n’est pas la mort mais les maladies, les douleurs persistantes du dos et des articulations, les dépressions, la nécessité de quitter leur travail avant d’arriver à l’âge de la retraite. Le résultat global est que la santé est aussi mal partagée que les richesses, le logement ou l’éducation. Les privilégiés vivent plus longtemps et en bien meilleure santé que ceux qui produisent les richesses.

Ces inégalités s’accroissent sous l’effet des politiques de dérégulation. Tous les matins, vous pouvez entendre à la radio le cours des actions à la bourse. On dirait des communiqués de guerre où transparaît l’idéologie de la compétitivité. Le prix payé par les travailleurs pour permettre aux actionnaires d’encaisser des profits est passé sous silence.

Le 28 avril, les institutions nationales et européennes exprimeront leur compassion. Elles s’engageront solennellement à améliorer les conditions de travail. Les 364 autres jours de l’année, la réalité dément ces déclarations. Depuis dix ans, avec les deux Commissions présidées par M. Barroso, la politique de l’Union européenne en santé au travail est pratiquement paralysée. Des procédures bureaucratiques très lourdes empêchent l’adoption de nouvelles législations. Il faut passer par des études d’impact qui démontreraient que la vie et la santé des travailleurs sont une marchandise rentable, qu’elles ne constituent pas un « fardeau » pour les employeurs.

La directive sur les cancers professionnels bloquée depuis dix ans

Le 28 avril, méfions-nous des larmes de crocodile. Exigeons des comptes précis et clairs. Pourquoi la révision de la directive sur les cancers professionnels est-elle bloquée depuis dix ans ? Pourquoi la directive sur les troubles musculosquelettiques n’a-t-elle jamais vu le jour ? Pourquoi, dans la majorité des pays de l’Union, les ressources de l’inspection du travail sont-elles insuffisantes ? Pourquoi moins d’un travailleur sur deux en Europe dispose de cette forme minimale de démocratie qu’est la désignation d’un représentant pour la santé et la sécurité ?

L’expérience montre que sans ce contre-pouvoir qui exerce un contrôle sur les décisions des entreprises, la prévention est un leurre. Le 28 avril, on va commémorer les morts. On va entendre les discours rassurants sur les efforts entrepris, les progrès réalisés, les points mis à l’ordre du jour pour les politiques de demain. La santé au travail constitue un enjeu conflictuel moins visible que les salaires mais plus fondamental. Parce qu’elle remet en question le pouvoir patronal de déterminer l’organisation du travail, de choisir les procédés de production et les substances, de faire appel au travail précaire et à la sous-traitance. À travers notre action, faisons de toute l’année un 28 avril en mettant les conditions de travail et l’égalité sociale au cœur des débats politiques. Souvenons-nous du cri lancé il y a un siècle par l’activiste syndicale américaine Mother Jones : « Célébrons les morts mais battons-nous comme des diables pour les vivants » [1].

[1] En anglais « Pray for the dead, and fight like hell for the living. 

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Après l’échec de Kerry, l’heure est au boycott

Michel  WARSCHAWSKI, Politis, 24 avril 2014

TRIBUNE

La société civile doit se mobiliser pour pallier l’incapacité de la communauté internationale à imposer à Israël le respect du droit.

Pendant quelques jours, j’y ai cru. Sinon, comment expliquer l’obstination du secrétaire d’État américain, John Kerry, et sa bonne dizaine d’allers-retours entre Washington et Tel-Aviv ? Tout semblait cette fois indiquer que l’administration américaine avait vraiment l’intention de faire bouger les choses au Proche- Orient. Et de désembourber les négociations entre Israéliens et Palestiniens.

Faire bouger les choses, à savoir mettre toute la pression nécessaire sur un gouvernement israélien qui refuse même de geler provisoirement la colonisation en Cisjordanie. Quant à la décolonisation, on a carrément cessé d’en parler ! Le discours du Caire, tenu il y a maintenant cinq ans par le président Obama, n’était donc pas un leurre ? Combien de fois, au cours des quarante-cinq dernières années, a-t-on cru ­ ou, en tout cas, a-t-on voulu nous faire croire ­ que, cette fois-ci, c’était la bonne : plan Rogers (1969), plan Jarring (1971), Camp David I (1978), Wye Plantation (1998), Camp David II (2000), Taba (2001) ? Et j’en passe. Mais, à chaque fois, les gouvernements israéliens, qu’ils soient d’extrême droite ou de centre gauche, ont trouvé le moyen de se dérober, soit parce que le Grand Israël est leur idéologie et leur politique, soit parce qu’ils craignaient une fracture dans la société israélienne : « On veut, mais on ne peut pas. »

Si le secrétaire d’État américain a fait tant d’efforts, alors que siège à Tel-Aviv le gouvernement le plus fanatiquement de droite qu’Israël ait jamais connu, c’est donc qu’Obama avait décidé de se lancer dans une partie de bras de fer avec le trio Nétanyahou, Yaalon, Bennett (1). Comme une revanche au camouflet subi après le discours du Caire, mais, surtout, une réponse indispensable pour la puissance états-unienne aux bouleversements que vit le Moyen Orient et à la présence nouvelle et agressive d’autres États de poids dans cette région, particulièrement la Russie et la Chine.

Pourtant, le gouvernement israélien a, une fois de plus, osé dire non à son allié stratégique, et Kerry revient à Washington bredouille. La méthode utilisée par Nétanyahou n’a pas été élégante : il a tout simplement exigé de Mahmoud Abbas qu’il reconnaisse non pas l’État d’Israël en lui-même ­ chose faite par Yasser Arafat dès 1993 ­, mais comme « État du peuple juif ». Revendication inédite dans l’histoire de la diplomatie internationale, et totalement anti-démocratique, la définition de la nature d’un État étant le privilège du seul souverain de cet État, en l’occurrence les citoyens israéliens. Nétanyahou savait pertinemment que Mahmoud Abbas ne pouvait accepter cette condition, et que le plan Kerry allait donc rejoindre dans les poubelles de l’histoire toutes les autres initiatives de paix.

Pour être sûres du résultat, les autorités israéliennes annonçaient en outre la construction de plusieurs centaines de nouveaux immeubles dans les colonies de Cisjordanie et de Jérusalem. Mission accomplie ! Le droit international n’a décidément aucun impact sur les dirigeants israéliens, les résolutions de l’ONU pas davantage. Les conseils des plus proches amis de l’État hébreu se heurtent à une fin de non-recevoir et leurs intérêts stratégiques sont ignorés par Nétanyahou et ses ministres. Quant aux accords signés par les gouvernements précédents, ils sont foulés aux pieds.

Que reste-t-il alors pour faire lâcher prise à l’État voyou israélien et imposer les droits du peuple palestinien ? La réponse à cette question se décline en trois lettres : BDS. Lancée par la société civile palestinienne il y aura bientôt dix ans, la campagne internationale « Boycott-Désinvestissement-Sanctions » est venue pallier l’absence de volonté de la communauté internationale de prendre les mesures nécessaires pour imposer à Israël le respect du droit international dans ses relations avec le peuple palestinien. Inspirée par l’exemple sud-africain, cette initiative a pour objectif d’imposer des sanctions internationales, politiques, économiques et culturelles à Israël, tant que ce dernier refusera de se soumettre aux règles du droit international qui prévalent. Et cela en exerçant des pressions sur les décisionnaires politiques et en menant des actions de boycott citoyen.

Au cours de l’année passée, la campagne BDS a fait un bond qualitatif. Les actions militantes et citoyennes ont été relayées par d’importantes sociétés ou institutions (la plus grande banque danoise, le second fonds de pension néerlandais, la compagnie des eaux néerlandaise, etc.) et des organisations de masse, comme l’American Studies Association. Selon des sources proches de la Maison Blanche, face à la politique systématique de refus israélienne, Barack Obama aurait décidé de se désengager du processus de paix au Proche-Orient et de concentrer l’essentiel de sa politique étrangère en Extrême Orient. Les illusions partagées par certains dirigeants palestiniens sur d’éventuelles pressions américaines vont donc devoir faire place a une nouvelle réflexion stratégique de leur part. Mais il y a urgence. D’où l’importance d’une forte pression citoyenne. Laquelle doit avoir pour objectif de faire bouger les instances internationales et de les pousser à user des sanctions que leur autorise le droit international pour que ­ enfin ­ justice soit faite au peuple palestinien.

(1) Benyamin Nétanyahou est Premier ministre, Moshe Yaalon est ministre de la Défense, et Naftali Bennett, chef de file des colons, est ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Emploi… et des Affaires religieuses.

USA : le lobby israélien se prend une bonne claque au tribunal

EuroPalestine, 10 avril 2014

Le lobby israélien, qui essaie de faire taire par tous les moyens la solidarité avec le peuple palestinien, vient de se prendre une claque magistrale devant un tribunal américain, qui a condamné les maîtres-chanteurs à payer des sommes importantes aux militants de la campagne BDS (Boycott Désinvestissements Sanctions).

Des membres de StandWithUS, l’une des officines états-uniennes créées pour tenter de terroriser le mouvement de solidarité avec la Palestine, avaient attaqué en justice la décision du magasin coopératif d’Olympia (Etat de Washington, ouest des Etats-Unis) de boycotter les produits « made in Israel ».

Olympia est la ville dont était originaire Rachel Corrie, la jeune militante écrasée par un bulldozer militaire israélien en 2003, alors qu’elle tentait de s’opposer à la destruction de maisons palestiniennes.

StandWithUS demandait à la justice de prononcer l’interdiction du boycott par le magasin coopératif, et de condamner les militants à lui payer de substantiels dommages et intérêts.
Ceci, dans le cadre d’une stratégie développée à l’échelle mondiale par l’appareil d’Etat israélien, visant à entraver, par l’intimidation et la sanction financière, le développement de la campagne BDS.
Mais les magistrats de la Cour d’Appel de l’Etat de Washington ne s’appellent ni Valls ni Taubira, et ils ont su conserver leur indépendance d’esprit.

Sur le fond, ils ont ainsi constaté que le boycott, un moyen de lutte non-violent utilisé depuis plus d’un siècle sous toutes les latitudes, participait pleinement de la liberté d’expression, garantie par le célèbre Premier Amendement de la Constitution des Etats-Unis.

Et puis, la Cour d’Appel a retenu contre le lobby israélien une disposition particulière du droit local, dite SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation).

La loi SLAPP (dont un équivalent existe aussi en Californie, mais qui n’est pas généralisée sur le territoire américain) est un outil permettant de sanctionner les procédures judiciaires abusives initiées par des puissants (ici l’Etat d’Israël, ailleurs des groupes industriels exploitant des produits controversés comme le gaz de schiste ou les OGM) pour museler toute dissidence.
Aux termes de la loi SLAPP, la Cour d’Appel a donc condamné les plaignants à verser 10.000 dollars (7.000 euros environ) à chacun des 16 membres du Conseil d’administration de la Coopérative d’Olympia poursuivis, ainsi que des dizaines de milliers de dollars supplémentaires au titre des frais de justice et frais d’avocats. En tout, plus de 200.000 dollars (150.000 euros environ).

On rappelle qu’en France, la répression des procédures abusives existe aussi, théoriquement. Mais dans les procès BDS, les officines israéliennes ont jusqu’à présent bénéficié de la complicité éhontée du gouvernement. Au lieu de porter plainte elles-mêmes, elles se contentent de « faire un signalement » au procureur, celui-ci, sur ordre d’un(e) ministre docile, prenant alors l’initiative des poursuites. Et à l’arrivée, même quand ils sont relaxés, les militants BDS qui ont dépensé des sommes importantes pour leur défense, n’ont pas la possibilité de demander réparation (puisque l’Etat a une immunisation dans ce domaine).

CAPJPO-EuroPalestine

Gaz et Stratégie du Choc en Ukraine

Naomi KLEIN, The Guardian, 10 avril 2014

Source : Le Grand Soir

Du changement climatique à l’Ukraine, l’industrie du gaz naturel est sans égale, lorsqu’il s’agit d’exploiter une crise à son profit – elle applique ce que j’appelle la stratégie du choc.

Pour vaincre Vladimir Poutine, il suffirait d’inonder le marché européen de gaz-naturel-extrait-aux-États-Unis-par-fracturation-hydraulique, du moins l’industrie aimerait-elle nous le faire croire. Deux projets de loi, qui viennent d’être présentés au Congrès des États-Unis – l’un devant la Chambre des Représentants (H.R. 6), l’autre devant le Sénat (H.R. 2083) – apportent leur contribution à l’escalade de l’hystérie antirusse ; ils ont pour objectif d’autoriser les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) à l’issue d’un examen en procédure accélérée, au nom de l’aide qu’il conviendrait d’apporter à l’Europe, pour lui permettre de ne plus dépendre des énergies fossiles de Poutine, tout en renforçant la sécurité nationale des États-Unis.

Selon Cory Gardner, le membre républicain du Congrès qui présenta le projet à la Chambre, « s’opposer à cette législation, équivaut à raccrocher au nez de nos amis, de nos alliés, alors qu’ils appellent à l’aide ». Il disait peut-être la vérité – pour ceux dont les amis, les alliés travaillent pour Chevron, ou Shell, et qui appellent à l’aide parce que ceux-ci doivent maintenir un niveau élevé de bénéfices, au moment où les réserves de gaz et pétrole conventionnels diminuent.

Pour que ce stratagème réussisse, il importe de ne pas en étudier les détails de trop près. Par exemple, le fait qu’une quantité importante de ce gaz ne parviendra probablement jamais en Europe – en effet, les projets de loi autorisent la mise en vente de gaz sur le marché mondial, à la seule condition que le pays acheteur soit membre de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Ou encore, le fait que, depuis des années, l’industrie ne cesse de vendre aux Américains le message qui leur enjoint d’accepter les risques que la fracturation hydraulique fait courir à leur terre, leur air, leur eau, au nom de l’aide dont leur pays aurait besoin afin de pouvoir accéder à « l’indépendance énergétique ». Mais aujourd’hui un basculement s’opère, aussi soudain que sournois ; il vise à transformer l’objectif à atteindre en « sécurité énergétique », ce qui revient, semble-t-il, à vendre un surplus temporaire de gaz, extrait par fracturation hydraulique, sur le marché mondial, et à initier, par là même, des dépendances énergétiques à l’étranger.

Par-dessus tout, il importe de ne pas remarquer qu’il faudrait des années pour obtenir les permis de construction, auxquelles viennent s’ajouter les années de construction elle-même, avant que les infrastructures nécessaires à l’exportation de gaz sur une telle échelle, n’entrent en service – un seul terminal de GNL peut être mis en vente à 7 milliards de dollars et doit, non seulement être alimenté par un emboîtement gigantesque de gazoducs et de stations de compression, mais aussi posséder sa propre centrale, entièrement dédiée à la production de l’énergie que requiert la liquéfaction du gaz par surfusion. Au moment où ces zones industrielles gigantesques deviendront opérationnelles, l’Allemagne et la Russie s’empresseront peut-être de se lier d’amitié. Peu se souviendront alors que la crise de Crimée servit de prétexte à l’industrie du gaz pour transformer ses vieux rêves d’exportation en réalité, sans se soucier des conséquences, que ce soit pour les communautés dont on fracture les terres, ou pour la planète, mise à la cuisson.

J’appelle cette capacité à privatiser des bénéfices réalisés en exploitant les crises la stratégie du choc, et elle ne semble pas sur le point de battre en retraite. Nous connaissons tous son mode opératoire : en période de crise, nos élites savent prendre prétexte de l’urgence, pour faire passer en force des politiques impopulaires, qui nuisent à la majorité. Certes, des objections sont soulevées – par des climatologues, qui mettent en garde contre le méthane, et son fort potentiel de contribution au réchauffement, ou par des communautés, qui refusent l’implantation de ces ports exportateurs à haut risque, sur des côtes chères à leurs cœurs. Mais qui donc a encore le temps de débattre ? C’est une urgence ! Un appel à l’aide ! Commencez par voter les lois, vous aurez tout le temps de réfléchir à leur contenu par la suite.

On ne compte plus les industries qui savent utiliser ce stratagème, mais lorsqu’il s’agit d’exploiter la capacité des crises à suspendre la rationalité, l’expertise du secteur gazier mondial est sans égale.

Depuis quatre ans, le lobby du gaz se sert de la crise qui sévit en Europe, pour convaincre des pays comme la Grèce qu’ils se désendetteront, retrouveront l’espoir, s’ils ouvrent leurs mers, belles et fragiles, au forage. Il utilise des arguments similaires, pour propager la fracturation hydraulique, aux États-Unis comme au Royaume-Uni, au nom de la raison.

C’est le conflit ukrainien qui constitue désormais la crise du jour ; il fait office de bélier, dont les coups finissent par mettre à bas les restrictions raisonnables sur les exportations de gaz naturel, et par ouvrir la voie à un accord de libre-échange avec l’Europe, qui prête à controverse. Et quel accord ! Toujours plus de liberté pour la circulation de capitaux qui polluent les économies, toujours plus d’émissions de gaz à effet de serre, qui polluent l’atmosphère – le tout, en réponse à une crise énergétique fabriquée de toutes pièces, ou peu s’en faut.

En gardant cette toile de fond présente à l’esprit, il convient de ne pas oublier – ironie suprême – que l’industrie du gaz n’a exploité aucune crise avec plus d’expertise, que celle du changement climatique lui-même.

Ne prêtons donc aucune attention à la solution que cette industrie prétend apporter à la crise climatique, à savoir l’expansion spectaculaire du processus d’extraction par fracturation hydraulique, qui relâche dans notre atmosphère des quantités massives de méthane, au péril de la stabilité climatique. Le méthane est l’un des plus puissants gaz à effet de serre – selon les estimations les plus récentes du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (G.E.I.E.C., ou I.P.C.C., en anglais), sa capacité à emprisonner la chaleur serait 34 fois supérieure à celle du dioxyde de carbone. Et encore s’agit-il là d’estimations obtenues après des études portant sur un siècle, alors qu’avec le temps, l’impact du méthane s’atténue.

Robert Howarth, biochimiste à l’université de Cornell, compte parmi les plus éminents experts en émissions de méthane, et il soutient qu’il serait bien plus pertinent d’étudier cet impact sur une période de 15 à 20 ans, soit la durée pendant laquelle le méthane possède un potentiel de contribution au réchauffement climatique, 86 à 100 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone. « C’est au cours d’une période d’une telle durée, que nous risquons de nous rendre captifs d’un réchauffement ultra-rapide », a-t-il averti, ce Mercredi.

Souvenons-nous : on ne construit pas d’éléments d’infrastructures, à moins d’avoir l’intention de les utiliser pendant au moins 40 ans. Ainsi donc, la construction d’un réseau de fours atmosphériques surpuissants, est la réponse que nous apportons à la crise de réchauffement de notre planète. Avons-nous perdu l’esprit ?

Pour autant, nous ne connaissons pas les quantités exactes de méthane que relâchent le forage, la fracturation, et toutes leurs infrastructures connexes. Même si l’industrie du gaz naturel attire le chaland avec ses émissions de dioxyde de carbone « inférieures à celles du charbon », elle n’a jamais effectué de mesures systématiques de ses émissions fugitives de méthane, celles qui s’échappent à chaque étape de l’extraction du gaz, de sa transformation, et de son processus de distribution – depuis les cuvelages des puits, jusqu’aux canalisations fissurées des sous-sols de Harlem, en passant par les valves des condensateurs. Selon le boniment astucieux, que l’industrie du gaz elle-même servait en 1981, le gaz naturel n’était que le « pont » qui permettrait d’atteindre un avenir propre, sur le plan énergétique. C’était il y a 33 ans. Sacré pont. Et toujours pas de rive opposée à l’horizon.

Puis, en 1988 – l’année de la déposition historique, devant le Congrès, du climatologue James Hansen, dans laquelle il évoqua le problème du réchauffement climatique, et l’urgence qu’il y avait à le résoudre – l’American Gas Association commença à vendre son produit sous emballage portant la mention explicite « réponse à l’effet de serre ». En d’autres termes, elle ne perdit pas de temps pour s ‘afficher comme la solution à une crise mondiale qu’elle avait contribué à provoquer.

L’histoire montre que l’industrie a toujours fait preuve d’opportunisme en temps de crise, et c’est dans ce contexte qu’il convient d’apprécier sa façon d’utiliser la crise ukrainienne pour augmenter ses parts de marché au niveau mondial. Sauf que, cette fois, nous sommes nombreux à savoir où trouver la sécurité énergétique.

Grâce au travail de chercheurs de premier plan, comme Mark Jacobson et son équipe de Stanford, nous savons que le monde sera capable, dès 2030, d’utiliser les énergies renouvelables pour satisfaire à l’intégralité de ses besoins. Nous savons même, grâce aux derniers rapports alarmants du G.E.I.E.C./I.P.C.C., qu’il s’agit là désormais d’un impératif existentiel.

Ce sont de telles infrastructures, que nous devons nous empresser de construire – non pas des zones industrielles gigantesques, qui nous rendront encore plus dépendants des énergies fossiles dangereuses, et nous emprisonneront pour des décennies. Certes, ces énergies continueront à avoir leur utilité au cours de la période de transition, mais nous avons en notre possession plus de réserves d’énergies conventionnelles, qu’il nous en faudra pour subvenir à nos besoins pendant ce laps de temps : les méthodes d’extraction les plus polluantes, comme celle des sables bitumineux, ou comme la fracturation hydraulique, ne nous seront d’absolument aucune utilité. Comme Jacobson l’a souligné, dans un entretien paru cette semaine : « Nous pouvons nous passer d’énergies non conventionnelles pour produire les infrastructures nécessaires à la conversion aux énergies éolienne, hydraulique, et solaire, entièrement renouvelables, non polluantes, et destinées à tous les usages. Nous pouvons compter sur les infrastructures existantes, ajoutées aux nouvelles infrastructures [produites en utilisant des sources d’énergie renouvelables] pour fournir la quantité d’énergie que requerra la production du reste de nos besoins en infrastructures non polluantes … Gaz et pétrole conventionnels suffiront, plus que largement ».

Étant donné ce qui précède, il incombe donc aux européens de transformer leur soif d’émancipation vis-à-vis du gaz russe, en exigence d’accélération de la transition vers les énergies renouvelables. Saboter une telle transition – à laquelle les nations européennes sont tenues, en vertu de l’accord de Kyoto – peut s’avérer chose aisée, si l’on choisit d’inonder le marché mondial de sources d’énergies bon marché, extraites par fracturation hydraulique du sous-sol étasunien. En fait, les membres d’Americans Against Fracking, qui mènent la charge contre la procédure accélérée visant à autoriser les exportations de GNL, travaillent en collaboration étroite avec leurs homologues européens, précisément pour empêcher que cela ne se produise.

En matière d’énergie, trouver la réponse que nous apporterons à la menace de réchauffement catastrophique, est devenu notre impératif le plus urgent. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de nous laisser distraire par la dernière en date des stratégies marketing, alimentée par la crise, de l’industrie du gaz naturel.

Naomi Klein ; The Guardian, Jeudi 10 Avril 2014

original : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/apr/10/us-fracking-compa…

traduction Hervé Le Gall

»» http://echoes.over-blog.com/2014/04/gaz-et-strategie-du-choc-en-ukraine.html
URL de cet article 25296
http://www.legrandsoir.info/gaz-et-strategie-du-choc-en-ukraine-the-guardian.html

Non au racket sur les factures d’électricité !

Signez, faites signer la pétition.

Lire la déclaration de Patrick Le Hyaric, Directeur de l’Humanité, Député au Parlement européen.

Attention ! On veut vous racketter de 20 à 40 euros de plus sur des factures d’électricité que vous avez déjà payées, en plus d’une nouvelle hausse de 5% qu’on veut vous faire payer dès le 1er août.

Le Conseil d’Etat vient d’annuler, sur plainte des actionnaires privés des concurrents EDF, c’est-à-dire GDF-Suez, Poweo et Direct Energie les tarifs réglementés pratiqués par EDF pour la période allant d’août 2012 à août 2013. Le conseil d’Etat demande au gouvernement de prendre un nouvel arrêté « dans un délai de deux mois » pour augmenter rétroactivement les prix.

Cela vous ferait payer 20 à 40 euros supplémentaires sur vos factures déjà réglées.  Cette surtaxe viendrait s’ajouter aux 5% d’augmentation déjà prévu en août prochain. Au moment où 300.000 à 600.000 foyers sont menacés de coupures d’électricité et de gaz, cette taxe sonne comme un coup de poignard pour des millions de foyers modestes. Trop c’est trop !

Je m’oppose  fermement à ce racket organisé au profit de quelques actionnaires qui ont déjà les poches bien remplies, quand des millions de familles ne savent pas comment boucler leurs fins de mois.

Signer la pétition en ligne

La droite, l’extrême-droite et les socialistes n’avaient pourtant cessé de nous dire que l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence et au privé à partir de 2001 ferait baisser les prix. C’est faux ! La preuve !

De plus, ceci empêche depuis 13 ans, notre pays d’avoir une politique énergétique cohérente qui lui permette d’effectuer les investissements d’avenir capables d’assurer notre indépendance et notre avenir énergétique et écologique. Nous refusons donc la fin des tarifs sociaux pour l’électricité qui précipite la désindustrialisation de notre pays et les délocalisations en rendant l’énergie plus coûteuse pour les usines, qui augmente les prix pour les foyers français et pèse lourd, notamment pour les familles modestes.

Cette dérégulation a été votée  en 1998 par la droite et les socialistes au Parlement européen  et a été mise en œuvre par le gouvernement de droite de Fillon en 2010, via la loi Nome.

Ne laissons pas faire ! J’appelle tous nos concitoyens à signer et à faire signer des pétitions, à protester de différentes manières auprès des préfectures et du ministère et surtout d’utiliser le 25 mai prochain son bulletin de vote Front de gauche pour mettre en échec cet inadmissible projet.

C’est pourquoi je demande au gouvernement de refuser cette décision du Conseil d’Etat et de porter l’affaire devant la Cour de justice européenne, au nom du respect de la non rétroactivité du droit et de l’égalité d’accès à l’énergie comme bien commun de l’Humanité. Non les peuples ne paieront pas l’addition pour les actionnaires ! 

Electricité: « La facture rétroactive pour 2012 sera de 20 à 40 euros »

Laurent MARTINET, http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/electricite-la-facture-retroactive-pour-2012-sera-de-20-a-40-euros_1508078.html

Le gouvernement voulait limiter la hausse de l’électricité à 2% en 2012. Le Conseil d’Etat lui a donné tort, estimant que ce nouveau tarif ne couvrait pas les coûts de production d’EDF. Décryptage avec l’UFC Que Choisir.

Pour l’UFC Que Choisir, la seule façon de réguler l’augmentation des tarifs aurait été de passer un contrat de service public avec EDF.

Le Conseil d’Etat vient d’annuler la hausse de 2% des tarifs de l’électricité en 2012, la jugeant insuffisante par rapport aux coûts de production d’EDF, ainsi que le dénonçaient ses concurrents. Cette hausse modérée avait pourtant été décidée par le gouvernement afin de ménager le pouvoir d’achat des Français, alors que la Commission de régulation de l’énergie annonce une augmentation inexorable de 30% entre 2012 et 2017. Pour 2013, l’augmentation décidée par le gouvernement pour les particuliers a ainsi été relevée à 5%. Pour 2012, le gouvernement doit prendre un nouvel arrêté d’ici deux mois.

Transparence sur les coûts d’EDF?

« Les intentions du gouvernement étaient louables, mais c’est comme pour les tarifs du gaz: il ne s’est pas attaqué à l’origine du problème », analyse Nicolas Mouchnino, de l’UFC Que Choisir. En effet, le gouvernement estimait que la loi NOME (Nouvelle organisation du marché de l’électricité) de 2010 lui permettait de réguler l’augmentation des tarifs. « Mais la loi Nome ne dit rien là dessus », s’étonne Nicolas Mouchnino. « Elle dit simplement que les coûts doivent être couverts ». Pour l’UFC Que Choisir, la seule façon de réguler l’augmentation des tarifs aurait été de passer un contrat de service public avec EDF. « Mais le précédent contrat de service public, qui allait de 2005 à 2010, n’a pas été renouvelé. Or lui seul aurait permis de faire la transparence sur les tarifs d’EDF », regrette Nicolas Mouchnino.

En effet, pour l’UFC Que Choisir, EDF doit faire toute la lumière sur ses coûts: « A l’heure actuelle, EDF dit ‘voilà mes coûts’ à la CRE, qui valide. Alors que la Cour des comptes a signalé que les salaires à EDF augmentaient anormalement par rapport à d’autres entreprises. Un contrat de service public permettrait de mettre en place un cadre pour contrôler tout cela », note Nicolas Mouchnino. Un constat contesté par la CRE, qui rappelle qu’elle a accès à tous les chiffres concernant la production et la commercialisation d’électricité, chiffres arrêtés par des commissaires aux comptes. Mais reconnaît qu’elle n’a pas le pouvoir de dire « ce qui est bien ou mal ».

20 à 40 euros de plus par foyer

Pour l’UFC que Choisir cependant, les tarifs de l’électricité sont bien condamnés à augmenter. Mais à un rythme régulier, sans décrochage brutal d’une année sur l’autre. « Quand vous empêchez l’augmentation, il y a des chocs de rattrapage qui sont dangereux pour les industriels et dommageables pour les particuliers ». Si les tarifs de 2012 sont finalement augmentés de 5,7% à 9,6%, comme le recommande la Commission de régulation de l’énergie, « la facture rétroactive sera de 20 à 40 euros par foyer », calcule Nicolas Mouchnino. Un choc incontestable par rapport à 2011, où le prix n’avait augmenté que de 1,7%. Mais un choc rétroactif.

Européennes: à quoi joue le Parti de gauche avec les écologistes?

Aurélien BERNIER, Marianne, 7 Avril 2014

Pour Aurélien Bernier, auteur de « La gauche radicale et ses tabous », l’opération séduction du Parti gauche auprès d’Europe écologie n’a pas lieu d’être car si leur « alliance aux élections municipales a plutôt bien fonctionné, elle pose un problème à la veille des européennes : celui de deux visions radicalement différentes ».

Le 25 mai, se tiendront des élections européennes dont l’enjeu est d’une importance extrême. Bien sûr, la composition du prochain Parlement européen n’aura aucune incidence sur les politiques ultralibérales de l’Union. Le Traité, les centaines de directives et de règlements, la Cour de justice de Luxembourg, sont là pour préserver les « acquis communautaires » du libre-échange, de la libre concurrence, du monétarisme et de l’austérité pour les peuples. Mais ces élections sont cruciales au niveau national : elles sont l’occasion de présenter aux électeurs un discours clair de rejet des politiques de Bruxelles et d’appel à la désobéissance européenne, qui implique la restauration de la primauté du droit national sur le droit communautaire et la sortie de l’euro.

Ce discours doit être porté par la gauche radicale pour une raison simple : aucune mesure ambitieuse de son programme n’est applicable dans le cadre de l’ordre juridique et monétaire européen. Le Front de gauche veut développer les services publics, créer un grand pôle bancaire nationalisé, taxer les richesses, interdire les cultures d’OGM ? Tout ceci est incompatible avec le droit européen qui, depuis l’adoption du traité de Maastricht, fait partie intégrante de la Constitution française. Toute proposition de loi en ce sens sera inconstitutionnelle.

« Sortir du Traité de Lisbonne », mais encore ?

En 2009, déjà, la campagne du Front de gauche aux élections européennes s’était soldée par un relatif échec. Avec 6,05 % des suffrages exprimés (soit 2,35 % des inscrits), le Front de gauche progressait à peine par rapport au score du PCF en 2004 (5,2 % des voix et 2,17 % des inscrits). Comment aurait-il pu en être autrement, alors que son projet reposait entièrement sur l’idée de réforme « de l’intérieur » d’une Union européenne que chacun, aujourd’hui, sait irréformable ? En 2012, ensuite, le flou programmatique sur les questions européennes a empêché Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche de réaliser un bien meilleur score. Que signifiait la formule « sortir du Traité de Lisbonne » figurant dans le programme L’humain d’abord : une sortie unilatérale de la France ? L’adoption (illusoire) d’un nouveau traité à l’unanimité des États ? Pourquoi critiquer à juste titre la monnaie unique et vouloir, coûte que coûte, rester dans la zone euro en prétendant « changer les politiques de la Banque centrale européenne » ? Quelle différence, finalement, entre cette stratégie de réforme « de l’intérieur » et les promesses d’« Europe sociale » toujours repoussées du Parti socialiste ? Difficile pour un électeur d’y retrouver ses petits…

Au Parti communiste, l’« euro-réformisme » est la ligne officielle depuis 1997, quand il fut décidé de rejoindre le gouvernement socialiste de Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn qui adopta le traité d’Amsterdam et instaura la monnaie unique. Du côté du Parti de gauche, qui semblait prêt à plus de radicalité sur les questions européennes, on mettait en avant la nécessité d’un compromis avec le PCF : les programmes de 2009 et 2012 n’étaient pas clairs, mais il fallait en passer par là… On pouvait espérer que, dans le débat interne au Front de gauche, le PG plaide pour une vraie désobéissance européenne et fasse pencher la balance du bon côté.

Désobéissance européenne VS fédéralisme

Malheureusement, les élections municipales ont conduit le Front de gauche au bord de l’implosion. Le parti de Jean-Luc Mélenchon a choisi de mettre la pression sur son allié communiste en se rapprochant d’Europe écologie – Les Verts. Or, si l’alliance PG-EELV aux élections locales a plutôt bien fonctionné, elle pose un problème particulier à la veille des européennes : celui de deux visions radicalement différentes, l’une prônant la crise institutionnelle au sein des Vingt-huit pour en finir avec les politiques libérales, l’autre prônant un fédéralisme européen. Rappelons que le programme des écologistes aux dernières élections européennes affirmait : « La crise économique met dramatiquement en lumière les insuffisances de l’Europe des nations. (…) Nous ne pouvons plus penser franco-français. Que nous ayons voté oui ou non au référendum de 2005, nous avons tous besoin d’une Europe unie, seul espace à la hauteur des défis, seul outil efficace pour mettre en œuvre une stratégie commune de sortie de crise fondée sur la conversion écologique et sociale. » Le 9 décembre 2012, la Secrétaire nationale d’EELV, Emmanuelle Cosse, déclarait encore qu’« il faut en finir avec le sentiment national » et que « l’Europe sera d’autant plus intéressante pour tout le monde qu’on arrivera à une dissolution de l’État-nation et quelque chose de beaucoup plus intégré » (1).

Cette divergence fondamentale – la désobéissance européenne d’un côté, un fédéralisme prétendument « écologique et social » de l’autre – devrait condamner de fait toute alliance nationale PG-EELV à l’approche d’élections européennes. Pourtant, dans une « adresse au Conseil fédéral d’EELV » publiée le 3 avril,  le Secrétariat national du PG écrit : « Entre l’écologie politique que vous défendez et l’écosocialisme sur lequel nous proposons de refonder programmatiquement la gauche, nous avons matière à avancer (…) ensemble. Nous ajoutons pour notre part la désobéissance à l’actuelle Union Européenne pour refonder une autre Europe. Nous connaissons nos importantes différences sur cette dernière question, mais cela ne doit pas nous empêcher d’en discuter ensemble et d’envisager un rapprochement entre le FDG et EELV, notamment à partir de notre refus commun du Grand marché transatlantique ».

Marine Le Pen peut jubiler

Discuter de cette divergence fondamentale sur la stratégie à adopter vis-à-vis de l’Union européenne est une excellente idée. Mais considérer qu’il s’agit là d’un détail qui, à huit semaines d’un scrutin européen, n’empêche pas d’envisager « un rapprochement » entre fédéralistes et partisans de la rupture avec Bruxelles laissera nombre d’électeurs sans voix. A l’inverse, sans doute, de Marine Le Pen, qui doit jubiler de ce mélange des genres de nature à disqualifier le discours radical de Jean-Luc Mélenchon. EELV et le Parti de gauche pourront toujours invoquer leur « refus commun » de l’accord de libre échange entre les États-Unis et l’Union européenne, l’argument risque de ne pas peser lourd face aux attaques des médias ou du Front national.

Il faut au contraire retrouver, sur la question européenne, un discours cohérent et radical. Les écologistes de gauche doivent cesser de rêver la construction européenne telle qu’ils la désirent et la voir enfin telle qu’elle est : une structure conçue par et pour le capitalisme, devenue impossible à réformer. Pour gouverner à gauche, il faut rompre avec elle, et il faut l’affirmer clairement, à Europe écologie – Les Verts comme au Front de gauche. Il sera temps ensuite d’opérer des rapprochements.

(1) « Mots croisés », France 2, 9 décembre 2012.

* Aurélien Bernier est auteur de La gauche radicale et ses tabous (Seuil, 2014) et de Désobéissons à l’Union européenne ! (en accès libre sur abernier.vefblog.net).