Kiev : le nouveau pouvoir « sous influence néonazie » ? C’est n’importe quoi

Pascal RICHE, Rue 89, 6 mars 2014

Quand les journalistes français réussissent à démontrer le contraire de ce qu’ils prétendent: un article croustillant… et qui montre l’influence de l’extrême droite dans le mouvement « démocratique » ukrainien.

Gauche communiste

Oui, la révolution ukrainienne a été soutenue par des partis d’extrême droite, issus ou proches du néonazisme. Mais les accusations de Mélenchon et Poutine sont ineptes. Voici pourquoi.

En considérant que le nouveau pouvoir à Kiev, « putschiste » et « aventurier », est sous l’influence « détestable » de « néonazis », Jean-Luc Mélenchon a choqué. Mardi matin, sur France Inter, Daniel Cohn-Bendit, vice-président des Verts européens, s’en est pris au leader du Front de Gauche : « Il est dingue ! J’en ai marre de Jean-Luc Mélenchon ! […] Et dans la Résistance, en France, il n’y avait pas des gens d’extrême droite ? Il faut arrêter […]. Oui, il y a une extrême droite fasciste en Ukraine. Ils ont eu 10% aux dernières élections. Mais c’est pas le mouvement ! La Résistance en France, le génie c’est qu’il y avait des communistes et des ultranationalistes qui étaient d’extrême droite, mais contre les Allemands… Les Ukrainiens, ils se sont rassemblés contre les Russes […]. Maïdan, c’est pas l’extrême droite ! »

L’accusation lancée par Mélenchon rejoint la rhétorique de Moscou, qui dénonce sans relâche une « révolution brune » de Kiev. Une façon de discréditer le mouvement de Maïdan, qui serait, dans l’esprit de ceux qui le déconsidèrent, un « coup » des pays de l’Otan pour affaiblir la Russie. Quelle est la réalité sur laquelle elle s’appuie ?

1 D’où viennent les accusations visant des complicités « fascistes » ? Le mouvement de la place de Maïdan avait trois porte-parole : le boxeur Vitali Klitschko ; l’ancien ministre des Affaires étrangères Arseni Iatseniouk, devenu Premier ministre ; le leader du parti Svoboda, Oleg Tiagnibok. Svoboda (qui signifie liberté) est un parti ultranationaliste d’extrême droite. Créé en 1991, il s’appelait jusqu’en 2004 Parti social-national, référence explicite au national-socialisme. Le symbole du parti était une sorte de « Wolfsangel » (qui était utilisé par certaines divisions SS pendant la Seconde Guerre mondiale), mais inversé. Le Wolfsangel représente un crochet dont on se servait pour chasser le loup. Le Parti social-national d’Ukraine l’a adopté, en lui donnant l’aspect d’un I barrant un N, pour « idée de la nation » (Ідеї Nації). En 2004, le parti a été rebaptisé pour devenir Svoboda (Liberté). Il a également changé de symbole, pour adopter une main faisant un W, rappel des armoiries de l’Ukraine. Il rejette officiellement le nazisme, mais il continue à afficher des portraits du nationaliste devenu collaborateur Stepan Bandera (il y en avait même sur la place Maïdan). Oleg Tiagnibok a tenu à de nombreuses reprises des propos ouvertement antisémites. Il a ainsi qualifié il y a quelques années le pouvoir en place de « mafia juive-russe ». Mais selon Alexandra Goujon, spécialiste de l’Ukraine, maître de conférences à l’université de Bourgogne (Dijon), il est clair que Svoboda est devenu au fil des ans « de moins en moins radical », et cherche aujourd’hui à adopter des positions respectables, « même si certains cadres, dans l’ouest du pays, restent très virulents ». Les quatorze mots de David Lane D’autres mouvements ultra-nationalistes et antisémites, comme le nouvellement créé Praviy Sektor (Secteur de droite) ou C14 (affilié à Slovoda), ont également été très actifs dans la révolution de Maïdan. Le chiffre de quatorze renvoie aux quatorze mots de David Lane et des tenants du White Power : « Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs. » Donc, oui, la révolution de Kiev a été soutenue par des partis d’extrême droite issus ou proches du néonazisme. Mais ils étaient extrêmement minoritaires sur la place de Maïdan et ils ne pèsent pas lourd au sein du nouveau pouvoir.

2 Pourquoi ces références au nazisme ? Le nationalisme ukrainien n’a rien à voir avec le nationalisme en France ou dans d’autres pays occidentaux : il s’agit d’un nationalisme de libération, face à la menace bien concrète russe. « L’indépendance que les Ukrainiens cherchent à préserver est très récente », rappelle Alexandra Goujon : une vingtaine d’années. On ne peut pas comprendre le nationalisme ukrainien et, de la part des plus radicaux, les références au nazisme, sans relire l’histoire de ce pays. Ce qui n’a pas encore été réglé, constate Alexandra Goujon, c’est la question de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 30, l’Ukraine était sous le joug soviétique et a vécu durement la collectivisation forcée des terres et la terrible famine ( « holodomor ») de 1933, considéré comme un génocide en Ukraine (3 millions de morts). Puis, en septembre 1939, l’Ukraine occidentale (occupée par la Pologne) a été envahie par l’Armée rouge, et a subi une répression terrible. Dans ce contexte, les nazis, flattant le nationalisme ukrainien, ont été accueillis comme des libérateurs. Stepan Bandera s’est associé à eux et ses adeptes ont participé à des massacres de juifs dans le pays.

L’extrême droite n’est pas la seule à faire du collaborateur Stepan Bandera (qui finit tué en 1959 par un étudiant manipulé par les soviétiques) un héros et martyr. En 2010, le président Iouchtchenko lui a attribué de façon posthume le titre de « héros de l’Ukraine », ce qui a choqué le Centre Simon-Wiesenthal. Dans l’esprit d’une partie des Ukrainiens, Stepan Bandera s’était allié aux nazis pour des raisons tactiques, le but étant l’indépendance de l’Ukraine. D’ailleurs, il est entré en conflit contre les Allemands par la suite.

3 Quelle est l’influence de ces groupes sur le mouvement de Maïdan ? Sur l’immense place de l’Indépendance, Maïdan, les groupes néonazis étaient très minoritaires. Les journalistes internationaux qui ont suivi ces événements ont tous décrit un mouvement populaire et spontané. Par exemple, Eric Bouvet, photographe, qui a suivi l’insurrection de Kiev pour Paris-Match. Interrogé sur France Culture dimanche, il a catégoriquement récusé l’influence de l’extrême droite sur le mouvement : dans le chaos, les mouvements extrémistes ont surgi, se borne-t-il à constater : « Les gens qui sont morts devant moi, c’était des gavroches, c’était des gens de 60 ans, des gens de tous les jours. Je suis très énervé contre les gens qui parlent sans savoir. » Les manifestants qui ont renversé le pouvoir de Kiev étaient en quasi totalité des gens ordinaires, démocrates et pro-européens : des étudiants, des professions libérales, des retraités, des enseignants, des mères de famille… Des manifestants pacifiques bien loin des idées nationalistes et antisémites des partis d’extrême droite. « J’ai même vu Oleg Tiagnibok [le leader de Svoboda, ndlr] se faire siffler, comme d’autres politiciens, sur la place Maïdan », raconte Alexandra Goujon, qui a passé du temps avec les manifestants.

Mais des groupes extrémistes, mus par le rejet des Russes plus que par l’attrait de l’UE, se sont montrés très actifs et organisés, et prompts à se confronter à la police. Le rempart qui protégeait les occupants de la place C’est le cas des militants de Praviy Sektor, notamment, reconnaissables à leurs treillis militaires et leurs battes de base ball. Ils ont organisé la défense de la place lorsque la violence policière est devenue extrême. Ils sont devenus le rempart protégeant les occupants de la place, ce qui les a rendus populaires. Aujourd’hui, même si aucun d’entre eux ne semble figurer parmi les morts de Maïdan, ils considèrent que la chute du gouvernement est un peu leur victoire. Et Secteur de droite en a tiré une certaine aura : « L’influence de l’extrême droite croît », juge Gabriel Gatehouse, journaliste de la BBC, qui a enquêté sur le sujet.

Dans le brouillard révolutionnaire, les choses sont toujours plus compliquées qu’on ne le pense. Ainsi le quotidien israélien Haaretz a publié le témoignage d’un ancien soldat de l’armée israélienne, trentenaire, juif orthodoxe, surnommé Delta, qui a pris la direction d’un groupe d’émeutiers baptisé Les Casques bleus de Maïdan. Or, il raconte à Haaretz qu’il prenait ses ordres de… Svoboda : « Je ne suis pas membre, mais je prends mes ordres de leur équipe. Ils savent que je suis israélien et un ancien de Tsahal. Ils m’appellent “frère”. Ce qu’on dit de Svoboda est exagéré, je peux en témoigner. Je ne les aime pas parce qu’ils sont incohérents, mais pas à cause de la question de l’antisémitisme. »

L’antisémitisme existe en Ukraine, même s’il n’est pas le premier moteur des groupes néonazis ukrainiens. Ce mardi, à New York, le grand rabbin Yaacov Bleich a insisté : en dépit de ce que racontent les médias russes, les incidents antisémites en Ukraine sont « extrêmement peu fréquents ». Selon l’université de Tel-Aviv, la France est le pays qui a connu en 2012 le plus d’incidents antisémites (200), suivie par les Etats-Unis (99), la Grande-Bretagne (84) et le Canada (74). 4 Quelle place Svoboda a dans le nouveau pouvoir ? Lors des dernières élections, en 2012, Svoboda a capté 10,45% des suffrages (mais 50% dans la ville de Lviv). Il a conquis 38 des 450 sièges du parlement. Dans les sondages, il est aujourd’hui en recul. « Blague » de deux députés de Svoboda, Edouard Leonov et Ruslan Zellik, montrent des chiffres nazis (88 = HH = Heil Hitler et 14 = les 14 mots du suprémaciste blanc David Lane)

Le nouveau gouvernement, formé après la chute de Viktor Ianoukovitch, compte trois ministres Svoboda sur 24 : Alexander Sitch, vice-Premier ministre ; Alexander Mirny, ministre de l’Agriculture ; Andriy Mokhnik, ministre de l’Ecologie. Deux autres cadres d’extrême droite ont hérité de postes sensibles, ce qui peut être plus problématique : Dmitri Iarosh, leader de Secteur de droite, a été nommé secrétaire adjoint du Conseil national de sécurité et de défense. Il seconde Andriy Parubiy, député élu sur la liste Patrie de Ioulia Timochenko, mais qui a été le cofondateur du Parti social-national en 1991. Le Conseil national de sécurité et de défense supervise le ministère de la Défense, la police, le renseignement ; Oleh Makhnitski, membre de Svoboda, a été nommé procureur général de l’Ukraine. Commentaire d’Alexandra Goujon : « Lors de tout changement de pouvoir, il faut évidemment rester vigilant. Ce qui est sûr, c’est que ceux qui dirigent l’Ukraine aujourd’hui ne sont pas des néonazis : ce sont des hommes et des femmes politiques tournés vers l’Europe et la démocratie. » Tout cela ne fait pas un gouvernement « sous influence des néonazis », mais il est clair que la présence de ces radicaux au sein du nouveau pouvoir est « détestable ». Et que les Occidentaux doivent tout faire pour favoriser les composantes démocratiques de la coalition en place, et prendre leurs distance avec les autres.

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