Un pacte irresponsable

Pierre Khalfa, Médiapart, 8 mars 2014

Trois organisations syndicales (la CFDT, la CFTC et la CGC) ont donc signé avec le Medef « un relevé de conclusions » sur la mise en œuvre du pacte de responsabilité qui vise à baisser le coût du travail en supprimant les cotisations familiales versées par les employeurs.

Selon un scénario maintenant bien rôdé, la CFDT a d’abord monté le ton, jugeant la proposition initiale du Medef inacceptable, pour finalement parapher un texte quasiment identique. En comparer les deux versions est d’ailleurs éclairant. Si le texte final prévoit effectivement que « des objectifs quantitatifs et qualitatifs en terme d’emplois » soient discutés dans les branches professionnelles, ces discussions pourront être conclues par un « relevé de conclusions » n’impliquant aucune contrainte juridique. Surtout, le Medef a obtenu l’essentiel, à savoir que les baisses de cotisations sociales seront acquises quelle que soit la situation dans l’avenir. Enfin, cerise sur le gâteau, le texte prévoit que des discussions seront ouvertes afin « de franchir une nouvelle étape dans l’amélioration du marché du travail », formule indiquant, dans la novlangue patronale, l’exigence d’un nouvel accroissement de la flexibilité et de la précarité du travail. Il est enfin prévu d’engager une concertation sur le financement de la protection sociale.

Après la suppression des cotisations familiales employeurs, quelle sera la prochaine étape ? Au-delà de cette parodie de négociation, il faut revenir sur la stratégie économique qui est mise en œuvre : le coût du travail trop élevé pénaliserait la compétitivité des entreprises et les dissuaderaient d’embaucher. La baisse du coût du travail devient donc, dans ce cadre, le passage obligé de la politique économique. C’est l’objectif de la suppression des cotisations familiales employeurs. Remarquons d’abord que cette suppression se traduira par une baisse minime des coûts de production[1], de l’ordre de 1,2 %. En supposant même que cette baisse des coûts soit entièrement transférée sur les prix, comment croire que cela pourra réellement améliorer la compétitivité des entreprises ? Qui peut penser qu’une baisse de prix de cet ordre permettra aux entreprises de gagner des parts de marché ?

Mais surtout, la volonté de baisser le coût du travail repose sur une erreur de diagnostic. L’économie française ne souffre pas d’un problème de compétitivité-prix, mais d’un problème de compétitivité hors-prix[2] : manque criant d’innovation, inadéquation à la demande, niveau de gamme insuffisant de l’industrie, tissu industriel désarticulé dominé par de grands groupes pressurant leurs sous-traitants et difficulté des PME à avoir accès au crédit bancaire. On ne voit pas comment une baisse du coût du travail pourrait être la réponse adéquate à ces problèmes. Il faut y ajouter la « préférence française » pour les dividendes. La baisse des cotisations sociales a eu comme principale contrepartie l’augmentation de la part des dividendes nets versés dans la valeur ajoutée[3]. Les seules entreprises du CAC 40 ont versé 43 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2013, en dividendes et en rachat d’actions, montant en hausse de 4 % par rapport à 2012 et les revenus distribués par les sociétés non financières sont à leur niveau le plus haut depuis la seconde guerre mondiale.

Dans le même temps, l’investissement des entreprises a stagné. Ce coût du capital n’est évidemment jamais pris en compte quand le patronat évoque la compétitivité des entreprises. Cette baisse de cotisations sociales permettra-t-elle de créer des emplois supplémentaires ? Le bilan des exonérations passées[4] laisse sceptique. Il diffère suivant les hypothèses retenues, les méthodes employées… et le parti-pris idéologique des auteurs. Voici ce qu’en disait la Cour des comptes en 2009 : « La Cour avait relevé que les nombreux dispositifs d’allègements des charges sociales étaient insuffisamment évalués en dépit de la charge financière croissante qu’ils représentaient pour les finances publiques (27,8 milliards d’euros en 2007, soit 1,5 % du PIB). S’agissant des allègements généraux sur les bas salaires, leur efficacité sur l’emploi était trop incertaine pour ne pas amener à reconsidérer leur ampleur, voire leur pérennité. »

Si l’on prend comme hypothèse un chiffre de 300 000 emplois créés avec le dispositif Fillon de 2003, chiffre déjà très élevé, le coût annuel de chacun de ces emplois pour les finances publiques s’élève à près de 75 000 euros[5]. Il s’agit d’un coût exorbitant, alors même que les emplois créés sont des emplois à bas salaire et à faible qualification. Les subventions au patronat atteignent là des sommets. Mais surtout, comme le faisait remarquer à juste titre le président de la CGPME, pour créer des emplois « encore faut-il que les carnets de commande se remplissent ». Car ce qui incite les employeurs à embaucher, c’est d’avoir une demande assurée pour leurs produits. Et c’est là que la baisse massive des dépenses publiques prévue pour financer ce pacte aura un effet délétère. Alors que l’investissement des entreprises est au plus bas et que les revenus des ménages stagnent ou régressent, ces mesures auront un effet récessif qui aggravera davantage la situation économique, rendant par ailleurs encore plus difficile la réduction des déficits publics.

Non seulement ce pacte ne créera pas d’emplois, mais il risque d’en détruire. Pire, tous les pays européens sont aujourd’hui en train de mettre en œuvre des orientations similaires. Il s’agit en théorie de favoriser les exportations. Mais cette logique est prise dans des contradictions dont elle ne peut sortir. En effet, l’essentiel des relations commerciales des pays de l’Union européenne a lieu à l’intérieur de l’Union. Les clients des uns sont les fournisseurs des autres et les déficits des uns font les excédents commerciaux des autres. Vouloir, dans cette situation, que tous les pays copient le modèle allemand et se transforment en exportateurs est impossible. La contraction de la demande interne dans tous les pays, produite par la réduction des coûts salariaux et les coupes dans les dépenses publiques, pèse sur le commerce extérieur de tous. Où exporter lorsque tous les pays réduisent leur demande ?

La baisse de la demande interne dans la zone euro est en train d’ouvrir la porte à la déflation. Les exportations hors zone euro permettront-elles de se substituer à une demande interne défaillante et relancer ainsi l’activité économique et l’emploi ? On peut en douter. Outre que, au vu de ses caractéristiques, l’industrie française est particulièrement sensible aux évolutions du taux de change de l’euro, la demande dans les pays émergents tend à stagner et n’est de toute façon pas assez forte pour entraîner par elle-même une croissance dynamique en Europe. Au-delà même de savoir si l’objectif de toujours plus de croissance est souhaitable alors que nous connaissons une crise écologique majeure, une telle stratégie s’avère totalement illusoire. Économiquement absurde, ce pacte sera socialement destructeur. Avec les coupes massives dans les dépenses publiques prévues pour le financer, le démantèlement des services publics et de la protection sociale va se poursuivre. Le financement des collectivités locales, qui jouent un rôle prépondérant en matière d’investissements publics et d’aides sociales, en sera impacté. Ces coupes aggraveront ainsi le délitement des liens sociaux et la paupérisation en cours. La course à la compétitivité est une course sans fin où il n’y a pas de gagnants et où les seules perdantes sont les populations.

[1] Voir le calcul fait par Christian Chavagneux d’Alternatives économiques.

[2] Voir Attac/Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité, Éditions Syllepse.

[3] Voir Michel Husson, « Les cotisations sont une « charge », mais pas les dividendes ? », note hussonet n°72, 3 mars 2014.

[4] Antoine Math, « Le financement de la politique familiale : faut-il supprimer les cotisations sociales de la branche famille ? », Revue de droit sanitaire et social n°6, novembre-décembre 2013. [5] Ibid.

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Les communistes dénoncent le «scandale» du terminal méthanier

Voix du Nord, 8 mars 2014

Le secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Pierre Laurent, était jeudi, à Dunkerque pour parler emploi avec des élus locaux du parti et des représentants syndicaux. Une journée de rencontres au cours de laquelle il a principalement été question de l’avenir de la sidérurgie et du statut des travailleurs détachés.

Ce dernier sujet a le plus marqué le responsable politique. «C’est un véritable scandale ce qui se passe au terminal méthanier, s’est-il ému. Du début à la fin, ce chantier a été confié à des entreprises qui usent et abusent des travailleurs détachés dans une totale opacité

Selon les chiffres fournis par les représentants syndicaux, environ 60% des quelque 1300 salariés employés sur le site seraient des travailleurs détachés. Ce statut a été adopté par une directive de 1996 et permet à une entreprise européenne d’envoyer ses salariés travailler provisoirement dans un autre État membre.

Un exemple symbolique

Les élus communistes ont affirmé leur détermination à «dénoncer» l’utilisation parfois abusive de cette forme de main-d’œuvre. «De plus en plus d’entreprises utilisent ce statut pour sous-payer les salariés et les exploiter. Le terminal méthanier en est un exemple symbolique mais le nombre de travailleurs détachés est en augmentation dans beaucoup de secteurs comme l’agriculture, le transport ou l’agroalimentaire.» À l’autre bout de l’échiquier politique, le Front national dénonce régulièrement le statut de travailleur détaché. Un point de convergence que Pierre Laurent rejette vivement. «À la différence du FN, nous ne stigmatisons pas l’ouvrier bulgare ou polonais. Pour nous, les responsables sont ceux qui exploitent, pas les travailleurs étrangers. Cette situation tire les conditions de tout le monde vers le bas.» Et d’expliquer le cas de Français employés par des sociétés d’intérim au Luxembourg pour effectuer des missions en France.

Habitué aux sorties remarquées, Jacky Hénin, ancien maire de Calais et député européen, parle d’un détournement de la loi et n’hésite pas à qualifier la situation d’«esclavage des temps modernes. Les salariés sont payés le SMIC mais on leur retire des frais de transport ou de logement. Ils touchent moins de 700€ par mois, et les entreprises ne paient de cotisations sociales ni en France ni à l’étranger.» L’élu va même plus loin en posant la «question de la complicité. Les élus locaux voient ce qui se passe et ils laissent faire sans rien dire. Ils consentent l’esclavage, ni plus ni moins.» Pour faire évoluer cette situation et mettre un terme à ce qu’ils estiment être «une zone de non-droit dans le plus grand chantier de France», les élus ont affirmé leur volonté d’amener la question au cœur du débat public.

L’intention est à la hauteur de l’indignation, mais les responsables communistes le savent, leur champ d’action est limité dans la mesure où cette pratique est légale. Restent alors des actions publiques pour «alerter la population» et des amendements pour rendre la loi plus acceptable à leurs yeux. Maxime Pedrero

VENEZUELA: VASTE FRONT PATRIOTIQUE CONTRE LE FASCISME

DÉCLARATION COMMUNE SUR LA SITUATION DU VENEZUELA 

Rassemblement des Cercles Communistes, Faire vivre le PCF, Rouges Vifs midi, Rouges Vifs Ile de France, Gauche Communiste, Collectif communiste Polex, Action Communiste, Pôle de Renaissance Communiste en France

Comme le disent nos camarades du Parti Communiste du Venezuela  » la paix se conquiert par la victoire contre le fascisme et donc par l’approfondissement du processus révolutionnaire, par le défense et l’extension des conquêtes populaires, par l’élévation de la combattivité des masses. C’est par la lutte de la classe laborieuse et par l’engagement anti-impérialiste des masses, et non par la conciliation impossible avec l’impérialisme américain et avec l’oligarchie venezuelienne que pourront être vaincue la droite anti-bolivarienne du Venezuela, l’impérialisme américain qui l’inspire et les transnationales qui utilisent tous les moyens pour entraver la transition vers le socialisme, pour disloquer l’ALBA et pour isoler Cuba socialiste ».

Les mouvements communistes signataires de la présente déclaration soutiennent sans réserve la contre-offensive du peuple vénézuélien. C’est le seul moyen pour éviter un putsch fasciste se terminant par un bain de sang à la chilienne.

Les mouvements communistes signataires dénoncent également les groupes contre-révolutionnaires et para-militaires dont certains sont manipulés de l’étranger par l’ancien président de Colombie Uribe, boucher de son propre peuple. Les signataires dénoncent enfin l’attitude scandaleuse des grands médias de notre pays qui déforment honteusement la réalité sociale et politique du Venezuela, présentant les forces populaires majoritaires et le pouvoir bolivarien démocratiquement élu sans discontinuité depuis la victoire de Hugo Chavez, confirmée encore par la victoire du président Maduro et des candidats bolivariens aux municipales de décembre 2013 .

La riposte de masse, ferme et déterminée, soutenue par la solidarité internationale des communistes et des progressistes, demeure la seule voie qui préserve la révolution et la paix.

Faisons de la défense du Venezuela bolivarien et de la solidarité de classe avec les communistes vénézuéliens un élément fort de notre engagement communiste en France car tout retour en arrière au Venezuela déstabiliserait l’Alternative bolivarienne des Amériques, isolerait Cuba et aggraverait les éléments de démoralisation du mouvement ouvrier et progressiste dans notre propre pays. A l’inverse, un nouvel élan du processus démocratique au Venezuela, une avancée populaire vers la révolution socialiste, seraient de puissants facteurs de remobilisation du camp progressiste en France et dans le reste du monde.

13 mars 2014

La Crimée choisit la Russie

Jacques SAPIR, 16 mars 2014

Les résultats du référendum ont confirmé la volonté d’une majorité de la population de la Crimée de rejoindre la Russie. Ils ont aussi confirmé l’incapacité des dirigeants, qu’ils soient français ou de l’UE et des Etats-Unis, de saisir la nature de ce vote. On rappelle donc dans le texte qui suit quelques points d’importance.

1.La Crimée fut attribuée administrativement de la Russie à l’Ukraine dans le cadre de l’URSS en 1954. Ceci ne fit l’objet d’aucun vote des populations concernées. Lors de la dissolution de l’URSS en 1991, il fut admis que la Crimée resterait dans l’Ukraine, moyennant la reconnaissance de son statut de république autonome et le respect de la constitution.

2.Il y a eu, à la suite de 21 février 2014, une interruption de l’ordre constitutionnel en Ukraine. Ceci est reconnu par les pays occidentaux qui qualifient le gouvernement de « révolutionnaire ». Ceci découle surtout du fait que nulle autorité qualifiée (la Cour Constitutionnelle étant dissoute par le nouveau pouvoir) n’a constaté la vacance du pouvoir. Le nouveau gouvernement est d’ailleurs loin de représenter tous les Ukrainiens, comme on aurait pu s’y attendre logiquement. C’est donc une autorité de fait.

3.À la suite de cela, les autorités de la République Autonome de Crimée ont considéré que cela créait une nouvelle situation, dans laquelle les droits de la Crimée n’étaient plus garantis, et ont décidé la tenu du référendum du 16 mars. Leur décision est donc une réaction à la rupture de l’ordre constitutionnel à Kiev. Elle n’est ni légale ni illégale dans la mesure où cet ordre constitutionnel n’existe plus. Qualifier le référendum d’illégal du point de vue de la loi ukrainienne est donc une profonde sottise et montre de la part des dirigeants qui utilisent cet argument une incompréhension totale des principes du Droit.

4.Du point de vue du Droit international, deux principes d’opposent, l’intangibilité des frontières et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Si les pays qui aujourd’hui s’opposent au référendum avaient fait pression pour que le gouvernement de Kiev remette son pouvoir à un gouvernement de concorde nationale, réunissant toutes les parties en présence, ils auraient eu quelques droits à faire valoir le principe de l’intangibilité. Mais, ayant choisi de reconnaître unilatéralement un gouvernement ne représentant qu’une partie de la population, ils ne peuvent plus user de cet argument sans contrevenir directement au second argument, celui sur le droit des peuples. L’argument d’une illégalité du point de vue du droit international tombe alors de lui-même en raison de la carence des pays soulevant cet argument à faire valoir la nécessité d’un gouvernement de concorde national en Ukraine qui seul, avec une assemblée constituante, aurait été en mesure d’offrir une issue légale à cette crise.

5.Dans ces conditions, la seule position possible était de demander la présence d’observateurs officiels pour ce référendum. Cela ne semble pas avoir été fait. Les observateurs (députés du Parlement Européen) présents le sont donc en leur nom personnel. Ils disent ne rien avoir vu de scandaleux. Cela laisse cependant planer un doute sur les conditions de tenue du scrutin, mais ce doute provenant de l’attitude même des pays occidentaux, il doit profiter aux autorités de la République Autonome de Crimée. Ce vote, dans les faits, semble s’être tenu dans les conditions habituelles pour l’Ukraine.

6.On notera dans le cas de la France que les dirigeants qui aujourd’hui contestent le référendum en Ukraine sont ceux qui n’ont pas voulu reconnaître le résultat du référendum de 2005 et l’ont remplacé par un traité (le Traité de Lisbonne) qui ne fut pas présenté au peuple. Ces mêmes dirigeants on accepté le referendum séparant Mayotte des Comores et rattachant cette île à la France. Ces deux faits soulignent que la légitimité de la position de ces dirigeants sur la question du référendum de Crimée pourrait être facilement mise en doute.

7.Il convient maintenant de regarder l’avenir. Il ne fait guère de doute que la Russie reconnaîtra le référendum, même si – en théorie – elle peut toujours refuser l’adhésion de la Crimée. Le problème qui va être posé dans les semaines qui viennent est celui des provinces de l’Est de l’Ukraine ou des incidents mortels se multiplient. Toute tentative d’imposer une solution par la force risque de conduire à la guerre civile. Il est donc urgent que toutes les parties prenantes à cette crise, et ceci vaut pour les pays européens comme pour la Russie, exercent une pression conjointe sur les autorités de Kiev pour qu’elles constituent un gouvernement de concorde nationale réunissant tous les partis, pour qu’elles désarment les groupes extrémistes et qu’elles mettent sur pied les élections à une assemblée constituante. La signature de tout accord international par ce gouvernement ne saurait engager que lui-même. L’Union Européenne irait contre le droit si elle signait avec lui un quelconque traité.

« Etre communiste, c’est refuser le défaitisme »

Entretien avec William Sportisse

Entretien réalisé par Arezki Metref pour le Soir d’Algérie

Le soir d’Algérie : Vous êtes né dans une famille modeste «judéo-arabe», peut-être «judéo-berbère, de Constantine, installée depuis des générations. C’est quoi pour vous Constantine, le berceau de la famille, le port d’attache, la passerelle entre les communautés ?

William Sportisse :  Etre né dans une famille modeste attachée à sa culture puisée à la fois dans son fond religieux juif, les coutumes berbères et arabes, utilisant la langue arabe comme véhicule de communication avec les habitants de la ville et aussi dans les conversations familiales, donnant une préférence à l’écoute de la musique andalouse et au malouf constantinois, font partie de mon éducation et de ma formation. Mes parents n’étaient ni riches ni pauvres, mais la famille de l’une de mes tantes composée de cinq personnes était bien pauvre. Sa situation m’a fait découvrir ce qu’était la misère sociale que subissait l’immense majorité de la population algérienne. Plus tard, j’ai pris conscience de l’origine de cette misère grâce au combat mené par mon grand frère qui avait adhéré aux idées communistes, aux idées de l’émancipation des femmes et des hommes de tout ce qui les appauvrissait dans tous les domaines.

Dans ce sens, ma famille a contribué à ma prise de conscience. Elle est la source de mon engagement idéologique et politique auquel je reste toujours fidèle. Mais cette source est allée rejoindre le grand fleuve représenté par tout ce que j’ai appris auprès des militants communistes et nationalistes, de tous les gens vivant de leur labeur à Constantine et appartenant à toutes les couches sociales et aux origines ethniques différentes. Enfin, ce fleuve a rejoint la mer quand j’ai sillonné l’Algérie au cours des luttes menées par notre peuple, et enfin le monde quand j’ai participé à toutes les rencontres internationales de la jeunesse démocratique et progressiste.

C’est pourquoi, je suis attaché à ma ville natale pour tout ce qu’elle m’a offert pour mieux connaître mon peuple. C’est là également que mes premiers pas de militant communiste ont été effectués. C’est là où j’ai connu des militants valeureux du courant patriotique. C’est là où j’ai tissé des liens d’amitié qui sont demeurés indestructibles avec de nombreuses personnes, même si nos options politiques et idéologiques étaient différentes. C’est là où j’ai appris à apprécier la beauté de la nature avec ce site merveilleux qu’est Constantine. C’est là enfin où j’ai pris goût à l’écoute de la musique andalouse et du malouf constantinois. Tous ces éléments ont constitué les passerelles de toutes les communautés qui auraient pu contribuer à la naissance d’une nation particulière mais que le colonialisme exploiteur et oppresseur, en dépit de nos efforts pour l’en empêcher, a réussi à tuer dans l’œuf. Il est parvenu à semer dans la majorité de la population européenne et juive aussi l’odieux poison du racisme, d’une prétendue «supériorité raciale» qui divise les hommes et les femmes même quand ils appartiennent à une classe ou à des couches sociales exploitées et opprimées.

Vous adhérez au PCA clandestin à l’âge de 16 ans, dans le sillage de votre frère aîné Lucien. Parlez-nous de Lucien et des motivations de votre engagement ?

Votre question est pertinente. Faire connaître le combat anticolonialiste de militants communistes d’origine juive algérienne et européenne participe de la connaissance de l’histoire de notre mouvement de libération nationale. La composition des principaux acteurs de ce mouvement reposait, certes, sur l’immense majorité de la population autochtone. Mais la justesse des aspirations et des objectifs du mouvement de libération nationale a été partagée par des juifs d’origine berbère ou installés depuis des générations et aussi par des travailleurs européens dont les parents ont immigré en Algérie en raison de la misère sociale que leur faisait subir le système capitaliste. Lucien a été parmi ceux qui ont partagé les aspirations de notre peuple à l’indépendance. En raison des revenus modestes de notre père, Lucien, après avoir obtenu brillamment, avec mention très bien, la deuxième partie du baccalauréat et après des études à l’Ecole normale d’instituteurs de Constantine, n’a pas pu les poursuivre à la Faculté d’Alger.

Instituteur dans son premier poste à Aïn-Beïda, il est l’objet d’une première brimade de l’institution administrative locale à l’issue d’un conflit qui l’oppose au directeur de l’école. Militant en 1925 de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), il refuse en juin 1926 que ses élèves, la plupart d’origine modeste, souscrivent à une contribution financière volontaire dans le cadre d’une opération lancée par le gouvernement général de l’Algérie colonisée. Qualifié d’«anti-français», il sera muté dans un autre village. Dès lors, il va subir la répression coloniale. Son adhésion au Parti communiste algérien s’est réalisée au lendemain du congrès fédéral de la SFIO à Annaba, en décembre 1926, pour une double raison soulignée dans l’ouvrage Le camp des oliviers-Djenane El-Zeïtoun, à savoir son adhésion aux idées du socialisme-communisme dont celle du droit du peuple algérien à son indépendance. Tous ceux qui ont connu mon frère Lucien et que j’ai rencontrés au cours de ma vie militante m’ont rappelé ses fortes convictions idéologiques et politiques acquises par ses lectures et l’étude des ouvrages marxistes-léninistes, par l’enrichissement continu de sa culture générale. Ces convictions le poussaient à l’action au côté de ceux qui souffraient de l’exploitation et de l’oppression pour les aider à s’organiser et à lutter pour changer leurs conditions de vie. C’est pourquoi, les brimades de l’administration coloniale l’ont poursuivi dans toutes les localités où elles le mutaient. Cette administration pensait que ses mutations et ses brimades briseraient son ardeur militante et freineraient son activité politique. Ne réussissant pas, elle obtint que ses représentants au Conseil départemental de Constantine le révoquent de sa fonction d’instituteur le 7 décembre 1934 après une demande de l’inspecteur d’académie. Mais cela ne l’a pas découragé. Et après avoir travaillé comme manœuvre du bâtiment à Oran où il s’était installé en 1934, il devint l’un des responsables de l’Union départementale des syndicats. A cette époque, les syndicats impulsés par les militants communistes d’Algérie s’efforçaient d’organiser les ouvriers agricoles dans les exploitations aux mains de la grosse colonisation terrienne. C’est à la suite d’un meeting au cours duquel mon frère a appelé les travailleurs à l’organisation et à la lutte pour leurs revendications qu’il fut accusé par les gros colons de la région de Aïn-Témouchent de «menées subversives nuisibles à la souveraineté française».

Arrêté et jeté en prison à Oran, il observera une grève de la faim pendant un mois environ. La protestation populaire organisée par les syndicats et les organisations communistes et progressistes en Algérie et en France parviendra à obtenir sa libération. Lors du congrès constitutif du Parti communiste algérien, en octobre 1936, il fut élu au bureau politique. Les élections législatives de 1936 en France et en Algérie furent marquées par la victoire des candidats du Front populaire. Elles ont été suivies par l’avènement d’ungouvernement composé de socialistes et de radicaux-socialistes. Une demande de réintégration dans ses fonctions d’instituteur de Lucien fut présentée à ce gouvernement. Mais, cédant aux pressions de l’administration coloniale au service de la grosse colonisation terrienne, le gouvernement de Blum, qui n’était pas pour la destruction du système colonial, ne l’a pas réintégré dans ses fonctions en Algérie mais en France. Les partisans du système colonial ont pu se débarrasser d’un militant en l’éloignant de sa patrie.

C’est à Lyon, en France, qu’il sera assassiné par la Gestapo française en raison de son activité clandestine contre le fascisme hitlérien, le 24 mars 1944, voilà soixante-dix ans. Son parcours révolutionnaire a été pour beaucoup dans mon engagement qui était en parfait accord avec ses justes convictions idéologiques et politiques.

C’était quoi, le PCA à cette époque ? Etait-il encore dans l’esprit de la thèse de Thorez de 1936 de «l’Algérie nation en formation» ? Y avait-il un débat ?

Le Parti communiste algérien est né en octobre 1936 quand les autochtones du pays ont pu arracher le droit d’adhérer à un parti ou à un syndicat. Auparavant, ils étaient privés de ce droit par les lois coloniales. Ces lois scélérates furent abrogées avec l’arrivée au pouvoir en France du Front populaire. La forte influence des communistes français dans cette alliance et le vaste mouvementgréviste qui se déroula en Algérie auquel les travailleurs autochtones les plus exploités ont participé à la veille de l’avènement du gouvernement du Front populaire contribuèrent à l’abrogation de ces lois qui privaient les Algériens de droits élémentaires.
Déjà, avant la naissance du PCA, il existait des organisations communistes sur tout le territoire. Ces organisations constituaient une région algérienne rattachée au Parti communiste français. Selon les lois coloniales en vigueur, seuls les habitants possédant la nationalité française pouvaient adhérer à un parti. Ce qui explique le rattachement des premières organisations communistes au Parti communiste français. Elles sont nées en Algérie au lendemain de la création du PCF en 1920 à Tours en France et son ralliement à la troisième internationale sur la base de son adhésion aux 21 conditions exigées pour être membre de cette organisation. L’une de ces conditions était la reconnaissance du droit à la libre disposition et à l’indépendance des peuples colonisés par l’impérialisme, le devoir et l’obligation pour les partis communistes du monde d’organiser leurs classes ouvrières en vue de soutenir et conduire leurs luttes vers cet objectif. Dans les pays colonisés, les communistes considéraient que cet objectif était un préalable à celui qui consistait à mettre un terme au système capitaliste basé sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans ce système, la production a un caractère social alors que l’appropriation de ses résultats est privée. Cette abolition du système capitaliste doit se réaliser par une révolution socialiste qui portera au pouvoir la classe ouvrière et ses alliés des autres couches sociales populaires. Arrivés au pouvoir, la classe ouvrière et ses alliés sont obligés d’exercer une dictature contre la bourgeoisie et ses tentatives de rétablir sa propre dictature par une contre-révolution.
La construction de la société socialiste, où les moyens de production seront propriété sociale, sera la solution pour résoudre la contradiction entre le capital et le travail parce qu’elle créera les conditions de la solution progressive de tous les maux dont la société souffre sous le régime capitaliste : guerres, chômage, fermetures d’entreprises, licenciements, etc. Elle améliorera au maximum les conditions économiques, sociales et culturelles et environnementales de la vie du peuple. C’est ce qu’a fait l’Union soviétique pendant une grande partie de son existence avant son effondrement qui est le résultat d’orientations révisionnistes et réformistes adoptées au 20e Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique.

Le Parti communiste algérien s’est efforcé tout au long de son existence de rester fidèle aux 21 conditions de la troisième internationale et aux principes des fondateurs de la théorie scientifique, Marx et Lénine particulièrement. C’est pourquoi, dès la constitution des premières organisations communistes en Algérie, même si les lois coloniales les en empêchaient, de nombreux Algériens autochtones ont rejoint ses rangs et y ont milité clandestinement. Avec le concours du Parti communiste français, elles ont contribué à la naissance de la première Etoile nord-africaine et, en conséquence, au mouvement de libération nationale moderne.

Je ne peux pas retracer en quelques lignes toute l’histoire du PCA. Mais je souhaite avoir satisfait votre curiosité et celle des lecteurs en répondant à votre question : «C’est quoi le Parti communiste algérien.»

J’en viens maintenant à la thèse présentée par Maurice Thorez, dirigeant du Parti communiste français, «sur la nation algérienne enformation», lors de son voyage en Algérie en 1939. A l’époque, un débat autour de cette question s’est instauré. Il s’est poursuivi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pendant et après notre guerre de libération et demeure actuel de nos jours. Maurice Thorez a exprimé sa thèse à la veille de la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, des puissances fascistes capitalistes, Allemagne hitlérienne, Italie de Mussolini et Espagne franquiste ne cachaient pas, dans le cadre des contradictions entre brigands impérialistes pour un repartage du monde, leurs visées sur les trois pays d’Afrique du Nord occupés par la France. Gabriel Péri, responsable de la rubrique internationale du journal L’Humanité, avait publié, à ce moment-là, un article pertinent intitulé «L’ombre du fascisme plane sur l’Afrique du Nord». De son côté, la grosse colonisation terrienne en Algérie était hostile à toute réformette envisagée par les dirigeants capitalistes français désireux d’avoir à leurs côtés certaines couches petite-bourgeoises de notre pays pour s’opposer aux visées des Etats fascistes. La colonisation terrienne pour sa part était favorable aux régimes fascistes d’Europe pensant pouvoir, avec leur appui, fonder en Algérie un Etat séparatiste de la France semblable à celui de l’Afrique du Sud où tout le pouvoir serait dans ses mains pour écraser encore plus le peuple algérien.

C’est dans ce cadre politique international que Maurice Thorez déclare : «Il y a la nation algérienne qui se constitue historiquement… dans le mélange de vingt races.»

A ce moment-là, en Algérie, les courants politiques qui s’intéressaient au devenir du peuple algérien étaient les suivants : Le courant favorable à l’assimilation constitué par la Fédération des élus musulmans dirigée essentiellement par des intellectuels issus de la petite ou moyenne bourgeoisie citadine qui avaient perdu confiance dans les possibilités du renouveau moderne du mouvement national après les défaites des révoltes passées contre l’occupation colonialiste, après 1832.

Ce courant mené par Bendjelloul et Ferhat Abbas était opposé à la grosse colonisation terrienne mais niait l’existence de la nation algérienne. Cependant, Ferhat Abbas a déclaré aussi : «Rattachement à la France ne signifie pas assimilation.» Il y avait aussi des oscillations dans le courant reconnaissant pourtant la personnalité algérienne, à savoir le PCA et les oulémas, lors du Congrès musulman de 1936 quand ils ont accepté dans son programme l’inclusion de revendications immédiates de nature assimilationniste.

L’étroitesse nationale se retrouvait dans la nation prônée par les oulémas où le facteur religieux était inclus. Quant au PPA, qui a joué un rôle dynamique dans l’éveil des masses, sa conception de la nation était empreinte d’étroitesse nationale en excluant la possibilité de l’inclusion dans la nation algérienne d’éléments appartenant à la minorité européenne anticolonialiste et qui opteraient en sa faveur

Cette période était faite de tâtonnements. Aussi faut-il situer la thèse de Maurice Thorez sur la nation algérienne dans son contexte de l’époque. Dans son Essai sur la nation algérienne publié en 1958, le PCA rappelait la définition de la nation présentée par Staline : «La nation est une communauté stable, historiquement constituée de langue, de territoire, de vie économique, de formation psychique, se traduisant par une communauté de culture.» Dans son essai, le PCA reconnaît son interprétation dogmatique de la thèse de Maurice Thorez en laissant croire qu’elle serait formée quand le «mélange des 20 races» serait réalisé. Mais la nation algérienne, soulignait cet essai, contenait deux aspects : «Un principal, reconnaissant la formation de la nation, et un autre, secondaire, celui de la possibilité d’intégration d’éléments d’origine européenne… Or, le processus de prise de conscience de la nation algérienne, déjà développé chez les musulmans, ne pouvait pas avoir le même contenu pour l’immense majorité des Européens, et ce, malgré les efforts courageux du Parti communiste algérien qui a réussi à former des patriotes algériens d’origine européenne et israélite. La fusion ou le mélange des deux principaux éléments ethniques actuels est impossible dans le cadre colonial. Raisonner autrement, c’est faire preuve d’idéalisme, c’est penser que la mentalité des Européens pourra se modifier sans que soit brisé le régime économique de type colonial qui engendre (sans que cela soit schématique) cette mentalité.» Mais il faut ajouter que toute nation est composée de classes sociales, et pour ma part, en tant que marxiste, j’accorde aussi une importance à la lutte de classes qui est le moteur de l’histoire.
Quand une nation s’est débarrassée du colonialisme oppresseur, peut-on raisonner sans regarder cette notion, sans ses rapports avec la lutte des classes ? Je ne le pense pas. C’est un autre débat qui mérite réflexion et de plus longs développements.

Après la Seconde Guerre mondiale, vous vous opposez, dans le même combat aux «fascisme, capitalisme, colonialisme». Comment décryptez-vous ces systèmes d’oppression ?

Le fascisme et le colonialisme sont des produits du système capitaliste.

Le colonialisme c’est le capitalisme qui va à la conquête d’espaces territoriaux pour acquérir des marchés, piller les richesses des pays qu’il domine, surexploiter leur main-d’œuvre en versant des salaires inférieurs à ceux nécessaires pour la reconstitution de la force de travail afin d’obtenir des surprofits. Le colonialisme recourt à la violence bestiale pour imposer sa domination dans les pays qu’il occupe en multipliant, au cours de ses guerres de rapines, des massacres aussi odieux si ce n’est pire que ceux commis par le fascisme. De son côté, celui-ci est la poursuite de la domination du système capitaliste rongé par une crise profonde dont l’origine repose sur la contradiction entre le capital et le travail. Le fascisme, expression bestiale du capitalisme, utilise des moyens aussi barbares que ceux utilisés par l’impérialisme dans la conquête des colonies. Il recourt à la haine raciale entre travailleurs immigrés et locaux pour dévoyer leurs luttes et les détourner de la révolution socialiste quand les conditions objectives existent. Il freine la prise de conscience de classe et retarde la réalisation du facteur subjectif nécessaire à la réalisation de la révolution socialiste. C’est, rapidement, notre décryptage de la nature du capitalisme, des manifestations de son comportement pour réaliser plus de profits en écrasant les peuples. Comme le disait si bien Marx, notre monde contemporain depuis l’avènement du capitalisme et sa transformation en impérialisme est face à ces deux choix : «Socialisme ou barbarie.»

Quel était le climat politique vu par les communistes dans l’Algérie qui venait de subir les massacres de Mai 1945 et était dans la préparation du soulèvement de 1954 ? Comment les communistes ont vécu cette période d’incubation révolutionnaire ?

Tout d’abord, il convient de souligner la féroce répression colonialiste qui s’est abattue sur les manifestants de Sétif et de Guelma. Ils célébraient pourtant pacifiquement la victoire sur le fascisme et réclamaient en même temps la reconnaissance du droit de l’Algérie à disposer librement d’elle-même et à gérer ses propres affaires. Ce qui correspondait aux buts de la Seconde Guerre mondiale. La férocité coloniale du 8 Mai 1945 a entraîné ensuite les soulèvements des populations dans certaines régions du pays, particulièrement à Kherrata, Chevreuil. Ils ont été étouffés à leur tour par l’armée coloniale française avec l’utilisation de grands moyens militaires (une véritable guerre), aviation et escadre marine. Les dizaines de milliers de victimes, les arrestations et les condamnations à de longues peines de prison prononcées par les tribunaux colonialistes ont soulevé la colère et l’indignation de tous les Algériens. Mais cette dure épreuve a amené les partis du mouvement de libération nationale à réfléchir sur les orientations et les moyens de les mettre en application pour conduire à l’indépendance nationale. Le Parti communiste algérien prit conscience de la force du mouvement de libération qu’il avait sous-estimé durant la période qui va de 1943 à mai 1945 en ne liant pas son combat contre le fascisme à celui pour l’indépendance du pays. L’autocritique de son comité central, en juillet 1946, porte également sur les comportements erronés et sectaires de certains de ses dirigeants vis-à-vis des responsables nationalistes. C’est pourquoi, il s’engagea dans une grande campagne pour l’amnistie de toutes les victimes de la répression, dans les premiers mois qui suivirent la tragédie du 8 Mai. Le large mouvement des comités d’amnistie qui s’organisa à travers tout le pays permit non seulement la libération des Algériens emprisonnés, mais créa aussi les passerelles nécessaires pour réaliser l’union des forces patriotiques.

Cette libération des emprisonnés redonna des forces aux partis nationalistes que la répression avait affaiblis. Ces mêmes partis, tirant les leçons de cette épreuve, ont également engagé des efforts pour la mobilisation et l’organisation du peuple sur la base d’une élévation de la conscience politique populaire afin de vaincre le colonialisme en lui portant des coups sérieux et décisifs.

Une grande effervescence a régné dans l’activité de tous les partis politiques du mouvement de libération pendant la période allant de 1945 à 1954. Les débats politiques et idéologiques publiques entre les courants communistes et nationalistes, et à l’intérieur même de ces deux courants, étaient certes passionnés et parfois dures, mais l’esprit unitaire prévalait grâce à l’élévation du niveau politique des masses populaires obtenue au cours de ces échanges d’opinion sur les voies menant à l’indépendance, sur ce qui devait la suivre une fois qu’elle serait arrachée, sur quoi devait reposer nos politiques d’alliances, etc.

Tous ces débats politiques ont fait mûrir la conscience politique de notre peuple. Grâce à sa mobilisation, des victoires électorales ont été remportées par les partis nationalistes et, dans une moindre mesure, par le PCA, même quand l’administration coloniale fut contrainte de recourir à des fraudes scandaleuses.

Loin d’être gagné par le pessimisme et la démobilisation, après ses fraudes, le peuple algérien a constaté qu’il était possible de battre le colonialisme. Les luttes revendicatives des ouvriers dans les entreprises, des ouvriers agricoles dans les domaines de la grosse colonisation, des paysans, des petits artisans et commerçants, les luttes pour le respect des libertés élémentaires et syndicales, contre la guerre menée au Vietnam par l’impérialisme français, la solidarité manifestée avec les peuples frères de Tunisie et du Maroc et de Palestine, des jeunes et des femmes ont pris une ampleur durant cette période.

Tout cela a contribué à la préparation du déclenchement de l’insurrection du 1er Novembre 1954.

Le Soir d’Algérie : Après l’interdiction de l’émission en arabe en faveur de l’indépendance de l’Algérie que vous animiez à Budapest, vous rentrez en Algérie. En 1956, vous revoilà dans votre ville natale, Constantine, à coordonner l’action de soutien des communistes à l’ALN. Quels étaient les rapports, à Constantine, entre les communautés, d’une part, et entre communistes et nationalistes, d’autre part ?

J’apporte une précision, on ne peut parler d’interdiction de l’émission des trois partis communistes d’Afrique du Nord, en langue arabe, par les autorités hongroises qui avaient accepté de mettre à notre disposition pendant environ deux années leurs moyens techniques. J’ai donné des explications dans le Camp des oliviers sur les motivations de la décision du gouvernement de la République populaire de Hongrie de nous demander sa cessation. Ce pays, en raison de ses orientations socialistes, subissait le blocus de tous les pays capitalistes européens et américains en vue de le détacher de la communauté socialiste qui s’est formée avec d’autres Etats de l’Est européen et l’Union soviétique. Il avait un besoin économique de sortir de ce blocus, au même moment où des efforts étaient entrepris par l’Union soviétique et d’autres forces pour éviter la guerre mondiale en prônant la coexistence pacifique entre les Etats à systèmes sociaux différents. Ce sont les pressions de la France coloniale sur la Hongrie qui furent à l’origine de sa décision discutable nous demandant de cesser notre émission. Dans l’ouvrage le Camp des oliviers sont relatées dans le détail toutes les actions de soutien apportées par nos organisations communistes de Constantine à l’ALN et au FLN. Ces actions de soutien se résument dans notre contribution pour ravitailler des groupes armés de l’ALN en armes, en médicaments, en vêtements, en leur apportant notre aide financière et politique, en leur transmettant régulièrement notre propagande écrite (journaux, tracts, revues). Il nous est arrivé également, grâce à nos liens avec des militants du FLN, de reproduire avec notre matériel leurs documents de propagande. Mais notre parti qui s’est maintenu en tant qu’organisation, tout en reconnaissant comme dirigeants de la lutte libératrice le FLN et l’ALN, conformément aux accords FLN-PCA, a utilisé à Constantine tous les moyens en sa possession pour rédiger et diffuser régulièrement durant toute la guerre ses publications (journaux et tracts).

Un nombre non négligeable de journaux, de tracts et de revues qui apportaient des informations sur le déroulement de la lutte armée et des explications sur l’évolution de la situation politique circulaient parmi la population.
Quant aux rapports entre les communautés, tous ceux qui ont vécu cette période savent que les colonialistes avaient réussi à les diviser. Le racisme, cette arme de division, et toute l’idéologie du colonialisme qui dominait parmi la majorité de la population européenne et même juive la peur de ne plus pouvoir vivre dans le pays si l’indépendance était arrachée par les Algériens, les difficultés des organisations du mouvement de libération d’entrer en contact avec la minorité européenne en raison de la répression coloniale et les difficultés de la lutte clandestine ont été des obstacles empêchant le rapprochement des communautés.

Peut-on parler d’une position dominante commune à la communauté juive, travaillée à la fois par le sionisme et par la tentation Algérie française, par rapport à l’Algérie française, par rapport à l’indépendance de l’Algérie ? Faut-il nuancer et dans quel sens ?

La population juive dont les traditions culturelles se nourrissaient de la culture arabo-berbère et la proximité de ses lieux d’habitation proches de celles des musulmans a continué à maintenir avec eux plus ou moins des relations. Cependant, la population juive de Constantine craignait, comme les Européens, les lendemains de l’indépendance. Même dans la minorité juive ou européenne qui n’était pas hostile aux aspirations à l’indépendance, il y avait un sentiment de méfiance sur la capacité de notre peuple à dépasser tout sentiment de haine après tous les crimes qu’il avait subis de la part du colonialisme. Par ailleurs, la minorité juive avait souffert des discriminations raciales manifestées à son égard par des Européens gagnés aux idées fascistes avant la Seconde Guerre mondiale. Elle avait souffert de discriminations à la suite des mesures prises sous le régime de Pétain qui avaient abrogé le décret Crémieux. Aussi, quand en mai 1958, les menaces des forces réactionnaires et fascistes soutenues et dirigées par les dirigeants factieux de l’armée française ont organisé des comités de salut public pour s’opposer aux institutions de la République française, la crainte du fascisme a conduit cette minorité juive à la réflexion. Selon un rapport de la police française cité dans le Camp des oliviers, elle a «répugné» à prendre position pour ces «comités de salut public» et «donné l’impression d’un certain neutralisme».

Quant aux sionistes, ils voyaient d’un mauvais œil l’avènement d’une Algérie indépendante qui apporterait toute son aide au peuple palestinien. Leur objectif était avant tout, en se mettant au service des partisans de l’«Algérie française», de creuser davantage le fossé entre juifs et musulmans, de sorte que si l’Algérie gagnait son indépendance, les conditions seraient créées pour entraîner la minorité juive à immigrer en Israël pour implanter dans les territoires palestiniens de nouvelles colonies de peuplement et étendre ainsi le territoire israélien. Les sionistes ont, partout où ils agissent, un seul objectif : contribuer au renforcement de leur ordre colonial en Palestine pour empêcher la naissance de tout Etat palestinien dans les frontières reconnues par les Nations unies et encore moins dans un seul Etat palestinien où Juifs et Arabes vivraient en paix. Des sionistes appartenant au service d’espionnage israélien ont même été envoyés à Constantine pour accomplir la sale besogne destinée à organiser, dans la population juive, la réplique des organisations paramilitaires fascistes européennes qui se sont impliquées dans les assassinats de civils algériens. Je signale cela dans le Camp des oliviers.

Etiez-vous à Constantine lors de l’assassinat de Raymond Leyris ? Pourquoi, par cet acte, la presque totalité de la communauté juive de Constantine, implantée dans cette ville depuis des siècles et peut-être des millénaires, a-t-elle quitté la ville en quelques heures ?

Ma précédente réponse apporte des éclairages sur ce départ rapide de Constantine des Juifs après la mort de Raymond Leyris. Oui, je me trouvais encore à Constantine à ce moment-là. J’ai déploré cet assassinat, ayant connu ce cheikh de la musique andalouse et du malouf constantinois, qui fut un lecteur assidu d’Alger républicain. Il participait régulièrement avant 1954 à toutes les fêtes organisées à Constantine par notre parti pour le financement de nos organes centraux Liberté et El-Djazaïr Al-Djadida.

Cheikh Raymond était connu parmi les musulmans de Constantine qui appréciaient et apprécient encore son talent. Sa mort n’a fait qu’augmenter les préjugés et la méfiance dans les milieux juifs. Cette méfiance a été encore attisée par la propagande des médias colonialistes qui ont aussitôt attribué cet acte au mouvement de Libération nationale alors qu’il pouvait être celui d’un individu isolé échappant à tout contrôle, révolté contre la bestialité du régime colonial à l’égard des Algériens. Ce qui n’est pas une certitude, car on ne peut pas exclure, non plus, une manipulation provenant du colonialisme qui est maître en la matière. La perte de Raymond Leyris a jeté le désarroi parmi la population juive de Constantine. Le responsable de ce désarroi, c’est le système colonial qui a toujours favorisé la division entre les communautés pour mieux régner sur le pays.

A l’indépendance de l’Algérie, vous avez naturellement décidé de rester. Vous rejoignez l’équipe d’Alger républicain et vous militez au PCA. Pourtant, une loi vous oblige, vous, le vieil Algérien qui a tout sacrifié pour l’indépendance de son pays, à demander la nationalité algérienne. Pourquoi n’avez-vous pas davantage protesté contre cette loi incompréhensible ?

Il convient tout d’abord de préciser que mon combat, comme celui d’autres camarades de toutes origines, pour l’indépendance correspondait à notre idéal. Les plus gros sacrifices supportés pour l’obtenir l’ont été par les couches laborieuses du pays et tous ceux qui ont perdu leur vie au cours de ce combat. Nous ne pouvons et nous ne devons jamais oublier cela. Ensuite, des tâches d’édification importantes nous attendaient. Elles nécessitaient la préservation et le renforcement de l’union des forces patriotiques. Cette divergence, à propos des conditions arrêtées pour être de nationalité algérienne, il fallait la résoudre sans aboutir à une cassure, voulue peut-être par certains, mus par une étroitesse nationaliste et désireux de diviser les forces progressistes du mouvement national. Aujourd’hui, il est vrai, notre protestation, qui s’est exprimée dans le calme auprès des dirigeants du FLN sous diverses formes, peut paraître timide et insuffisante. C’est possible.

Mais à mes yeux, ce qui était plus important, c’était de ne pas avoir suffisamment combattu l’instauration du parti unique et l’interdiction de l’activité du Parti communiste algérien. Mais malgré cette interdiction, le PCA a eu raison de travailler de toutes ses forces à l’application du contenu économique et social progressiste du programme de Tripoli (juin 1962) puis de celui de la charte d’Alger (avril 1964). Il pensait que les aspirations démocratiques des masses populaires pouvaient trouver le meilleur cadre de leur expression dans l’édification d’un front uni.
Le PCA se battait en même temps pour le renforcement d’un parti socialiste d’avant-garde. Malheureusement, en surestimant le poids réel des partisans du socialisme dans le FLN, après l’adoption de la Charte d’Alger, il avait tenté de se diluer dans un ensemble plus large, exprimant de cette manière erronée le rejet d’un sectarisme qui aurait été inattentif aux possibilités de rapprochement avec l’aile révolutionnaire du FLN. D’autres explications, en réponse à votre question à propos de cette opposition sur les conditions exigées par la Constitution pour jouir de la nationalité algérienne, sont exprimées dans le Camp des oliviers.

En 1965, vous êtes arrêté et torturé par la sécurité militaire pour appartenance à l’Organisation de la résistance populaire (ORP). Aujourd’hui encore, on sait très peu de choses sur cette organisation créée pour s’opposer au coup d’Etat de Boumediène de juin. Comment vous êtes-vous retrouvé dans l’ORP et quelles sont les circonstances de votre arrestation ?

Tout d’abord, il faut préciser que ce coup d’Etat n’est pas l’œuvre d’un homme. Ses auteurs appartiennent aux courants hétérogènes de la petite bourgeoisie organisés dans le FLN qu’ils soient civils ou militaires. C’est en sa qualité de membre du bureau politique du FLN que Boumediène a dirigé cette coalition qui a destitué le président de la République, Ben Bella, alors secrétaire général du FLN, parce qu’elle «désapprouvait ses méthodes de direction», selon ses propres termes. Entre ces différents courants hétérogènes de cette petite bourgeoisie arrivés au pouvoir, après le coup d’Etat, des divergences subsistaient sur lesoptions à adopter dans les orientations politiques, économiques, sociales et culturelles, même s’ils se référaient encore, pour ne pas se couper du peuple, à l’option socialiste.

Chacun de ces courants espérait avoir le dessus sur l’autre. Et d’autres tentatives de coups d’Etat se sont produites plus tard et ont échoué. Les communistes se sont dressés contre le coup d’Etat du 19 juin 1965, non pas pour soutenir tel ou tel courant de cette petite bourgeoisie qui s’était placée derrière Boumediène ou du côté de Ben Bella, mais parce qu’ils étaient attachés à des méthodes démocratiques de gouvernement qui s’appuiaient sur la volonté populaire.

Ils considéraient qu’un coup d’Etat pouvait en appeler un autre comme ce fut le cas en Amérique latine, qu’il ouvrait la porte à l’instabilité politique et à l’étouffement des libertés démocratiques et syndicales élémentaires, et qu’il favorisait les tentatives des puissances impérialistes de s’ingérer dans nos affaires afin de reprendre pied chez nous.
L’ORP (Organisation de la résistance populaire) était une alliance au sommet entre des dirigeants communistes et progressistes, membres du FLN, pour s’opposer au coup d’Etat et réclamer le respect de la Constitution adoptée par le peuple au lendemain de l’indépendance, la libération de Ben Bella, et la poursuite de l’option socialiste contenue dans la Charte d’Alger adoptée par lecongrès du FLN.

Cette organisation, qui s’était constituée quelques jours après le coup d’Etat, n’avait pas encore réussi à obtenir des assises populaires, au moment de l’arrestation d’une partie de sa direction et de plus d’une centaine de militants communistes et nationalistes qui l’avaient rejointe.

Ces arrestations portèrent un coup dur à cette organisation. Les dirigeants et militants qui l’avaient rejointe et n’avaient pas été arrêtés poursuivirent le combat en s’organisant en 1966 dans le Parti de l’avant-garde socialiste.

Vous êtes traîné pendant des années de prison en résidence surveillée. La dernière ville qui vous accueille est Tiaret. Vous alle zréimplanter le PAGS, dans une ville où il n’y avait plus de communistes. Comment avez-vous réussi à mobiliser essentiellement les jeunes ?

Tout d’abord, une précision : tout ce qui a été réalisé à Tiaret, pendant mon séjour dans cette ville, est l’œuvre d’un collectif de jeunes et de l’appui de nombreuses personnes qui sympathisaient avec nos idées. Ma contribution a été modeste, et il est erroné de m’attribuer les résultats de cette activité. On la doit beaucoup plus à d’autres personnes, notamment mon camarade Ichou Benamar, assigné également à résidence dans cette ville, et ensuite à Abdelkader Bouteldja qui, après avoir été au FLN et à la JFLN, a rejoint les rangs du PAGS. Il est vrai que mon expérience politique et organisationnelle communiquée à ces camarades les orientait dans leur activité. En outre, les conditions d’une mobilisation des jeunes existaient, car il y avait chez eux à la fois une soif de s’instruire, de se cultiver, de s’organiser et d’agir pour régler les problèmes auxquels ils étaient confrontés. Le noyau de jeunes avec lesquels Benamar Ichou avait tissé des liens d’amitié nous a permis d’organiser cette jeunesse et l’aider à satisfaire ses aspirations à travers le ciné-pop puis d’une université populaire où des cours étaient dispensés par des professeurs progressistes français qui enseignaient au titre de la coopération. Moi-même je dispensais des cours de comptabilité. Un noyau de jeunes a ainsi adhéré au PAGS. Parmi ce noyau, un camarade a pris en charge l’activité en direction des ouvriers et du mouvement syndical. Toute cette activité a permis de renforcer les rangs du PAGS à Tiaret. Elle a débouché aussi sur la jonction avec le mouvement paysan dans la région qui était engagé pour l’application des dispositions prises dans le cadre de la loi sur la «Révolution agraire». J’ajouterai que l’aile progressiste de la petite bourgeoisie au pouvoir dirigée et impulsée par le président Boumediène avait réussi à prendre le dessus sur l’aile conservatrice favorable au libéralisme économique et à l’étouffement des libertés démocratiques pour les travailleurs.

La nationalisation des hydrocarbures et des autres richesses minières et l’utilisation des revenus de leur exploitation par des sociétés publiques ont contribué à l’industrialisation du pays. Cette industrialisation a pu se réaliser par sa prise en charge des sociétés publiques et des capitaux appartenant au jeune Etat algérien. Toutes ces mesures économiques puis sociales au service du peuple ont été accompagnées d’une vie démocratique associant de plus en plus le peuple à la gestion du pays. Le soutien accordé par les communistes à ces mesures a créé les conditions de leur libération des prisons où le pouvoir issu du coup d’Etat les avait jetés.

A votre retour à Alger, vous êtes cadre dans une société nationale. Par contre, en ces années 1970, le PAGS ne vous confie pas de responsabilité en dépit de votre longue expérience dans le combat communiste. Pourquoi ?

Je n’ai jamais questionné mes camarades du PAGS à ce propos pour la simple raison que je considérais que la présence d’un militant dans une direction relevait du choix de ses camarades. A mon retour à Alger, sans doute, la direction du parti a-t-elle pu juger, qu’en raison de mon arrestation, il était préférable pour la sécurité de l’activité clandestine du PAGS de ne pas me confier une responsabilité même si mon expérience pouvait lui être utile.
Et sans doute, à cette époque, la direction du PAGS pouvait hésiter à confier des responsabilités à des camarades qui, comme moi, avaient subi la répression et qui étaient plus ou moins fatigués, afin de les laisser souffler un peu, ou encore parce qu’elle n’avait pas suffisamment d’informations sur mon comportement face à la répression.
Ce n’est pas parce que j’ai eu des responsabilités dans le Parti communiste algérien que je dois les conserver toujours. Mon expérience peut être également transmise même si je milite comme on dit à la base. Cela ne peut faire que du bien de militer seulement à la base.

Et d’ailleurs, entre la base et la direction, il y a toujours des relations étroites dans un parti où le centralisme démocratique révolutionnaire est respecté. Mais je n’exclus pas non plus que les pressions exercées de l’extérieur du parti ont pu conduire à des positions d’étroitesse nationaliste pour éviter dans les directions la présence de militants de mon origine. Je ne suis pas certain de cela.

Mais la réponse à cette question et à d’autres plus importantes fait partie du besoin impératif de l’étude collective de l’histoire de notre Parti communiste algérien et du PAGS. Cela dit, je vous rassure, dans le PCA comme dans le PAGS, les relations entre camarades de toutes origines ethniques étaient empreintes d’une fraternité qui a fait notre force. Cette fraternité reposait sur nos convictions idéologiques et politiques.

Comment analysez-vous, près de 25 ans après, la sortie de la clandestinité du PAGS et son implosion ?

Avant de répondre à cette question, je tiens à souligner le grand mérite de ce parti, de sa direction et de ses militants, de ses sympathisants qui, pendant près de 24 années de clandestinité, ont réussi, dans des conditions difficiles, à poursuivre le combat au service des couches laborieuses de notre pays. Comme je l’ai déjà souligné, l’histoire du PCA et du PAGS reste à faire. Elle mérite d’être connue, non seulement pour dissiper les mensonges de ceux qui dénigrent ces deux partis, mais aussi pour instruire et inspirer les jeunes générations dans leur combat actuel. Il appartient aux militants de ces deux partis restés encore attachés à notre idéal et à ceux du Parti algérien pour la démocratie et le socialisme de réaliser cette tâche si vitale. Cela dit, à la sortie de la clandestinité, les hésitations de la direction du PAGS pour mener son activité au grand jour, en raison de la situation résultant de la répression, qui s’était abattue sur les jeunes et les militants du PAGS lors de la révolte de 1988, et aussi de la montée de l’intégrisme religieux, ont été un frein pour son développement et sa liaison nécessaire avec les masses laborieuses. Le soutien, dans les années 1980, qu’elle avait accordé au président Chadli alors que celui-ci remettait en cause progressivement tous les acquis progressistes obtenus auparavant préfigurait déjà des reculs ultérieurs de cette direction. Elle n’a donné aucun mot d’ordre clair pour combattre les projets de restitution des terres nationalisées, la mise en place d’un ensemble de textes qui préparaient la privatisation des entreprises publiques et la libéralisation du commerce extérieur. Elle n’a pas procédé à une analyse sérieuse de l’accentuation de la nature de classe du régime, notamment de son option pour la défense du capitalisme après les événements d’Octobre 1988.

Cette direction s’est alors désintéressée des initiatives prises à la base par ses militants pour aller aux masses, avec son absence dans le choix des candidats du parti et de leur programme pour les élections municipales ou encore dans la préparation de la manifestation paysanne qui s’est déroulée à Alger pour s’opposer aux objectifs de la loi d’orientation foncière de novembre 1990 visant clairement à la restitution des terres nationalisées.

Dans ces conditions, les dirigeants du courant islamiste moyenâgeux du FIS ont réussi à asseoir davantage leur emprise sur les masses populaires mécontentes qui voulaient se débarrasser du système en place qui s’était éloigné de leurs aspirations.

Ajoutons que cette direction était divisée sur le texte d’orientation présenté au congrès qui s’est tenu dans les conditions de la légalité. Le texte adopté par le congrès était loin de régler les problèmes d’orientation politique du parti. Il était empreint de l’idéologie social-démocrate qui avait gagné les esprits de la majorité de la direction, surtout au lendemain de la disparition de l’Union soviétique et des autres pays socialistes de l’Europe de l’Est.
Dans ces conditions, l’implosion du PAGS n’a pas tardé. La majorité de sa direction refusant de définir une stratégie d’un parti communiste fidèle aux principes marxistes-léninistes pour épouser celle de la «modernité», «ce masque élégant de la défense «moderne du capitalisme», comme l’indique si bien le Parti algérien pour la démocratie et le socialisme (PADS) dans son carnet n°8 (1996) consacré au 60e anniversaire du PCA et au 30e du PAGS.
Vous avez contribué à la naissance du PADS ? C’est quoi, dans l’Algérie et le monde actuels, être communiste ?
Je n’ai pas contribué à la naissance du PADS. Au moment de sa création, j’étais absorbé par la responsabilité que j’avais à Alger républicain et j’hésitais. C’était une erreur de ma part de m’engager dans cette initiative lancée par des camarades du PAGS dont certains n’étaient pas suffisamment connus de mon côté. J’ai adhéré au PADS en 1994. Etre communiste de nos jours, c’est demeurer fidèle à notre idéologie marxiste-léniniste toujours vivante et actuelle même si l’Union soviétique a disparu. Etre communiste dans le monde actuel, c’est résister aux mensonges des médias capitalistes sur l’expérience de l’URSS et des autres pays socialistes, c’est la faire connaître dans sa réalité avec tout ce qu’elle a apporté pour le progrès de toute l’humanité, pour la paix du monde, pour la liberté des peuples dominés par le colonialisme, et dans ses faiblesses favorisées par les courants opportunistes pour la détruire. C’est continuer à éveiller la conscience des couches laborieuses qui souffrent des méfaits du capitalisme. C’est déclarer et expliquer que ce système a fait son temps et qu’il faut le détruire pour construire une autre Algérie, un autre monde où la fraternité et la paix régneront entre les hommes quand seront supprimées l’exploitation de l’homme par l’homme et la domination d’un peuple sur un autre. Etre communiste aujourd’hui en Algérie et dans le monde, c’est adopter une stratégie pour la destruction du capitalisme et la construction du socialisme. Certes, cette stratégie ne négligera pas du tout, au contraire, l’organisation des luttes quotidiennes pour des revendications immédiates (droit au travail, à des conditions humaines de travail, au logement, à la santé, à la paix, etc.).
Ce combat doit passer par l’organisation des masses populaires et leur intervention dans le choix des solutions qui doivent être constamment rattachées à cet objectif stratégique du socialisme. Ce combat doit aussi passer par la construction d’un Parti communiste enraciné dans la classe ouvrière et d’une large alliance populaire des ouvriers avec les autres couches laborieuses du pays qui sont les outils de la réalisation de cet objectif stratégique. C’est cela le plus important de nos jours pour être communiste.

Certains peuvent nous traiter d’utopistes, mais ce qui peut paraître une utopie aujourd’hui deviendra une réalité dans l’avenir. Dans la société esclavagiste, les révoltes ont été souvent étouffées par la force, mais, en définitive, ce système a été détruit. On peut citer d’autres exemples comme celui de la défaite de la Commune de Paris qui était anticapitaliste mais qui a été ensuite vengée par la Révolution socialiste d’octobre. On peut aussi penser à l’expérience de l’Algérie : aux révoltes défaites après l’occupation coloniale de 1832, mais toutes les luttes menées ensuite ont abouti en 1962 à l’indépendance. Etre communiste, c’est apprendre à refuser le défaitisme, les solutions illusoires qui nous détournent de l’objectif stratégique.

Les banques spéculent sur les matières premières et les aliments

Eric TOUSSAINT, Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde, 10 février 2014

Via leurs activités de trading, les banques sont les principaux spéculateurs sur les marchés de gré à gré et à terme de matières premières et de produits agricoles car elles disposent de moyens financiers nettement plus élevés que les autres protagonistes en jeu. Une petite visite sur le site du Commodity business awards |1| permet de découvrir une liste de banques et de courtiers qui jouent un rôle de premier plan sur le marché des commodities |2| (que ce soit le marché où les matières premières s’achètent et se vendent physiquement), ou sur celui des dérivés qui ont pour sous-jacent des commodities. Parmi ces banques, on retrouve le plus souvent BNP Paribas, Morgan Stanley, Crédit Suisse, Deutsche Bank et Société Générale. Certaines banques vont d’ailleurs plus loin et se dotent d’instruments pour influer directement sur des stocks de matières premières. C’est le cas du Credit Suisse qui est associé à Glencore- Xstrata, la plus grande société mondiale de courtage en matières premières |3|. Parmi les banques européennes, BNP Paribas est avec Deutsche Bank une banque des plus influentes sur le marché des commodities, elle joue un rôle clé dans le secteur des dérivés sur les matières premières |4|.

Plusieurs banques des États-Unis sont allées plus loin que les européennes dans la stratégie de contrôle d’une part du marché des commodities, il s’agit de JP Morgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs. Par exemple, JP Morgan a importé aux États-Unis 31 millions de barils de pétrole au cours des quatre premiers mois de l’année 2013 ! Les banques des États-Unis sont propriétaires de raffineries de pétrole, de centrales électriques, de réseaux de distribution d’énergie, d’entreprises de stockage de métaux, de stocks de produits agricoles, d’entreprises d’exploitation de gaz de schiste… Comment en est-on arrivé là ? La Fed a autorisé en 2003 la banque universelle Citigroup à acheter la société de courtage Phibro en expliquant qu’il était normal de compléter l’activité de la banque sur le marché des dérivés de commodities par la détention physique de stocks de matières premières (pétrole, grains, gaz, minerais…). Quant à Morgan Stanley et Goldman Sachs qui jusqu’en 2008 |5| avaient le statut de banque d’affaires, elles ont pu dès 1999, grâce à la loi de réforme bancaire qui a complété l’abrogation du Glass Steagall Act, faire l’acquisition de centrales électriques, de tankers pétroliers et d’autres infrastructures. C’est ainsi que Morgan Stanley possède des barges, des tankers, des pipelines, des terminaux pétroliers et gaziers ! De son côté, JP Morgan a acheté la division commodities de RBS en 2010 pour 1,7 milliard de dollars, ce qui lui a permis d’acquérir 74 entrepôts de stockage de métaux au R-U comme aux États-Unis, tandis que Goldman Sachs en détient 112. Ces deux banques détiennent donc ensemble plus d’entrepôts de stockage de métaux que Glencore (qui en possède 179). Détenir des entrepôts de stockage est fondamental notamment si une société ou un cartel de plusieurs sociétés (par exemple des banques) veut spéculer sur les prix en stockant au maximum pour faire monter les prix ou en déstockant pour les faire baisser. C’est ce qui s’est passé concrètement par exemple sur le marché de l’aluminium depuis 2008. Selon une enquête menée par le New York Times, depuis que Goldman Sachs a racheté en 2010 les entrepôts d’aluminium à Detroit, le temps d’attente pour être livré en barres d’aluminium est passé de 6 semaines à 16 mois. Les prix ont nettement augmenté (alors que l’offre et les stocks d’aluminium sur le marché mondial se sont accrus), ce qui a provoqué de fortes réactions d’entreprises comme Coca-Cola et le brasseur Miller, gros consommateurs d’aluminium pour la fabrication des canettes… Rien qu’en revenus de stockage d’aluminium à Detroit, Goldman a engrangé 220 millions de dollars |6|.

Après avoir fait de plantureux bénéfices en manipulant les cours, les banques les plus présentes sur le marché physique des commodities ont adopté une stratégie de sortie. Trois raisons principales les ont poussées dans cette direction. Primo, les autorités de contrôle se sont rendu compte des manipulations auxquelles se sont livrées plusieurs banques. JP Morgan, Barclays, Deutsche Bank ont dû payer des amendes dans plusieurs affaires concernant notamment la manipulation du marché de l’électricité de Californie. JP Morgan a ainsi accepté de payer une amende de 410 millions de dollars dans cette affaire qui n’est pas terminée |7|. Les autorités américaines, sous la pression de sociétés concurrentes des banques et face à l’impopularité des banquiers en général auprès du grand public, envisagent sérieusement de limiter les activités des banques sur le marché physique des commoditiesSecundo, les bénéfices que tirent les banques de leurs activités sur ce marché ont commencé à baisser depuis 2011-2012, les prix des matières premières ont d’ailleurs tendance à se contracter. Tertio, le capital dur (Core Tier 1) requis pour les investissements dans les entreprises de courtage pèse plus lourd que d’autres investissements (dettes souveraines par exemple). Du coup, comme les banques doivent augmenter leur ratio fonds propres/actifs pondérés, elles font le calcul qu’il vaut mieux se délester en tout ou en partie des investissements dans le marché physique descommodities |8|. Affaire à suivre. Il n’en demeure pas moins que les banques resteront très actives sur les marchés des dérivés de commodities et sur tous les segments des marchés financiers qui sont concernés par les matières premières. Leur capacité de nuisance est et restera tout à fait considérable si des mesures radicales ne sont pas prises.

Ces banques sont des acteurs de tout premier ordre dans le développement de la bulle spéculative qui s’est formée sur le marché des commodities |9|. Quand elle éclatera, l’effet boomerang sur la santé des banques provoquera de nouveaux dégâts. Il faut également prendre en compte le réel désastre, bien plus grave, pour les populations des pays du Sud exportateurs de matières premières. L’ensemble des peuples de la planète seront affectés d’une manière ou d’une autre.

Retour sur le rôle fondamental de la spéculation dans l’envolée des prix des aliments et du pétrole en 2007-2008

La spéculation sur les principaux marchés des États-Unis où se négocient les prix mondiaux des biens primaires (produits agricoles et matières premières) a joué un rôle décisif dans l’accroissement brutal des prix des aliments en 2007-2008 |10|. Cette hausse des prix a entraîné une augmentation dramatique, de plus de 140 millions en un an, du nombre de personnes souffrant de malnutrition. Plus d’un milliard d’êtres humains (une personne sur sept) ont faim. Les affameurs ne sont pas des francs-tireurs, ce sont les investisseurs institutionnels (les zinzins : les banques |11|, les fonds de pension, les fonds d’investissement, les sociétés d’assurances), les grandes sociétés de trading comme Cargill. Les hedge funds ont aussi joué un rôle, même si leur poids est bien inférieur à celui des investisseurs institutionnels |12|.

Michael W. Masters, qui dirigeait depuis douze ans un hedge fund à Wall Street, a explicité le rôle néfaste de ces institutionnels dans un témoignage qu’il a présenté devant une commission du Congrès à Washington le 20 mai 2008 |13|. A l’occasion de cette commission chargée d’enquêter sur le rôle possible de la spéculation dans la hausse des prix des produits de base, il a déclaré : « Vous avez posé la question : Est-ce que les investisseurs institutionnels contribuent à l’inflation des prix des aliments et de l’énergie ? Ma réponse sans équivoque est : OUI » |14|. Dans ce témoignage, qui fait autorité, il explique que l’augmentation des prix des aliments et de l’énergie n’est pas due à une insuffisance de l’offre mais à une augmentation brutale de la demande venant de nouveaux acteurs sur les marchés à terme des biens primaires (« commodities ») où l’on achète les « futures ». Sur ce marché (également appelé contrat à terme), les intervenants achètent la production à venir : la prochaine récolte de blé, le pétrole qui sera produit dans 6 mois ou dans 5 ans, etc. Dans le passé, les principaux intervenants sur ces marchés étaient des entreprises qui avaient un intérêt spécifique – lié à leur activité – pour un de ces biens primaires. Il pouvait s’agir par exemple d’une compagnie aérienne qui achète le pétrole dont elle a besoin ou d’une firme alimentaire qui se procure des céréales. Michael W. Masters montre qu’aux États-Unis, les capitaux alloués par les investisseurs institutionnels au segment « indextrading » des biens primaires des marchés à terme sont passés de 13 milliards de dollars fin 2003 à 260 milliards en mars 2008 |15|. Les prix des 25 biens primaires cotés sur ces marchés ont grimpé de 183 % pendant la même période. Il explique qu’il s’agit d’un marché étroit et qu’il suffit que des investisseurs institutionnels comme des fonds de pension ou des banques allouent 2 % de leurs actifs pour en bouleverser le fonctionnement. En 2004, la valeur totale des contrats futurs concernant 25 biens primaires s’élevait seulement à 180 milliards de dollars. A comparer avec le marché mondial des actions qui représentait 44 000 milliards, environ 240 fois plus. Michael W. Masters indique que cette année-là, les investisseurs institutionnels ont investi 25 milliards de dollars dans le marché des futurs, ce qui représentait 14 % du marché. Il montre qu’au cours du premier trimestre 2008, les investisseurs institutionnels ont augmenté de manière très importante leur investissement dans ce marché : 55 milliards en 52 jours ouvrables. De quoi faire exploser les prix !

Le prix des biens primaires sur le marché à terme se répercute immédiatement sur les prix courants de ces biens. Ainsi, quand les investisseurs institutionnels ont acheté des quantités énormes de maïs et de blé en 2007-2008, la flambée des prix de ces produits a été immédiate.

A noter qu’en 2008 l’organe de contrôle des marchés à terme, la Commodity Futures tradingCommission (CFTC), a estimé que les investisseurs institutionnels ne pouvaient pas être considérés comme des spéculateurs. La CFTC définit les zinzins comme des participants commerciaux sur les marchés (« commercial market participants »). Cela lui permet d’affirmer que la spéculation ne joue pas un rôle significatif dans l’envolée des prix. Une sévère critique de la CFTC est faite par Michael W. Masters, mais surtout par Michael Greenberger, professeur de droit à l’université de Maryland, qui a témoigné devant la commission du Sénat le 3 juin 2008. Michael Greenberger, qui a été directeur d’un département de la CFTC de 1997 à 1999, critique le laxisme de ses dirigeants qui font l’autruche face à la manipulation des prix de l’énergie par les investisseurs institutionnels. Il cite une série de déclarations de ces dirigeants dignes de figurer dans une anthologie de l’hypocrisie et de la bêtise humaine. Selon Michael Greenberger 80 à 90 % des transactions sur les Bourses des Etats-Unis dans le secteur de l’énergie sont spéculatives |16|. Son expertise est donc sans appel.

Le 22 septembre 2008, en pleine tourmente financière aux États-Unis, alors que le président Bush annonçait un plan de sauvetage des banques qui consistait à leur remettre 700 milliards de dollars (sans compter les liquidités qui ont été mises à leur disposition massivement), le prix du soja faisait un bond spéculatif de 61,5 % !

Jacques Berthelot montre lui aussi le rôle crucial joué par la spéculation des banques dans la montée des prix agricoles mondiaux |17|. Il donne l’exemple de la banque belge KBC, qui a mené une campagne publicitaire pour vendre un nouveau produit commercial : un investissement des épargnants dans six matières premières agricoles. Le fonds de placement « KBC-Life MI Security Food Prices 3 » racole des clients avec un slogan cynique : « Tirez avantage de la hausse du prix des denrées alimentaires ! ». Cette publicité présente comme une « opportunité » la « pénurie d’eau et de terres agricoles exploitables » ayant pour conséquence « une pénurie de produits alimentaires et une hausse du prix des denrées alimentaires » |18|.

Du côté de la justice américaine, les spéculateurs sont dans leur bon droit. Paul Jorion, dans une opinion publiée dans Le Monde, met en cause la décision d’un tribunal de Washington qui a invalidé le 29 septembre 2012 des mesures prises par la CFTC « qui visaient à plafonner le volume des positions qu’un intervenant peut prendre sur le marché à terme des matières premières, afin qu’il ne puisse pas, à lui seul, le déséquilibrer » |19|.

Jean Ziegler, ex-rapporteur des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, exprime les choses sans détour : « La crise financière de 2007-2008 provoquée par le banditisme bancaire a eu notamment deux conséquences. La première : Les fonds spéculatifs (hedge funds) et les grandes banques ont migré après 2008, délaissant certains segments des marchés financiers pour s’orienter vers les marchés des matières premières, notamment celui des matières premières agricoles. Si l’on regarde les trois aliments de base (le maïs, le riz et le blé), qui couvrent 75 % de la consommation mondiale, leurs prix ont explosé. En 18 mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, la tonne de riz est passée de 105 à 1010 dollars et la tonne de blé meunier a doublé depuis septembre 2010, passant à 271 euros. Cette explosion des prix dégage des profits astronomiques pour les spéculateurs, mais tue dans les bidonvilles des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants. Une deuxième conséquence est la ruée des hedge funds et autres spéculateurs sur les terres arables de l’hémisphère sud. Selon la Banque mondiale, en 2011, 41 millions d’hectares de terres arables ont été accaparés par des fonds d’investissements et des multinationales uniquement en Afrique. Avec pour résultat, l’expulsion des petits paysans. » |20|

En février 2013, dans un rapport intitulé « Ces banques françaises qui spéculent sur la faim », l’ONG Oxfam France indique que les quatre principales banques françaises – BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et Natixis (BPCE) – géraient, pour leurs clients, en novembre 2012, au moins dix-huit fonds qui spéculent sur les matières premières.

« Il y a deux façons de spéculer, explique Clara Jamart, responsable de la sécurité alimentaire chez Oxfam France. En prenant des positions sur les marchés de produits dérivés de matières agricoles. Ou par ces fonds indiciels, qui suivent les prix des matières premières agricoles et les poussent à la hausse. » |21| La majorité de ces fonds ont été créés une fois qu’avait commencé en 2008 la crise alimentaire, dans le but manifeste de faire des profits en spéculant sur les aliments et d’autres commodities.

À Bruxelles, le Réseau financement alternatif a également dénoncé en 2013 l’implication de six banques actives en Belgique dans la spéculation sur la faim dans le monde. Environ 950 millions d’euros provenant de clients de banques belges servent à spéculer sur les matières premières alimentaires |22| Il faut mettre fin à cet ordre des choses, voici 22 propositions afin de mettre en place une alternative à la crise alimentaire |23|.

  • Interdire la spéculation sur l’alimentation ; spéculer sur la vie des gens est un crime, c’est pourquoi les gouvernements et les institutions internationales doivent interdire les investissements spéculatifs sur les produits agricoles.
  • Interdire les dérivés sur les commodities.
  • Interdire aux banques et autres sociétés financières privées d’intervenir sur le marché des commodities.
  • Socialiser sous contrôle citoyen la banque en lui donnant notamment comme mission de financer les projets agricoles favorisant la souveraineté alimentaire et donnant la priorité aux petites exploitations familiales, aux coopératives et au secteur agricole public
  • Établir ou rétablir des organisations internationales de régulation des marchés et des productions des principaux produits d’exportation (cartels de pays producteurs par exemple dans les secteurs du café, du cacao, des bananes, du thé…) pour assurer des prix stables au niveau international.
  • Mettre fin aux plans d’ajustement structurel (PAS) qui obligent les États à renoncer à leur souveraineté alimentaire.
  • Proscrire l’accaparement des terres.
  • Mettre en place des réformes agraires globales (sur la terre bien sûr, mais aussi l’eau et les semences) pour assurer que les paysans et les paysannes qui produisent l’alimentation pour les populations aient accès aux ressources agricoles, plutôt que les grandes entreprises qui produisent pour l’exportation.
  • Inscrire le droit à la souveraineté alimentaire dans le droit international pour que le droit de chaque pays à développer ses propres politiques agricoles et à protéger son agriculture, sans nuire aux autres pays, soit reconnu (notamment dans la Charte des droits économiques, sociaux et culturels)
  • Mettre fin aux mécanismes asservissants de la dette publique extérieure ou intérieure dominée par les banques privées, de même mettre fin à l’asservissement des familles paysannes par les prêteurs privés
  • Mettre en place un moratoire sur les agro-combustibles industriels, proscrire les organismes génétiquement modifiés
  • Réformer la Politique agricole commune de l’UE et le Farm Bill des États-Unis qui ont des effets dévastateurs sur l’équilibre des marchés agricoles
  • Ne pas signer et le cas échéant dénoncer les accords de libre-échange multilatéraux et bilatéraux (ALE et APE) qui contredisent la souveraineté alimentaire
  • Établir ou rétablir des protections douanières face aux importations agricoles
  • Reconstituer des réserves alimentaires publiques dans chaque pays
  • Rétablir des mécanismes de garantie des prix agricoles
  • Développer des politiques de maîtrise de la production pour stabiliser les prix agricoles
  • Contrôler les marges des intermédiaires

La sécurité alimentaire de tous passe par des prix agricoles stables qui couvrent les coûts de production et assurent une rémunération décente pour les producteurs. Le modèle des prix agricoles bas, promus par les gouvernements pour augmenter la consommation de masse de produits manufacturés et des services (tourisme, divertissement, télécommunications, etc.), n’est pas durable, ni sur le plan social ni sur le plan environnemental. Ce modèle bénéficie essentiellement aux grandes entreprises de l’agro business, aux banques privées et, en détournant les attentes démocratiques des populations vers la consommation de masse, aux élites politiques et économiques des pays qui confisquent ainsi le pouvoir.

Face aux crises alimentaires et environnementales actuelles, des changements radicaux sont indispensables et urgents. Les propositions ci-dessus offrent des pistes pour des politiques agricoles et commerciales basées sur la souveraineté alimentaire et qui permettraient une stabilisation des prix agricoles à des niveaux capables d’assurer une production alimentaire durable dans la grande majorité des pays du monde.

Sur le plan local, il convient d’ajouter :

  • Soutenir la production agricole locale, notamment en soutenant l’activité agricole et en facilitant des mécanismes de crédit pour les petits producteurs, hommes et femmes
  • Soutenir et développer les circuits de commercialisation directs/courts entre producteurs et consommateurs pour assurer des prix rémunérateurs pour les paysans et abordables pour les consommateurs
  • Encourager la consommation de produits locaux
  • Soutenir des modes de production plus autonomes par rapport aux intrants chimiques et ainsi moins sujets aux variations des coûts de production (élevage à l’herbe plutôt qu’au maïs/soja par exemple).

Notes

|1http://www.Commoditybusinessawards.com/winners/winners-2013.html

|2| Les commodities regroupent le marché des matières premières (produits agricoles, minerais, métaux et métaux précieux, pétrole, gaz…). Les commodities, comme les autres actifs, font l’objet de négociations permettant la détermination de leurs prix ainsi que leurs échanges sur des marchés au comptant, mais aussi sur des marchés dérivés.

|3| Glencore-Xsrata est une compagnie de négoce et courtage de matières premières fondée par le trader Marc Rich. Elle est basée en Suisse, à Baar, dans le canton de Zoug, paradis fiscal bien connu par les fraudeurs de haut vol. Marc Rich (décédé en 2013) a été poursuivi à plusieurs reprises pour corruption et évasion fiscale. Il a été amnistié par le président Bill Clinton le dernier jour de son mandat présidentiel, ce qui a provoqué un scandale considérable. Glencore-Xsrata possède en tout ou en partie 150 mines et sites métallurgiques. Selon les données disponibles, avant la fusion avec Xsrata qui a eu lieu en 2013, Glencore contrôlait environ 60 % du zinc mondial, 50 % du cuivre, 30 % de l’aluminium, 25 % du charbon, 10 % des céréales et 3 % du pétrole. Cette société très controversée a reçu en 2008 le prix du Public Eye Awards de la multinationale la plus irresponsable. Glencore-Xsrata est présente dans 50 pays et emploie 190 000 personnes (voirhttp://www.glencorexstrata.com/about-us/at-a-glance/ ethttp://www.glencorexstrata.com/assets/Uploads/20130711-GlencoreXstrata-Factsheet.pdf). Le patron et principal propriétaire de Glencore-Xsrata (il détient 16 % des actions), Ivan Galsenberg, aurait perçu une rémunération d’environ 60 millions de dollars en 2013 (voir :http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-remunerations-des-patrons-de-glencore-xstrata-et-credit-suisse-epinglees_399326.html). Crédit Suisse et Glencore-Xsrata collaborent étroitement sur le marché chinois. Les autres grandes sociétés spécialisées dans le courtage (trading) decommodities (en dehors des banques qui y sont très actives) sont Vitol (Pays-Bas), Cargill (Etats-Unis), Trafigura (Pays-Bas), Noble Group (Hong-Kong/Singapour), Wilmar (Singapour), Louis Dreyfus commodities (France), Mitsui (Japon), Mitsubishi (Japon), ADM (États-Unis). Le revenu cumulé de Glencore et de ces 9 sociétés s’est élevé à la somme colossale de 1200 milliards de dollars en 2012. Voir Financial Times, « Tougher times for the trading titans », 15 avril 2013.

|4| Voir son site spécialisé : http://cib.bnpparibas.com/Products-services/Managing-your-risks-and-assets/Commodity-Derivatives/page.aspx/100

|5| Morgan Stanley et Goldman Sachs ont obtenu leur licence de banque universelle en pleine crise afin de bénéficier d’un plus fort soutien de l’État et éviter le sort de la banque d’affaire Lehman Brothers.

|6| L’Écho, « Des banques américaines accusées de manipuler les matières premières » , 24 juillet 2013,http://www.lecho.be/actualite/entreprises_finance/Des_banques_americaines_accusees_de_manipuler_les_matieres_premieres.9379357-3027.art

|7Financial Times, « JPMorgan nears commodities sale », 6 février 2014. Barclays de son côté a payé une amende de 470 millions de dollars dans la même affaire.

|8| JP Morgan a annoncé début 2014 son intention de vendre ses activités physiques decommodities, Deutsche Bank a fait de même. Morgan Stanley a passé un accord avec le pétrolier russe Rosneft pour lui céder une partie de son business.

|9| Bien sûr, parmi les puissants protagonistes du marché des matières premières et des produits alimentaires, il faut ajouter les grandes entreprises spécialisées dans l’extraction, la production et la commercialisation des commodities : dans les minerais, Rio Tinto, BHP Billiton, Companhia Vale do Rio Doce ; dans le pétrole, ExxonMobil, BP, Shell, Chevron, Total ; dans les aliments, en plus de Cargill déjà mentionné au niveau de courtage, Nestlé, Monsanto et bien d’autres dont font partie plusieurs sociétés chinoises.

|10| J’ai analysé les causes de la crise alimentaires de 2007-2008 dans Éric Toussaint, « Une fois encore sur les causes de la crise alimentaire » publié le 9 octobre 2008, http://cadtm.org/Une-fois-encore-sur-les-causes-de Voir également : Damien Millet et Éric Toussaint, « Pourquoi une faim galopante au XXIe siècle et comment l’éradiquer ? » publié le 24 avril 2009,http://cadtm.org/Pourquoi-une-faim-galopante-au

|11| Notamment BNP Paribas, JP Morgan, Goldman Sachs, Morgan Stanley et, jusqu’à leur disparition ou leur rachat, Bear Stearns, Lehman Brothers, Merrill Lynch.

|12| Au niveau mondial, au début de l’année 2008, les investisseurs institutionnels disposaient de 130 000 milliards de dollars, les fonds souverains de 3000 milliards de dollars et les hedge funds de 1000 milliards de dollars.

|13| Testimony of Michael W. Masters, Managing Member/Portfolio Manager Masters Capital Management, LLC, before the Committee on Homeland Security and Governmental Affairs United States Senate http://hsgac.senate.gov/public/_files/052008Masters.pdf

|14| “You have asked the question ‘Are Institutional Investors contributing to food and energy price inflation ?’ And my answer is ‘YES’”.

|15| “Assets allocated to Commodity index trading strategies have risen from $13 billion at the end of 2003 to $260 billion as of March 2008”.

|16| Voir Testimony of Michael Greenberger, Law School Professor, University of Maryland, before the US Senate Committee regarding “Energy Market Manipulation and Federal Enforcement Regimes”, 3 juin 2008, p. 22.

|17| Jacques Berthelot, « Démêler le vrai du faux dans la flambée des prix agricoles mondiaux », 15 juillet 2008, p. 51 à 56. En ligne : www.cadtm.org/spip.php ?article3762

|18http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=419336

|19| Paul Jorion, « Le suicide de la finance », Le Monde, 9 octobre 2012.

|20| Jean Ziegler, « La faim est faite de main d’homme et peut être éliminée par les hommes », interview donnée à Éric Toussaint, publiée le 11 février 2012 http://cadtm.org/La-faim-est-faite-de-main-d-homme Jean Ziegler est l’auteur de Destruction massive, géopolitique de la faim, Éditions du Seuil, Paris, 2012.

|21| Voir Le Monde, Quatre banques françaises accusées de « spéculer sur la faim », 11 février 2013http://www.lemonde.fr/economie/arti… Sur la campagne internationale d’Oxfam, voir Financial Times, « Food price peculation taken off the menu », 4 mars 2013. Voir également sur le site d’Oxfam : EU deal on curbing food speculation comes none too soon, 15 janvier 2014,http://www.oxfam.org/en/eu/pressroom/reactions/eu-deal-curbing-food-speculation-comes-none-too-soon

|22| Voir http://blogs.lecho.be/argentcontent/2013/06/des-centaines-de-millions-deuros-belges-pour-sp %C3 %A9culer-sur-la-faim.html

|23| En ce qui concerne les propositions, l’auteur est redevable des discussions auxquelles il a participé en tant que conférencier au cours du séminaire organisé aux Canaries du 21 au 24 juillet 2008 par la commission Souveraineté alimentaire de l’organisation La Via Campesina. Évidemment le contenu de la présente étude et les propositions qu’elle contient sont de l’entière responsabilité de l’auteur, il n’engage en rien les personnes et les organisations citées.

Éric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège, préside le CADTM Belgique. Il est auteur du livre Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège, http://www.cadtm.org/Le-CADTM-recoi….

Prochain livre à paraître en avril 2014 : Bancocratie chez ADEN, Bruxelles,http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr…

Cette étude prolonge la série « Banques contre Peuples : les dessous d’un match truqué ! » parue en 2012-2013 sur www.cadtm.org ainsi que sous une autre version, la série Et si on arrêtait de banquer ?

L’homme qui refusait de couper l’eau aux démunis

Lucie SOULLIER, Le Monde, 6 mars 2014

« Aller chez les gens et leur couper l’eau en passant outre à tous les problèmes de la vie, c’est un boulot que je n’arrivais pas à faire. » Marc Fazio est un ancien employé de Veolia à Avignon (Provence-Alpes-Côte d’Azur). Agé de 49 ans, il a passé vingt ans dans l’entreprise qui fut l’Avignonnaise des eaux, avant d’être licencié en juillet 2013 pour avoir refusé de fermer trop de robinets. Le conseil de prud’hommes examine son affaire, jeudi 6 mars.

Une décision attendue tant par la presse que par les fournisseurs d’énergie et les associations militant pour le droit à l’eau. Car ce qui aurait pu rester un conflitsocial entre un employé et son entreprise a pris l’apparence d’un conte moderne, entre David et Goliath et Robin des bois : la fable du fontainier qui refusait d’assoiffer les plus démunis.

« VOLEUR DE VEOLIA »

Les bras croisés, Marc Fazio répète sans ciller une histoire qu’il a déjà racontée plus d’une fois à l’union locale de la CGT, aux journaux, à son avocat. Il évoque son « malaise » dans les face-à-face qu’il a vécus avec sa propre conscience :« J’ai eu des clients qui pleuraient, qui n’avaient rien dans leur frigo. C’était souvent des gens au chômage, des familles avec des enfants. Moi aussi j’ai des enfants. » Un week-end, alors qu’il fait des courses avec ses deux filles, un homme le prend à partie : « voleur de Veolia ». C’en est trop. Coincé entre « la misère des clients et le harcèlement de la direction », il enchaîne plusieurs arrêts maladie, « des mini-dépressions », des réveils « la boule au ventre ».

Les coupures pour impayés n’ont pourtant pas toujours fait partie de ses missions. Après dix années passées dans la plomberie, M. Fazio est embauché en 1994 à l’Avignonnaise des eaux, devenue Veolia. Son nouvel emploi de fontainier l’amène à procéder à des interventions sur le terrain, comme réparer les petites fuites… ou ouvrir et fermer les compteurs d’eau. « Mais uniquement dans le cadre de l’ouverture et de la fermeture des contrats », insiste-t-il.

Or, en 2005, la mort des deux employés municipaux chargés des coupures pour impayés impose une réorganisation, alors annoncée comme temporaire. M. Fazio fait partie des trois plombiers à qui l’on demande de prendre le relais. Huit ans plus tard, ces coupures sont toujours effectuées par son équipe. Une mission loin d’être anodine pour M. Fazio, qui ne s’est « jamais senti » dans ces interventions difficiles, même s’il en avait les compétences techniques.

Une compétence dont Veolia convient. « C’est un très bon technicien, on ne devait jamais repasser derrière lui. Enfin, sauf derrière toutes les opérations qu’il ne voulait pas faire », précise Didier Brunet, responsable du service client sur le centre opérationnel d’Avignon.

DU BÛCHERON AU BOURREAU

« Ce n’est pas parce qu’on sait couper du bois qu’on est capable de couper des têtes », plaide M. Tabin, l’avocat de l’employé désormais chômeur. M. Fazio a préféré adopter une autre stratégie que la « coupure systématique » : il négocie avec les clients. « Parfois je leur laissais un délai ou je les poussais à aller au bureau pour obtenir un échéancier s’ils ne pouvaient pas tout payer d’un coup. Les plus démunis, je les renvoyais vers la mairie ou les services sociaux pour éponger les dettes ou au moins faire bloquer le dossier impayé. » Il ne procède d’ailleurs à aucune coupure entre 2009 et 2013.

Mais la négociation, « ce n’était pas son rôle, insiste Valérie Thomas, alors responsable de la relation client sur le site de Veolia Avignon. Il était en charge d’un geste technique. Pour le reste, il devait renvoyer vers l’agence. » Un argument qui montre, selon M. Fazio, qu’« on ne nous demande surtout pas de réfléchir, même face à un petit vieux à qui on devrait couper l’eau pour une facture de 10 euros ». Ou face à l’agressivité de certains.

« Quand on coupe, ils ne sont pas forcément là. Mais, pour les réouvertures, ils sont prévenus. Et ils nous attendent. » Un de ses collègues s’est fait« bousculer » lors d’une intervention, et lui avoue avoir déjà eu « très peur ».

Un risque d’agression que Bruno Chaloin, directeur du centre Gard-Alpes-Lozère-Provence de Veolia, affirme n’avoir « jamais sous-estimé ». Une augmentation de salaire d’environ 60 euros par mois a ainsi été attribuée à l’équipe de trois personnes, dont M. Fazio. Mais ils ne sont pas les seuls à être confrontés à la violence dans l’entreprise : un camion-récureur a récemment été victime de coups de fusil. « Moi-même, j’ai déjà reçu une gifle en agence », ajoute Didier Brunet.

Pour Veolia, le problème n’est pas d’ordre psycho-social, et M. Fazio, « loin d’être un Robin des bois, souligne Valérie Thomas. L’augmentation proposée ne lui suffisait simplement pas. » L’entreprise affirme même lui avoir offert un changement de poste dans un service de « recherche de fuites » qu’il a refusé. Un poste au même salaire… mais de nuit.

Syndiqué à la CGT et délégué du personnel durant une mandature, de 2007 à 2010, M. Fazio avoue qu’il aurait « aimé évoluer par le haut ». Mais, selon lui, ses revendications ont été un frein à sa carrière. Et son licenciement, « une sanction et un exemple » pour faire taire les autres. Pour la direction de Veolia Avignon, il est « un jusqu’au-boutiste qui n’a pas été suivi par ses collègues ». Avoir été« lâché » par ses collègues est d’ailleurs un des seuls regrets de Marc Fazio. Aussi a-t-il préféré se tourner vers l’union locale de la CGT plutôt que vers la CGT interne à Veolia.

LE DROIT À L’EAU

« Rien de politique » dans mon geste, affirme M. Fazio. « Robin des bois de l’eau » ou non, les militants du droit à l’eau en ont fait un symbole. « Marc montre qu’il est possible de dire non », pointe Michel Mus, président de la Confédération nationale du logement à Avignon.

Marcelle Landau, institution locale et présidente du Collectif de l’eau, a même réuni pour le procès des témoignages d’usagers qui ont subi des coupures d’eau. Parmi eux, Saïd et Fatiha Hamidi ont vécu sans eau pendant une semaine en août 2013, pour une facture de 169,99 euros. La somme avait été prélevée avant qu’ils ne reçoivent la retraite de Saïd, atteint de la maladie de Parkinson. « On est rentrés de vacances et on n’avait plus d’eau », soupire Fatiha. « [Pour tenir] les voisins nous ont donné quelques seaux et j’ai acheté des dizaines de bouteilles d’eau minérale par jour. » Après quelques jours de débrouille, ils se sont tournés vers le Collectif de l’eau, qui les emmènera régler le problème directement à l’agence de Veolia. Aux factures impayées s’ajoutent alors les frais bancaires et les frais de coupure/réouverture, de plus de 70 euros.

Pourquoi si tard ? Pourquoi n’ont-ils pas demandé une aide sociale à laquelle ils auraient eu droit ? « La honte, la pudeur ou la méconnaissance des aides », répond Mme Landau, pour qui l’objectif est de revenir à un « service public de l’eau ». Car, derrière ce cas particulier, c’est la question de la précarité énergétique que les militants veulent mettre en avant. Un dossier politique pour les collectivités, le gouvernement venant de lancer officiellement l’expérimentation pour un tarif social de l’eau, prévue dans la loi Brottes.

En attendant, Marc Fazio attend sa réintégration avec un changement de poste ou, à défaut, des dommages et intérêts de l’ordre de 360 000 euros. Pour aller jusqu’à la retraite. « Je ne me sentirai pas bien en cas de réintégration chez Veolia. Mais je fais quoi ? J’ai 50 ans, je travaille dehors depuis trente ans et, du travail, il n’y en a pas. » Pour la première fois, la colère se lit sur son visage.