Corée du Nord: “L’Humanité” ne mérite pas ça!

Jean-Pierre PAGE, 21 février 2014

Quelques précisions

Nous avons eu des retours négatifs sur l’article de Jean-Pierre PAGE consacré non pas tant à la Corée du Nord qu’au traitement médiatique réservé par un journaliste de L’Huma à un pseudo rapport émanant soi disant des Nations Unies, qui se révèle n’être ni un rapport scientifiquement valable, ni émanant véritablement des Nations Unies (voir l’article ci-après).

Pour ceux qui ne connaissent pas Jean-Pierre PAGE, précisons qu’il est l’ancien responsable aux questions internationales de la CGT, qu’il maîtrise parfaitement les questions internationales, et qu’il prend rarement la plume sauf quand il est particulièrement irrité. Précisons également qu’il n’est pas membre de la Gauche communiste, ce que nous regrettons (mais personne n’est parfait).

Enfin, ultime précision mais non la moindre, notre site publie tous les articles qui nous paraissent intéressants, contribuant au débat politique et à la réflexion collective. Nous ne prenons pas nos lecteurs pour des crétins. Nous considérons qu’ils ont un cerveau et qu’ils sont parfaitement capables de lire, de comprendre et de se faire leur opinion.

Tout ça pour expliquer que même si nous ne considérons pas la Corée du Nord comme le paradis sur terre, nous pensons qu’il y a suffisamment de sites pour relayer la pensée dominante, impérialiste, pro-américaine et pro-UE. Notre rôle à nous est au contraire de relayer tout ce qui peut permettre de développer une pensée critique nourrie. 

La Gauche communiste

Sous le titre accrocheur « C’est un scandale: la Corée du Nord, royaume de l’horreur et du sadisme », L’Humanité du 19 février s’illustre une nouvelle fois dans ce journalisme d’arrogance, fidèle à l’air du temps!

L’article ajoute à la malhonnêteté, l’ignorance qui caractérise souvent la rubrique internationale de ce que fut journal de Jaurès, le journal de l’anti-colonialisme et de l’anti-impérialisme! Le “droit-de-l’hommisme “ façon ONG, qui inspire dorénavant la politique internationale du PCF, est d’autant plus consternante que le parti se déclare encore parti des communistes.

Ici, il n’est pas dans mon intention de porter un jugement sur la politique nord-coréenne, c’est un autre débat et c’est avant tout aux Nord-Coréens de le faire comme a exprimé le choix conscient du type de société dans laquelle ils veulent vivre! La politique française et celle de l’Europe, avec ce qui les caractérise, devrait nous inciter à faire preuve de plus de modestie! Je veux m’en tenir uniquement à la manière dont on informe les lecteurs sur la procédure engagée au niveau international contre la Corée du Nord.

Cet article de L’Humanité appelle donc de ma part 3 remarques qui touchent au fond et à la forme!

1- De nombreux pays dans le monde comme Cuba, la Chine, mais aussi les USA, qui n’acceptent pas que leurs citoyens soient jugés à l’extérieur, refusent au nom du respect de leur souveraineté, de leur indépendance et par ce qu’ils sont contre toutes formes d’ingérences les prétendues enquêtes internationales qui sont conduites par un organe de l’ONU comme le Commissariat aux droits de l’homme.

Ce dernier, et ce n’est pas un détail, compte 90% de ses personnels dépendants des fonds volontaires, sous contrat non permanent et souvent de courte durée. Ces fonds volontaires n’existent que par le financement et la bonne grâce des pays occidentaux, principalement les USA, qui les utilisent au service de leurs intérêts et de leurs objectifs géopolitiques. Tout cela en dit long sur l’indépendance du OHCHR de Genève. Pour autant, afin que ce genre d’enquête puisse être menée à bien, il faut selon les principes de la charte de l’ONU avoir épuisé tous les mécanismes d’enquêtes domestiques que les Etats peuvent et doivent mettre en place. Ceci fait partie de leur prérogative et dans le cas de la Corée du Nord, nous n’en sommes pas là.

Quand on décide de passer outre, comme cela en a été décidé par les Occidentaux, ces enquêtes sont réalisées à l’extérieur du pays sous toutes les formes possibles et imaginables de témoignages: interviews de nationaux réfugiés, communications téléphoniques, films, reportages télé, presse écrite et même à travers l’usage de conversations par Skype, etc. On peut imaginer comment, dans ces conditions, il est facile d’orienter les choses et je n’évoque pas les gens que l’on peut exfiltrer, ceux qui se rendent sur place pour certaines missions, ceux que l’on peut faire voyager pour recueillir leurs témoignages! Donc il s’agit bien chaque fois d’un rapport à charges, accablant, souvent basé sur des allégations (c’est à dire une absence de preuves mais que l’on assimile délibérément à des preuves). Ainsi on ne peut passer sous silence ces méthodes totalement unilatérales. L’Humanité les ignore mais de plus, saute déjà à la conclusion qui suppose selon l’auteur la convocation des dirigeants Nord-Coréens devant la CPI dont l’absence d’indépendance ne semble poser aucun problème à l’auteur de l’article! La CPI se consacre exclusivement aux dirigeants des pays du Tiers-Monde, mais « curieusement » jamais aux dirigeants américains ou européens. Il est quand même bizarre que cela puisse échapper à la sagacité de ce journaliste et pourtant si !

Les attendus et les conclusions sont donc connus par avance puisqu’ils en sont décidés par les inspirateurs, en l’occurrence et comme toujours les Occidentaux! Il semble, et c’est affligeant, que dans cet esprit, la rubrique internationale de L’Humanité n’ait pas entendu parler de l’application du R2P (responsability to protect), le R2P étant devenu pour les Occidentaux et les USA tout particulièrement la véritable Bible qui doit refondre les relations internationales. Cette nouvelle architecture, qui vise à rompre définitivement avec le multilatéralisme considéré comme obsolète, et qui doit disparaître au bénéfice de l’unilatéralisme!

2 – Evidemment l’article ne prend pas en compte la composition de la commission d’experts sur la Corée du Nord qui ne sont pas des fonctionnaires internationaux mais sont nommés par la Commission d’enquête et le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Pour bien comprendre de quoi il s’agit et si l’on faisait preuve de sérieux, on devrait commencer par s’intéresser aux membres de ce groupe d’experts! Le Président est un Australien : Michael Kubryk, un magistrat très conservateur et répressif à la réputation désastreuse et qui s’est fait connaître avec le dossier du Cambodge. Il a reçu parmi toutes ses distinctions pour services rendus aux gouvernements occidentaux le titre d’« Honorable à vie » dans le protocole australien !

Ensuite vient Marzuki Darusman un autre magistrat, Indonésien, celui du rapport Darusman, accablant contre le Sri Lanka que L’Humanité considère pourtant comme un rapport officiel de l’ONU, alors que dans ce cas ce rapport n’a aucun statut juridique onusien puis qu’il s’agit d’un rapport demandé à titre personnel par le Secrétaire Général de l’ONU. Depuis, les médias cherchent à imposer internationalement l’idée contraire : il s’agirait ainsi “de la position officielle de l’ONU ». Darusman fut un affidé de Suharto depuis la période de la dictature et de la répression sanglante contre les communistes en Indonésie, un véritable génocide politique de près de 3 millions de victimes. Il fut un des dirigeants du parti de Suharto et comme haut magistrat, on peut imaginer tous ceux qu’il a pu envoyer au bagne de Buru, comme le grand poète indonésien qui fut souvent candidat au Nobel, mon ami Pramoedya Anter Toer.

Enfin siège également Sonja Biserko, magistrate serbe complètement vendue aux Occidentaux et en particulier aux Américains et aux institutions de l’UE. Elle est membre, parmi beaucoup d’autres choses, du fameux « US Institute of Peace » à Washinton qui porte bien mal son nom et qui avec le « Brookings Institute » et « US Holocauste Memorial Institute » ont parrainé le fameux rapport de Madeleine Albright et Richard Williamson sur le R2P. Sans m’étendre sur le Brookings Institute, un des plus fameux Think Tank américain, on peut noter dans la composition de son  « Board of trustees » presque exclusivement des dirigeants des plus grandes firmes américaines dont Goldman and Sachs, Nike, et surtout le fameux “Carlyle group”, dirigé longtemps par Franck Carucci, un des anciens patrons de la CIA. “Le Carlyle group”, très impliqué en Irak, est très lié comme l’on sait à Dick Cheney et aux familles Bush et Ben Laden. On peut donc imaginer dès à présent et sans se tromper ce que sera le rapport de ce groupe d’experts qui ont la sympathie du journal L’Humanité.

3 – Cela dit, les choses ne sont pas si simples et cela montre encore une fois l’ignorance affligeante de ce journaliste!

Si il faisait l’effort d’être plus convaincant, il aurait pu utiliser comme argument le fait que depuis plusieurs années l’action entreprise pour sanctionner la Corée du Nord a vu une évolution de la position chinoise, russe et cubaine. Ces derniers se sont d’emblée opposés à la procédure d’enquête, puis il y a deux ans, ils se sont abstenus, enfin cette année, ils n’ont pas pris au part au vote dont la résolution a été adopté par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU par consensus, ce qui évidemment signifie dans le langage international unanimité!

Comme quoi L’Humanité gagnerait en crédibilité si au plan international elle faisait preuve d’un véritable esprit critique et non d’un suivisme affligeant à la pensée dominante, dont on sait depuis Marx qu’elle est la pensée de la classe dominante.!

Comment l’OTAN a creusé sous l’Ukraine

Manlio Dinucci, Il Manifesto, 25 février 2014 

« Bien creusé, vieille taupe ! » : ainsi Marx décrivait-il le travail préparatoire de la révolution au milieu du 19ème siècle. La même image peut être utilisée aujourd’hui, en sens inverse, pour décrire l’opération conduite par l’OTAN en Ukraine. Elle commence quand en 1991, après le Pacte de Varsovie, se désagrège aussi l’Union Soviétique : à la place d’un seul Etat, il s’en forme quinze, dont l’Ukraine. Les Etats-Unis et leurs alliés européens s’activent immédiatement pour tirer le plus grand avantage de la nouvelle situation géopolitique. En 1999 l’OTAN démolit par la guerre la Fédération Yougoslave, état qui aurait pu faire obstacle à la nouvelle expansion à l’Est, et englobe les premiers pays de l’ex Pacte de Varsovie : Pologne, République Tchèque et Hongrie. Puis, en 2004 et 2009, elle s’étend à l’Estonie, Lettonie, Lituanie (ex partie de l’Urss) ; Bulgarie, Roumanie, Slovaquie ; Slovénie et Croatie (républiques de l’ex Yougoslavie) et Albanie.

L’Ukraine –dont le territoire de 600.000 km2 fait tampon entre OTAN et Russie, et est traversé par les couloirs énergétiques entre Russie et Ue- reste par contre autonome. Mais elle entre dans le « Conseil de coopération nord-atlantique » et, en 1994, dans la « Partnership pour la paix », en contribuant aux opérations de «peacekeeping » dans les Balkans. En 2002 est adopté le « Plan d’action OTAN-Ukraine » et le président Kuchma annonce son intention d’adhérer à l’OTAN. En 2005, dans le sillage de la « révolution orange », le président Yushchenko est invité au sommet OTAN à Bruxelles. Immédiatement après est lancé un « dialogue intensifié sur l’aspiration de l’Ukraine à devenir membre de l’OTAN » et en 2008 le sommet de Bucarest donne le feu vert pour son entrée. En 2009 Kiev signe un accord permettant le transit terrestre en Ukraine des approvisionnements pour les forces OTAN en Afghanistan. Désormais l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN semble sûre mais, en 2010, le président nouvellement élu Ianoukovytch annonce que, tout en continuant la coopération, l’adhésion à l’Ue n’est pas dans l’agenda de son gouvernement.

Entre temps cependant l’OTAN est arrivée à tisser un réseau de liens à l’intérieur des forces armées ukrainiennes. Des officiers supérieurs participent depuis des années à des cours du NATO Defense College à Rome et à Oberammergau (Allemagne), sur des thèmes concernant l’intégration des forces armées ukrainiennes à celle de l’OTAN. C’est dans ce cadre que s’insère l’institution, auprès de l’Académie militaire ukrainienne, d’une nouvelle « faculté multinationale » avec des enseignants OTAN. Notablement développée aussi la coopération technico-scientifique dans le domaine des armements pour faciliter, à travers une plus grande interopérabilité, la participation des forces armées ukrainiennes à des « opérations conjointes pour la paix » sous conduite OTAN. En outre, étant donné que « de nombreux Ukrainiens manquent d’informations sur le rôle et les objectifs de l’Alliance et gardent à l’esprit des stéréotypes dépassés de la guerre froide », l’OTAN a institué à Kiev un Centre d’information qui organise des rencontres et séminaires, et même des visites de « représentants de la société civile » au quartier général de Bruxelles.

Et comme n’existe pas que ce qui se voit, il est évident que l’OTAN a un réseau de liaisons dans les milieux militaires et civils beaucoup plus étendu que celui qui est apparent. Comme le confirme le ton de commandement avec lequel le secrétaire général de l’OTAN s’adresse le 20 février aux forces armées ukrainiennes, en les avertissant de « rester neutres », sous peine de « graves conséquences négatives pour nos relations ». L’OTAN se sent désormais sûre de pouvoir accomplir un nouveau pas dans son extension à l’Est, en englobant probablement la moitié de l’Ukraine, tandis qu’elle continue sa campagne contre « les stéréotypes dépassés de la guerre froide ».

Edition de mardi 25 février 2014 de il manifesto,

http://ilmanifesto.it/allargamento-a-est-si-ma-della-nato/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Le FMI renverse les théories économiques ayant fondé les politiques de l’austérité

Nicolas Goetzmann, Atlantico, 20 février 2014

L’idée selon laquelle une dette très élevée serait la cause d’une croissance faible est tenace, bien que les conclusions des économistes Rogoff & Reinhart aient été remises en cause depuis quelques temps déjà. Une récente étude du FMI vient rappeler que dans les faits, c’est tout l’inverse, montrant une fois de plus le caractère contre-productif des politiques d’austérité.

Atlantico : Une récente étude du FMI semble remettre en cause l’idée selon laquelle la croissance d’un pays serait limitée à partir d’un certain seuil de dette. Cette étude est-elle pertinente ? Remet-elle en cause l’étude des économistes Rogoff & Reinhart qui démontrait que le seuil de 90 % de dette sur PIB était décisif pour la croissance ?

Nicolas Goetzmann : L’étude réalisée par les économistes Pescatori, Sandri et Simon tend à démontrer la faiblesse du lien entre dette et croissance et à remettre en cause l’idée pourtant très tenace qu’une dette élevée serait la cause de la faible croissance. Les économistes reviennent dès lors sur la théorie de Rogoff & Reinhart. Ces derniers prétendaient en effet qu’une dette de 90 % sur PIB était un seuil néfaste pour le développement économique. Selon eux, au-delà de ce seuil, la croissance ralentit très fortement. Déjà en 2013, la thèse de Rogoff & Reinhart avait subi un certain discrédit car les calculs réalisés s’étaient révélés faux. Dans cette récente analyse du FMI, les trois économistes soutiennent qu’au-delà même du niveau de dette, ce qui est en fait essentiel c’est la trajectoire de celle-ci. Si un État s’endette toujours plus, ils considèrent que la croissance va en souffrir. A l’inverse si un État réduit sa dette, l’économie pourra croître aussi bien que dans un pays faiblement endetté. C’est donc l’idée de niveau qui est réfutée et qui est remplacée par l’idée de trajectoire. Le point le plus important de cette étude est la prise en compte de la « reverse causality »; d’une causalité inversée. Ce n’est pas l’endettement qui affaiblit la croissance, c’est la faible croissance qui provoque l’endettement. Bien que cela puisse paraître évident, il n’en est rien, et Rogoff & Reinhart prétendaient même l’inverse.

Quelle est la portée de cette démonstration sur les politiques d’austérité ?

La politique de l’austérité revient à considérer que la pluie se met à tomber lorsqu’on ouvre son parapluie, ce qui pose un problème de cause et de conséquence. Cela paraît absurde, mais pas plus que la notion de politique d’austérité telle qu’elle appliquée aujourd’hui. Ce qui est assez incroyable, c’est que cette théorie n’a plus aucun sens, qu’elle est décriée partout, mais qu’elle est toujours la base de la politique européenne. Et tout cela avec le sourire, la conscience du travail bien fait et une certaine moralité retrouvée. La cause de notre endettement massif est le ralentissement structurel de notre croissance. Car les États ne parviennent pas à s’adapter suffisamment rapidement au ralentissement économique, doivent faire face à des dépenses de protection sociales qui s’alourdissent en raison même de la hausse du chômage, etc. En luttant en priorité contre l’endettement nous luttons contre le symptôme sans agir sur la cause. Et la conséquence de tout cela est que nous ratons la cible depuis 7 ans.

C’est une véritable épreuve de constater que cette absurdité fait encore débat et qu’elle est même encore dominante en Europe. Baisser les déficits, tenir le budget de l’état, réduire le niveau de dettes sont des priorités qui n’ont aucune chance d’être traitées correctement si nous n’agissons pas sur la cause du manque de croissance. Et cette cause est simple ; la Banque centrale européenne agit comme un puissant frein à tout développement. Le fait est que les taux de la BCE sont proches de 0, et ceci est considéré par de nombreux dirigeants, économistes, ou commentateurs, comme le signe d’une politique monétaire ultra accommodante. En réalité des taux bas sont le signe d’une répression monétaire de grande envergure. Milton Friedman déclarait à ce titre en 1998 : « Je pensais que cette vieille ineptie qui consiste à identifier des taux bas à une politique accommodante avait disparue. Apparemment, les vieilles inepties ne meurent jamais » car « des taux bas sont le signe d’une politique monétaire stricte ». Malheureusement pour Friedman et les européens, l’idée n’est toujours pas morte et elle est dévastatrice. Il revient dès lors aux dirigeants européens de donner mandat à la BCE de procéder à un plan de relance monétaire de très grande envergure. Pour se faire une idée des montants nécessaires, il suffit de regarder ce qu’on fait les Etats-Unis, le Japon, ou le Royaume-uni, qui ont tous mis en place des plans correspondant à plus de 20 % du PIB.

Peut-on considérer cette étude comme une caution pour les Etats qui veulent relancer leurs économies par la dette ? N’y a-t-il aucune limite à l’endettement ?

Bien sûr que non. La dette n’apporte rien, et il faut bien se rendre compte que toute relance économique par la dette est vouée à l’échec. Les déficits doivent être tenus, et ce pour une raison simple : la baisse des déficits permet la réduction des taux d’imposition qui eux-mêmes permettent de développer le potentiel de croissance de l’économie. Il s’agit de mettre en place ce cercle vertueux. Concernant le niveau d’endettement, la limite c’est la confiance du marché. Ce que le marché va juger c’est la capacité d’un État à honorer son dû, c’est-à-dire sa capacité de générer une croissance plus importante que son déficit, et ce de façon structurelle. A partir du moment où la croissance est supérieure au déficit, le niveau de dette sur PIB se réduit mécaniquement et progressivement. C’est l’objectif que nous devons atteindre. Mais nous n’arriverons à rien aussi longtemps que les dirigeants européens ne voudront pas comprendre que la priorité c’est la croissance et qu’elle est la base nécessaire qui permettra de réduire les déficits et la dette. Lorsque les marchés ont sanctionné l’Espagne, l’Italie, La Grèce, etc., ils ont sanctionné deux choses : une dette importante, mais aussi l’incapacité de ces État à agir sur la politique de la BCE et donc sur leur croissance. C’est le rapport entre croissance et dette qui est important, le déficit seul ne veut rien dire. Si la BCE avait ne serait-ce que levé le petit doigt pour soutenir l’économie, la crise de la dette n’aurait simplement pas eu lieu. Car ce que les dirigeants européens semblent oublier, c’est que le pouvoir monétaire est seul maître en termes de demande intérieure en Europe. Et lorsque les carnets de commande sont vides, cela s’appelle un problème de demande.

Nicolas Goetzmann est Stratégiste Macroéconomique et auteur d’un rapport sur la politique monétaire européenne pour le compte de la Fondapol.

STRATÉGIE DE LA TENSION AU VENEZUELA

Maurice LEMOINE, Venezuela Infos, 20 février 2014

Caracas, manifestation d’appui à la révolution bolivarienne, 15 février

Tout commence, en apparence, dans l’Etat de Táchira. Le 6 février, au terme d’une manifestation théoriquement convoquée pour protester « contre l’insécurité », un groupe de quelque 80 étudiants cagoulés incendie la guérite de la résidence du gouverneur, brise le portail et s’en prend violemment au bâtiment, avec un solde de onze blessés, dont neuf policiers. Dans les jours qui suivent, réclamant la libération des personnes arrêtées lors de ces désordres, d’autres manifestations se déroulent dans l’Etat de Mérida, débouchant à leur tour sur des actes de violence et de nouvelles détentions. Le 12 février, les événements s’emballent et prennent une tournure dramatique : à Caracas, une nouvelle démonstration se termine, devant l’immeuble du Ministère public (le siège du pouvoir judiciaire), par de violentes échauffourées qui font trois morts par armes à feu et plus de 60 blessés.

Les chocs entre « étudiants » et forces de l’ordre reprennent de plus belle le 15 février, près du Parque del Este, dans la capitale, où la journée de « protestation civique » se termine par de multiples dégradations et la mise à sac, par des groupes de choc, de stations de métro [1]. Le lendemain, c’est sur la place Altamira – bastion emblématique de l’opposition depuis la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 contre Hugo Chávez – et devant les locaux de la chaîne nationale Venezolana de Televisión que les contestataires établissent leurs quartiers, avec, en corollaire, pour leur répondre, un classique déluge d’armes non létales – gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc.

Ce qui, quelques jours auparavant, avait débuté comme une banale fronde étudiante a, entre temps, changé de nature. Avec pour chefs de file Leopoldo López, coordinateur national du parti Volonté populaire et ex-maire de Chacao (un quartier chic de Caracas), la députée María Corina Machado, très appréciée dans les secteurs les plus radicaux, ainsi que le maire « social-démocrate » du grand Caracas, Antonio Ledezma, les dirigeants de l’opposition appellent au soulèvement contre le régime « autoritaire », « corrompu » et « incompétent » du président Nicolas Maduro. Ce que d’aucuns nomment déjà avec gourmandise « le printemps vénézuélien » vient-il de commencer ?

Le pays traverse une période délicate, nul n’en disconvient. Insécurité, pénuries (dont la très médiatisée absence de papier toilette dans les rayons des supermarchés), marché noir et surtout inflation galopante (56 % en 2013) y ont, ces derniers temps, semé, selon le camp où le citoyen se situe, l’inquiétude ou l’exaspération.

Un contrôle des changes ayant été instauré en 2003 par Chávez pour empêcher la fuite des capitaux, les Vénézuéliens qui ont besoin de dollars pour importer ou voyager à l’extérieur doivent passer par un organisme d’Etat et les acheter à un prix imposé, nommé « préférentiel ». La quantité de dollars disponibles à ce taux étant restreinte, alors que la demande demeure importante, un marché noir a surgi, sur lequel la monnaie américaine se négocie à des prix faramineux – jusqu’à douze fois le taux officiel de 6,3 bolivars par dollar. « Ce qui a réellement poussé l’inflation, il y a près d’un an, explique l’économiste Marc Weisbrot, co-directeur du Center for Economic and Policy Research, à Washington, fut la réduction de l’octroi de dollars pour le marché extérieur. Ceux-ci ont été réduits de moitié en octobre 2012 et pratiquement éliminés en février 2013. De sorte que beaucoup d’importateurs ont dû acheter davantage de dollars au marché noir. C’est de là qu’est venu le pic d’inflation [2]. »

Dans l’analyse du phénomène, beaucoup en sont restés là, pointant du doigt la responsabilité ou l’incompétence des cercles dirigeants au sein desquels, de fait, se déroule un débat – ouverture, poursuite de la même politique, radicalisation ? – sur les mesures à prendre pour mettre un terme à ces distorsions [3]. Mais bien peu ont mis l’accent sur la partie immergée de l’iceberg : comme au Chili, au cours des mois qui ont précédé le renversement et la mort de Salvador Allende, c’est bel et bien une entreprise de déstabilisation économique qui fait tanguer le Venezuela.

En novembre 2013, l’affluence populaire pour acheter « à des prix justes » les produits électroménagers de la chaîne Daka, après que, occupée par le gouvernement, elle ait vu ses biens confisqués à Caracas, Punto Fijo, Barquisimeto et Valencia, a mis un coup de projecteur sur les méthodes utilisées pour spéculer, saboter l’économie, ou les deux à la fois : après avoir obtenu plus de 400 millions de dollars publics, de 2004 à 2012, pour importer ces biens à bas prix, Daka pratiquait une surfacturation pouvant aller jusqu’à 1 000 % en les revendant. Au même moment, une inspection du magasin d’électronique et d’audio-visuel Pablo Electronica détectait une augmentation injustifiée des tarifs (de 400 à 2000 %). On pourrait remplir des pages entières d’exemples, tant ils sont légion. Dès lors, dans son offensive contre « la guerre économique », le pouvoir a mis en place un plan ambitieux de régulation des prix des biens et des services, et en a incontestablement récolté les fruits : le 8 décembre, alors qu’on les disait (ou croyait, ou souhaitait) moribondes, les forces chavistes remportaient les élections municipales, prenant ou conservant 76,42 % des mairies du pays (256 municipios) et devançant la Plateforme d’unité démocratique (MUD : 22,69 %, 76 municipios) de plus d’un million de voix. Depuis, la « Loi organique des prix justes », entrée en vigueur le 11 janvier 2014, limite les marges bénéficiaires sur les biens et les services à 30 %.

De quoi augmenter les pénuries s’insurgent les opposants et les économistes libéraux ! Mais quelles pénuries ? Pas un jour ne se passe sans que, comme le 5 février, dans l’Etat de Táchira, les autorités ne découvrent 939,2 tonnes – 939,2 tonnes ! – de riz, sucre, beurre, lait, café, huile, etc., dissimulés dans des entrepôts et soustraits aux rayonnages des magasins. Pas un jour ne s’écoule sans que, comme le 8 février, dans le Département d’Apure, on ne saisisse 32 tonnes d’aliments – et 4 992 rouleaux de papier hygiénique ! – destinées à partir en contrebande vers la Colombie. Ce même 8 février, le superintendant Luis Mota Domínguez informait que venaient d’être trouvés, dans trois dépôts de la Distribuidoras y Ensambles de Venezuela, située à Valencia (Etat de Carabobo), plus de 49 000 appareils électroménagers – machines à laver, cuisinières, réfrigérateurs, etc. – importés depuis plus de trois ans grâce aux millions de dollars « préférentiels » octroyés par le gouvernement. Alors des pénuries, effectivement, et pour cause, il y en a.

L’opinion ainsi travaillée par ces séquences de film catastrophe, l’opposition peut passer (ou re-passer) à l’action. Regroupée au sein de la MUD, elle n’a pas accepté la victoire de M. Maduro à l’élection présidentielle d’avril 2013, avec 50,66 % des voix. Cette marge étroite incita le candidat battu pour la deuxième fois en six mois [4], M. Henrique Capriles Radonski, à refuser de reconnaître le verdict des urnes et à lancer ses partisans dans une campagne de « désobéissance civile » qui provoqua onze morts et des dizaines de blessés. Washington ne donnant plus le « la » dans la région, depuis la naissance de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac), la campagne internationale entreprise sur le thème de la « fraude électorale » ne donna pas les résultats escomptés et cette poussée de violence s’interrompit momentanément.

Toutefois, pariant sur la panique suscitée, y compris au sein des milieux populaires, par la déstabilisation de l’économie, par l’annonce ou l’invention des pénuries, la droite dure pensait pouvoir donner le coup de grâce à la révolution bolivarienne à l’occasion des élections municipales du 8 décembre dernier. Elle les transforma en plébiscite et en vote-sanction contre la gestion de M. Maduro. Pari perdu. Au fil des mois, en gouvernant d’une main ferme, celui-ci a su se vêtir de la légitimité dont il ne jouissait pas forcément au début de son mandat. Après cette quatrième défaite en quelques mois [5], la perspective de reprendre le pouvoir se ferme à nouveau pour la droite : dans un pays accoutumé à voir se succéder les scrutins, il n’y aura plus d’élections avant les législatives de fin 2015 et un éventuel référendum révocatoire en 2016 !

Attendre, une fois de plus ? De la démocratie, certains secteurs de l’opposition vénézuélienne ont une conception toute particulière. Tout comme M. Leopoldo López, Mme María Corina Machado considère que, pour provoquer « le naufrage du régime », il n’est plus possible de respecter le calendrier électoral. C’est donc avec le slogan « la salida » (« la sortie ») que l’un et l’autre appellent à l’insurrection. En avril 2002, déjà, M. López a activement participé au coup d’Etat (raté) contre Hugo Chávez et figure sur la liste des signataires du décret qui, à l’instigation du bref dictateur, le patron des patrons Pedro Carmona, a alors dissous le Congrès et tous les pouvoirs constitués. Accusé d’irrégularités administratives lorsqu’il était maire de Chacao, il a été jugé en 2008 et s’est vu interdire toute postulation à une charge publique jusqu’en 2014. Comme lui (qui se voit en « président de transition »), Mme Machado (qui se rêve en « première présidente » du Venezuela), multiplie les contacts, en Colombie, avec l’ex-président Alvaro Uribe ou ses proches, ainsi qu’aux Etats-Unis où la visite qu’elle fit le 31 mai 2005, dans le Bureau ovale, au président George Bush, n’est pas passée inaperçue.

On notera au passage que l’offensive des secteurs extrémistes que l’un et l’autre représentent a, outre l’objectif de chasser M. Maduro du pouvoir, celui de mettre sur la touche M. Capriles, deux fois vaincu à la présidentielle et accusé de mollesse dans ses campagnes et la contestation des résultats. Dans le cadre de la lutte féroce qui se livre au sein de la MUD pour le contrôle de l’opposition, ce dernier fait le grand écart, se montrant (relativement) critique quant à la tactique de mobilisation de Volonté populaire, afin de conserver l’électorat de droite plus modéré, sans se couper totalement –« Nous sommes différents, mais nous sommes solidaires » – des radicaux. Avec même, parfois, quelques éclairs de lucidité : « Si le peuple humble ne participe pas [aux manifestations]a-t-il déclaré lors d’une interview donnée à CNN [6], ce serait mentir à ceux qui ont un espoir, à ceux qui sortent pour marcher, ce serait leur mentir que de leur dire qu’ils vont trouver la solution [la fameuse« salida »] du jour au lendemain. »

S’il est parfaitement vrai que comparaison n’est pas raison, et que la paranoïa n’est pas bonne conseillère, on ne peut manquer de noter les similitudes entre l’actuelle escalade et l’enchaînement des événements qui ont mené au coup d’Etat d’avril 2002. En ce sens, les trois morts du 12 février attirent l’attention. D’après les premiers éléments de l’enquête, tous trois, comme nombre des victimes d’il y a douze ans, ont été abattus d’une balle dans la tête ; politiquement aux antipodes, deux d’entre eux, l’opposant Bassil Da Acosta et le militant chaviste Juan Montoya, ont été tués, à proximité l’un de l’autre, par la même arme, dans le quartier de La Candelaría. On se souvient que le 11 avril 2002, des francs-tireurs tirant à la fois sur les manifestants de l’opposition et sur les « bolivariens » avaient chauffé les esprits à blanc, créé la confusion, et permis au groupe d’officiers félons ayant organisé cette opération de type militaire de renverser Chavez, accusé d’avoir donné l’ordre de tirer sur ses opposants [7].

Comme à l’époque on accusait les Cercles bolivariens – organisation populaire, d’essence pacifique, soutenant la révolution – d’être à l’origine de ces assassinats et d’agir comme les chemises noires de Mussolini, les « colectivos » (collectifs), organisations de base issues des quartiers populaires, sont aujourd’hui mis en cause, présentés comme des « bandes de délinquants protégées et armées par le chavisme » – quand ce n’est pas comme des « Tontons macoutes », ainsi que l’a fait El País, le 18 février [8].

Imité par beaucoup, ce quotidien espagnol avait, à l’époque, pendant l’incarcération de Chávez, du 11 avril au soir au 13 en fin d’après-midi, célébré le coup d’Etat : « L’armée, poussée par la rue, a mis un point final au rêve d’une rhétorique révolution bolivarienne menée par un ex-golpiste qui, après avoir gagné les élections, s’est transformé, depuis le pouvoir, en un autocrate dangereux pour son pays et le reste du monde (…) La goutte qui a fait déborder le vase et a soulevé les militaires a été la répression déclenchée par la police et les francs-tireurs fidèles à Chávez, qui ont causé quinze morts et une centaine de blessés au troisième jour d’une grève générale qui a uni paradoxalement syndicats et patrons [9].  »

Douze ans plus tard, unie dans sa même détestation de la gauche latino-américaine, en général, et de la vénézuélienne en particulier, l’internationale médiatique a été rejointe par la nébuleuse des « réseaux sociaux » qui, de tweet en retweet, à coups de photos de répression sanglante et de torture prises sous d’autres cieux, mais attribuées au gouvernement bolivarien, s’activent à le délégitimer [10].

Enfin, mais faut-il le préciser, ce n’est plus le président George W. Bush qui y va de son coup de pouce aux séditieux, mais l’administration de M. Barack Obama. En réponse au secrétaire d’Etat John Kerry, qui a condamné la « violence insensée » exercée contre les manifestants, le ministre des Affaires étrangères Elías Jaua a notifié le 17 février à trois diplomates américains en poste à Caracas – au… service des visas – qu’ils avaient 48 heures pour quitter le pays au motif de leur participation« à l’organisation et la promotion de groupes qui ont tenté de générer de la violence au Venezuela  »« Ce sont des fonctionnaires qui vont dans les universités, a précisé le président Maduro. Nous les avons surveillés pendant des réunions dans des universités privées, ces deux derniers mois [11]. »

Alors que, deux jours auparavant, dans le centre de la capitale, des dizaines de milliers de Vénézuéliens, parmi lesquels des colonnes de jeunes et d’étudiants des universités publiques, défilaient pour l’appuyer, le chef de l’Etat a assuré qu’il ferait poursuivre de la même manière « les opposants et les chavistes qui recourraient à la violence [12 ». Sous le coup d’un mandat d’arrêt pour celles du 15 février et pour ses appels à la sédition, et passé à la clandestinité, M. López est réapparu le 18 février, à la tête de manifestants « vêtus de blanc », pour aller déposer une pétition au ministère de l’Intérieur et de la Justice. Au terme de cette manifestation non autorisée, qui s’est néanmoins déroulée sans incidents dans l’est de Caracas, il s’est spectaculairement rendu à des fonctionnaires de la Garde nationale, avant d’être emmené dans un véhicule de police, non sans avoir dénoncé « une justice injuste et corrompue ».

Au même moment, les travailleurs de la compagnie pétrolière nationale PDVSA manifestaient eux aussi dans le calme, jusqu’au palais présidentiel de Miraflores, où M. Maduro appela à la paix. Toutefois, la production de « martyrs » permettant de dénoncer « la répression » et de se poser en victime devant l’opinion internationale, nul ne peut exclure que de futures provocations n’endeuilleront pas le pays. C’est ainsi que, au cours de la manifestation précitée, M. Maduro a lancé une très grave accusation – « Nous avons reçu l’information que la droite, la plus extrême droite de Miami et du Venezuela (…) a mobilisé des groupes pour le [Leopoldo López] chercher et le tuer afin de créer une crise politique et déclencher une guerre civile au Venezuela. » – avant de préciser que le gouvernement garantit l’intégrité physique de l’opposant. Trouvant l’histoire « trop belle pour être vraie », d’aucuns, sans aucun doute, hurleront à la loufoquerie ou à la manipulation. Toutefois, devant une caméra de CNN, l’épouse de M. López n’a pas démenti l’information : « Le gouvernement s’est montré préoccupé par cette situation et a pris contact avec la famille pour assurer la sécurité de Leopoldo [alors dans la clandestinité], et c’est ce qui a été fait » Qu’on se souvienne du 11 avril 2002 : pour arriver à leurs fins, les factieux n’ont pas hésité à faire tirer sur leurs propres partisans, utilisés comme chair à canon.

En attendant, dans l’après-midi du 18 février, des groupes criminels ont tiré sur une coopérative textile « chaviste », à Los Cortijos (Etat de Miranda), faisant un mort et plusieurs blessés. A Valencia, c’est une marche de l’opposition se dirigeant vers la Plaza de Toros qui s’est terminée avec huit blessés par balles. A Barquisimeto, le central téléphonique a été incendié…

Ce qu’on appelle la stratégie de la tension.

NOTES

[1] Voir la vidéo disponible sur http://www.aporrea.org/oposicion/n245262.html

[2]  The Guardian, Londres, 7 novembre 2013.

[3] Le 22 janvier, le gouvernement a annoncé l’activation d’un nouveau système de change, avec deux prix différents pour la devise : un taux préférentiel de 6,30 bolivars pour 1 dollar pour les éléments prioritaires et un taux maximum fixe pour les offres du Système Complémentaire d’Administration des Devises (SICAD) consacrées à d’autres aspects non prioritaires : voyages à l’étranger, cartes de crédit, lignes aériennes, envois familiaux, investissement étranger et réassurances.

[4] Le 7 octobre 2012, il avait déjà été battu par Hugo Chavez (55,07 % contre 44,31 % des voix). Malade d’un cancer, le président élu décédera le 5 mars 2013.

[5] Aux défaites subies aux deux présidentielle et à la municipale, il convient d’ajouter celle des régionales de décembre 2012, alors que le président Chávez luttait contre le cancer : le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) y remportait vingt Etats sur vingt-trois, la MUD n’en dirigeant plus que trois – Lara, Amazonas et Miranda, avec comme gouverneur Henrique Capriles dans ce dernier cas.

[6] « Capriles acusa a López de reeditar fracaso de la oposición por falta de apoyo popular », Correo del Orinoco, 18 février 2014.

[7] Lire « Chávez sauvé par le peuple », Le Monde diplomatique, mai 2002.

[8] Tout comme en 2002, des militaires et policiers hostiles au pouvoir en place avaient participé au golpe, on ne peut exclure, au vu des éléments et vidéos rassemblés par le quotidien Últimas Noticias, que des policiers du Service bolivarien des renseignements (Sebin), échappant à leur hiérarchie, soient impliqués dans les événements tragiques du 12 février. Une enquête est en cours, demandée par le président Maduro.

[9] Editorial « Golpe a un caudillo », El País, 13 avril 2012.

[10] Voir à cet égard les exemples qui accompagnent l’article de Romain Migus, « Coup de projecteur sur les zones d’ombre médiatiques », Venezuela Infos (http://venezuelainfos.wordpress.com/), 18 février 2014.

[11] Le Monde.fr avec AFP et Reuters, 17 février 2014.

[12] BBC Mundo, Londres, 16 février.

Source  http://www.medelu.org/Strategie-de-la-tension-au

Marché transatlantique : c’est trop grave ! Le peuple doit être consulté

Patrick LE HYARIC, 20 février 2014

C’est sans doute la ministre, Mme Fleur Pèlerin, qui a le mieux caractérisé le sens du voyage d’état de F. Hollande aux Etats-Unis. Il était « venu donner des preuves d’amour aux patrons ». Et le peuple alors ? A quel sentiment a-t-il droit ? De fait, en faisant participer M. Gattaz au dîner d’Etat, en se rendant auprès du grand patronat à San Francisco et en donnant l’accolade au leader du mouvement de novembre 2012, dit des « pigeons », opposé à l’impôt sur le capital, le Président de la République a malheureusement une nouvelle fois montré quels intérêts il servait. Nous en sommes au point où la droite n’a même plus le loisir de critiquer les choix économiques, sociaux et internationaux actuels, puisque ses idées sont mises en œuvre. M. Copé et d’autres en sont réduits à la surenchère jusqu’à commenter bêtement la qualité de livres pour enfants et à faire courir des rumeurs sur feu la loi sur la famille ou cette fumeuse prétendue « théorie du genre » à l’école.

Au cours du voyage présidentiel aux Etats-Unis, n’ont jamais été évoqués : ni les affaires d’espionnage par la NSA, ni le sort de Snowden et d’Assange, ni Guantanamo, ni les enjeux du désarmement pas plus que les largesses fiscales dont bénéficient des groupes comme Google. Par contre, le Président de la République a de fait poursuivi sa mue, se dépouillant définitivement des quelques oripeaux sociaux-démocrates qui l’encombraient encore. En appelant à « accélérer les négociations sur le projet de marché transatlantique, pour une conclusion rapide », M. Hollande a donné satisfaction aux organisations patronales allemandes et au Medef qui, dans une déclaration commune, le réclamaient. Tout comme à « l’European américan business concil » (EABC) ou conseil des affaires Europe – Amérique qui regroupe des dizaines de grandes sociétés industrielles et bancaires et au « Transatlantic business Dialogue » qui, côté américain comme européen, réunit les principales firmes transnationales.

Jamais jusqu’ici, le Président de la République n’a parlé en France du projet de marché unique transatlantique à la télévision ou au cours d’une réunion publique. Voici qu’il le fait aux Etats-Unis devant M. Obama et le monde des affaires, après avoir cosigné, le jour de son arrivée sur le continent nord-américain, une tribune commune avec le président nord-américain.

Ce projet est extrêmement dangereux pour nos vies quotidiennes. Il poursuit plusieurs buts : tenter de faire face à la crise des débouchés que provoquent les politiques d’austérité en attisant la guerre économique pour offrir des « marchés » d’exportation aux grandes firmes en éliminant toutes les barrières douanières et surtout en harmonisant vers le bas toutes les règles du commerce et les normes sociales, sanitaires, alimentaires ou environnementales. Toutes les mesures de protection sociale comme le salaire minimum garanti, les précautions sanitaires, la qualité de l’alimentation, les services publics, la création culturelle, la protection des consommateurs, les droits d’auteurs, l’épargne, seraient alignées sur des « règles mondiales édictées par le grand capital international » pour augmenter encore ses marges et ses profits.

Le second objectif de ce « marché unique transatlantique » vise, pour les pays occidentaux, à tenter de reprendre leur domination sur le monde face aux pays émergeants comme le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du sud et l’Indonésie. Ce projet, c’est le marché capitaliste, avec l’OTAN comme gardien contre les souverainetés populaires. Ce projet, c’est la création d’un « marché intérieur transatlantique » contre l’existence même d’une autre construction européenne. Et pour faire accepter tout cela, pour torpiller définitivement nos services publics, pour nous faire accepter le bœuf aux hormones et les poulets au chlore ou pour accaparer toutes nos données personnelles via les géants de l’internet, ils ont inventé le missile destructeur de toute souveraineté des Etats, des Parlements et même des gouvernements : la création d’un tribunal arbitral privé où les sociétés multinationales seront juges et parties. Elles pourront attaquer les Etats quand un système de protection environnemental ou social entravera leurs intérêts. Ce serait définitivement le triomphe de la loi de l’argent contre la loi du peuple. Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques.

De même, demain, si la France refusait le bœuf ou le lait aux hormones nord-américains, telle ou telle culture de végétaux modifiés génétiquement, l’exploitation de gaz de schiste, ou encore le maintien d’un salaire de base pour une durée limitée du temps de travail, des firmes multinationales pourraient poursuivre l’Etat et imposer leurs choix. C’est très grave !

M. Hollande connaît si bien ces dangers qu’il s’est écrié devant M. Obama au cours d’une conférence de presse : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces et de crispations ». Quel terrible aveu ! Quelle négation de la démocratie. Cela ressemble à une tentative de coup de force dans le dos des populations française et européennes. Nous réclamons, une nouvelle fois, la transparence sur les négociations en cours. Nous demandons à F. Hollande et au gouvernement de mettre à disposition de nos concitoyens le texte du mandat de négociation de la Commission européenne, ainsi que toutes les expertises produites par chacun des ministères sur les conséquences d’un tel marché transatlantique. Nous demandons aux médias d’organiser des débats publics sur ce sujet. Chaque ville, département, région, peut voter, comme l’a fait le Conseil régional d’Ile-de-France, sur proposition des élus du Front de gauche, des motions réclamant le retrait de ce projet.

Le prochain Parlement européen aura le pouvoir de le rejeter. Dans ces conditions, la question devient l’un des enjeux principaux des prochaines élections européennes. Ni le vote pour les listes de droite, ni celui pour les listes soutenues par le Président de la République, ni l’abstention ou le vote d’extrême-droite ne permettront de créer un rapport de force en ce sens. Un débat public doit être organisé, sanctionné par une consultation populaire dans toute l’Europe avant toute décision.

Sortir de l’euro Pourquoi on en parle

Gérald ANDRIEU, Marianne, 31 janvier 2014

Un Français sur trois est pour l’abandon de la monnaie unique. Pourtant, les grands partis comme les médias occultent, nient et fuient le débat. “Marianne” a choisi de l’ouvrir, au risque de déplaire à certains.

Un Français sur trois aujourd’hui se dit favorable à ce que « la France sorte de la zone euro et repasse au franc » (1). Mais silence dans les rangs ! Fin 2013, après « cinq années de crise économique et financière », près de la moitié de nos concitoyens considérait l’euro comme « un handicap » plutôt que comme « un atout » (2). Silence, déjà, dans les rangs ! Cet été-là, une étude, commandée par la Commission européenne elle-même, notait que le « soutien en faveur de l’euro » connaissait sa plus forte dégradation dans quatre pays de l’Union dont la France (3).

Silence dans les rangs, encore et toujours ! Ne parlons pas de l’euro, n’en débattons pas sereinement. Puisqu’on vous dit que le plus fort de la crise est derrière nous ! Et qu’importe si désormais 40 % des Français considèrent que « l’appartenance de la France à l’Union européenne » est une « mauvaise chose ». Tant pis si le doute n’est plus seulement installé chez les ouvriers et les salariés, et commence discrètement à gagner les retraités que l’on pensait réfractaires à une sortie de l’euro. Tant pis aussi si, chez les électeurs centristes, pourtant très europhiles, l’idée de revenir au franc fait une petite apparition. Qu’importe donc si le « rêve européen » a aujourd’hui tout du cauchemar éveillé pour une grande partie du pays. Et qu’importe, enfin, si l’abstention et le Front national, qui a fait de l’abandon de l’euro sa mesure phare, soient déjà promis à une victoire éclatante aux élections européennes de mai prochain.

La plupart des « grands » partis politiques continuent de fuir le débat. Et les médias, dans un conformisme et un dogmatisme affligeants, leur emboîtent le pas. Pour nos chères élites, l’euro est le tabou des tabous. Même si ce silence vient nourrir, par un effet boomerang, la défiance à l’égard de la monnaie unique. Si ce débat ne peut et ne doit pas avoir lieu, c’est peut-être d’abord parce que nos dirigeants veulent y voir une idée marquée du sceau de l’extrême droite. Il faudrait donc ne pas y toucher. Trop sulfureux. Trop dangereux. Mais c’est oublier que l’on trouve des opposants à la monnaie unique sur tout l’échiquier politique. C’est oublier que la plupart des économistes et intellectuels prônant la sortie de l’euro, comme Jacques Sapir ou Frédéric Lordon, sont plutôt étiquetés à gauche.

UNE RELIGION

Refuser la confrontation, argument contre argument, c’est aussi ne pas (vouloir) voir que la question de l’euro est devenue un « talisman » pour Marine Le Pen, comme l’explique Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop : « L’opposition à l’euro ne déclenche pas le vote en sa faveur, mais c’est un élément très important de distinction. Ça lui permet d’asseoir sa radicalité par rapport à l' »UMPS », à l' »establishment ». A côté d’elle, Mélenchon apparaît comme un révolutionnaire en peau de lapin ! Quand la moitié des ouvriers et la moitié des 35-49 ans sont favorables à la sortie de l’euro, ça devrait interroger les partis de gouvernement. »

Pas le Parti socialiste, apparemment. Pourtant, c’est bien Jean-Pierre Chevènement qui est venu tout récemment se faire applaudir à l’Assemblée par les députés PS à l’occasion d’un grand oral sur… l’Europe ! Lui, Chevènement, qui considère que l’euro est « une monnaie surévaluée qui contribue puissamment à la désindustrialisation du pays ». Lui qui prône « une sortie de l’euro négociée » et le passage à « une monnaie commune ». Lui qui considère que, s’il n’y a pas de véritable débat sur le sujet aujourd’hui dans notre pays, c’est parce que « l’euro, explique-t-il à Marianne, est devenu une religion ». Il faut croire qu’au sein du haut clergé socialiste, malgré les applaudissements, cette intervention du « Che » n’a eu que peu d’effet pour l’instant.

Car, dans ses rangs, aborder la question de l’euro ­ serait-ce même pour le défendre ­ est devenu aussi inattendu qu’un trait de génie d’Harlem Désir. C’est dire… Fin novembre, le premier secrétaire du PS organisait à Paris un « grand meeting de la gauche » pour « défendre la République contre les extrémismes ». L’auditoire a eu droit, lors de son discours, à tous les effets de manches qu’impose un tel rassemblement : les citations de Blum et de Mandela, les « ça suffit » et les « c’en est assez » du racisme et de l’intolérance, etc. Mais, quand vint le moment d’évoquer la sortie de l’euro prônée par Marine Le Pen, le débat fut balayé d’une phrase et une seule : « Ses élucubrations sur la sortie de l’euro, ça ne réduit pas la dette » ! Circulez, braves gens, il n’y a rien à voir.

Au PS, éviter d’aborder le sujet de l’euro et de sa sortie est une fâcheuse habitude. La littérature est rare en ce domaine : le microscopique courant de La Gauche forte publie bien, dans quelques jours, un Guide anti-FN qui y répond de façon pédago par la négative (4). Mais au-delà… Dans le numéro de la Revue socialiste promettant de « passer au crible » le FN, sur 120 pages, cette question n’est abordée qu’une seule fois, sous la plume du député fabiusien Guillaume Bachelay (5), qui repatouille pour l’occasion des travaux qu’il avait déjà publiés en 2011 (6). Ses arguments ne sont pas toujours convaincants, comme lorsqu’il explique que, « avec le FN, une personne de 80 ans aurait dans son porte-monnaie une quatrième devise avec laquelle il lui faudrait se familiariser »… Mais au moins Bachelay, lui, en parle !

REFUSER LA CONFRONTATION, C’EST AUSSI NE PAS VOIR QUE LA QUESTION EST DEVENUE UN « TALISMAN » POUR LE FN…

Pour Sarah Proust, secrétaire nationale chargée de la riposte, si la réponse du PS n’est que « partielle » sur ce sujet, c’est d’abord… la faute au FN : « La sortie de l’euro n’est pas un sujet fouillé au FN. Il n’est qu’effleuré. Sur son site, son programme économique tient en trois phrases. » Bref, l’euro ne serait qu’une « ligne prétexte » que le FN dégainerait sans cesse. Rien ne servirait donc d’y répondre de façon raisonnée… Il est plus simple, il est vrai, d’aller sur le terrain des seules valeurs, de se poser en défenseurs du camp du bien contre celui du mal. On connaît l’efficacité d’une telle posture…

LES RARES QUI EN PARLENT…

Si le PS est aphone, l’UMP n’est pas beaucoup plus en verve. Sollicités par Marianne, tous ses dirigeants ont passé leur tour. Que ce soit l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires européennes de Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire, ou l’animateur de La Droite forte qui, dans sa jeunesse, a biberonné aux thèses souverainistes et anti-euro de Philippe de Villiers, Guillaume Peltier. Comme un aveu que ce débat est désormais interdit à droite. Jacques Myard est bien le seul à avoir accepté de s’exprimer sur l’euro. Tout contre l’euro, cette monnaie qu’il considère comme « inadaptée » et « condamnée » ! Le député UMP des Yvelines enrage contre le « dramatique aveuglement collectif » qui touche ses amis et qui consiste à continuer à prier « le petit Jésus euro ». Pour lui, s’il n’y a pas de débat dans son camp comme dans l’ensemble de la classe politique, c’est que, « ayant tous fait leur carrière sur l’euro, ils ne peuvent pas se dédire. Ils sautent sur leur chaise comme des cabris en disant « L’euro, l’euro, l’euro », mais aujourd’hui ils ne sont plus que des boucs impotents »…

Cette analyse, Florian Philippot, vice-président du FN, la partage. La comparaison animalière en moins : « Si les responsables politiques, de droite comme de gauche, continuent à nous expliquer qu’ il faut sauver le soldat Euro, c’est parce qu’une génération entière de politiques s’est trompée et a trompé tout un peuple. Mais, si ce débat n’a pas lieu dans les émissions télé grand public, il a lieu tout de même entre économistes, sur Internet et dans la société. Parce que, pour les gens, il ne fait aucun doute qu’il est impossible de gérer un pays sans pouvoir actionner le levier de la monnaie. »

Pour le chef de file de Debout la République, Nicolas Dupont-Aignan, l’absence de véritable confrontation entre représentants politiques sur le sujet est aussi due au fait que l’euro est devenu « un dogme, une croyance » : « On assimile l’euro à l’Europe et l’Europe à la paix. On est donc sommé d’y croire aveuglément comme certains ont cru en Staline et Mao ! » Dupont-Aignan note d’ailleurs que l’argumentaire des pro-euro a changé. Comme si la foi des fidèles commençait à s’éroder : « Ce n’est plus « L’euro, ça marche », mais « Si on en sort, c’est la catastrophe ». » L’euro ou l’apocalypse de l’inflation, la monnaie unique ou le Golgotha du pouvoir d’achat, la paix ou la guerre, la vie ou la mort… Si notre avenir se résume à des choix aussi binaires et enthousiasmants, on comprend mieux pourquoi le débat d’idées constructif n’a pas sa place ! Mais Dupont-Aignan va plus loin et explique que les banques, elles aussi, ont intérêt à étoufer le sujet : « Il ne faut pas sous-estimer leur poids dans cette histoire. D’ailleurs, beaucoup de gens dans les milieux d’affaires, au sein de l’oligarchie, beaucoup d’économistes sont pour la sortie de l’euro. Mais ils ne peuvent pas le dire publiquement, sinon les banques mettraient FN à leurs contrats. »

Aller contre les intérêts des banques, repolitiser un sujet aussi important que celui de la monnaie, il en est un que cela aurait dû séduire : Jean-Luc Mélenchon. Las, pendant la campagne, le candidat du Front de gauche n’ira jamais jusqu’à remettre en cause l’euro en tant que tel. Ce qu’Oskar Lafontaine, le fondateur de Die Linke, parti qui a inspiré Le Parti de gauche, a osé proposer en Allemagne, son « disciple » en France en fut donc incapable. Mélenchon se contenta, en 2012, de reprendre en boucle ce qu’on trouvait dans le programme du Front de gauche : « La France proposera une refonte des missions et des statuts de la Banque centrale européenne » et ne s’interdira pas d’entrer en « désobéissance », en refusant d’« appliquer des directives » européennes.

C’est que, du côté de la gauche de la gauche, on sait aussi enterrer discrètement les débats. A en croire Jacques Généreux, l’économiste en chef du Parti de gauche, « les dirigeants communistes n’ont pas voulu entendre parler de rupture avec l’euro ». « Ils ne voulaient pas fâcher les socialistes et perdre des postes en échange, confe-t-il à Marianne, C’est pourtant ce qu’on aurait dû mettre dans le programme du Front de gauche. On aurait dû écrire noir sur blanc : « Si les négociations avec nos partenaires de l’Union pour refonder le projet européen n’aboutissent pas, s’il n’est pas possible de redonner de l’autonomie à la Banque de France sans sortir de l’euro, alors oui, in fne, nous n’hésiterons pas à sortir de l’euro. » »

Mais « Méluche » n’a jamais eu l’occasion de défendre ce que Généreux appelle « la stratégie du coup de force », ses propres alliés communistes ayant réussi à lui tordre le bras ! « C’était un défaut majeur de notre programme à la présidentielle, regrette Généreux, Jean-Luc [Mélenchon] a été bridé pendant toute la campagne. D’autant que, en face, le FN porte la position la plus en phase avec le sentiment du moment. Il porte le slogan de la colère populaire, et ça marche dans les urnes : Marine Le Pen et le FN apparaissent comme les seuls capables de défendre les ouvriers, même si leur façon de sortir de l’euro est profondément incohérente. »

JEU DE QUILLES

Déjà en 1997, comme le rappelle justement le journaliste Aurélien Bernier dans son récent ouvrage la Gauche radicale et ses tabous (7), le PCF, sous la houlette de Robert Hue, brada son combat contre la monnaie unique pour mieux rejoindre le gouvernement de Lionel Jospin. Jean-Luc Mélenchon a donc vécu un bégaiement de l’histoire et un nouvel enterrement en catimini du débat sur l’euro en échange de quelques ronds de serviette… Gauche et droite ayant abdiqué, le salut, pensait-on, pouvait venir des centristes. Même pas ! Jean-Louis Bourlanges, ancien vice-président de l’UDF, le pressent déjà. Lui qui est un défenseur affiché de la monnaie unique considère qu’« il n’y aura pas de vraie campagne européenne ». « Le seul parti qui aurait pu en parler, c’est L’Alternative [fruit de l’alliance de l’UDI de Borloo et du MoDem de Bayrou]. Mais il aurait fallu mener campagne sur l’Europe de novembre à fn janvier. Là, c’est trop tard. Au mois d’avril, il ne sera question que des conséquences des municipales : des triangulaires, du PS, de l’UMP, du FN… Début mai, on va entrer dans les élections comme un chien dans un jeu de quilles ! » Le débat d’idées, plein et entier, sur l’Europe et sa monnaie en sortira laminé. Une fois de plus…

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(1) 33 % (+ 5 points par rapport à 2013) selon un sondage Ipsos/Steria de janvier 2014.

(2) 47 % (20 % estimant que c’est un « atout ») selon un sondage Ifop de novembre 2013.

(3) ­ 7 points selon l’Eurobaromètre standard de juillet 2013.

(4) Librio, février 2014.

(5) « Le FN passé au crible », la Revue socialiste no 52, 4e trimestre 2013.

(6) Réagissez ! Répondre au FN de A à Z, de Guillaume Bachelay et Najat VallaudBelkacem, éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2011.

(7) Seuil, 2014. Voir aussi p. 90, la chronique de Nicolas Domenach : « Euro : des billets pour nulle part ».

Coca-Cola est comme ça

Esther Vivas, blog, 1er février 2014

« Merci de partager du bonheur » nous dit la dernière publicité de Coca-Cola. Mais en regardant les choses de plus près, il semble bien que Coca-Cola ne partage que très peu ce bonheur. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les travailleurs des usines que la multinationale veut fermer dans l’Etat espagnol, ou les syndicalistes persécutés – et y compris kidnappés et torturés – en Colombie, en Turquie, au Pakistan, en Russie, au Nicaragua ou les communautés de l’Inde qui sont restées sans sources d’eau après le passage de la compagnie. Sans parler de la pauvre qualité de ses ingrédients et de leur impact sur notre santé.

Selon les chiffres de l’entreprise, chaque seconde on consomme 18.500 canettes ou bouteilles de Coca-Cola dans le monde entier. L’empire Coca-Cola vend ses 500 marques dans plus de 200 pays. Qui aurait pu le prédire quand, en 1886, John S. Pemberton, inventa ce breuvage à succès dans une petite pharmacie d’Atlanta ? Aujourd’hui, la multinationale ne se contente pas de vendre une boisson, c’est bien plus que cela. A coups de chéquiers et de campagnes de marketing multimillionnaires, Coca-Cola nous vend quelque chose d’aussi précieux que le « bonheur », « l’étincelle de la vie » ou « un sourire ». Néanmoins, même son « Institut Coca-Cola du Bonheur » est incapable de masquer toute la douleur provoquée par la compagnie. Son historique d’abus contre les droits sociaux et du travail traverse, comme ses rafraîchissements, toute la planète.

C’est maintenant au tour de l’Etat espagnol. La compagnie vient d’annoncer une Procédure de Régulation d’Emploi (procédure de restructuration et de licenciement collectif, NdT) qui implique la fermeture de quatre de ses onze usines, le licenciement de 1250 travailleurs et le replacement de 500 autres. Une mesure prise, selon la multinationale pour « causes organisationnelles et productives ». Un communiqué du syndicat CCOO dément cette affirmation en soulignant que l’entreprise dégage d’énormes bénéfices, de plus ou moins 900 millions d’euros, et a un chiffre d’affaire de plus de 3 milliards d’euros.

Les mauvaises pratiques de l’entreprise sont aussi globales que sa marque. Selon le « Rapport alternatif sur Coca-Cola » de l’organisation « War on Want », en Colombie, depuis 1990, huit travailleurs de Coca-Cola ont été assassinés par des paramilitaires et 65 autres ont reçus des menaces de mort. Le syndicat colombien Sinaltrainal a dénoncé le fait que la multinationale se trouve derrière ces actes. En 2001, à travers l’ « International Labor Rights Fund » et la « United Steel Workers Union », Sinaltrainal est parvenu à déposer une plainte aux Etats-Unis. En 2003, le tribunal a rejeté cette plainte en alléguant que les assassinats ont eu lieu en dehors des Etats-Unis. Mais la campagne de Sinaltrainal a, de toute manière, permise d’obtenir de nombreux soutiens.

On retrouve des cas d’abus de Coca-Cola dans pratiquement chaque recoin de la planète où l’entreprise est présente. Au Pakistan, en 2001, plusieurs travailleurs de l’usine du Punjab ont été licenciés pour avoir protesté et les tentatives de syndicalisation de ses travailleurs au Lahore, Faisal et Gujranwala ont été frustrés par les obstacles dressés par la multinationale et les autorités. En Turquie, en 2005, ses employés ont dénoncé Coca-Cola pour intimidations et tortures et pour utiliser à ces fins une branche spéciale de la police. Au Nicaragua, la même année, le Syndicat Unique des Travailleurs (SUTEC) a accusé la multinationale de ne pas permettre l’organisation syndicale et d’utiliser la menace de licenciements. On retrouve des cas similaires au Guatemala, en Russie, au Pérou, au Chili, au Mexique, au Brésil et à Panama. L’une des principales tentatives pour coordonner une campagne de dénonciation internationale contre Coca-Cola a été menée en 2002, quand des syndicats de Colombie, du Venezuela, du Zimbabwe et des Philippines ont dénoncé conjointement la répression subie par les syndicalistes chez Coca-Cola et les menaces d’enlèvement et d’assassinat.

Mais la compagnie n’est pas seulement connue pour ses abus contre les droits des travailleurs ; l’impact social et écologique de ses pratiques est également en cause. Comme elle le reconnaît elle-même, « Coca-Cola est l’entreprise de l’hydratation. Sans eau, il n’y a pas d’affaires ». Et elle pompe jusqu’à la dernière goutte d’eau là où elle s’installe. De fait, pour produire un litre de Coca-Cola, il faut trois litres d’eau. Et pas seulement pour la boisson elle-même, mais aussi pour laver les bouteilles, les machines, etc. Cette eau est ainsi rejetée ensuite comme eau contaminée, avec le préjudice consécutif pour l’environnement. Pour satisfaire sa soif intarissable – une usine de Coca-Cola peut consommer jusqu’à un million de litres d’eau par jour -, l’entreprise prend le contrôle unilatéral des sources aquifères qui ravitaillent les communautés locales, en les laissant dépourvues d’un bien aussi essentiel que l’eau.

Dans plusieurs Etats de l’Inde (Rajasthan, Uttar Pradesh, Kerala, Maharastra) ces communautés sont sur le pied de guerre contre la multinationale. Plusieurs documents officiels soulignent la diminution drastique des ressources hydriques là où elle s’est installée, épuisant ainsi l’eau nécessaire à la consommation, à l’hygiène personnelle et à l’agriculture qui fait vivre de nombreuses familles. Au Kerala, en 2004, l’usine de Plachimada de Coca-Cola a été obligée de fermer ses portes après que la municipalité ait refusé le renouvellement de sa licence d’exploitation en accusant la compagnie d’épuiser et de contaminer l’eau. Plusieurs mois auparavant, le Tribunal Suprême de Kerala avait jugé que l’extraction massive d’eau de la part de Coca-Cola était illégale. Sa fermeture a été une grande victoire pour la communauté locale.

Des cas similaires se sont produits au Salvador et au Chiapas, parmi d’autres. Au Salvador, l’installation d’usines d’embouteillage de Coca-Cola a épuisé les ressources hydriques après des décennies d’extraction et elles ont contaminé les sources aquifères en rejetant dans la nature de l’eau non traitée. La multinationale s’est toujours refusé à assumer les coûts de l’impact de ses pratiques. Au Mexique, la compagnie a privatisé de nombreuses sources aquifères, laissant les communautés locales sans accès à celles-ci et cela grâce au soutien inconditionnel du gouvernement de Vicente Fox (2000-2006), ancien président de Coca-Cola Mexique.

L’impact de sa formule secrète sur notre santé est également amplement documenté. Ses hautes doses de sucre sont préjudiciables et nous transforment en « accros » à ce breuvage. Comme l’a démontré la journaliste Marie Monique Robin dans son documentaire « Notre poison quotidien », la consommation à haute doses de l’aspartame, un édulcorant non calorique remplaçant le sucre présent dans le Coca Zéro, peut provoquer des cancers. En 2004, en Grande-Bretagne, Coca-Cola s’est vu obligé de retirer après son lancement l’eau embouteillé Dasani après qu’on y ait découvert des niveau illégaux de bromure, une substance qui augmente le risque de cancer. L’entreprise a du retirer un demi million de bouteilles d’une eau qu’elle avait annoncé être « l’une des plus pures du marché », et cela en dépit d’un article de la revue « The Grocer » qui soulignait que sa source n’était autre que l’eau du robinet de Londres…

Les tentacules de Coca-Cola sont si étendues qu’en 2012, l’une de ses directrices, Ángela López de Sá, a été nommée à la tête de l’Agence espagnole de Sécurité Alimentaire. Quelle sera alors la position de l’Agence face à l’utilisation systématique de l’aspartame par Coca-Cola, quand sa nouvelle directrice était encore payée par Coca-Cola il y a peu de temps encore ? Un authentique conflit d’intérêts, comme celui signalé ci-dessus avec le cas de Vicente Fox.

La marque nous dit vendre du bonheur, mais elle apporte plutôt des cauchemars. Coca-Cola est comme ça dit la publicité. Ainsi l’avons-nous montrée.

*Article publié dans Publico.es, 24/01/2014.
**Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera.