Patrick Boucheron  » L’écart entre gouvernants et gouvernés atteint un maximum « 

Le Monde, 29 décembre 2013

Pour le médiéviste Patrick Boucheron, le numérique, comme l’imprimerie au XVe siècle, va servir de contre-pouvoir

Les élites sont définies comme un groupe minoritaire de personnes ayant, dans une société, une place éminente due à certaines qualités valorisées socialement. Comment, au cours des siècles, ce groupe a-t-il interagi avec la société ? Alors que nous assistons à sa déconnexion actuelle, nous avons recueilli le point de vue du médiéviste Patrick Boucheron.

La déconnexion technologique des élites illustre leur déconnexion de la société. En a-t-il toujours été ainsi ?

L’éloignement hautain des gouvernants est le principal danger des systèmes politiques. Plutarque, dans Vie de Périclès, dresse le portrait du chef en démocratie : il doit savoir aller au contact du peuple, se mettre en situation d’être insulté sans jamais répliquer. C’est un dosage entre art du retrait et engagement dans la cité. Les princes de la Renaissance italienne le savaient bien, dont certains, dit-on, allaient incognito se promener sur les marchés pour entendre ce qu’on disait d’eux. Le règne de Saint Louis, au XIIIe siècle, fut celui de l’alourdissement d’un Etat de justice faisant écran entre la société et le souverain. Cependant, comme l’a montré le spécialiste du Moyen Age Jacques Le Goff, Saint Louis compensait déjà les progrès de l’Etat administratif par une politique constante de la présence ou de la représentation : ainsi la postérité a-t-elle surtout gardé de lui l’image du roi qui rend la justice sous son chêne. S’éloigner du peuple, c’est se délier de ce qui retient la domination, laquelle devient alors, au sens propre, absolue. L’absolutisme est bien la maladie infantile du pouvoir : en ce sens, Louis XIV est un roi moins  » moderne  » que Saint Louis.

Comment expliquer que les élites actuelles ne soient pas restées au contact de la société ?

L’histoire des villes est un bon révélateur de cette évolution. Pendant longtemps, en Europe, la nécessité pour les élites de vivre entourées de leur clientèle faisait obstacle à la ségrégation urbaine. Il y avait certes des quartiers pauvres, mais pas de quartiers riches. Au XVe siècle, les Médicis – qui étaient immensément riches – habitaient dans un palais au cœur de Florence qui demeurait ouvert aux clients et aux obligés. Ils exigeaient de leurs associés qu’ils continuent à vendre des tissus au détail, alors qu’ils dominaient le négoce. Non par bonté d’âme, mais par sens de leur intérêt. On a assisté ensuite à des stratégies politiques d’éloignement du centre comme celle de la construction de Versailles. Mais on a rarement atteint, dans l’Histoire, le niveau actuel de dissociation urbaine entre les quartiers populaires et les enclaves sécurisées des  » ghettos de riches « . Le changement est dû au recul d’une certaine culture partagée – les historiens des sociétés anciennes ne distinguent pas culture des élites et culture populaire –, mais aussi des valeurs chrétiennes et de ce qu’on appelait la charité. Difficile pourtant d’en être nostalgique : elle reposait sur l’idée de la pauvreté providentielle. Dieu a voulu qu’il y ait des pauvres pour sauver les riches, qui donnaient par charité et obtenaient ainsi une place au paradis. Dès lors qu’on n’y croit plus (pour l’idéologie libérale dominante, un pauvre n’est rien d’autre qu’un raté), les élites n’ont plus vraiment de raison de s’intéresser au peuple.

Les grandes révolutions technologiques et scientifiques ont, au fil des siècles, bouleversé les ordres établis. Quid de cette société numérique ?

Pierre Bourdieu employait les termes d' » enfermement scolastique  » pour désigner cette coupure mentale et sociale. S’il existe aujourd’hui un enfermement, c’est bien celui des élites. Ces liens numériques massifs entre citoyens internautes donnent l’impression que la volonté collective de faire société est davantage assumée par les gens ordinaires que par les élites, qui sont proprement débordées. Celles-ci ne croient plus en leur capacité de vivre ensemble, ce qui sans doute n’était pas le cas au Moyen Age ou à la Renaissance. Les élites sont sur la pente ascendante dangereuse de la toute-puissance. L’écart gouvernants-gouvernés atteint peut-être l’un de ses maxima historiques, et le taux de renouvellement des élites son minimum. Le mot qui rend le plus objectivement compte de la situation est bien celui d' » oligarchie  » : le gouvernement d’un petit nombre dont les autres doutent qu’ils soient les meilleurs (par opposition à l’aristocratie). C’est une situation potentiellement dangereuse. Machiavel l’a écrit au moment de la révolution de l’imprimé. Car l’imprimerie a d’abord favorisé, au XVe siècle, la reproduction du pouvoir légitime, avant de la déborder par des appropriations incontrôlables. Entre 1520 et 1550, les effets sociaux d’un accès élargi à l’écriture ont obligé les élites à s’adapter. On peut imaginer que l’essor mondial d’une société numérique va servir de contre-pouvoir. C’est en tout cas une réalité sur laquelle les élites risquent fort de se casser le nez.

Propos recueillis par L. B.

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Une réflexion sur “Patrick Boucheron  » L’écart entre gouvernants et gouvernés atteint un maximum « 

  1. Ça ne serait pas mal de rapprocher cette réflexion avec la foutaise économique de « révolution informationnelle » qu’a inventée Boccara, bien trop vieux pour connaître l’informatique, et qui de sa tour d’ivoire y voit le « Graal » du progrès capitaliste régulé, car ni Boccara (ni Laurent, ni le Hyaric) ne croient plus à la sortie du capitalisme: ils recherchent dans la tambouille de Marx avec les « économistes hétérodoxes » (i.e. Keynésiens) un optimum « anthroponomique » dans un capitalisme régulé.

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