Les derniers jours de la classe ouvrière

Marianne2, 7 décembre 2013

La gauche retrouvera-t-elle un jour le sens du peuple ? L’auteur du récit de campagne de François Hollande a lu « Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay », de Sylvain Pattieu.

Bienvenue dans un monde où les Roms, les impôts, le halal, le mariage pour tous, ne sont pas un problème. Quel est ce monde utopique ? C’est la France, elle n’a rien d’utopique et elle a beaucoup de problèmes. Simplement, elle ne ressemble pas à ce que nos médias et nos intellectuels prétendent nous montrer. Eteignez BFM, fermez la radio, et lisez Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay. Vous verrez qu’on peut sortir de la matrice.

Sylvain Pattieu, jeune écrivain et professeur d’histoire à l’université de Saint-Denis, a pieusement recueilli les témoignages des ouvriers sur leur travail, leurs vies, leurs luttes jusqu’à leur défaite finale, et le résultat possède une puissance littéraire surprenante. Qui aurait cru que la description de son métier par un cariste, un électricien, un dépanneur, puisse contenir une telle force poétique ? L’univers de l’usine a sa magie : «Il y a fusion et tu viens marier le métal entre les deux tôles, sans apport de métal.» Mais c’est aussi, évidemment, un monde de frustration, d’injustice, de combat permanent contre les iniquités d’une politique mondialisée, contre les mesquineries de la direction, contre la fatalité en marche : «On le sait bien que, en général, ce sont les ouvriers qui perdent à la fin

Héritiers d’une histoire Sylvain Pattieu raconte la grande geste des PSA d’Aulnay, qui trouvera sa place aux côtés de celles des Arcelor de Florange, des Conti, des Goodyear, des Renault, et il nous semble assister en direct aux derniers jours de la classe ouvrière : «Aujourd’hui, on ne se bat pas pour les salaires. On ne se bat pas pour les embauches. On ne se bat pas pour de meilleures conditions de travail. On se bat pour les primes de licenciement.» Christophe, Farid, Roland, Alison et leurs camarades n’en sont pas moins les dignes héritiers d’une histoire glorieuse dans laquelle Sylvain Pattieu n’oublie jamais de les réinscrire, ressuscitant au passage des figures oubliées ou mal connues, telles que Lucie Baud, la gréviste multirécidiviste au destin tragique (qu’il propose, au passage, pour le Panthéon, dans la foulée du beau livre que Michelle Perrot lui a consacré*, Benigno Cacérès qui, en 1936, refuse poliment de laver la voiture de son patron parce que «ce n’est pas prévu par la convention collective» ou encore la jeune ouvrière de chez Wonder dont on se demande si, en 1968, ce n’est pas la colère filmée qui est le détonateur du débrayage général.

Et puis 1982. Qui se souvient des grèves de 1982 ? Eux s’en souviennent. Ils s’y réfèrent sans arrêt, et pour cause, une fois n’est pas coutume, les ouvriers avaient gagné. Autres temps ? Oui et non. Mauroy stigmatisait «des travailleurs immigrés, agités par des groupes religieux et politiques», Defferre voyait carrément des «intégristes» et des «chiites» derrière les grévistes. A l’époque, le gouvernement socialiste avait quand même pesé en faveur des ouvriers, et PSA avait satisfait leurs modestes revendications : une augmentation de 400 F (60 euros), un bleu de travail personnel, plus de liberté syndicale, des mesures pour le ramadan…

Oui, les ouvriers à Aulnay comptent beaucoup d’immigrés, marocains, algériens, mauritaniens… Pourquoi ? Parce qu’on est allé les chercher, comme du bétail, pendant les Trente Glorieuses. On regardait leurs mains et leurs épaules, il fallait qu’elles soient épaisses, c’est tout ce qu’on leur demandait. On préférait les Marocains aux Algériens, qu’on imaginait plus prompts à se révolter, les campagnards aux citadins, moins éduqués et donc plus malléables. Plus tard, on a tout fait pour éviter de recruter dans les cités avoisinantes, on a fait venir des gens du Nord à la place, et puis finalement on s’est quand même résolu à recruter «local». On les a fait venir comme des esclaves et maintenant qu’on n’a plus besoin d’eux on les jette, on les rejette et on leur explique qu’ils mettent en péril l’identité française ? Ecoute, Finkielkraut, ce que dit l’ouvrier M’Barek, Sahraoui débarqué du Sahel en 1974 : «A l’époque, j’étais mauritanien, mais je suis un ouvrier, j’ai pas de nationalité

Chantage permanent On enrage à la lecture des vexations et des spoliations dont ces hommes et ces femmes auront été victimes : le chantage permanent à l’emploi pour faire accepter les baisses de salaire, les changements de poste, les mutations, les «requalifications» par le bas («Ils aiment déqualifier les gens»), et le chômage technique comme instrument de réduction des coûts salariaux… Cette fameuse «flexibilité», tellement vantée par nos experts ! Trop rigide, bien sûr, l’ouvrier qui refuse de se lever à 3 heures du matin pour aller travailler à Poissy parce que, ô privilégié, il s’est acheté un petit pavillon dans l’Oise (à crédit). Trop rigides, aussi, ceux qui rechignent à travailler le week-end parce que ça détruit leur vie sociale. Dommage, pourtant, qu’on n’ait pas davantage entendu ces témoignages lors du débat sur le travail le dimanche : «Quand j’étais en week-end en semaine, je savais pas quoi faire» ; «Le VSD [le travail vendredi, samedi, dimanche], c’est pas une vie, tu vois personne, t’es décalé». Au «Grand journal», on a préféré inviter la belle vendeuse UMP qui se bat pour que son Sephora puisse ouvrir le soir.

On enrage encore de ce modèle économique absurde qui court à sa perte en saccageant tout sur son passage. Ghislaine, qui va revendre sa Peugeot pour s’acheter une moto japonaise : «Je roule pas dans une voiture qui m’a foutue dehors.» Il est loin, le temps où Ford pouvait dire : «Mes ouvriers sont mes meilleurs clients.» Génie de la politique de l’offre : «Produire de plus en plus, de moins en moins cher, pour de plus en plus de pauvres

On enrage enfin quand on pense à ce gouvernement dont l’impuissance confine à la complicité. A Montebourg dont les ouvriers ne savent pas trop si c’est l’idiot utile du «socialisme de l’offre» ou s’il joue simplement sa partition. Et à François Hollande. «Mon ennemi n’a pas de visage», avait-il dit. Mais si. La finance possède de multiples visages, et d’ailleurs il en connaît certains : Matthieu Pigasse, le banquier de chez Lazard, Cahuzac, le bricoleur de comptes off-shore, Jean-Pierre Jouyet, le Iago de la promotion Voltaire de l’ENA… Ce dernier est un cas d’école. Nommé à la Caisse des dépôts par le président après son escapade sarkozyste, c’est lui qui décrète, en parlant de Florange, que l’organisme dont il a la charge n’a pas vocation à «sauver les canards boiteux». On ne sache pas qu’il ait fait preuve, lorsqu’il était à la tête de l’Autorité des marchés financiers sous Sarkozy, du même mépris envers lesdits marchés. La politique, c’est choisir, paraît-il ? Sans doute, et d’abord son camp. Christophe, Roland, Farid, Gigi, Alison… Pigasse, Cahuzac, Jouyet, Gattaz, Macron… Visages contre visages. «J’aime les gens», disait-il au Bourget. D’accord. Mais lesquels ?

Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay, de Sylvain Pattieu, Plein jour, 346 p., 19,90 euros.

* Mélancolie ouvrière, Grasset, 2012.

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