Travail du dimanche et de nuit : les besoins des clients sont créés de toutes pièces

Le+Nouvel Obs, interview de Danielle LINHART, 2 octobre 2013

Après le magasin Sephora des Champs-Élysées et ceux de bricolage, c’est au tour des supermarchés Monoprix de devoir réduire leur amplitude horaire d’ouverture. Certains clients et salariés s’en plaignent. Comment arbitrer entre l’économique et l’humain ? Entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif ? Éclairage de Danièle Linhart, sociologue du travail, auteure notamment de « La modernisation des entreprises » (La Découverte).

Propos recueillis par Hélène Decommer.

Tout ce que l’on entend ces derniers temps de la bouche de clients est vrai : il y a des gens qui bricolent et s’aperçoivent le dimanche qu’il leur manque quelque chose ; d’autres qui veulent pouvoir faire leurs courses à 21h30 parce que c’est plus pratique ; des troisièmes qui ont envie d’un rouge à lèvres à 23 heures. Alors pourquoi n’y aurait-il pas des salariés prêts à les servir, puisque ces derniers seraient volontaires et que grâce à cela, ils gagneraient de l’argent ?

Intérêt commun ou intérêt particulier ?

Tout d’abord, si certains salariés sont volontaires pour travailler le soir jusqu’à minuit ou le dimanche, ce n’est pas le cas de tous. Or à une époque où le taux de chômage est élevé et où le marché du travail est tendu, ce qui est présenté comme une possibilité peut vite se retourner comme une obligation ou une menace si l’on ne s’y conforme pas.

 Le rôle des syndicats, qui sont dernièrement présentés comme des empêcheurs de tourner en rond, est de défendre quelque chose de collectif, un intérêt commun. Ils doivent veiller à ce que l’ensemble des salariés ne soient pas confrontés à un faux choix. Notre Code du travail est protecteur et les syndicats sont là pour le défendre.

 Individu-consommateur vs individu-producteur

Le travers du management moderne, c’est d’avoir établi une schizophrénie entre l’individu-consommateur et l’individu-producteur, où les deux n’ont pas les mêmes besoins. Le premier veut par exemple des produits ou services au prix le plus bas, alors que ce n’est pas à l’avantage du second, qui voit son revenu du travail baisser à cause de cette logique.

C’est un réel danger de pousser une société vers la schizophrénie alors qu’elle a besoin de cohésion pour fonctionner correctement.

On retrouve ce paradoxe avec l’idée d’une liberté de faire ses courses à n’importe quel moment : ce qui semble être une liberté pour le client se retourne en négatif contre le salarié-producteur, qui va, lui, avoir moins d’autonomie.

 La logique capitaliste crée des besoins

On peut se demander s’il est astucieux, du point de vue de la société et de la santé, de créer une norme pour des individus qui ont envie de quelque chose à 21 heures. Cette logique est celle d’une hyper-individualisation de la société. Par ailleurs, nous avons des « besoins » parce qu’on nous les suggère lourdement, notamment par le biais de la publicité.

 La logique capitaliste pousse à un approfondissement toujours plus grand de la consommation. Elle crée des besoins. Elle a inventé la figure imaginaire du consommateur libre, mais surtout libre de consommer en permanence. Les activités sociales sont converties en biens et services marchands, à consommer à toute heure.

Or il faut voir la réalité en face : cette figure imaginaire ne correspond pas à la réalité et aux effets délétères sur les salariés. Il y a un décalage entre l’idéologie et la réalité.

 La réalité du travail du dimanche ou de nuit

La réalité, c’est que le travail de nuit a des effets néfastes sur la santé, notamment sur le sommeil et la nutrition. C’est que dans les familles monoparentales, qui sont de plus en plus nombreuses, le travail le dimanche crée des difficultés insupportables, qui ont des répercussions sur les enfants. La réalité, c’est que beaucoup de gens veulent acheter des choses le dimanche mais peu sont prêts à travailleur eux-mêmes ce jour-là. C’est enfin qu’une infime minorité de travailleurs sont autonomes, libres de décider de leurs objectifs et de leurs horaires de travail.

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