Le micro-parti de Marine Le Pen: des euros par millions

Mathilde Mathieu, Médiapart, 23 octobre 2013

Jeanne, le micro-parti de la patronne du FN lancé fin 2010, a encaissé plus de 9 millions d’euros en 2012, selon les informations de Mediapart. Quasiment dépourvu d’adhérents, ce parti de poche fait travailler la société d’un conseiller officieux de Marine Le Pen, l’ancien responsable du Gud, Frédéric Chatillon.

Chez Marine Le Pen, une campagne électorale ne vide pas forcément les caisses du parti. Elle peut même les remplir – tout dépend de quel parti on parle. D’après les comptes de la présidentielle 2012 consultés par Mediapart, le micro-parti personnel de Marine Le Pen, baptisé « Jeanne » en l’honneur de la pucelle d’Orléans, a en effet prêté 450 000 euros pour la campagne au taux exceptionnellement élevé de 7 % et empoché 19 000 euros d’intérêts au passage. Une belle opération !

Interrogé sur ce montage, même le trésorier du Front national, Wallerand de Saint-Just, indique à Mediapart qu’il en ignorait l’existence. Visiblement, les dirigeants de « Jeanne » cultivent le secret en même temps qu’une certaine ingéniosité financière. Et celle-ci semble notamment profiter à un conseiller de l’ombre de Marine Le Pen, Frédéric Chatillon. Lancé fin 2010 au moment de la guerre de succession à la tête du FN entre Bruno Gollnisch et la fille de Jean-Marie Le Pen, mis au service exclusif de celle-ci, ce parti de poche est depuis actionné par une poignée de fidèles issus du GUD, groupuscule étudiant ultra-radical.

Rien qu’en 2011, première année d’exercice, ce sont plus de 1,7 million d’euros qui ont circulé entre leurs mains, puis 9,5 millions en 2012. Mais quels objectifs cette formation politique, dénuée de programme comme de manifestations militantes, poursuit-elle exactement ? Qui sert-elle ? Ou qui se sert ? Sollicités, aucun des deux trésoriers qui se sont succédé aux manettes n’a souhaité répondre à nos questions, pas plus que Florence Lagarde, présidente en titre – car Marine Le Pen ne dirige rien officiellement, au point que son nom n’apparaît pas dans les statuts. « Ça n’est pas son micro-parti », ose même le mandataire financier de Jeanne, Steeve Briois (par ailleurs secrétaire général du FN et suppléant de Marine Le Pen aux législatives à Hénin-Beaumont), qui refuse d’indiquer si sa championne a pris sa carte ou pas (« Je ne vais pas vous divulguer l’identité des cotisants ! »).

Cet étrange jeu de cache-cache est d’autant plus vain qu’à l’extérieur, d’autres font moins de mystère : « Oui, c’est un parti qui soutient Marine Le Pen », reconnaissait fin 2011 Jean-Michel Dubois, directeur administratif du FN, interrogé par Mediapart. « Oui, Marine Le Pen a créé son propre micro-parti, lâchait aussi Wallerand de Saint-Just. Il lui fallait une structure qui ne soit pas contrôlée par le FN pour recueillir des dons et des prêts des copains, des relations, de tous ceux qui ne veulent pas donner au FN. »

Mais à Jeanne, il n’y a pour ainsi dire pas d’adhérent (180 euros de cotisations versés en 2011, 150 euros en 2012). Quant aux dons purs et simples, ils plafonnent à 11 500 euros en 2011 et même 5 500 euros l’année suivante. En fait, le micro-parti de Marine Le Pen n’a jamais vraiment servi à capter de nouveaux donateurs, supposément trop frileux vis-à-vis du FN canal historique. Alors à quoi bon ? D’après nos informations, la structure s’est surtout livrée à deux activités ces dernières années, contenues dans un cadre légal : facturer des « kits de campagne » à des candidats du FN et leur prêter de l’argent.

Lors des cantonales de 2011, le micro-parti de Marine Le Pen a ainsi encaissé 1 854 381 euros grâce à la vente de « kits » aux candidats (« personnalisation » de tracts, « retouche » des photos, « conception d’un journal 4 pages », etc.), facturés entre plusieurs centaines et plusieurs milliers d’euros pièce. Aux législatives de 2012, rebelote. Mais cette fois, les « kits » sont carrément devenus « obligatoires » pour nombre de candidats du FN, leur prix a dépassé les 16 000 euros et le chiffre d’affaires de Jeanne a atteint 8 917 082 euros ! A priori, la formation politique n’a pas empoché de marges exceptionnelles (les comptes 2011 indiquent 1,728 million de fournitures achetées pour 1,854 million vendues). Celui qui semble surtout réaliser une bonne affaire, c’est le grossiste qui fournit les « kits » au micro-parti. Aucun des dirigeants de Jeanne n’a souhaité le nommer. Mais sur de nombreux tracts livrés aux candidats, un numéro RCS (registre du commerce) permet d’identifier la société : il s’agit de Riwal, propriété de Frédéric Chatillon, ancien chef emblématique du GUD et nationaliste révolutionnaire, privé de poste officiel au FN mais conseiller de l’ombre de Marine Le Pen, dont il organise les tournées en Italie avec ses réseaux néo-fascistes. Un profil peu compatible avec l’actuelle stratégie de dédiabolisation du FN… Comme nous l’avons déjà raconté, Riwal a engrangé 1,6 million d’euros lors de la dernière présidentielle pour des prestations en communication fournies à Marine Le Pen – opération relativement visible puisque la loi impose la transparence sur toutes les dépenses de la candidate. Mais grâce à Jeanne, Riwal s’enrichit en parallèle de manière beaucoup plus opaque. Comme Jeanne joue l’intermédiaire, les factures de Frédéric Chatillon n’apparaissent pas directement dans les comptes de campagne des candidats frontistes – restant invisibles aux journalistes et à tous ceux, au FN, qui jugent l’homme trop influent.

À l’arrivée, combien Frédéric Chatillon empoche-t-il grâce à Jeanne ? Riwal facture-t-elle le micro-parti au prix du marché ou bien au-delà ? Sollicité par Mediapart, l’ancien leader du GUD, qui n’a plus déposé les comptes de sa société depuis 2006, n’a pas souhaité nous répondre. Le chiffre d’affaires de Riwal, en tout cas, se bâtit en partie avec l’argent du contribuable. Ses « kits » rentrent en effet dans la catégorie des dépenses « remboursables » des candidats, prises en charge par l’État (jusque dans une certaine limite).

« Vous n’avez pas la compétence pour vous exprimer sur le sujet »

À part jouer l’intermédiaire au profit de Frédéric Chatillon, le micro-parti développe une seconde activité : prêter de l’argent aux candidats FN avec des taux relativement hauts, afin d’emmagasiner des intérêts. L’opération n’est pas inédite dans la famille frontiste, puisque le micro-parti de Jean-Marie Le Pen (baptisé Cotelec) s’y livre depuis des années. L’astuce est simplissime, que Marine Le Pen a reproduite à la présidentielle de 2012 : Cotelec et Jeanne ont respectivement prêté 4,5 millions et 450 000 euros à la campagne au taux de 7 %, permettant aux micro-partis d’empocher 319 453 et 19 000 euros d’intérêts à la fin. Pour le trésorier de la présidentielle, c’est cher payé a priori… Sauf qu’en 2012 comme en 2007, il a déclaré ces « frais financiers » dans la catégorie des dépenses « remboursables » par l’État ! Pourquoi se gêner ? En 2007, la Commission indépendante qui contrôle la régularité des comptes n’avait pas tiqué. L’an passé, elle a cependant mis le holà pour la première fois : « Les intérêts relatifs à ces (…) prêts ne peuvent entrer dans l’assiette du remboursement (par l’État) », a-t-elle tranché dans sa décision sur le compte présidentiel de Marine Le Pen.

Stoppée dans son élan, Jeanne continuera-t-elle de jouer aux banques, comme elle l’a encore fait pour les législatives de juin 2012 (en prêtant aux candidats au taux de 6,5 %, d’après nos informations) ? Interrogé sur les finances de Jeanne, son ancien trésorier Olivier Duguet (« ami » de Frédéric Chatillon) n’a pas souhaité commenter, se contentant d’un mail : « Les comptes sont contrôlés et validés par deux commissaires aux comptes, qui n’ont découvert ni révélé aucune malversation, aucune anomalie, aucun détournement », écrit-il. C’est vrai. Mais la situation d’un des deux commissaires aux comptes, des professionnels tenus d’agir en toute indépendance, ne manque pas d’interpeller : ancien candidat FN aux législatives (en 1992), Nicolas Crochet a certifié les comptes de Jeanne en avril 2012 alors qu’il était, au même moment, rémunéré par Marine Le Pen comme conseiller économique sur sa campagne présidentielle. D’après une facture récupérée par Mediapart, Nicolas Crochet a ainsi touché 59 800 euros d’honoraires pour des notes sur le « chiffrage du projet » et le « plan de désendettement » de la France. Dès lors, pouvait-il contrôler les comptes du micro-parti de Marine Le Pen en toute indépendance ? N’y avait-il pas conflit d’intérêts ? « Mon truc est propre, rétorque Nicolas Crochet. Cette prestation ne regarde que moi et Marine Le Pen. Il n’y a aucune incompatibilité ! Vous n’avez pas la compétence pour vous exprimer sur le sujet. » Contactée, la Compagnie nationale des commissaires aux comptes n’a pas souhaité commenter un cas particulier, mais sous le sceau de l’anonymat, plusieurs confrères de Nicolas Crochet reconnaissent que « sa situation interroge », a minima. Le trésorier du FN, lui, balaye : « Si on ne peut même plus travailler avec des amis ! »

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La banque au centre du jeu de l’évasion

Clothilde MATHIEU, L’Humanité, 24 octobre 2013

Dans un nouveau rapport parlementaire sur l’évasion fiscale, les sénateurs montrent aux travers des auditions et des statistiques disponibles que sans les banques, leurs prêts et titres financiers, le hold-up du siècle n’existerait pas.

Oublier les valises de billets pour fuir le fisc, c’est au cœur du circuit économique, grâce à un certain nombre de montages financiers, que tout se passe. La commission d’enquête parlementaire, présidée par le sénateur communiste Éric Bocquet, s’est replongée dans ce monde totalement opaque, en auditionnant au cours des six derniers mois une cinquantaine de personnes. Le rapport, rendu public ce matin, dresse un constat unanime : les banques sont le « noyau » de l’évasion fiscale. Sans les prêts, emprunts et titres financiers qu’elles délivrent, rien ne serait possible. « Il faut avoir conscience du monde dans lequel nous vivons. Vous transférez des sommes à Singapour en deux minutes ; vous allez à Londres en deux heures ; vous n’avez plus besoin de liquide. Entre la dématérialisation, la liberté de circulation des personnes et des capitaux, cette évolution des sociétés est exponentielle depuis quinze ans », a développé Maïté Gabet, directrice de la direction nationale des vérifications de situations fiscales, lors de son audition.

L’internationalisation est impressionnante : Les 13 premières banques européennes comptabiliseraient au minimum 30 000 filiales, dont 60 % seraient localisées à l’étranger. Avec une présence importante en Suisse, au Luxembourg, en Irlande et aux îles Caïmans… De son côté, BNP Paribas compte, elle, près de 1 059 filiales, dont 703 à l’étranger et plus de 300 dans les paradis fiscaux. Le « schéma des Bermudes » est un des exemples liant le triptyque banques, multinationales et évasion fiscale. Interrogé par la commission, Olivier Sivieude, directeur de la direction des vérifications nationales et internationales, témoigne : « Une société installée en France réalisait des bénéfices très importants. En regardant ses déclarations fiscales, nous nous sommes aperçus que, d’un seul coup, ses bénéfices avaient été presque réduits à néant, car des frais financiers lui avaient été facturés. Nous avons donc effectué un contrôle, et nous nous sommes rendu compte que ces frais financiers, d’un montant de 100 millions, provenaient d’un emprunt de 1,2 milliard souscrit auprès d’une filiale de sa maison mère, d’une « sœur » donc, située aux Bermudes. (…) Nous avons pu savoir qu’il s’agissait d’un schéma dit de double déduction. L’entreprise canadienne, la holding, a emprunté 1,2 milliard d’euros auprès de banques au Canada, et déduit les charges correspondantes – 100 millions – de ses bénéfices réalisés au Canada. La somme de 1,2 milliard a été immédiatement versée au capital d’une société installée aux Bermudes, puis prêtée à la société française, qui a déduit de ses bénéfices réalisés en France les intérêts qu’elle verse sur cette somme. »

Des produits d’assurance dans des centres offShore

Ce système des emprunts-prêts permet aux grandes entreprises d’avoir recours à l’endettement pour un montant supérieur à leur investissement. Grâce à cet outil, elles ne sont imposées qu’à 18,6 % contre 39,5 % pour les PME. Les emprunts-prêts ne sont pourtant qu’un mécanisme parmi d’autres. Et les banques qu’un intermédiaire auquel il faut ajouter les fonds d’investissement ou encore les captives d’assurance, qui gèrent les produits d’assurance couvrant les risques des entreprises industrielles ou de services, et sont pour les deux tiers localisées dans les centres financiers offshore.

« Prenez un particulier français qui a un compte en Suisse. Il y investit un peu d’argent en achetant des actions. Imaginez que ce Français achète des actions américaines depuis un compte en Suisse. Les États-Unis enregistrent un passif, car ils savent qu’un investisseur étranger détient des actions américaines. Les statistiques suisses n’enregistrent rien, car ces actions n’appartiennent pas à la Suisse. Quant aux statisticiens français, ils n’enregistrent rien, car ils n’ont pas moyen de savoir que ce ménage français détient un portefeuille d’actions américaines en Suisse », explique le chercheur Gabriel Zucman. Selon les informations de la commission, 8 % du patrimoine financier mondial des ménages sont détenus dans ces « trous noirs» échappant totalement à l’impôt, pour un pactole de 6 000 milliards de dollars, soit près de 10% du PIB mondial.

Dans ce jeu de l’évasion des particuliers, les banques jouent le premier rôle, explique le gestionnaire de fortune Pierre Condamin-Gerbier : « J’ai pu observer la totalité de la palette de solutions techniques imaginées par des banques, notamment françaises, au service de clients internationaux. Ces outils permettaient d’aider les clients à optimiser légalement leur fiscalité, ou parfois à mettre en place un exil fiscal, jusqu’à la fraude la plus sophistiquée. » Et lorsque le système éclate au grand jour, comme ce fut le cas avec l’affaire UBS ou Jérôme Cahuzac, elles s’adaptent. « La Suisse conserve des professionnels qui réfléchissent aux solutions internationales, mais celles-ci sont mises en œuvre hors d’Europe, avoue-t-il. De nouvelles classes d’actifs, au-delà des marchés financiers, sont aujourd’hui très favorables, comme le mobilier ou l’art. Les banques ont ouvert des départements “art” par intérêt, car ce marché permet de mener une fraude à plus grande échelle et de façon moins régulée. » Depuis le milieu des années 1990, l’imposition des banques a été multipliée par 1,5, alors que leurs profits l’ont été par dix. La finance ne semble jamais à court d’idées pour échapper au fisc.

les instruments des banquiers  

Repurchase : consiste à consentir un prêt à une filiale américaine ou anglaise,

qui confie en gage des titres dont les dividendes se substituent aux intérêts à verser. Ceux-ci auraient été imposables alors que les dividendes entre sociétés mère et fille ne le sont pas.

L’endettement artificiel des réserves financières : elles sont distribuées dans un autre pays, puis prêtées à la société française sous forme d’obligations. L’argent ne sort pas de l’entreprise, l’actionnariat n’est pas modifié, mais les charges financières augmentent.

Prêt lombard : lorsqu’un client souhaite acquérir un bien immobilier en France

avec de l’argent non déclaré placé en Suisse, il sollicite un prêt auprès d’un établissement bancaire qui se garantit par une hypothèque sur le bien immobilier en question. La véritable garantie est donnée par la filiale suisse à sa maison mère parisienne, dans un contrat et une

comptabilité parallèles. L’assurance-vie luxembourgeoise : permet d’ouvrir un compte en Suisse sans que les titulaires réels ne figurent sur les documents d’ouverture de compte.

Le FMI revient à la charge avec les mesures qui provoquent des émeutes de la faim

Jérôme DUVAL, F. MARTIN, Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde, 25 octobre 2013

Quelques jours avant l’assemblée générale annuelle du FMI et de la Banque mondiale, qui s’est tenue du 11 au 13 octobre 2013 à Washington, le FMI est revenu à la charge. Concrètement, en Espagne, après avoir proposé une baisse de salaires qui a provoqué une réaction inhabituelle |1| , il réclame désormais de réduire la liste des produits et services considérés basiques ou de première nécessité qui bénéficient des taux réduits de TVA. Il s’agit bien du même remède qui provoqua les fameuses émeutes de la faim, aussi appelées « émeutes FMI », au Sud de la planète, quand le prix du pain ou de l’essence montait d’un coup en une nuit jusqu’à des prix inabordables pour la majorité de la population. On peut citer entre autres exemples, le soulèvement connu comme « Caracazo » au Venezuela en 1989, lors de la mise en œuvre d’une mesure du plan du FMI qui a provoqué l’augmentation subite du combustible ; ou celui du Pérou en 1991, quand le prix du pain a été multiplié par 12 alors que les salaires amorçaient leur chute ; du Zimbabwe en 2000 ; Argentine, Paraguay et Uruguay en 2001… La liste est aussi longue, que l’est l’histoire du néocolonialisme économique de l’institution de Washington.

En somme, le FMI suit la voie de l’austérité qu’il applique au Sud, où ses politiques échouent depuis des décennies. Au-delà de quelques nouvelles propositions sur les prélèvements, il n’y a rien de nouveau dans l’idéologie de l’institution. Déjà en 1999, dans un rapport sur les Effets des politiques d’ajustement structurel sur la jouissance effective des droits de l’homme, la Commission des droits de l’homme des Nations Unies portait sur les plans d’austérité au Sud ce constat que nous pouvons appliquer à l’actuelle crise de la dette au Nord :

Malheureusement, aussi bien le FMI que la Banque mondiale considèrent la gestion de la crise d’endettement comme une activité distincte de la tâche fondamentale qui est le développement humain. Une forte croissance du produit national brut (PNB) ou la réduction de l’inflation ne débouche sur le développement qu’à condition de s’accompagner de changements dans la répartition du revenu, de manière à permettre à une plus large proportion de la population de jouir effectivement de ses droits économiques, sociaux et culturels. |2|

L’austérité, un projet politique à échelle internationale

Ces politiques d’austérité du FMI, en plus de violer la souveraineté des peuples, anéantissent les droits les plus élémentaires des personnes. La proposition d’introduire un impôt exceptionnel avec un taux de 10% sur le capital de toutes les épargnes quel qu’en soit leurs montants, cela pour réduire la dette publique des pays européens au niveau d’avant la crise en 2007, ne doit pas nous induire en erreur. Bien sur, cela nous rappelle ce qui est arrivé à Chypre, même si dans ce cas il s’agissait d’un taux de 47,5% sur tous les comptes disposant de plus de 100 000 euros. Ceci dit, on a plutôt l’impression d’être face à une attitude désespérée afin d’attirer l’attention pour dissimuler d’autres mesures à venir. De la même manière, quand le FMI affirme qu’il reste de la marge pour augmenter les taux d’imposition des tranches supérieures de revenus, il semble que, devant le chaos que génèrent ses propres mesures, il doive faire semblant d’innover pour que sa politique soit soutenable… et suive le même chemin capitaliste. D’ailleurs, comme disait le rapport de l’ONU en 1999 déjà cité, il faut comprendre les politiques d’austérité bien plus comme un projet politique à échelle internationale :

L’ajustement structurel va au-delà de la simple imposition d’un ensemble de mesures macroéconomiques au niveau interne. Il est l’expression d’un projet politique, d’une stratégie délibérée de transformation sociale à l’échelle mondiale, dont l’objectif principal est de faire de la planète un champ d’action où les sociétés transnationales pourront opérer en toute sécurité. Bref, les programmes d’ajustement structurel (PAS) jouent un rôle de « courroie de transmission » pour faciliter le processus de mondialisation qui passe par la libéralisation, la déréglementation et la réduction du rôle de l’État dans le développement national. |3|

Le 9 octobre 2013, après la présentation du rapport Taxing Times du FMI, Michael Keen, directeur adjoint du département des finances publiques du FMI, déclara que l’Espagne « n’a pas eu suffisamment recours à la TVA » pour augmenter ses recettes. Il n’aura vraisemblablement pas suffit d’appliquer une hausse de TVA de 13 points, passant de 8 à 21% pour les secteurs de la Culture, des livres ou du matériel scolaire. Les Espagnols apprécieront l’attention particulière du FMI à ce propos. Après deux hausses brutales de l’impôt régressif le plus injuste, d’abord sous le gouvernement du parti dit socialiste (PSOE) et de la droite (PP) ensuite, les recommandations du FMI sont scandaleuses. Ils prétendent soigner la maladie en tuant le patient.

Dans son rapport fiscal d’octobre 2013, Le FMI, affiche une soudaine préoccupation pour réduire la dette publique aux niveaux d’avant la crise en 2007, sans pour autant reconnaitre que dans certains cas, et en Espagne en particulier, la dette publique s’est envolée précisément en conséquence du sauvetage bancaire. En guise de solution, le FMI revient à faire des propositions profondément injustes et erronées, tel l’impôt exceptionnel déjà mentionné de 10% sur l’économie des foyers. |4| Dans son argumentaire, le FMI met en garde contre « les risques des alternatives » à cette proposition, tel que « la répudiation de la dette publique ». Un « risque » qui constituerait plutôt pour nous un premier pas vers une sortie de crise.

Depuis la Plateforme espagnole d’Audit Citoyen de la Dette, nous ne devons pas, nous ne payons pas (Plataforma Auditoría Ciudadana de la Deuda, No debemos , no Pagamos), nous développons des activités afin que les citoyennes et citoyens puissent envisager des alternatives, définir des critères pour qualifier une dette illégitime et en refuser le paiement.

Traduction Jérôme Duval et Virginie de Romanet

Notes

Notes

|1| Jérôme Duval, Fátima Fafatale, Espagne. Le sombre avenir que nous réserve le FMI : Dette, chômage et pauvreté.

|2| Effets des politiques d’ajustement structurel sur la jouissance effective des droits de l’homme, point 6. http://www.cetim.ch/fr/documents/pas-1999-50-fra.pdf
|3| Nations Unies, Ibid, point 31.

|4| A One-Off Capital Levy ?, in Taxing Times, Fiscal Monitor, FMI, octobre 2013, page 49.http://www.imf.org/external/pubs/ft/fm/2013/02/pdf/fm1302.pdf

Affaire George Ibrahim Abdallah : les règles de l’Etat de droit ne sont pas respectées

Un communiqué du PCF, 21 octobre 2013

Le 24 octobre Georges Ibrahim Abdallah aura passé 30 ans dans les prisons françaises. Incarcéré en France en 1984, il a été condamné à perpétuité en 1987. Sa peine de sureté étant totalement accomplie, il était libérable depuis 1999. Ses demandes de libération sont toujours rejetées.

Il a obtenu enfin le 21 novembre 2012 un avis favorable de la justice française à sa demande de libération, assorti d’un arrêté d’expulsion du territoire français. Cet arrêté n’a pas été signé par Manuel Valls et le Tribunal d’Application des peines a reporté sa décision. En avril 2013, sa demande de libération conditionnelle a été rejetée pour la 8e fois.

Les autorités libanaises ont demandé des explications à l’ambassadeur de France. Le premier ministre libanais a qualifié ce report « d’injustifiable ». Cette situation suscite de l’incompréhension, une vive émotion au Liban car Georges Ibrahim Abdallah, libérable depuis des années, fait manifestement l’objet d’un traitement d’exception. Et ce serait sous pression des administrations israélienne et américaine que Manuel Valls n’aurait pas signé l’arrêté d’expulsion.

Le Parti communiste français souligne le caractère consternant d’une telle situation judiciaire. Les règles élémentaires de la justice, de l’Etat de droit doivent être respectées et Georges Ibrahim Abdallah doit, en conséquence, être libéré !

Anne Clerval: « À Paris, le discours sur la mixité sociale a remplacé la lutte des classes »

Entretien réalisé par Pierre Duquesne, L’Humanité, 18 octobre 2013

Dans Paris sans le peuple (1), la géographe Anne Clerval analyse finement l’éviction des classes populaires de la capitale. Ce processus, appelé gentrification, ne tombe pas du ciel. Il est autant le fruit de la métropolisation que de l’absence, au niveau local, de politiques publiques permettant aux classes populaires de se réapproprier la ville.

Reste-t-il encore des espaces 
populaires à Paris ?

Anne Clerval. On ne peut pas répondre à cette question dans l’absolu. En Île-de-France, comme à Paris, il y a toujours de moins en moins d’ouvriers et d’employés et de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures. À l’intérieur du périphérique, ces derniers sont passés de 21 % en 1982 à 34 % en 2008. À côté de la bourgeoisie traditionnelle se développe une petite bourgeoisie intellectuelle, avec une surreprésentation des professions de l’information, des arts et des spectacles et des étudiants. Paris intra-muros concentre à elle seule 26 % de ces dernières à l’échelle du pays. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’employés ou d’ouvriers dans la capitale. Mais ils sont sous-représentés par rapport au reste de l’Île-de-France, ou même au reste du pays. À Paris, 20 % de la population des ménages sont des ouvriers ou des employés, contre 33 % en France. Il ne reste que quelques quartiers, comme Belleville ou la Goutte-d’Or, où ils sont encore surreprésentés par rapport au profil moyen de l’ensemble de la ville. Et encore, ces zones apparaissent à peine si on les compare au profil moyen de la région.

Cet embourgeoisement de la capitale a été rendu visible par l’apparition des « bobos ». Un terme que vous prenez soin de ne jamais utiliser dans votre livre. Pourquoi ?

Anne Clerval. Le terme « bobo », inventé par un journaliste réactionnaire aux États-Unis, n’a aucun fondement scientifique. Aucun chercheur en activité ne l’utilise. Je préfère utiliser les termes de gentrifieurs et de gentrification, qui ont été forgés en partie par un courant de géographie radicale anglophone. Cette notion désigne un embourgeoisement spécifique des quartiers populaires par remplacement de population et transformation matérielle de la ville.

Cette recomposition sociale est-elle la conséquence directe de la désindustrialisation ?

Anne Clerval. La désindustrialisation a plusieurs facettes. Les grandes villes des anciens pays industrialisés ne sont plus des centres de fabrication, sous-traitée aux pays du Sud, mais elles restent des centres de commandement stratégique (direction, conception, gestion, finance). C’est ce qu’on appelle la métropolisation, une nouvelle division internationale du travail qui entraîne la concentration des emplois très qualifiés dans les villes qui dominent l’économie mondiale. La gentrification en est l’une des conséquences. Mais ces recompositions macroéconomiques ne tombent pas du ciel. Elles résultent de choix politiques.

C’est-à-dire ?

Anne Clerval. L’ouverture des frontières et la libre concurrence ont été mises en place par les États à travers l’Union européenne ou l’OMC. Au niveau local, la désindustrialisation de la région parisienne a été accompagnée par la politique de décentralisation industrielle dès les années 1960, favorisant le contournement par l’espace des bastions ouvriers les plus syndiqués à l’époque. S’en est suivie une volonté de « tertiariser » la capitale dans les années 1970, symbolisée par l’édification de la tour Montparnasse. Pour autant, d’autres politiques publiques ont plutôt retardé la gentrification à Paris. Le contrôle des loyers par la loi de 1948 a freiné la spéculation immobilière jusqu’aux années 1980. Avec une indexation des loyers sur la surface et la qualité des logements et non sur les prix du marché, ce système était autrement plus efficace que celui que promeut actuellement Cécile Duflot à travers le projet de loi Alur. Il explique en grande partie pourquoi la capitale française reste encore peu chère par rapport à des villes comme New York ou Londres. D’autre part, les politiques de rénovation par démolition-reconstruction menées par la mairie de droite dans les années 1980-1990 ont eu un effet ambigu. Si elles avaient pour but de faire des bureaux et d’élever le niveau social de la population, elles ont malgré tout conduit à la construction d’un parc non négligeable de logements sociaux, assurant le maintien d’une partie des classes populaires. Certains îlots de rénovation, comme le quartier Couronnes à Belleville, sont aujourd’hui classés en politique de la ville. Cette politique de rénovation a été abandonnée en 1995 avec le remplacement de Chirac par Tiberi et le passage à gauche de six arrondissements du Nord-Est parisien. À la fin des années 1990, la production de logements sociaux s’effondre et la mairie se lance dans une politique de soutien public à la réhabilitation privée à travers les opérations d’amélioration de l’habitat (Opah). Elle encourage aussi l’embellissement de la ville, y compris des faubourgs, avec la création de pistes cyclables, d’espaces verts, qui accompagnent la gentrification de quartiers comme la Bastille… Encore embryonnaire sous Tiberi, cette politique a été amplifiée par Bertrand Delanoë.

Depuis sa conquête de l’Hôtel de Ville, en 2001, la gauche a pourtant accéléré considérablement la construction de logements sociaux. Lors du dernier mandat, la majorité municipale a même dépassé ses objectifs de construction…

Anne Clerval. Il y a un vrai effort sur le logement social. En termes de budget, il est même difficile de faire mieux, sauf à augmenter les impôts locaux. Le problème, c’est que cette politique ne peut à elle seule lutter contre la gentrification et l’éviction des classes populaires. À Paris, où les terrains libres sont rares, on produit du logement social par la démolition, la réhabilitation de logements insalubres ou le rachat de logements préexistants. Avec ces opérations, on crée des logements plus grands et de bien meilleure qualité, mais, d’un point de vue quantitatif, on réduit le nombre de logements accessibles aux classes populaires. Si rien n’est fait pour garantir l’accessibilité du parc privé aux ménages modestes, 20 ou 25 % de logements sociaux ne suffiront pas quand on sait que les classes populaires représentent 40 % de la population des ménages en Île-de-France. D’autant plus que les logements sociaux ne sont pas tous destinés aux classes populaires. Un tiers des HLM créées depuis 2001 sont des PLS et s’adressent à des ménages dont les revenus sont supérieurs aux plafonds habituels, alors que seuls 5 % des demandeurs peuvent y prétendre. Dans une ville déjà bourgeoise, il faudrait en priorité créer des logements très sociaux (Plai). Et même imposer, comme le demandaient les Verts et maintenant les élus du Front de gauche, le remplacement de chaque logement dégradé par un logement social. Or, ce type d’opération engage des financements de l’État. Et ceux-ci sont toujours insuffisants, malgré le changement de majorité.

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Anne Hidalgo a repris l’objectif des communistes d’atteindre 30 % de logements sociaux d’ici à 2030. Parallèlement, elle promet un « effort particulier sur les logements intermédiaires pour les classes moyennes et les jeunes actifs ». Les classes moyennes ne sont-elles pas, elles aussi, victimes de la gentrification ?

Anne Clerval. C’est faux. Toutes les statistiques montrent clairement que ce sont les classes populaires qui déclinent le plus à Paris. Contrairement aux idées reçues, les professions intermédiaires sont en progression régulière depuis les années 1980 (autour de 23 % des actifs à Paris aujourd’hui, une part proche de celle de la région et du pays). Les dirigeants PS de la capitale ne cessent de mettre en avant un déficit de familles, sans dire lesquelles. Ils reprennent aussi l’idée de droite selon laquelle Paris serait une ville « des plus aisés et des plus aidés ». Toute leur politique est destinée aux classes moyennes. La lutte contre l’éviction des classes populaires et la gentrification n’a jamais été affichée comme un objectif. Ils préfèrent mettre en avant la mixité sociale, un but à géométrie variable au nom duquel on peut construire à la fois quelques logements sociaux dans les beaux quartiers et des PLS dans les quartiers populaires. On agit sur la ville comme si elle était figée, comme si le rapport de forces n’était pas en défaveur des classes populaires, chassées de la ville depuis plus de vingt ans. Rechercher la mixité sociale dans les quartiers populaires, alors que la bourgeoisie résiste toujours à celle-ci, et avec succès, dans les beaux quartiers, cela revient à accompagner la gentrification.

Vous critiquez la mixité sociale, mais n’est-ce pas, finalement, une manière d’éviter une ghettoïsation de certains quartiers, de favoriser le vivre ensemble ?

Anne Clerval. Il faut remettre en cause ces idées toutes faites. Qui peut croire que l’installation de classes moyennes à la Goutte-d’Or va améliorer les conditions de vie des ouvriers et des employés vivant dans ces quartiers ? Proximité spatiale ne signifie pas redistribution des richesses. Elle accroît même, parfois, les difficultés. Les familles populaires installées dans les logements sociaux construits en bas des Champs-Élysées, en plein cœur du 16e arrondissement, pour beaucoup d’origine africaine, se heurtent à un racisme bien plus important qu’ailleurs, et perdent des liens sociaux nécessaires pour résister à la crise. L’éviction et la dispersion des classes populaires vers la périphérie entraînent aussi la perte d’un précieux capital social, des réseaux de solidarité, voire des réseaux militants, particulièrement denses dans la ville-centre et certaines communes de proche banlieue. Aujourd’hui, l’injonction au vivre ensemble et la mixité sociale ont remplacé la lutte des classes. Ce ne sont que les succédanés contemporains de la collaboration de classe et de la justification d’un ordre social inégalitaire prônées par le catholicisme social au XIXe siècle pour concurrencer le socialisme. L’hégémonie de ce discours et l’ethnicisation croissante des questions sociales désarment les classes populaires face à la gentrification, et compliquent le développement d’une solidarité de classe. Il n’y a pas de ghettos, ni de ghettoïsation, mais une paupérisation considérable des classes populaires dans le nouveau régime capitaliste d’accumulation flexible. La concentration spatiale des classes populaires a au contraire été historiquement un support d’émancipation par la révolte et la révolution, comme les quartiers noirs états-uniens ont été la base du mouvement pour les droits civiques : à charge d’une gauche de gauche de prendre au sérieux les ferments actuels de révolte dans ces quartiers au lieu de vouloir les supprimer.

Existe-t-il un contre-modèle pour faire le lien entre les moins fortunés des gentrifieurs, qui votent souvent Front de gauche, et les classes populaires ?

Anne Clerval. Pour cela, il faut d’abord poser la question du mode de production capitaliste de la ville. Pourquoi la capitale exclut-elle autant de personnes ? Parce que la production de la ville n’est pas faite pour satisfaire les besoins des gens. Elle vise d’abord à rentabiliser le capital, à immobiliser au sol les surplus de capitaux pour une rentabilisation ultérieure. La ville est un stabilisateur du capitalisme mondial. Lutter contre le processus de gentrification suppose de remettre en cause le capitalisme. C’est la condition nécessaire à la réappropriation de la ville par tous, et en particulier les classes populaires. Cela rejoint la proposition d’Henri Lefebvre pour le droit à la ville, autrement dit le droit collectif de produire et de gérer la ville, qui oppose la propriété d’usage à la propriété privée lucrative et remet en cause à la fois le pouvoir des propriétaires ou des promoteurs et celui des édiles au profit d’un pouvoir collectif direct. Cette lutte contre la production marchande et inégalitaire de la ville s’incarne, aux États-Unis, dans un mouvement appelé Right to the city. Cette coalition de collectifs locaux s’affirme clairement contre la gentrification, milite pour le droit au logement, ou se bat pour sauver un commerce populaire menacé par un promoteur… Une lutte multiforme qui permet d’ancrer la lutte des classes dans chaque quartier et de fédérer différentes luttes sectorielles au niveau local. Elle peut aussi inclure ceux qui fréquentent la ville, qui la font vivre, sans toutefois y résider. Parfois, ce sont d’anciens habitants qui continuent d’y passer du temps, comme à Château-Rouge (18e). La ville, longtemps réduite à la question du cadre de vie, peut être un levier aussi efficace que le monde du travail pour une prise de conscience anticapitaliste.

(1) Paris sans le peuple – la Gentrification de la capitale. Éditions La Découverte, 2013, 24 euros.

Qui sont les gentrifieurs ? « La barricade de la rue Saint-Maur vient de mourir, celle de la Fontaine-au-Roi s’entête. » Ce livre sur l’éviction des classes populaires de Paris, issue d’une thèse, s’ouvre sur les derniers instants de la Commune décrits par Louise Michel. Ce n’est évidemment pas un hasard. Les transformations matérielles actuelles de Paris trouvent leurs racines dans « l’embellissement stratégique » d’Haussmann, et elles sont, comme à cette époque, le résultat du mode de production capitaliste de la ville. En menant ce travail abouti sur la gentrification, la géographe Anne Clerval permet de faire le lien entre la mutation de la ville et les rapports de domination, entre le changement de la rue et l’évolution du capitalisme mondial. Son livre, parfait révélateur des politiques publiques actuelles, écrase le mythe des « bobos », expression faisant croire à une catégorie homogène. À côté des « gentrifieurs stricto sensu », de catégories intermédiaires ou supérieures, propriétaires qui transforment leur logement, se trouvent aussi d’autres professions intellectuelles moins fortunés, souvent locataires, qui ne participent qu’à la marge à la gentrification. Ils sont souvent plus à gauche et plus critiques vis-à-vis du Parti socialiste.

Entretien réalisé par Pierre Duquesne

Le Kosovo, un autre enfer pour les Roms

Hélène DESPIC-POPOVIC, Histoire et société, 18 octobre 2013

Plutôt que d’être expulsés de France, les Roms kosovars devraient bénéficier d’une protection internationale.

A l’heure où le cas de Léonarda Dibrani, jeune rom expulsée vers le Kosovo, embarrasse le gouvernement français, il est bon de rappeler quelques vérités historiques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il y avait 100 000 Roms au Kosovo avant l’intervention de l’Otan en 1999. Ils ne sont plus aujourd’hui que 30 000. Chômage et discrimination sont leur lot quotidien. S’il est vrai que le chômage est un fléau qu’ils partagent avec la population majoritairement albanaise du Kosovo (45% en 2011), ce taux passe à 97% quand il s’agit de la seule population rom.

Le père de Leonarda dit avoir menti sur les origines de sa famille

Peuple sans Etat, et minorité honnie, les Roms sont divisés en trois communautés : les Ashkalis et les Gypsies (ou «Egyptiens», suivant une théorie qui leur donne une origine égyptienne), islamisés pendant l’empire ottoman et albanophones, et les Tsiganes, musulmans ou chrétiens orthodoxes et serbophones. Tous sont les grands perdants de l’indépendance de cette ancienne province serbe, proclamée en 2008 et reconnue par 21 des 28 Etats membres de l’Union européenne. De retour au Kosovo avec les troupes de l’Otan en juin 1999, les Kosovars albanais chassés par l’armée de Slobodan Milosevic en mars 1999 se sont montrés impitoyables avec les minorités. Plus encore qu’avec les Serbes qu’ils ont repoussés au nord de la région.

A Pristina, la capitale, au centre, à Mitrovica, au nord et dans d’autres villes et bourgades, les quartiers tsiganes ont brûlé pendant des jours sous l’œil indifférent des soldats occidentaux. On les a accusés de collaboration avec l’ancien régime parce que beaucoup d’entre eux avaient été employés comme fossoyeurs pour enterrer les victimes d’exactions ou tout simplement du conflit. Un peu comme si on faisait des conducteurs de trains de la mort les principaux coupables de la Shoah. Derrière ce discours sur la prétendue culpabilité des Roms, on trouve aussi une intolérance raciale et un monde de préjugés dont personne ne veut parler.

A leur retour au pays, rien n’est prêt

Une bonne partie des Roms s’est alors réfugiée en Serbie ou au Monténégro, ainsi qu’en Europe occidentale, considérée comme une terre d’asile. Les autres ont été refoulés dans les enclaves serbes à l’intérieur du Kosovo ou au nord. Jusqu’au début des années 2010, ils vivaient dans des camps – on dirait plutôt des bidonvilles – dans des conditions sanitaires déplorables.

Au tournant des années 2010, le Kosovo, devenu un Etat reconnu, signe à tour de bras, en échange de copieux subsides, des accords de réintégration des réfugiés kosovars installés dans les pays de l’UE. Allemands, Belges, et autres Français se mettent alors à expulser à tout-va les Kosovars arrivés comme réfugiés avant et après le conflit avec la Serbie. Et avec les réfugiés albanais, les réfugiés roms, en dépit des avertissements des associations humanitaires qui craignaient persécutions et traitements discriminatoires.

Amnesty International tout comme le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ont fait valoir que ces groupes étaient éligibles à une protection internationale durable. Car à leur retour au pays, rien n’est prêt. Certes Mitrovica a reconstruit la Roma Mahalla, le quartier où vivaient avant-guerre 8 000 Roms albanophones et serbophones, mais rien n’est fait pour les aider à trouver un emploi. Selon l’Unicef, 40% des rapatriés sont des enfants, souvent nés dans le pays d’accueil, et qui ignorent totalement les langues du Kosovo, que ce soit l’albanais ou le serbe. Pour eux, le Kosovo, c’est l’arrêt de l’école et la fin de l’accès aux services publics et de santé auxquels ils étaient habitués. Ainsi, comme la jeune Léonarda Dibrani, une majorité des rapatriés n’a qu’un seul but : revenir dans le pays dont ils ont été expulsés.

Hélène DESPIC-POPOVIC

Délinquance : « Depuis dix ans, la frénésie sécuritaire est globalement inefficace »

Une interview de Laurent MUCCHIELLI, par Nolwenn Weiler, Bastamag, 7 octobre 2013

Règlements de compte à Marseille, insécurité attribuée aux Roms, délinquance dans les quartiers populaires… Les faits divers s’étalent à la une des journaux. Et les déclarations politiques stigmatisantes se succèdent. Pour le sociologue Laurent Mucchielli, spécialiste des politiques de sécurité, cet « engrenage du traitement de l’urgence »masque une absence de stratégie pour véritablement lutter contre la délinquance et la criminalité. Le grand gagnant ? L’extrême droite, comme en 2002…

Basta ! : Quelle est la réalité de la délinquance attribuée au Roms ?

Laurent Muchielli [1] : Le retour de la stigmatisation des populations Roms date du discours politique de Nicolas Sarkozy à Grenoble, en juillet 2010. Brice Hortefeux lui a emboité le pas en sortant des chiffres, dont personne n’a trouvé la source, évoquant des augmentations énormes de la délinquance des Roms, notamment à Paris (+259%, ndlr [2]), avec une allègre confusion entre Roms et Roumains, entre sédentaires et nomades. Depuis, médias et discours politiques font régulièrement l’amalgame entre Roms et délinquance. Or, parmi les familles Roms qui vivent dans une extrême précarité aux abords des grandes villes, seule une minorité ont une pratique délinquante régulière, en commettant généralement des vols et des cambriolages. Ce n’est en aucun cas un mode de vie généralisé. Les amalgames sont donc faux et de surcroît dangereux. C’est la porte ouverte à toutes les dérives.

La ville de Marseille défraie régulièrement la chronique, avec la succession d’homicides et de règlements de compte. Au-delà de la médiatisation de ces faits divers, la violence meurtrière des gangs y est-elle en augmentation ?

Il se passe des choses graves à Marseille, et depuis très longtemps. Pour des raisons d’abord géographiques, la ville, qui est avant tout un port, est un carrefour d’économies légales et illégales depuis la fin du 19ème siècle [3]. Mais ce n’est pas l’unique plaque tournante en France ! Les médias et les politiques ont installé un « effet réverbère » sur Marseille : les projecteurs sont braqués sur cette ville, où chaque fait divers devient une affaire nationale. Du coup, nous avons l’impression qu’il ne se passe rien ailleurs. Or la situation est également très difficile en région parisienne. Se concentrer sur les faits divers criminels fait oublier toutes les autres formes de délinquance, autrement plus répandues, et qui impactent davantage la vie quotidienne des habitants. Enfin, bien entendu, au-delà des quelques « scandales » politiques, la délinquance économique et financière demeure largement méconnue et impunie. Le débat public est hélas enfermé dans l’urgence et la courte vue. Nous devenons du coup amnésiques et avec une forte tendance à enjoliver le passé.

Les règlements de compte meurtriers ne sont donc pas une nouveauté ?

Ces quatre dernières années, et surtout en 2012, les règlements de compte meurtriers sont plus nombreux à Marseille qu’au début des années 2000. Mais il y en avait davantage dans les années 1980 et début 1990. Nous y observons des cycles de violence, liés à l’activité délinquante, à la concurrence entre groupes délinquants antagonistes, en fonction de l’état des trafics : drogues, mais aussi machines à sous ou prostitution. Les bandits ne sont pas plus violents ou moins moraux aujourd’hui qu’hier. C’est une pure illusion ! Ils étaient tout aussi armés et tout aussi violents autrefois. Ils tuaient aussi allègrement, et dans des conditions qui épouvantaient déjà les populations. Tous les discours effrayés d’aujourd’hui révèlent juste l’ignorance que nous avons de l’histoire. Pour vendre du papier, il faut dire que c’est nouveau, qu’on n’avait jamais vu ça, que c’est pire. On entend aussi que les délinquants sont de plus en plus jeunes, et que les jeunes sont de plus en plus violents. Mais ce discours existe depuis au moins un siècle ! Si c’était vrai, les nourrissons finiraient par braquer les banques.

La crise économique et financière a-t-elle un impact sur l’importance de la délinquance ?

La crise fait évidemment partie du contexte dans lequel s’épanouit la délinquance. Depuis 2009, elle augmente le taux de chômage et influe sur le moral général, l’idée qu’il y a ou non de l’espoir dans l’avenir. Le chômage sape l’investissement scolaire : à quoi bon travailler à l’école si je vois tous les jours mon grand frère bachelier rester au chômage ou ne trouver que des boulots précaires et mal payés ? Le chômage retarde la sortie de la délinquance : comment me réinsérer en sortant de prison si je ne trouve pas d’emploi stable [4] ? Les quartiers populaires, qui concentrent les jeunes les moins diplômés, sont les premiers touchés. A Marseille comme ailleurs, c’est donc logiquement dans ces quartiers que prospèrent les trafics illégaux. « Je n’ai pas ma place dans le système, je la cherche donc ailleurs », expliquent grosso modo la plupart des personnes interviewées. Le plus souvent, ils tombent dans l’économie de survie. Parfois dans la délinquance très organisée.

L’arrivée de François Hollande au pouvoir marque-t-elle, en la matière, une rupture avec l’ère Sarkozy ?

Force est de constater que la gauche n’agit pas vraiment différemment de la droite. Marseille est toujours un territoire de mise en scène des problèmes de sécurité en France. Manuel Valls produit un communiqué de presse à chaque fait divers, ou presque. En 2012, un conseil interministériel sur la criminalité s’est tenu à Marseille. Du jamais vu ! Fin août, Jean-Marc Ayrault est revenu sur place, avec cinq ministres. Le côté positif, c’est la reconnaissance de la complexité du problème. Mais la montagne accouche trop souvent d’une souris : on annonce seulement l’envoi de renforts policiers. De son côté, la droite enfourche à nouveau sa rhétorique sécuritaire habituelle, accusant la gauche de laxisme. Comme avant 2002, comme si elle n’avait pas été au pouvoir pendant les dix dernières années. Ce qui prouve que la frénésie sécuritaire des années 2002-2012 a été globalement inefficace [5] !

Quels sont les besoins, sur le terrain ?

A chaque fois que les politiques promettent des renforts de police, ce sont essentiellement des CRS qui débarquent. Ce n’est pas la solution. Les CRS sont là pour sécuriser une situation à un moment donné. Ils font du maintien de l’ordre, c’est tout. Les problèmes ressurgissent dès qu’ils s’en vont. Ce qui manque sur le terrain, c’est, d’une part, plus d’effectifs de police judiciaire, pour pouvoir remonter les réseaux et les filières de façon efficace. Et, d’autre part, une vraie police de proximité. Les gens sur le terrain réclament cette présence policière. Ils veulent voir des policiers, mais pas les regarder débarquer avec sirènes et gyrophares quand il y a un problème et repartir aussitôt. Ils veulent les voir tous les jours, à pied, pour discuter avec eux. C’est fondamental. Cela permettrait de prendre le pouls des quartiers en permanence, de faire remonter des informations. La collecte d’informations est l’une des dimensions essentielles du travail de police. Hélas, Manuel Valls semble avoir choisi la même option que la droite, qui considère que la police c’est, au fond, une affaire de muscles. Ce n’est pas étonnant : il l’avait écrit en 2011 dans son ouvrageSécurité : la gauche peut tout changer [6].

Quel rôle peuvent jouer les politiques sociales ?

Une vraie lutte contre l’échec scolaire – la première des exclusions – est un enjeu majeur. Laquelle ne doit pas se faire simplement au collège, où il est déjà presque trop tard. Mais dès les écoles maternelles et élémentaires, où se constituent les difficultés scolaires à venir. Ces thématiques de fond ne sont jamais abordées par les médias et les politiques quand ils « étudient » les solutions pour les quartiers populaires de Marseille, ou d’ailleurs. Nous sommes pris dans un engrenage du traitement de l’urgence. Sans analyse, sans recul, sans stratégie.

Tel est pourtant l’objectif de votre observatoire…

Aucun élu et aucun membre d’un cabinet ministériel n’est jamais venu se renseigner sur les travaux de l’observatoire régional de la délinquance que nous avons monté il y a trois ans. En décembre 2012 puis en juin 2013, j’ai organisé des journées d’études sur le banditisme, les trafics de drogues et les règlements de compte dans la région marseillaise, en présence de nombreux professionnels, de policiers, de gendarmes et de magistrats. L’an dernier, sur 160 personnes, il y avait seulement trois journalistes dans la salle, dont deux locaux ! Quand il y a un fait divers sanglant, je reçois 40 coups de fil dans la journée pour me demander mon commentaire. Les médias ne s’intéressent pas aux travaux de fond. Côté analyse, ils sont souvent proches du niveau zéro.

Cette omniprésence de l’insécurité et de cette manière de la traiter ne signe-t-elle pas la victoire de l’extrême droite ?

Avec ce petit jeu savamment entretenu par la droite et auquel se prête le gouvernement socialiste, le FN doit se frotter les mains. Il n’a rien à faire, simplement regarder la mayonnaise monter toute seule. Et ils toucheront peut-être le jack-pot aux prochaines municipales. L’emballement politico-médiatique sur le thème de l’insécurité avec son usage intempestif des faits divers ressemble fort à celui que l’on a observé pendant la campagne présidentielle de 2002, qui a débouché sur la présence de Jean-Marie le Pen au second tour. Les politiques de droite comme de gauche disent s’en inquiéter, mais qu’en tirent-ils comme conclusions ? Quant aux médias, ils semblent s’en moquer éperdument. Or les rédactions feraient peut-être bien de réfléchir un peu plus lorsque elles décident de mettre en Une tel sujet avec telle « titraille ». On ne peut pas crier au loup en permanence puis jouer les brebis affligées le jour où des chasseurs prennent le pouvoir.

Notes

[1] Fondateur, en 2011, de l’observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS), situé en PACA.

[2] A la fin du mois d’août 2010, Brice Hortefeux annonçait en conférence de presse une augmentation de 259% en dix-huit mois des actes de délinquance perpétrés par des Roumains à Paris (ndlr).

[3] L. Mucchielli, « Délinquances et criminalité à Marseille : fantasmes et réalités », Étude et travaux de l’ORDCS, 2013, n°8.

[4] L. Mucchielli, Une activité délinquante à défaut d’emploi ?, Note de la Fondation Jean Jaurès, septembre 2013.

[5] L. Mucchielli (sous la direction de), La frénésie sécuritaire, La Découverte, 2009.

[6] Editions du Moment, 2011.