Requiem

Greek crisis, blog de Panagiotis Grigoriou. Historien et Ethnologue

13 juin 2013

Il y a certains événements dont la portée peut aussitôt s’avérer incalculable. Dans ce sens, nous serions déjà sortis de l’économisme et peut-être bien de sa mécanique hors-pair au service d’une dictature implacable. Tel est d’ailleurs le sujet du jour depuis avant-hier, “finalement notre régime est bien plus dangereux qu’une dictature, car nos tyrans portent toujours cette robe déchirée de la Démocratie”, disait une jeune femme dans un café athénien situé près d’une clinique et s’adressant au gérant de l’établissement. Le silence ainsi imposé aux radios de service public ainsi qu’à ses chaînes de télévision est d’abord ressenti comme un manque, une perte, voire une disparition. Une disparition mais qui s’ajoute à tant d’autres depuis l’instauration en Grèce depuis 2010, de ce régime politique bien particulier, car “légitimé” par le trauma perpétuel.

Greek Crisis Original Photo

Dernière minute avant l’écran noir. ERT. Agia Paraskevi, le 12 juin

Plus que les arguments avancés par le ministre Kedikoglou aussitôt répétés par Antonis Samaras, sur “le besoin urgent d’assainissement de la situation”, c’est surtout la manière qui a tant choqué tout le monde ici, ou pour être plus précis, une composante essentielle de la doxa parfois volatile du moment. C’est ainsi que nos… derniers moments feraient disons dans le durable. Yorgos, visiblement un habitué du café n’était pas du même avis, comme environ un petit quart de la clientèle du moment: “C’est bien fait pour leur gueule, des vraies ordures. Ces incapables du dit service d’État qui nous bouffent l’argent. Tout doit être privatisé, moi déjà, je travaille du matin au soir pour 700 euros par mois en face dans la clinique privée, je suis ambulancier sans aucune sécurité de l’emploi”. La réaction de Manolis, gérant du café, n’a pas tardé: “Tu te trompes Yorgos, ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais de la véritable nature de notre nouveau régime politique désormais trop visible. Samaras est le chef de la Junte imposée par la Troïka, c’est tout, et c’est très grave. Si demain il y a une guerre ou un autre grand événement dramatique, nous ne disposons d’aucun media à l’échelle nationale et surtout qui n’appartient pas à la sphère privée de l’économie et à ses intérêts, capable d’informer ou peut-être de coordonner certaines actions dans l’urgence. Sans compter qu’il y a certaines îles ou régions alors lointaines d’Athènes, où les seules chaînes que les habitants pouvaient capter chez eux à part celles des pays limitrophes évidement, étaient les chaînes de la défunte ERT”.

Pour Aliki, une aide-soignante le choc ressenti, a été bien rude: “Je ne m’attendais pas à cela. Alors on ferme un service en jetant les gens dehors, comme on fermerait une porte, que dire de plus ? Je pensais que nous avions accordé un certain consentement au gouvernement pour que nos sacrifices puissent enfin permettre l’embellie même timide d’ici-là quelques mois, mais je comprends à présent que nous nous sommes trompés”. Mercredi matin et sur la place centrale d’Agia Paraskevi à deux cent mètres du bâtiment d’ERT, c’était le moment du double café nécessaire et pourtant si amère pour les employés: “Nous ne dormons plus depuis hier, nous occupons le bâtiment, déjà qu’ailleurs la police a pris d’assaut certains studios ou locaux d’ERT à Thessalonique ou ailleurs et nous sommes bien déterminés”. Sur la terrasse d’un autre café sur cette même place, l’échange entre deux chirurgiens fut tout autant significatif: “Après ce qu’ils ont fait ces salopards, on sait qu’ils n’auront plus aucune retenue. Moi, je ne resterai plus ici pour devenir un gestionnaire obligé de la misère imposée à tous ces pauvres gens. Déjà que dans nos services c’est la m… Eh bien non. Je vais téléphoner ce soir à Sakis, c’est un des meilleurs chirurgiens du pays tu sais dans notre spécialité, nous formerons alors tous ensemble une véritable équipe à Dubaï”. C’est ainsi que l’onde de choc de la mise à mort d’ERT traverse toutes les couches sociales.

Nous aussi, nous formons tant… de belles équipes depuis deux jours au bâtiment de la radiodiffusion d’ERT à Agia Paraskevi et nous y resterons. À part une certaine sociologie politique issue de la gauche athénienne, sur le terrain, on y découvre également ce large spectre de ces nombreux citoyens supposés politiquement anonymes et qui convergent jour et nuit vers le bâtiment. Hier mercredi, c’était même sous l’orage, très fort d’ailleurs, que l’occupation des lieux, les diverses actions et jusqu’au concert du soir ont eu lieu.

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ERT dans l’après-midi. Agia Paraskevi, le 12 juin

À part les 2.656 employés à ERT, à part l’immense inquiétude quant au sort qui serait réservé aux archives de la radiotélévision grecque, c’est à dire notre mémoire vivante à nous tous, certaines conséquences de cette mise à mort programmée d’ERT par le diktat du dernier… samaritain du Troïkanisme sont déjà immédiates. Dans un communiqué du 12 juin, l’Orchestre d’Athènes annonce “avec un immense regret, l’annulation forcée du concert, s’agissant du Requiem de Verdi initialement programmé dans le cadre du Festival d’Athènes au théâtre d’Hérode Atticus, après-demain, vendredi 14 Juin. La mise en œuvre du concert devient de facto impossible sans le Chœur d’ERT, lequel depuis quelques heures et suite à la fermeture surprise de l’audiovisuel public et le licenciement de 2.656 salariés, n’a plus d’existence. L’Orchestre national ainsi que le Festival grec, coopèrent régulièrement avec le Chœur de l’audiovisuel public, une des grandes institutions culturelles du pays et nous ne pouvons pas concevoir son absence du paysage musical grec. Nous nous excusons auprès du public pour la gêne occasionnée et nous invitons tous ceux qui avaient acheté des places pour ce concert, à se faire rembourser leurs billets auprès des guichets du Festival Grec”. Voilà pour ce qui serait de l’inconcevable musical et de l’inconcevable tout court.

Et pour ce qui est de certaines conséquences de cette mise à mort programmée d’ERT par le diktat du dernier… samaritain du Troïkanisme déjà immédiates, tout le monde a remarqué ici et avec la plus grande satisfaction d’après ce que j’ai pu entendre à Agia Paraskevi en tout cas, que l’étendard de l’Union Européenne a été descendu du bâtiment d’ERT et brûlé par les manifestants dans la nuit du 11 juin. “Ce n’est déjà qu’une illusion de notre souveraineté retrouvée, mais ce n’est qu’un début. Nous ne tromperons plus de cible désormais, l’U.E. assassine les peuples, basta”, me disait Argyris un syndicaliste PAME, proche du PC grec le KKE, d’ailleurs convaincu depuis toujours. Posté devant l’entrée principale du bâtiment d’ERT, il accueillait joyeux Thanassis Pafilis, porte-parole des députés KKE, c’était vers 3h du matin en ce mercredi 12 juin.

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Syndicalistes PAME. ERT. Agia Paraskevi, le 12 juin

Ce qui risque en tout cas de rendre certaines positions d’Alexis Tsipras et du Parti de la gauche européenne encore et progressivement plus intenables que jamais. On le sent dans l’air du temps, on l’entend et on l’entendra de plus en plus souvent nous tous ici, et pas que parmi les “ethnies” de la gauche grecque.

La nuit fut alors longue et joyeuse. Ce matin jeudi, un grand rassemblement est organisé devant le bâtiment d’ERT, et nous y serons si possible tous. Sauf Antonis 60 ans, le jardiner du quartier, devenu Aubedorien depuis six mois: “Non je ne viens pas, ERT ce n’est pas mon affaire. Moi, je n’attends qu’une seule chose: que l’on pénètre l’autre bâtiment maudit, celui du Parlement pour égorger tout le monde. Il n’y a pas d’autre solution. Alors, et seulement après, j’irai manifester ma joie de notre délivrance”.

À l’intérieur du bâtiment, et sur un bout de papier posé dans un “coin musée” de notre radiophonie on peut lire: “La Junte en Grèce c’est Samaras et le Pasok”. Ah, voilà que notre société cristallise sa doxa, sur la “gestion” du pays en interne, ou sur la “gouvernance” de l’Union européenne. Sissy, l’ancienne voisine car elle a quitté son appartement pour habiter chez les grands parents et dont le mari dentiste est pratiquement au chômage se trouve et pour la première fois parmi les manifestants solidaires aux employés à ERT. “Je m’étais trompée en votant pour Kouvelis de la Gauche démocratique en 2012, je suis impardonnable, je le sais. Lorsque j’ai suivi en direct la fin de la télévision d’ERT l’autre soir, c’était un choc pour moi, un véritable et soudain déclic, ces gens veulent nous exterminer économiquement et peut-être bien physiquement, ce n’est guère impossible”.

Sissy, Pétros et les autres de la Grèce de l’été 2012, entendront-ils peut-être l’orchestration d’un autre Requiem, à défaut de celui de Verdi, mais alors lequel ?

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