Le traitement actuel des Roms est celui d’une Europe oublieuse de ses crimes

Véronique NAHOUM-GRAPPE, anthropologue, présidente de la section de la Ligue des droits de l’homme de l’Ecole des hautes études en sciences sociales

Le Monde du 12 juin 2013

 

A l’est de l’Europe, en Grèce, l’organisation non gouvernementale Médecins du monde nous alerte sur les agressions et tortures racistes perpétrées par le parti Aube dorée, et autres milices d’extrême droite, à l’encontre de personnes de différence visible : ces crimes racistes en augmentation dans ce pays – plus de 150 cette année -, sont frappés d’impunité : les migrants sans papiers portent rarement plainte.

A l’autre bout de l’Europe, en France, la police, avec des bulldozers, parfois montée à cheval, continue de raser les bidonvilles de Roms qui se sont multipliés en Seine-Saint-Denis par exemple, et chasse les familles qui tentaient d’y survivre. Des associations essayent d’aider les personnes se retrouvant à la rue, mais les problèmes sont énormes, ainsi comment aider cet enfant de 4 ans chassé de chez lui, qui a déjà eu deux arrêts cardiaques ?

Vu de loin, un bidonville a quelque chose d’effrayant pour le voisinage et les passants. Le spectacle de personnes assises par terre avec des enfants et de gros sacs, le teint parfois très gris, les femmes portant des foulards et les jeunes gens montrant en souriant leurs dents mal soignées, peut susciter un mouvement de répulsion. Mais à l’intérieur du bidon ville, des trésors d’ingéniosité bricoleuse sont mis en oeuvre pour la survie quotidienne. A quel prix de fatigue, d’insomnie, d’inventions techniques de fortune font-ils/elles face aux premières urgences : l’eau en premier, les lieux où faire ses besoins et bien sûr la nourriture. Il faut penser aussi à la lutte contre l’ennui mortel de l’enclavement, contre la violence de la fatigue, contre l’épouvante sourde que produisent tous ces regards torves autour de leur présence physique dans l’espace public – poids mortifère et menaçant que les enfants perçoivent avec l’acuité atroce des premières grandes douleurs incompréhensibles.

Les bulldozers n’écrasent pas pour la première fois, mais pour la énième fois, non seulement tous les biens restés dans l’habitat, mais aussi tout ce temps de travail, et enfin leur action saccage et déchire les liens sociaux tissés – les différences, les tensions menacent ici comme ailleurs. A chaque destruction, on ne revient pas à zéro, mais avant zéro. La répétition transforme l’épuisement et les vieux désespoirs inutiles et l’on désinvestit le fait d’être d’ici ou d’ailleurs. On tourne le regard vers le fond de l’œil où risque de s’éteindre ce qui y scintillait.

Détruire sans cesse non seulement l’objet matériel, mais aussi le travail humain, et pas seulement l’habitat déjà considéré comme précaire, voire  » insalubre « , c’est méconnaître qu’un lieu de vie existe ici, où des gens fabriquent du social ensemble. Brûler, écraser, massacrer tout cela sous les yeux d’une famille que l’on met à la rue, et ce à chaque fois qu’ils reconstruisent, c’est une pratique barbare d’avant la démocratie. Mise à la rue, la famille traîne avec ballots et enfants. Le corps de la mère reste le seul habitat de l’enfant tout petit. Les hommes et les vieux, le blanc des yeux jaune, tournent dans la jungle de la ville : tous vivent dans un temps historique d’avant l’idée d’égalité.

De la Grèce, emblème historique de l’idée de démocratie, jusqu’à la France, pays de la révolution qui inscrivit les droits humains dans la Constitution, toute l’Europe est concernée. En ce début du XXIe siècle, les préjugés et les rejets contre les Roms s’aggravent, ce qui retentit sur leur situation sanitaire et sociale, malgré la richesse culturelle que représente leur différence dans notre monde global. Les mêmes Français qui  » adorent la musique tzigane  » les fuient quand ils les croisent. Selon un mécanisme sociologique redoutable, la haine collective s’accroît envers ceux qui sont déjà en situation de vulnérabilité, lésés, blessés, par la pauvreté visible, par une maladie stigmatisante, la lèpre, le sida, par un statut politique, ou seulement culturel, d’infériorité, etc. Les riches méprisent les pauvres qu’ils ne croisent pas, et il les détestent quand ils les voient physiquement  » surpeupler  » dans un quartier. Lorsque la pauvreté d’un groupe se double d’une grande précarité politique, celle d’être migrant par exemple, la détestation collective contre eux s’accroît et se nourrit d’une production de rumeurs qui les définissent comme immondes et dangereux, de naissance, par essence, etc.

Actuellement, en Europe, ces leviers de formations haineuses planent au-dessus des têtes des migrants roms sans être clairement dénoncées par les autorités. Au contraire, on l’a vu en France. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ y ait point de bandits, d’esclavagistes, de cinglés, de crétins machos, etc., chez eux comme ailleurs : mais les désigner en tant que victimes qualifie leur situation, et non pas leur morale. Les Roms n’ont jamais bénéficié, dans la mémoire collective et européenne, de la reconnaissance de leur statut de victime du génocide nazi, contrairement à ce qui s’est passé pour les juifs, par exemple. Cette dernière injustice – stupéfiante – est l’une des condition historique de la vivacité du racisme qui pèse sur leur présence. Elle permet de ne pas percevoir le vol collectif et permanent des fonds votés pour eux au niveau européen. Elle favorise aussi la non-visibilité, et donc l’impunité des crimes commis contre eux, par parfois des groupes de civils comme par les autorités. Cette formidable dénégation de l’histoire passée offre aux partis de droite  » dure  » (à la française) un levier facile et efficace de séduction populiste. La crise économique qui frappe l’Europe se double alors d’une épreuve purement politique et éthique : le degré de civilisation d’un espace collectif est exactement défini par la façon dont sont traités les plus vulnérables des groupes sociaux.

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