POURQUOI L’OMS NE PUBLIE PAS SON RAPPORT SUR L’IIRAK?

Christine Abdelkrim-Delanne, Afrique-Asie, 7 juin 2013

Face à la soumission de l’OMS au dictat de Washington, 58 scientifiques, professionnels de santé et avocats des droits de l’Homme ont écrit à l’OMS et au ministère irakien de la Santé pour leur demander la publication immédiate du rapport. Ils n’ont reçu aucune réponse.

Depuis la fin de la première guerre d’Irak (1991), les études, les reportages, les témoignages sur les effets des armes utilisées par les forces occidentales, dont l’uranium dit « appauvri » (UA) se comptent par dizaines. Les vétérans de Tempête du désert, qu’ils soient Américains, Français, Britanniques, Australiens ou autres, ont également dénoncé ces effets sur eux-mêmes et leur descendance depuis leur retour d’Irak en 1991. Depuis, la seconde guerre et l’occupation n’ont fait qu’aggraver la situation dans un Irak littéralement empoisonné. Aujourd’hui, c’est un rapport d’enquête de l’OMS réalisée en 2012 qui fait scandale. Non pour ce qu’il révèle, mais parce qu’il n’a pas été rendu public.

Commencée en mai-juin 2012 et terminée en octobre de la même année, l’étude réalisée par l’OMS et le ministère irakien de la Santé, révèle un nombre croissant de malformations congénitales et de cancers chez les enfants. Elle a été menée à Bagdad, Diyala, Anbar, Sulaymaniyah, Babel, Bassorah, Mossoul et Hi-Qar, où 18 000 foyers ont été visités. Selon le journal britannique The Independent, un rapport aurait dû être publié en novembre 2012. En mars 2013, un représentant du ministère irakien de la Santé interviewé par la BBC, déclarait que « toutes les études publiées jusque-là par l’Irak apportaient la preuve d’une augmentation des malformations congénitales et de cancers chez l’enfant ». Le rapport caché montre, quant à lui, que ce problème de santé publique consécutif à l’utilisation d’armement toxique par les forces alliées, constitue un fléau majeur à venir pour les générations futures. Les gouvernorats de Ninive, Anbar, Bassorah et Najaf sont particulièrement touchés. Ce qui correspond aux régions où les munitions à l’uranium ont été massivement utilisées. D’autres études, évidemment rejetées par les États responsables, États-Unis, France et Grande-Bretagne en tête, ont montré des taux anormalement élevés de stérilité, de fausses couches ou de mortinatalité.

Face à l’attitude de l’OMS, 58 scientifiques, professionnels de santé et avocats des droits de l’Homme ont écrit à l’OMS et au ministère irakien de la Santé pour leur demander la publication immédiate du rapport. Ils n’ont reçu aucune réponse. Les signataires de la lettre étaient Irakiens, Iraniens, Libanais, Japonais, Européens, Australiens et Nord-Américains, des personnalités de tous ordres dont Noam Chomsky, Ken Loach, John Tirman. Selon le Guardian du 26 mai, Hans von Sponeck, ancien assistant du secrétaire général de l’Onu, « le gouvernement américain a essayé d’empêcher l’OMS de se rendre dans le sud de l’Irak ou l’uranium a été utilisé et a eu des conséquences graves sur l’environnement et les populations. »

On se rappellera qu’outre les conséquences de cette « sale guerre propre » les sanctions de l’Onu contre l’Irak après 1991 et jusqu’à la seconde guerre en 2003, ont tué, chiffres de la FAO, 576 000 enfants. Entre 2002 et 2005, les États-Unis ont tiré en Irak 6 milliards de balles et largué 2 000 à 4 000 tonnes de bombes sur les villes irakiennes, qu’elles ont empoisonnées avec leur composant d’uranium, de mercure, de plomb neurotoxique ou autres métaux toxiques. En 1991, la quasi-totalité des infrastructures comme les hôpitaux a été détruite, le reste le fut en 2003. Le pays se situe actuellement parmi les plus pauvres du monde en terme de santé publique alors qu’avant 1999, il figurait dans les premières places du classement OMS.

Pourquoi l’OMS ne publie pas ce rapport ? Pourquoi les États-Unis ne veulent-ils pas d’enquête dans les zones les plus touchées au cours des deux guerres ? Depuis plus de vingt ans, maintenant, les gouvernements américain, britannique et français nient, en dépit de toutes les preuves indiscutables présentées par les vétérans et l’Irak, l’utilisation par leurs armées de munitions à uranium et d’armes toxiques. Les armes à l’uranium sont aujourd’hui fabriquées par de nombreux pays et utilisées en Afghanistan, Palestine, Syrie. Ces États n’ont jamais été jugés, non plus, et malgré les plaintes déposées au niveau international, pour crime de guerre et crime contre l’humanité pour avoir bombardé en toute conscience et massivement les populations et les infrastructures publiques. L’embargo total proclamé par l’Onu sous la férule de Washington et ses locataires Bush père et fils, est également un crime contre l’humanité qui a tué plus d’un million de personnes et détruit totalement la société et l’économie irakiennes.

Et quand un juge d’instruction, comme Mme Bertella-Jeoffroy en France, a réuni suffisamment d’éléments, entendu tous les protagonistes, et devient dangereuse à l’issue d’une enquête minutieuse qui a duré près de vingt ans, le ministère français de la Justice trouve un prétexte pour la « muter », en clair, lui offrir un placard capitonné et la remplacer par un juge « à la botte » et qui ne connaît rien à un dossier lourd de plusieurs dizaines de milliers de pages.

L’histoire de l’Irak de ces vingt dernières années figure sans aucun doute parmi les plus grands drames que l’on ait connu depuis la seconde guerre mondiale, l’un des plus grands scandales, aussi, et le crime contre l’humanité le mieux enterré de notre histoire contemporaine, Saddam Hussein ou pas, par toutes les forces politiques occidentales, Gauche ou Droite françaises, Démocrates ou Républicains américains, Travaillistes ou Conservateurs britanniques, confondues.

Christine Abdelkrim-Delanne

Marché transatlantique UE-Etats-Unis : le mandat explosif de la Commission européenne

Thierry BRUN, Politis, 11 juin 2013

Préparé dans le secret, le mandat de la commission européenne pour négocier un accord de libre-échange entre l’Union Européenne et les Etats-Unis contient une bombe à fragmentation nommée « règlement des différends » entre investisseur privé et Etat. C’est ce qu’on découvre dans une version datée du 21 mai, révélée avant son adoption le 14 juin lors d’un conseil des ministres européens.

Une version quasi définitive du mandat de la Commission européenne pour négocier un Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI, Transatlantic Trade and Investment Partnership, TTIP) entre l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis, datée du 21 mai, a été récemment dévoilée par le blog netzpolitik.org. Traduite en français (lire ici), cette version consacre plusieurs paragraphes à un processus redoutable, nommé « règlement des différends » entre investisseur privé et État (Investor-State Dispute Settlement, ISDS). Cet arbitrage commercial international permet aux puissantes multinationales de contourner les tribunaux classiques respectueux de la souveraineté des États et de leurs droits nationaux, notamment sur la protection de l’environnement.

Dans les dernières lignes du mandat de la Commission, sous le chapitre intitulé : « Cadre institutionnel et dispositions finales », il est indiqué que l’accord de libre échange entre l’UE et les États-Unis « comprendra un mécanisme de règlement des différends approprié ». Ce quasi fait accompli apparaît à un autre endroit du mandat, dans la partie concernant le commerce des services et la protection des investissements : l’accord « devrait viser à inclure un mécanisme de règlement des différends investisseur-Etats efficace ». Le terme est utilisé à plusieurs reprises : la Commission souhaite ainsi inclure « le règlement des différends d’État à État, [qui] ne devrait pas interférer avec le droit des investisseurs d’avoir recours à des mécanismes de règlement des différends investisseur-État ». Ainsi, cette procédure initiée par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) et son successeur, l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) « devrait fournir aux investisseurs un large éventail d’arbitrages actuellement disponibles en vertu d’accords bilatéraux d’investissement des États membres ».

Souvent utilisé dans les accords bilatéraux, ce type d’arbitrage est un formidable levier pour les multinationales qui ont leurs entrées au sein de la Commission européenne. Mais avec le PTCI, « on va au-delà de ce qu’exigent les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les droits de propriété intellectuelle, sur l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), sur la déréglementation, sur les pratiques administratives, sur l’agriculture. Il s’agit en fait de créer un marché commun qui sera soumis à un organe d’arbitrage contraignant sur le modèle de l’Organe de règlement des différends de l’OMC. Un pas de géant sera franchi vers la dépossession de notre destin, un recul de plus, considérable, de la démocratie, dont ne profiteront que les firmes américano-européennes. « C’est la fin de tout espoir d’une Europe européenne », explique Raoul Marc Jennar, spécialiste des accords commerciaux internationaux, consultant au Parlement européen auprès de la Gauche Unitaire Européenne (GUE), de 2005 à 2007.

La proposition de Partenariat transatlantique entre l’UE et les États-Unis « va ouvrir les vannes à des poursuites de plusieurs millions d’euros par de grandes entreprises qui contestent des politiques démocratiques visant à protéger l’environnement et la santé publique », souligne un récent rapport de Corporate Europe Observatory et duTransnational Institute (lire ici).

Le rapport révèle une campagne déterminée de lobbying menée par les groupes de pression de l’industrie et des cabinets juridiques afin d’accorder des droits sans précédent aux entreprises, leur permettant de poursuivre des gouvernements pour des législations ou réglementations qui interfèreraient avec leurs profits. Il met en évidence le programme agressif du géant états-unien de l’énergie Chevron sur cette question du règlement des différends investisseur-État : « Chevron a déjà utilisé des mécanismes similaires afin d’essayer d’éviter de payer 18 milliards de dollars en réparation d’une pollution pétrolière en Amazonie. Il en appelle maintenant à « la plus forte protection possible » vis-à-vis des mesures gouvernementales européennes qui pourraient interférer avec ses investissements dans de grands projets énergétiques, dont la fracturation [hydraulique, ou fracking, pour l’extraction des gaz de schiste] », préviennent les deux ONG.

Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault n’a exprimé aucune réserve sur ce projet. Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, représentant le gouvernement au conseil des ministres européen du Commerce prévu le 14 juin, au cours duquel le mandat de la Commission devrait être validé, estime qu’on « ne peut être que favorable » au projet de partenariat transatlantique. Pourtant, la commission des Affaires européennes au Sénat, dans un rapport daté du 15 mai qui a analysé la recommandation de la Commission européenne proposée le 13 mars au Conseil européen, a mis en garde le gouvernement :

« En matière d’investissement, il est préférable d’éviter le règlement des différends entre les investisseurs et les États par l’arbitrage. La question du recours à un tel mécanisme de règlement des différends entre les investisseurs et les États, prévue actuellement par le mandat, devra être revue. Un tel dispositif est en effet contestable dans sa mise en œuvre, en raison des coûts très élevés qu’il risque de représenter pour les États, comme dans ses implications politiques : le recours à un arbitre privé pour régler un différend entre un État et un investisseur risque de remettre finalement en cause la capacité à légiférer des États. »

La procédure d’arbitrage bilatérale conduirait à une explosion des litiges initiés par les multinationales et les investisseurs aux États-Unis et en Europe. « En 2012, le nombre de différends entre investisseurs et États soumis à l’arbitrage international a battu un nouveau record, montrant une nouvelle fois la nécessité d’engager un débat public sur l’efficacité de ce mécanisme et la manière de le réformer », prévient la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) , dans un rapport publié en avril (lire ici). 518 différends investisseur-État ont été recensés en 2012, impliquant des millions de dollars et sapant, dans de nombreux cas, des politiques démocratiques.

« 62 nouvelles plaintes ont été déposées en 2012. Il s’agit du nombre le plus élevé d’actions connues intentées au titre d’un accord international d’investissement (AII) en une année, ce qui confirme la tendance croissante des investisseurs étrangers à recourir aux mécanismes d’arbitrage pour régler les différends les opposant aux États », ajoute la Cnuced. « En 2012, les investisseurs étrangers ont intenté des actions contre un large éventail de mesures gouvernementales, dont la modification de règlements intérieurs (concernant le gaz, l’énergie nucléaire, la commercialisation de l’or et les changes) et la révocation de licences et de permis (dans les secteurs de l’exploitation minière, des télécommunications et du tourisme). Ils ont aussi engagé des poursuites, alléguant des violations de contrats d’investissement, des irrégularités dans les marchés publics, des retraits de subventions (dans le secteur de l’énergie solaire) ou des expropriations directes ».

« En Uruguay comme en Australie, le géant du tabac Philip Morris, basé aux États-Unis, a mené des poursuites contre les avertissements sanitaires sur les paquets de cigarettes ; la multinationale suédoise de l’énergie Vattenfall réclame 3,7 milliards d’Euros à l’Allemagne suite à la décision démocratique d’abandonner progressivement l’énergie nucléaire ; et la société états-unienne Lone Pine poursuit le Canada à hauteur de 250 millions de dollars concernant un moratoire sur l’extraction (fracturation) controversée du gaz de schiste au Québec » , précisent le Corporate Europe Observatory et le Transnational Institute.

La récente version, quasi achevée, du mandat de la Commission européenne franchit une étape importante en défendant le principe d’un règlement des différends dans un accord de libre échange avec les États-Unis. Elle devrait être adoptée le 14 juin, lors d’un conseil des ministres européens du Commerce, a indiqué la commission des affaires européennes du Sénat. Dans la foulée, les négociations devraient débuter après le sommet du G8 des 17 et 18 juin, pour s’achever en 2015.

L’objectif est de créer un grand marché transatlantique, « le plus important au monde », selon José Manuel Barroso, président de la Commission européenne. Celui-ci a rappelé en février que les États-Unis et l’Union européenne représentent environ la moitié (47 %) de la production de richesse mondiale et près d’un tiers du commerce mondial. Ce type d’accord vise à libéraliser la circulation des marchandises, c’est-à-dire des biens, des services, des travailleurs, des capitaux et des capacités d’investissement, et à éliminer toutes les entraves au commerce avec le dangereux règlement des différends, pierre angulaire du PTCI.

Le Brésil affronte une crise de croissance

La Croix, 23 juin 2013

Depuis deux semaines, le géant sud-américain est frappé par un mouvement social inédit, qui touche plus de cent villes du pays.

Le gouvernement de Dilma Rousseff, qui se veut à l’écoute des revendications de la rue, a annoncé un  « grand pacte pour améliorer les services publics » .

Où en est aujourd’hui la mobilisation

Près de deux semaines après le début d’une mobilisation d’abord timide, le Brésil continue de vivre au rythme des manifestations. Samedi 22 juin, des dizaines de milliers de personnes se sont encore rassemblées. Elles étaient moins nombreuses que jeudi dernier, quand 1,2 million de Brésiliens étaient descendus dans les rues, mais le mouvement semble s’enraciner et touche désormais plus de cent villes.

À commencer par les principales métropoles, comme São Paulo, où 35 000 personnes ont protesté samedi dans une ambiance familiale, dénonçant la corruption de la classe politique. Les villes où se déroulent les matchs de foot de la Coupe des confédérations ont également été le théâtre de fortes mobilisations.

À Belo Horizonte, 70 000 personnes ont battu le pavé, en marge d’un match Japon-Mexique. La police a tiré des gaz lacrymogènes sur des manifestants qui voulaient forcer le périmètre de sécurité autour du stade et ont jeté des pierres sur les forces de l’ordre. Quinze personnes ont été blessées, dont quatre policiers, et deux manifestants, tombés d’un viaduc, qui sont dans un état grave.

Au stade de Salvador de Bahia, dans le Nordeste, des dizaines de supporteurs disséminés dans les tribunes ont brandi, avant les hymnes du match Brésil-Italie, des pancartes où l’on pouvait lire : « Descendons dans la rue pour changer le Brésil », ou encore : « Ce n’est pas contre la sélection, c’est contre la corruption. »

 Que veulent les manifestants

Au fil des jours, le mouvement s’est élargi et avec lui, la liste des revendications. « Au départ, il y a quinze jours, c’était le Movimento Passe Libre (MPL), un collectif au nom pouvant être traduit par “Le mouvement du ticket gratuit”, qui a appelé à des manifestations, explique Stéphane Monclaire, maître de conférences à l’université Paris 1 - Sorbonne. Ce mouvement est dirigé par une quinzaine de personnes de gauche (notamment des anciens du Parti des travailleurs, aujourd’hui au pouvoir, mais aussi des anarchistes, etc.). Créé en 2005, il s’est mobilisé sur des problèmes très concrets des petites gens. Quand il y a eu la hausse de 7 % du prix des transports, au début du mois, il a été entendu. »

Mais si cette augmentation a servi de détonateur, alors que débutait la Coupe des confédérations, répétition de la Coupe du monde prévue en 2014 et dont les chantiers devraient engloutir 12 milliards d’euros, c’est un malaise plus général qui s’exprime aujourd’hui. Les manifestants, qui appartiennent en majorité aux classes moyennes, dénoncent aussi bien les lacunes des services publics (santé, éducation, etc.) que les ravages de la corruption, véritable talon d’Achille du Brésil dans sa marche en avant sociale et économique.

L’hétérogénéité du mouvement, qui n’a pas de véritable leader, est encore plus grande depuis que l’opposition de droite tente, ces derniers jours, de profiter de cette frustration.

 Quelle est l’attitude du gouvernement

Après un moment de flottement, quand la grogne démarrait doucement, le gouvernement de Brasilia a déclaré être à l’écoute du mouvement. Dès mercredi, la présidente Dilma Rousseff et les autorités locales, chargées de la question des transports, ont accédé à l’une des principales revendications du mouvement, en revenant sur la hausse des prix des bus et métros à Rio et à São Paulo.

Vendredi soir, au lendemain de puissantes manifestations (300 000 personnes à Rio de Janeiro, 110 000 à São Paulo, 100 000 à Vitoria…), la présidente s’est adressée à la nation au cours d’une intervention télévisée, promettant d’œuvrer à un « grand pacte pour améliorer les services publics », ainsi qu’à une lutte plus efficace contre la corruption. Elle a réitéré son souhait de consacrer 100 % des recettes pétrolières du pays à l’éducation, un projet paralysé par de forts blocages politiques.

Dilma Rousseff a également annoncé qu’elle recevrait les leaders des manifestations pacifiques, les représentants des syndicats et des mouvements de travailleurs. Pour l’heure, les promesses de Brasilia ne semblent pas convaincre les foules. D’autant que les premiers succès donnent des ailes aux militants.

« Nous n’arrêtons pas les manifestations, a affirmé vendredi soir le MPL. Nous avons toujours affirmé que la lutte contre la hausse du prix de l’autobus allait continuer même si les autorités ont annulé l’augmentation. Maintenant nous luttons pour obtenir la gratuité. » 

 Que signifie cette grogne sociale

Depuis le début du mouvement, qui a surpris tout le monde par sa soudaineté et par son ampleur, deux interprétations s’opposent. Pour les uns, cette grogne est le signe que le Brésil ne va pas aussi bien qu’on le dit, en dépit de son décollage économique depuis dix ans. D’abord, parce que le rythme de croissance s’est ralenti ces dernières années. Ensuite, parce qu’il doit faire face à des inégalités toujours criantes. Les plus fragiles sont en outre frappés de plein fouet par une forte inflation.

« Les classes moyennes basses qui manifestent sont des gens qui étaient pauvres il y a peu, poursuit Stéphane Monclaire. La hausse du prix du transport représente un poids important pour eux. En outre, ils sont régulièrement mis au courant du coût de la Coupe du monde. La presse a fait des comparaisons, qui ont eu un effet redoutable (“ça représente tant d’autoroutes, d’universités…”). » 

Pour les autres, en revanche, ce mouvement confirme que le Brésil va mieux : les manifestants à l’origine du mouvement sont issus principalement de ces classes moyennes qui se sont affirmées depuis l’entrée dans le XXIe siècle. Depuis 2002, 30 à 40 millions de Brésiliens ont quitté la pauvreté. L’émergence du Brésil – comme celle de la Turquie ou du Chili –, c’est aussi l’émergence de ses classes moyennes, porteuses de préoccupations nouvelles par rapport à celles de leurs aînés, plus immédiates.

Ces deux analyses ne s’excluent pas nécessairement, le fort ralentissement de la croissance pouvant déclencher un mouvement ample de revendications de long terme.

GILLES BIASSETTE et RÉMY PIGAGLIO

Retraités mais actifs malgré eux

El Azzouzi Rachida, Médiapart du 20 juin 2013

10 heures, ce mercredi 19 juin. Dans le Puy-de-Dôme, à Clermont-Ferrand, berceau des Michelin, 200 personnes traversent la ville et manifestent contre « l’austérité » à l’appel de la CGT, de la FSU et du syndicat étudiant l’UNEF. En tête du cortège, des «Bib », salariés du numéro deux mondial des pneumatiques, sous le choc des 700 suppressions d’emplois annoncés chez les collègues du nord à Joué-les-Tours en Indre et Loire. A l’arrière, quelques jeunes et beaucoup de retraités venus dire leur hostilité à une nouvelle réforme des retraites à la veille de l’ouverture de la grande conférence sociale ce jeudi 20 juin où le sujet sera âprement débattu.
C’est ici, au cœur de cette manifestation – où « la honte d’être si peu nombreux sur des questions sociales majeures » gagne les rangs clairsemés –, que Roger, « un rouge de l’éternel », cégétiste, communiste, nous fixe rendez-vous. Il se présente le front dégoulinant de sueur, non pas à cause des quelques kilomètres qu’il vient de parcourir sous la chaleur mais à cause de son âge, 63 ans en avril dernier. « Mon corps est en train de me dire  »stop ». Je marche cinq minutes et je finis essoufflé », explique-t-il en s’excusant. Avant de reprendre sa respiration pour entonner en choeur le refrain qui tourne en boucle : « Hollande, si tu continues, la classe ouvrière te bottera le cul. Pour les jeunes, du boulot. Pour les vieux, du repos ».
Du repos. Voilà le rêve de Roger. Ce devrait être à la portée de ce retraité aux cheveux tout gris. « Cassé » par 43 ans de pénibilité au travail, il a démarré la vie active à 14 ans et quitté l’usine en 2010, « poussé à la roue » par sa direction, quelques mois avant le mouvement social contre la réforme Woerth. Mais sa maigre pension – 900 euros nets, auxquels s’ajoutent 300 euros tous les trois mois de retraite complémentaire –, due à une carrière hachée ponctuée par huit licenciements souvent liés à son engagement syndical à la CGT, l’en empêche. «S’il n’y avait pas eu toutes ces réformes et si l’administration continuait à prendre en compte les dix meilleures années au lieu des vingt-cinq, je gagnerai 1500 euros net », soupire cet ancien chaudronnier-soudeur. Trois ans qu’il cumule retraite et petits boulots, enchaînant entre vingt et trente heures de travail par mois pour joindre les deux bouts. C’est d’autant plus nécessaire que sa femme, aide-puéricultrice, âgée de 59 ans, vient de passer au RSA après une longue période chômage et qu’elle va « toucher du vent » lorsqu’elle atteindra l’âge de la retraite car elle n’a cotisé que vingt ans, ayant consacré le reste du temps à l’éducation de ses trois enfants. Pour « ses extras », Roger est rémunéré entre 300 et 400 euros, pas « au black » comme l’aurait voulu son employeur, un propriétaire de logements étudiants qui recherchait un solide gaillard pour entretenir son parc locatif, mais en CESU, chèque emplois-services universels « de façon à payer les cotisations sociales ». Plomberie, serrurerie, carrelage, peinture, isolation, tonte de pelouses… Cet ex-salarié d’ACC Ingéniérie et maintenance, une entreprise spécialiste dans la rénovation de wagons, au carnet de commandes bien rempli mais aux finances exsangues qui a pour principal client la RATP, s’est découvert « malgré lui » le talent de la polyvalence, cette qualité prisée par les patrons d’aujourd’hui et contre laquelle il a tant bataillé en tant qu’élu du personnel. « Je n’ai pas eu le choix. Quand j’ai vu que je gagnais moins de mille euros et qu’il fallait que je sorte 700 euros par mois de frais fixes, je me suis dit :  »faut que tu cherches du boulot »», raconte-t-il en marge de la manifestation devant un café.
Roger fait partie de ces « cumulards », ces retraités de plus en plus nombreux qui cumulent emploi et pension, au cœur d’une étude publiée par l’lNSEE récemment. Le pourcentage de ces sexagénaires actifs, qui occupent dans les trois quarts des cas un emploi à temps partiel, a doublé entre 2006 et 2012 pour atteindre 7% l’année dernière. Un mouvement à mettre en relation avec l’assouplissement des conditions de cumul d’une pension et d’un salaire intervenu en 2009 mais de plus en plus lié à un motif économique. Si 43 % des personnes concernées invoquent des raisons non financières, l’envie d’éviter une rupture trop brutale avec la vie active ou encore l’allongement de l’espérance de vie, phénomène davantage répandu parmi les cadres et les diplômés du supérieur, la moitié des retraités invoque le fait que leur pension « ne suffit pas pour vivre aujourd’hui ». Ce développement du cumul emploi-retraite ne va pas s’arrêter : 19 % des personnes de 50 à 59 ans interrogées envisagent de travailler pendant leur retraite.
« C’est un sujet tabou de dire  »je suis à la retraite mais je continue de bosser »» Dans l’entourage de Roger, tout le monde pense qu’il est « accro » au travail comme à la moto, sa passion depuis l’adolescence, incapable de vaquer à une retraite après des années de labeur à se lever à l’aube. Quand il explique que c’est pour payer les caddies de courses, le gaz, l’électricité, l’essence et les impôts même s’il en a été exempté cette année en partie grâce aux quelques 500 euros de cotisations annuelles à la CGT et au PC qu’il déduit de ses revenus, on le regarde « presque avec gêne ». « C’est un sujet tabou de dire  »je suis à la retraite mais je continue de bosser ». Je connais plein de copains, retraités pauvres, qui font pareil, qui sous contrat salarié, qui au black, mais qui n’osent pas le dire. Moi je l’assume. Je connais même des cadres qui font croire qu’ils travaillent pour s’occuper alors que c’est pour payer leurs crédits », avoue-t-il.
Laurent Diaz le constate régulièrement dans ses permanences. Secrétaire de la CGT Auvergne-Construction, il mène la traque contre les employeurs qui abusent des travailleurs européens low cost payés selon le SMIC portugais ou roumain (lire ici notre enquête) mais il a pris l’habitude de se retrouver… nez à nez dans ses descentes sur les chantiers des Bâtiments et Travaux publics avec des ouvriers 100% auvergnats. Des tempes grisonnantes qui devraient couler une retraite au vert avec leurs petits-enfants et qui confient honteusement reprendre goût à la truelle « pour s’en sortir ».
Dernièrement, il a rencontré deux sexagénaires «employés par une agence d’intérim pour quelques heures au milieu de Guinéens et de Hongrois payés moins de 500 euros sur un chantier public-privé ». A « la maison du Peuple », l’antre des syndicats, où il tient bureau, Laurent Diaz voit aussi défiler « de plus en plus de petites retraites, des hommes essentiellement, qui voudraient reprendre le travail par tous les moyens pour payer leurs factures ». Ce qui confirme sa crainte d’ « un tsunami de pauvreté comme en Allemagne face à l’impact négatif de réformes qui visent toutes à retarder l’âge de la retraite et à baisser le niveau des pensions ». « La réalité est là. Après les  »working poor » (les travailleurs pauvres), les pensioners poor (les retraités pauvres). J’en vois même fouiller les poubelles le soir quand je rentre chez moi », soupire Pierre. Cet ancien « guichetier des PTT », en banlieue parisienne puis au cœur de la France rurale, sans enfants ni crédits à charge, qui n’arrive toujours pas à parler en euros, a pris sa retraite en décembre 2010. Bien qu’il gagne un peu plus de 8000 francs par mois (soit un peu moins de 1300 euros), qu’il circule à vélo et qu’il lui reste « un bon tiers de sa pension à la fin du mois», il a lui aussi repris le chemin du travail. Il entretient les espaces verts chez des particuliers, pour la plupart des retraités, moyennant finances jusqu’à 300 euros mensuels ou troc (fromage, vin, saucisson). Il aurait dû continuer à cotiser car il lui manquait quatorze trimestres mais il ne supportait plus le virage pris par la Poste, « la privatisation à outrance, l’avènement du précariat, des salariés jetables, le management qui conduit au suicide ». Alors il a fait jouer ses droits. Aujourd’hui, il compte ses sous en se disant qu’il n’est pas « le plus mal loti », qu’il y a « plus fauché » que lui, ceux qui sont condamnés aux 700 euros du minimum vieillesse, simplifié en une prestation unique : l’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA).
Ce n’est pas le cas d’Elisabeth qui ne veut surtout pas être photographiée des fois qu’on la reconnaisse. Payée «sous le manteau», elle échappe aux statistiques, veut rester « invisible » car elle a « honte » de devoir à 64 ans faire la plonge dans le restaurant de son quartier et la queue aux Restos du cœur pour avoir des colis alimentaires. Elle a élevé deux enfants et travaillé à mi-temps « par ci, par là », touche moins de 800 euros par mois. Avec son mini-job, elle atteint 1000 euros « difficilement ». Elle rogne sur tout « sauf sur le chauffage » sinon elle tombe «malade». La maladie. C’est la grande angoisse de Roger qui depuis quelques semaines, envisage de « tout arrêter »: «Pour ne pas passer directement de la caisse à outils à la caisse en bois au cimetière ».

Quand la mauvaise foi remplace l’économie: le PCF et le mythe de “l’autre euro”

Jacques SAPIR, RussEurop, 16 juin 2013

La revue « officielle » du PCF sur l’économie, Economie et Politique vient de publier un article d’une rare nullité sur la question de l’Euro1. Il ne vaudrait pas la peine d’être cité s’il ne contenait de telles erreurs qu’il en devient un bon exemple d’un discours d’aplatissement complet devant Bruxelles et la BCE. Cet article, sans les citer, se veut une « réponse » aux différentes notes qui ont été publiées sur le carnet « RussEurope ». C’est une deuxième raison de l’analyser.

Il commence tout d’abord par une affirmation :

«Le commerce extérieur de la France, souffre d’un déficit annuel de 60 à 70 milliards d’euros. Le retour au Franc, qui se ferait alors au prix d’une dévaluation de l’ordre de 25 % par rapport à l’euro, entraînerait automatiquement un enchérissement du même ordre du coût de nos importations. »

Visiblement les auteurs de cet article qui se prétendent économistes semblent manifestement ignorer la notion d’élasticité-prix qui est pourtant fondamentale dès que l’on parle de dévaluation ou de réévaluation d’une monnaie. Cela signifie que, sauf pour les produits pour lesquels il n’existe pas de substituts directs ou indirects, une hausse des prix (dans le cas d’une dévaluation) va provoquer un changement plus ou moins important des quantités importées. Ce changement s’explique par le fait que les consommateurs vont se tourner soit vers le même produit, mais fabriqué en France, soit vont se tourner vers des produits légèrement différents dont le coût est moindre mais dont l’usage procure une satisfaction équivalente, ce que l’on appelle l’effet de substitution. La hausse des prix ne concerne pleinement QUE les produits considérés comme non-substituables (par exemple les carburants). Cependant, là, il faut savoir que le prix à l’importation (hors taxes) ne représente que 25% du prix du produit. Donc, une dévaluation de 25% n’augmentera d’un quart que le quart du prix, soit de 6,25%. Par ailleurs, ces produits non-substituables ne représentent qu’environ 30% de nos importations. Croyez vous que l’on trouvera de tels chiffres dans l’article ? Que nenni ! Messieurs les économistes du PCF sont bien au-dessus de ces considérations qui leurs semblent terre à terre.

Par ailleurs, la question des élasticités-prix doit être aussi évaluée non seulement pour les importations mais pour les exportations. Nos produits, dans le cas d’une dévaluation, coûteraient 25% de moins. Les volumes consommés par les clients étrangers augmenteraient et ceci même en économie stationnaire. En fait, ces élasticités ont été calculées par de nombreuses sources (dont l’équipe de recherche économique de NATIXIS2 ) et tous les résultats sont très favorables pour la France dans le cas d’une dévaluation. En réalité, la valeur de l’élasticité totale du commerce extérieur (importations et exportations) dépend du montant de la dévaluation (ou de la réévaluation). Si l’on postule une dévaluation de 25% par rapport au Dollar mais de probablement 35% par rapport au « nouveau » Deutschmark, on obtient des élasticités encore plus favorables dans le cas de la France.

L’article affirme ensuite la chose suivante :

«C’est ne pas comprendre à quel point le surcroît de compétitivité-prix que cela prétendrait donner aux exportations françaises se ferait surtout au détriment de nos partenaires d’Europe du sud, l’Allemagne voyant au contraire son excédent commercial gonflé par une dévalorisation du travail des Français qui rendra meilleur marché ses importations en provenance de son principal partenaire commercial. Tout cela dans un contexte de spéculation déchaînée. »

Ici encore on combine les approximations avec la mauvaise foi. La compétitivité-prix ne se ferait pas au détriment des pays de l’Europe du Sud, dont toutes les estimations montrent qu’ils auraient intérêt à dévaluer plus que nous. Les gains quant aux exportations se feraient essentiellement au détriment de l’Allemagne qui verrait son excédent commercial de 5% du PIB se transformer en un déficit de -3% du PIB. La situation de l’Italie serait en réalité plus favorable que celle de la France. C’est ce que l’on a montré dans une note publiée sur RussEurope3. Ensuite, on prétend que l’excédent commercial de l’Allemagne sera gonflé, ce qui est une affirmation contraire non seulement à toutes les estimations mais au simple bon sens économique. En réalité, l’Allemagne verra son excédent se transformer temporairement en déficit, mais devrait bénéficier d’un effet de baisse des prix non négligeable4. Enfin, et c’est là où les auteurs de l’article ne sont pas simplement de mauvais économistes mais sont aussi d’une mauvaise foi remarquable, c’est quand ils affirment que Tout cela [se passerait] dans un contexte de spéculation déchaînée. Or, il est très clair qu’une dévaluation, autrement dit une sortie de l’euro, ne pourrait avoir lieu que dans le cas où l’on aurait un contrôle des capitaux des plus stricts, comme celui existant actuellement pour Chypre. On a dit et répété que la crise chypriote avait été l’occasion de vérifier la possibilité matérielle d’un contrôle des capitaux au sein de la zone Euro et en contradiction avec le Traité de Lisbonne. Non seulement nos auteurs de l’article d’Économie et Politique sont aveugles mais à l’évidence, ils sont sourds !

Troisième point, et c’est là ou éclate toute la mauvaise foi des auteurs de cet article, on trouve l’affirmation suivante :

« Notre dette publique a été très internationalisée depuis les années 1980. Aujourd’hui elle est détenue à 60 % par des opérateurs non résidents, banques, sociétés d’assurances, fonds de pension… Le retour au Franc dévalué entraînerait automatiquement un enchérissement de 25 % sur les quelques 1140 milliards d’euros de titres de dette détenus hors de France ».

Rappelons ici que le problème n’est pas dans le statut de l’opérateur mais dans le lieu d’émission du contrat. C’est un fait de droit international que nos auteurs soit ignorent superbement (et ils devraient d’urgence aller suivre des cours) soit cachent à leurs lecteurs, et donc font de la désinformation. En réalité, 85% des montants de la dette française est émise dans des contrats de droit français. Ces contrats stipulent que la dette sera remboursée dans la monnaie ayant cours dans notre pays. Cela signifie qu’en cas de sortie de l’Euro, cette dette sera re-libellée en Francs pour les mêmes montants qu’en euro. L’effet de réévaluation de la dette ne portera que sur les 15% restants. Ici encore 15% augmentés de 25% ne représentent que 3,75% du total et non de 25% comme il est affirmé. Il est clair que les auteurs jouent sur la méconnaissance de leurs lecteurs, et cherchent à provoquer un effet de peur afin d’écarter toute discussion sérieuse sur une sortie de l’Euro. C’est bas, et c’est lamentable !

Les affirmations qui suivent ne sont qu’une manière de farder la vérité. Croire que l’on peut faire changer la structure de la zone Euro sans en passer par une crise majeure et par une dissolution de la monnaie unique est une vue de l’esprit, qui sied peut-être à des discussions de café du commerce mais certainement pas à un débat raisonné sur les alternatives à la crise actuelle. Les auteurs de cet article n’ont pas seulement commis un mauvais coup contre les peuples de France et des pays de l’Europe du Sud, ils ont, par les inexactitudes et faussetés répétées que cet article contient, déshonoré le nom d’économiste qu’ils se donnent à des fins de pure et simple propagande.


  1. Paul BOCCARA, Frédéric BOCCARA, Yves DIMICOLI, Denis DURAND, Jean-Marc DURAND, Catherine MILLS, « Contre l’austérité en Europe luttons pour un autre euro » , 16 juin 2013 []
  2. Artus P., (rédacteur) « Quels pays de la zone euro profiteraient d’une dépréciation de l’euro ? », NATIXIS, Flash-Economie n° 148, du 13 février 2013. []
  3. Sapir, J., Quels scénarii pour une dissolution de la Zone Euro ? , note publiée le 21 mai 2013 sur RussEurope, URL : http://russeurope.hypotheses.org/1254 []
  4. Sapir, J., Excursions allemandes, note publiée le 24 mai 2013 sur RussEurope, URL : http://russeurope.hypotheses.org/1278 []

Pour vivre plus longtemps : retraite à 60 ans !

Gérard FILOCHE, Jean-Jacques CHAVIGNE

Blog de Gérard  FILOCHE, 10 juin 2013

« Quand on vit plus longtemps, on peut travailler plus longtemps ! » C’est ce que vient, malheureusement de déclarer notre ministre des Affaires sociales, Marisol Touraine.

Cette phrase est inexacte. On peut mais on ne doit pas !

Si on vit plus longtemps, c’est grâce à la retraite à 60 ans.

Si on vit plus longtemps c’est pour en profiter plus longtemps

Si on travaille plus longtemps, on vivra moins longtemps.

D’ailleurs déjà l’EVSI (espérance de vie sans incapacité, ou espérance de vie en bonne santé) baisse en France chaque année depuis 2008 (En Allemagne, aux USA aussi…)

Les meilleures années de la retraite c’est entre 60 et 65 ans. Les plus dures années au travail, c’est entre 60 et 65 ans.

Comme disent nos égoutiers et éboueurs : « retraite retardée, mort prématurée ».

Vous avez déjà observé un ouvrier du bâtiment de 55 ans derrière son marteau piqueur. Son espérance de vie est limitée à 60 ans. C’est bien le travail qui tue, et la médecine n’y peut rien : un ouvrier vit en moyenne 7 ans de moins qu’un cadre. Vous avez observé une infirmière de 62 ans qui cherche votre veine ? Vous avez observé un instituteur de 62 ans qui fait sa 42e rentrée des classes au milieu de ses bambins ? Vous savez qu’il y a entre un tiers et la moitié des accidents cardiaques et vasculaires (250 000 par an) qui sont liés au travail ?

60 ans, c’est une question d’ordre public social : pas une question « à la carte » On ne va pas organiser des centaines de régimes spéciaux – même s’il faut des durées plus courtes dans le bâtiment (55 ans), par exemple ou les chauffeurs…

Déjà environ 100 000 hommes et 50 000 femmes meurent entre 60 et 62 ans, désormais sans retraite, dans 82 % des cas. (Seuls 18 % ayant travaillé 42 ans depuis l’âge de 18 ans ont le droit à la retraite à 60 ans).

La retraite, on la veut pour vivre, pas quand on est grabataires.

Les retraites ne sont ni une question de durée de la vie, ni une question de démographie.

La durée de la vie n’augmente pas tant que cela (un demi trimestre par an à partir de 60 ans). Elle n’augmente que dans les catégories où elle était déjà plus élevée.

La démographie n’est pas en cause, nous avons un taux de naissance le plus élevé d’Europe depuis 13 ans (trois fois plus que ce qui fut prévu par le rapport Charpin de 1998) !

S’il y a une difficulté actuelle dans l’équilibre des budgets retraite ce n’est pas à cause de la démographie, ni de l’allongement de la vie, c’est à cause du chômage et de la crise causée par les banques. C’est à cause de 5,2 millions de chômeurs et des salaires bloqués.

Ce n’est pas structurel mais conjoncturel.

Et notre budget de la protection sociale (l’un de nos trois budgets, 450 milliards) ne génère que 10 % de déficit et 10 % de la dette globale du pays. Il n’y pas le feu, là. (Ces 10 % de déficit sont d’ailleurs contestables). Ce n’est pas là qu’il y a problème. 90 % de la « dette » (indigne) vient d’ailleurs, des autres budgets (dont 78,5 % du seul budget de l’état).

La retraite ne pèse guère dans la « dette ».

En fait la retraite c’est du salaire !

Il ne faut ni baisser les salaires, ni baisser les retraites, au contraire il faut les augmenter pour permettre la relance. Les baisser c’est accroître l’austérité, donc la récession, donc l’augmentation des déficits et de la dette.

On veut une bonne retraite, c’est pour la vivre. Déjà 50 % des retraites sont en dessous de mille euros. La moyenne des retraites est autour de 1200 euros.

Il faut les hausser, les indexer sur les salaires, pas les désindexer des prix, pas les soumettre à des décotes !

Augmenter les salaires, c’est supprimer le déficit – limité – des retraites ! Les retraites c’est du salaire transmis en direct, en temps réel, par ceux qui travaillent à ceux qui sont en retraite.

La retraite par répartition, c’est du solide : plus solide que les fonds de pension à… fond perdu ! « Mettre de l’argent de côté » dans les assurances, ou pseudo caisses complémentaires privées, c’est un leurre, un piège, un gouffre sans fin. S’il y a de l’argent mettez-le dans nos caisses communes de retraite, pas dans les fonds et assurances diverses. Ne leur versez rien, même pas un centime, ils vous voleront tous, ils dilapideront vos sous…

Allonger les annuités cotisées au travail c’est un leurre : en pratique, le chômage des seniors augmentant, elles baissent. Les 2/3 arrivent en retraite sans être au travail. 40 % ont une décote. A partir de 55 ans, les 2/3 des salariés sont licencies, inaptes, malades, au chômage.

Fixer à 42 ou 43 ou 44 annuités, les cotisations pour une retraite à taux plein, c’est imposer aux salariés de sauter à la perche sans perche, ils ne les atteignent pas. Et ils les atteindront de moins en moins puisque les jeunes rentrent toujours de plus en plus tard en CDI…

Comment les salariés du prive pourraient-ils « choisir » de travailler plus longtemps, ils n’ont pas le choix !

L’affirmation de Marisol Touraine se présente comme découlant du bon sens mais n’a rien à voir avec la réalité vécue. Allonger encore la durée de cotisation amènerait les ¾ des salariés du secteur privé à ne plus être au travail quand ils partiront en retraite.

Ce serait remplacer la retraite de 60 à 65 ans par l’accroissement du chômage de masse. Notamment celui des jeunes.

Il ne peut pas y avoir de réduction du chômage de masse sans réduction du temps de travail sur la semaine, l’année, la vie. Il faut travailler mieux, moins, pour travailler tous et gagner plus

Pourquoi faudrait-il, obliger des salariés âgés qui ont le droit au repos, après 40 ans de labeur, à rester au travail, alors que des centaines de milliers de jeunes sont à la recherche d’un emploi ?

A quoi ça sert d’avoir fait la semaine de 35 h si c’est pour faire la retraite à 65 ans ?

Il n’y a pas de « tabou » pour équilibrer nos retraites  affirme notre gouvernement.

Il y a pourtant, hélas, un « tabou », c’est celui de l’augmentation des cotisations patronales dont notre gouvernement ne semble pas vouloir entendre parler, si ce n’est de façon infinitésimale.

Ce sont pourtant les cotisations qu’il faut moduler, pas les annuités, pas l’âge de départ.

La prestation doit être assurée (retraite à 60 ans à taux plein, à 75 % du salaire, indexée sur les salaires…) et les cotisations doivent être ajustées en conséquence.

La même prestation pour tous  harmonisée : sachant que le calcul de la retraite des fonctionnaires sur les seuls 6 derniers mois sans les primes, c’est équivalent au calcul en usage dans le privé.

Cotisations modulées, prestation assurée ! Echelle mobile des cotisations !

La France n’a jamais été aussi riche, et les richesses aussi mal partagées : garantir ou non nos retraites est une question de partage des richesses.

De l’argent il y en a.

Par le pacte de compétitivité (CICE) il a été choisi de donner 20 milliards d’euros aux employeurs sans aucune contrepartie.

Ce « pacte », a été accordé, sans toucher aux profits des entreprises et donc, en fin de compte, aux dividendes (170 à 180 milliards par an) versés aux actionnaires des grands groupes.

Ce choix est injuste et amplifie la récession parce que les actionnaires ne consomment qu’une faible partie de leurs revenus, et, avec le reste, préfèrent spéculer que d’investir.

Ce choix est dangereux parce qu’il va permettre à ces dividendes d’aller gonfler, comme avant la crise de 2007-2008, de nouvelles bulles spéculatives.

Ce choix est enfin une des causes de cette attaque contre les retraites : pour donner 20 milliards aux patrons, ils vont être enlevés aux retraités.

Pourtant, en échange, le Medef ne fera rien pour aider notre gouvernement, quelles que soient les concessions qui lui seront faites. Dès que les décrets d’application de la loi Sapin (l’Ani) auront sécurisé les licenciements, le patronat multipliera les plans sociaux.

Le Medef fera tout pour que la gauche se discrédite auprès de son électorat, pour que la droite puisse revenir au pouvoir et faire une politique encore plus favorable au patronat.

Et faire régresser nos retraites pour plaire à la commission de Bruxelles ou à la finance, c’est saborder la gauche au pouvoir, c’est trahir les raisons pour lesquelles la gauche a gagné en mai juin 2012, c est courir un grand danger pour la suite.

Plongée dans la fabrique des élites

Bertrand Rothé, Marianne, 9 juin 2013

Sur quels sujets de culture générale sélectionne-t-on aujourd’hui à HEC, à l’ENA et dans les autres grandes écoles ? « Marianne » y a relevé, en tout cas, quelques superbes perles de la pensée unique : violente, méprisante, ultralibérale.

C’est le temps des concours. Même quand le printemps n’arrive pas à naître, après deux ans d’un travail d’athlète dans les classes préparatoires aux grandes écoles, 40 000 étudiants sont aujourd’hui convoqués pour passer à la guillotine du savoir. Parqués dans de grandes salles, ils ont transpiré encre et eau.

Aujourd’hui, les écrits sont passés, les oraux sont en cours. Les meilleurs – comprendre les mieux classés – se voient convoqués par les plus grandes des « grandes écoles ». Souvent costumés comme pour un mariage, ils se rendent qui dans les ENS ou à Polytechnique, qui à HEC, à l’Essec ou à Sciences-Po. Pendant la sélection, la sélection continue. L’X propose un peu moins de 400 places par an, HEC, 380.

Mais sur quels sujets de culture générale sont donc choisis les futurs ministres et patrons du privé ? « Sciences-Po se place clairement dans le champ de la compétition internationale », affirme une de ses brochures. « Que faites-vous si vous n’êtes pas pris ? » voilà une des questions fétiches des oraux d’intégration aux masters de la Rue Saint-Guillaume.

Pas de pitié pour les losers. En 2010, HEC préparait ses futurs étudiants en les invitant à réfléchir à cette autre question : « La vie est-elle autre chose que le théâtre de la cruauté ? » Les enfants de bons profs et les quelques littéraires que forme encore l’Education nationale ont fait référence au Théâtre et son double, d’Antonin Arthaud. Mais, pour la plupart, les futurs patrons et les traders ont vu là une invitation au cynisme et aux restructurations au sabre « du même Mittal ».

Les écoles de commerce ne cachent pas leur jeu. On sait qu’on est là pour « se préparer à une excellente carrière de cadre supérieur ». Ce noble objectif est vanté par les professeurs de spéciales, autre nom des profs de prépa, regroupés au sein de l’UPS (Union des professeurs de spéciales). En 2006, les futurs étudiants de l’Essec ont planché pendant quatre heures autour de ce « to be or not to be » version Alain Minc : « Qu’est-ce qu’un juste salaire ? »

Si les candidats, qui rêvent tous de hautes fonctions dans les entreprises, ont défendu comme un seul homme les revenus des patrons «créateurs de richesse et d’emplois», certains des lauréats ont même pensé à remettre en cause le Smic, un salaire administré et surélevé, donc injuste, dont l’effet pervers serait de condamner les plus faibles au chômage. Le même sujet a, du reste, été posé à l’ENA sous une forme certes beaucoup moins vulgaire. Les grands commis de l’Etat n’ont pas encore le parler cash des business schools.

A chaque école ses traditions

En 2009, l’épreuve de culture générale de l’ENA invitait ainsi les futurs Moscovici et Attali à se surpasser sur un thème jubilatoire : « Répartition de la valeur ajoutée et performances économiques ». Chaque école a cependant ses traditions et ses préoccupations. Parmi les sujets de culture générale destinés à sélectionner les commissaires de police : « Existe-t-il une juste violence ? » ou « La tolérance est-elle l’une des vertus ou l’une des faiblesses de la démocratie ? » En 1999, les futurs commissaires de police ont également été invités à plancher sur « La rue est-elle un ennemi pour la démocratie ? »

Depuis un certain temps, la rue et la révolution préoccupent l’ensemble des élites. Ont-elles peur ? En 1998, les énarques s’interrogeaient ainsi sur « l’utilité de la contestation » ou plus récemment sur la révolution comme « phénomène périmé ». Il faut dire que, juste après le tournant de la rigueur de 1983 et la conversion définitive des socialistes au libéralisme, l’ENA s’était vite adaptée avec une magistrale citation d’Henry de Montherlant à commenter : « Les révolutions font perdre beaucoup de temps ».

Surprise, la guerre est très présente dans toutes les épreuves de ce genre de concours qui sont certes de vrais champs de bataille. HEC propose ainsi : « Les guerres ont-elles changé de visage au XXIe siècle ? », ou encore « Les vertus militaires conservent-elles une valeur dans les sociétés démocratiques ? » Idem en 2009 pour une question posée dans les instituts d’études politiques (IEP) de province : « Peut-on « civiliser » les manières de faire la guerre ? ». A l’ENA, où les Clausewitz se ramassent à la pelle, en 2011, il était proposé « Les démocraties face à la guerre ».

Beaucoup d’étudiants voient dans la guerre une métaphore de la compétition économique. Dans les forums où ils donnent leur avis, les candidats se laissent aller à parler de «guerres économiques et financières». Certains se rêvent en Napoléon ou en Hannibal de ces multinationales qui s’entredéchirent. Il y a des territoires à conquérir et il y aura des morts sans sépulture, des gueules cassées du libéralisme.

A Louis-le-Grand et dans la prépa privée Ipesup, les profs leur ont appris à aimer ce credo. Pourtant, un sujet d’oral d’HEC 2012 aurait dû les titiller : « Les rivalités économiques entre grands pays avant 1914 ». Trente ans de concurrence internationale sauvage avaient en effet conduit à l’exacerbation nationaliste puis à la Première Guerre mondiale. Neuf millions de morts.

Jusqu’à la fin des années 80 à Sciences-Po, un sujet sur deux incitait à composer sur l’Allemagne, ce qui enchantait Julien Gracq qui était géographe et germanophile. Le monde a changé. Si nos voisins d’outre-Rhin occupent encore un peu nos étudiants, l’analyse approfondie des sujets les incite désormais à travailler la mondialisation et l’Europe. En histoire, «Pipo» (le surnom péjoratif de Sciences-Po Paris) propose en 2009 : « L’idée d’Europe et ses réalisations de 1945 à nos jours ».

En 2011, les IEP de province soumettent : « La France et la construction européenne 1957-1992 ». La palme revient à l’Essec en 2010 qui réunit les deux concepts en un sujet : « Quels rôles pour l’Union européenne dans la mondialisation et le jeu des puissances ? »

Comment s’étonner qu’au référendum de 2005 les cadres supérieurs aient voté massivement pour le traité constitutionnel ? Pendant toute leur scolarité, on les a invités à construire des dissertations en mots de catéchisme sur la CEE puis l’Union européenne.

« Apprendre à oser », proclame HEC ! Mais, pour tenir son rang de meilleure european business school de 2006 à 2011 (selon le classement du Financial Times), l’école de Jouy-en-Josas encadre souvent l’audace par des questions fermées. Quelques exemples tirés des sujets d’oraux de 2011. « Quelles justifications pour les privatisations ? » Interdit de réfléchir, même une seconde, aux conséquences négatives des privatisations ou aux éventuelles justifications des nationalisations.

Le créneau du lieu, c’est la formation de sociaux-libéraux à la Hollande. Faut-il rappeler que notre président, Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy, le président partant de l’OMC, sortent tous d’HEC ? En bons étudiants, leur chanson n’a qu’un couplet : les privatisations. DSK en est le champion toutes catégories. Un homme audacieux, dont l’école a longtemps été très fière. Autre sujet orienté : « Mondialisation et bien-être ».

Evidemment, la conjonction de coordination « et » sert à exprimer une addition, puisqu’il va de soi que les deux marchent ensemble, comme la bielle et le piston. Pendant ce temps-là, à l’école de la vie, chez les ouvriers par exemple, on sait déjà que le «bien-être» dont parle HEC se nomme Pôle emploi et délocalisations.

Pour finir, cerise sur le Medef, toujours à HEC, en 2011 : « Le service public a-t-il un avenir en Europe ? » et «L’avenir de la protection sociale en France». Sans avoir fait HEC, vous avez compris que la réponse est cachée dans la question. Evidemment, pas un seul crétin n’a envisagé un avenir radieux au système dans un pays qui n’a pourtant jamais été aussi riche. S’il est sage, l’animal à concours énumère les « nécessaires réformes » : allongement des durées de cotisation, augmentation du ticket modérateur.

Les candidats les plus audacieux auront proposé une privatisation de la protection sociale… Trois des quatre plus grosses compagnies d’assurances françaises sont dirigées par des anciens d’HEC. Ah, privatiser le parapluie social ! Le bonheur de Denis Kessler. 

Autres temps, autres mœurs, voici en tout cas un petit chef-d’œuvre d’une époque espérons-le révolue… En 2002, pour préparer aux délocalisations, les élèves de l’Essec eurent ainsi à traiter : « L’industrie a-t-elle encore une place dans l’économie française aujourd’hui ? »Attention aux pièges toutefois. En 2011, trois ans après la crise des subprimes, les étudiants des écoles de commerce ont planché quatre heures sur «Les défaillances des marchés financiers justifient-elles l’intervention de l’Etat ?» Une lecture trop rapide du sujet peut vite conduire au hors-sujet. La question est assez insidieuse, le jury ne remet pas en cause le marché. Ouf. La défaillance dont on parle induit une « faiblesse momentanée » ou un « dysfonctionnement »

Re-ouf. Impossible d’imaginer que la crise soit consubstantielle aux marchés. L’étourdi qui a envisagé cette terrible vérité n’a eu que 2/20. C’est bien fait pour lui. L’équilibre du marché est une loi naturelle, comme la pomme soumise à la gravitation. Il peut avoir des faiblesses momentanées, des défaillances. Les séditieux qui le nient n’ont rien à faire dans le commerce. Le secret de ces concours est de platement fayoter avec les idées des maîtres, ceux qui ont pondu le sujet. 

Ainsi, à la question sur la défaillance des marchés qui justifient l’intervention de l’Etat, l’étudiant parfait renvoie l’interrogation comme un boomerang : « L’intervention de l’Etat n’est-elle pas à l’origine de la défaillance des marchés financiers ? » Derrière ça, on enquille avec la citation de Reagan : « L’Etat n’est pas la solution à notre problème ; l’Etat est le problème. » Si vous faites ainsi, c’est que vous êtes déjà, au choix, Maurice Herzog, Jacques Cheminade, Eric Woerth, ou que vous le serez bientôt.

Un mauvais point pour HEC. En 2012, l’optimiste jury de notre meilleure école de management demandait à ses admissibles : « La crise est-elle terminée ? » Plus avisé, un an après, en 2013, celui de l’ENA propose de sélectionner les admissibles sur l’« efficacité des mesures de sauvegarde de l’emploi en période de crise ». Si nos futures élites sont sélectionnées sur de telles valeurs, « à qui la faute ? » C’est le sujet de culture générale d’HEC 2006. Une chose est sûre, ce n’est pas la faute à Voltaire. B.R. 
  

DES SCIENTIFIQUES TRÈS LITTÉRAIRES

Paradoxalement, c’est dans les épreuves des écoles scientifiques que l’on fait le plus référence aux textes classiques. Ces dernières années, les futurs étudiants de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole normale supérieure et de l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles ont commenté une citation de Paul Ricœur, Georges Bataille, Nelly Wolf et Pierre Jourde. 
Excusez du peu. L’argumentation doit s’appuyer sur trois romans, pièces de théâtre ou autres. Des livres que les « taupins » ont dû travailler pendant l’année. En 2012, Eschyle, Pascal et Steinbeck étaient au programme. C’est avec les Raisins de la colère que les futurs ingénieurs découvrent les conséquences de la crise de 1929. 
Petit détail, cette épreuve ne porte pas l’enseigne fumeuse de « culture générale ». Plus sobrement, elle s’intitule « composition française », comme au temps du certificat d’études. Certains y verront un peu de tenue dans l’indécence, d’autres – les bêtes à concours mondialisées – une présentation archaïque qui explique nos difficultés à accepter une mondialisation salvatrice.

Vacuité franco-allemande

Jean-Marie Harribey , Politis, 13 juin 2013

Une propagande grossière en faveur de l’approfondissement des politiques néolibérales.

Un groupe de travail patronal dirigé par Jean-Louis Beffa et Gerhard Cromme vient de remettre un rapport aux gouvernements français et allemand : « Compétitivité et croissance en Europe [1] ». Avec l’amoncellement de rapports tous plus libéraux les uns que les autres, on pensait avoir déjà touché le fond. Non, on peut faire encore mieux en termes de vacuité et d’idéologie.

Florilège.

Vacuité. Sept pages et demie (pas plus !) de truismes ridicules : « La reprise économique est impossible sans la croissance. » Traduction : la croissance est impossible sans croissance. « Les déficits budgétaires et les taux d’endettement croissants sont parmi les causes majeures de la crise financière et économique » qu’ont connue les pays de la zone euro en 2011 et 2012. La conséquence transformée en cause ! « 2013 pourrait constituer un tournant, ouvrant sur une reprise durable des économies européennes. » Près de la moitié de l’année est passée dans un marasme complet, mais Mme Soleil dit que la récession apporte le renouveau. « Les réformes du marché du travail sont essentielles pour améliorer la compétitivité, mais elles sont étroitement liées aux questions sociales. » La vacuité du propos atteint son comble, à moins qu’il ne s’agisse de dire que les réformes antisociales sont liées aux questions sociales.

Idéologie. Tout ce qui précède serait risible si cela ne visait pas à introduire une propagande grossière en faveur de l’approfondissement des politiques néolibérales. « Les droits et les taxes sur l’énergie doivent être réduits et harmonisés car l’UE lutte trop contre le changement climatique alors qu’elle devrait œuvrer en faveur des gaz non conventionnels. » Climato-sceptiques nos patrons ? « Le libre accès aux marchés et l’absence de restriction des échanges sont deux aspects importants d’une Europe compétitive. » Le plaidoyer en faveur du libre-échange intégral sans aucune restriction est sans ambiguïté : « libéralisation de l’accès aux marchés publics » et « l’offre de services publics doit être mise en concurrence avec les propositions du secteur privé ».

Sus aux « marchés émergents » et « contre les restrictions d’accès aux sources de matières premières ». Pour le financement des entreprises, « le système bancaire universel au moyen d’un guichet unique doit être maintenu ». Exit la séparation des banques, vive la poursuite de la déréglementation financière, génératrice d’instabilité. En matière de fiscalité, « éviter des charges supplémentaires sur le capital et d’autres facteurs de production » et « réduire les taxes sur les facteurs de production tels que l’énergie, les matières premières ou le travail ».

Comme tout vient de ces facteurs, en réalité du travail, on se demande quelle pourrait être l’assiette fiscale. Réponse : « La fiscalité doit porter sur les revenus professionnels plutôt que sur le capital et les possessions. » Entendons : seulement une fiscalité sur les ménages salariés puisque les dividendes ne sont pas un revenu tiré d’une profession, d’un travail donc, mais un revenu de la propriété. À moins qu’actionnaire ne soit un métier ? Et si on développait un cursus universitaire là-dessus ? En anglais, of course ! [1] http://www.ladocumentationfrancaise…

Requiem

Greek crisis, blog de Panagiotis Grigoriou. Historien et Ethnologue

13 juin 2013

Il y a certains événements dont la portée peut aussitôt s’avérer incalculable. Dans ce sens, nous serions déjà sortis de l’économisme et peut-être bien de sa mécanique hors-pair au service d’une dictature implacable. Tel est d’ailleurs le sujet du jour depuis avant-hier, “finalement notre régime est bien plus dangereux qu’une dictature, car nos tyrans portent toujours cette robe déchirée de la Démocratie”, disait une jeune femme dans un café athénien situé près d’une clinique et s’adressant au gérant de l’établissement. Le silence ainsi imposé aux radios de service public ainsi qu’à ses chaînes de télévision est d’abord ressenti comme un manque, une perte, voire une disparition. Une disparition mais qui s’ajoute à tant d’autres depuis l’instauration en Grèce depuis 2010, de ce régime politique bien particulier, car “légitimé” par le trauma perpétuel.

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Dernière minute avant l’écran noir. ERT. Agia Paraskevi, le 12 juin

Plus que les arguments avancés par le ministre Kedikoglou aussitôt répétés par Antonis Samaras, sur “le besoin urgent d’assainissement de la situation”, c’est surtout la manière qui a tant choqué tout le monde ici, ou pour être plus précis, une composante essentielle de la doxa parfois volatile du moment. C’est ainsi que nos… derniers moments feraient disons dans le durable. Yorgos, visiblement un habitué du café n’était pas du même avis, comme environ un petit quart de la clientèle du moment: “C’est bien fait pour leur gueule, des vraies ordures. Ces incapables du dit service d’État qui nous bouffent l’argent. Tout doit être privatisé, moi déjà, je travaille du matin au soir pour 700 euros par mois en face dans la clinique privée, je suis ambulancier sans aucune sécurité de l’emploi”. La réaction de Manolis, gérant du café, n’a pas tardé: “Tu te trompes Yorgos, ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais de la véritable nature de notre nouveau régime politique désormais trop visible. Samaras est le chef de la Junte imposée par la Troïka, c’est tout, et c’est très grave. Si demain il y a une guerre ou un autre grand événement dramatique, nous ne disposons d’aucun media à l’échelle nationale et surtout qui n’appartient pas à la sphère privée de l’économie et à ses intérêts, capable d’informer ou peut-être de coordonner certaines actions dans l’urgence. Sans compter qu’il y a certaines îles ou régions alors lointaines d’Athènes, où les seules chaînes que les habitants pouvaient capter chez eux à part celles des pays limitrophes évidement, étaient les chaînes de la défunte ERT”.

Pour Aliki, une aide-soignante le choc ressenti, a été bien rude: “Je ne m’attendais pas à cela. Alors on ferme un service en jetant les gens dehors, comme on fermerait une porte, que dire de plus ? Je pensais que nous avions accordé un certain consentement au gouvernement pour que nos sacrifices puissent enfin permettre l’embellie même timide d’ici-là quelques mois, mais je comprends à présent que nous nous sommes trompés”. Mercredi matin et sur la place centrale d’Agia Paraskevi à deux cent mètres du bâtiment d’ERT, c’était le moment du double café nécessaire et pourtant si amère pour les employés: “Nous ne dormons plus depuis hier, nous occupons le bâtiment, déjà qu’ailleurs la police a pris d’assaut certains studios ou locaux d’ERT à Thessalonique ou ailleurs et nous sommes bien déterminés”. Sur la terrasse d’un autre café sur cette même place, l’échange entre deux chirurgiens fut tout autant significatif: “Après ce qu’ils ont fait ces salopards, on sait qu’ils n’auront plus aucune retenue. Moi, je ne resterai plus ici pour devenir un gestionnaire obligé de la misère imposée à tous ces pauvres gens. Déjà que dans nos services c’est la m… Eh bien non. Je vais téléphoner ce soir à Sakis, c’est un des meilleurs chirurgiens du pays tu sais dans notre spécialité, nous formerons alors tous ensemble une véritable équipe à Dubaï”. C’est ainsi que l’onde de choc de la mise à mort d’ERT traverse toutes les couches sociales.

Nous aussi, nous formons tant… de belles équipes depuis deux jours au bâtiment de la radiodiffusion d’ERT à Agia Paraskevi et nous y resterons. À part une certaine sociologie politique issue de la gauche athénienne, sur le terrain, on y découvre également ce large spectre de ces nombreux citoyens supposés politiquement anonymes et qui convergent jour et nuit vers le bâtiment. Hier mercredi, c’était même sous l’orage, très fort d’ailleurs, que l’occupation des lieux, les diverses actions et jusqu’au concert du soir ont eu lieu.

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ERT dans l’après-midi. Agia Paraskevi, le 12 juin

À part les 2.656 employés à ERT, à part l’immense inquiétude quant au sort qui serait réservé aux archives de la radiotélévision grecque, c’est à dire notre mémoire vivante à nous tous, certaines conséquences de cette mise à mort programmée d’ERT par le diktat du dernier… samaritain du Troïkanisme sont déjà immédiates. Dans un communiqué du 12 juin, l’Orchestre d’Athènes annonce “avec un immense regret, l’annulation forcée du concert, s’agissant du Requiem de Verdi initialement programmé dans le cadre du Festival d’Athènes au théâtre d’Hérode Atticus, après-demain, vendredi 14 Juin. La mise en œuvre du concert devient de facto impossible sans le Chœur d’ERT, lequel depuis quelques heures et suite à la fermeture surprise de l’audiovisuel public et le licenciement de 2.656 salariés, n’a plus d’existence. L’Orchestre national ainsi que le Festival grec, coopèrent régulièrement avec le Chœur de l’audiovisuel public, une des grandes institutions culturelles du pays et nous ne pouvons pas concevoir son absence du paysage musical grec. Nous nous excusons auprès du public pour la gêne occasionnée et nous invitons tous ceux qui avaient acheté des places pour ce concert, à se faire rembourser leurs billets auprès des guichets du Festival Grec”. Voilà pour ce qui serait de l’inconcevable musical et de l’inconcevable tout court.

Et pour ce qui est de certaines conséquences de cette mise à mort programmée d’ERT par le diktat du dernier… samaritain du Troïkanisme déjà immédiates, tout le monde a remarqué ici et avec la plus grande satisfaction d’après ce que j’ai pu entendre à Agia Paraskevi en tout cas, que l’étendard de l’Union Européenne a été descendu du bâtiment d’ERT et brûlé par les manifestants dans la nuit du 11 juin. “Ce n’est déjà qu’une illusion de notre souveraineté retrouvée, mais ce n’est qu’un début. Nous ne tromperons plus de cible désormais, l’U.E. assassine les peuples, basta”, me disait Argyris un syndicaliste PAME, proche du PC grec le KKE, d’ailleurs convaincu depuis toujours. Posté devant l’entrée principale du bâtiment d’ERT, il accueillait joyeux Thanassis Pafilis, porte-parole des députés KKE, c’était vers 3h du matin en ce mercredi 12 juin.

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Syndicalistes PAME. ERT. Agia Paraskevi, le 12 juin

Ce qui risque en tout cas de rendre certaines positions d’Alexis Tsipras et du Parti de la gauche européenne encore et progressivement plus intenables que jamais. On le sent dans l’air du temps, on l’entend et on l’entendra de plus en plus souvent nous tous ici, et pas que parmi les “ethnies” de la gauche grecque.

La nuit fut alors longue et joyeuse. Ce matin jeudi, un grand rassemblement est organisé devant le bâtiment d’ERT, et nous y serons si possible tous. Sauf Antonis 60 ans, le jardiner du quartier, devenu Aubedorien depuis six mois: “Non je ne viens pas, ERT ce n’est pas mon affaire. Moi, je n’attends qu’une seule chose: que l’on pénètre l’autre bâtiment maudit, celui du Parlement pour égorger tout le monde. Il n’y a pas d’autre solution. Alors, et seulement après, j’irai manifester ma joie de notre délivrance”.

À l’intérieur du bâtiment, et sur un bout de papier posé dans un “coin musée” de notre radiophonie on peut lire: “La Junte en Grèce c’est Samaras et le Pasok”. Ah, voilà que notre société cristallise sa doxa, sur la “gestion” du pays en interne, ou sur la “gouvernance” de l’Union européenne. Sissy, l’ancienne voisine car elle a quitté son appartement pour habiter chez les grands parents et dont le mari dentiste est pratiquement au chômage se trouve et pour la première fois parmi les manifestants solidaires aux employés à ERT. “Je m’étais trompée en votant pour Kouvelis de la Gauche démocratique en 2012, je suis impardonnable, je le sais. Lorsque j’ai suivi en direct la fin de la télévision d’ERT l’autre soir, c’était un choc pour moi, un véritable et soudain déclic, ces gens veulent nous exterminer économiquement et peut-être bien physiquement, ce n’est guère impossible”.

Sissy, Pétros et les autres de la Grèce de l’été 2012, entendront-ils peut-être l’orchestration d’un autre Requiem, à défaut de celui de Verdi, mais alors lequel ?

Quand les Grecs étaient Vénézuéliens

Maurice Lemoine, Venezuela Infos, 13 juin 2013

Le mardi 11 juin, peu après 23 heures, les chaînes de la radio et télévision publiques grecques Ellinikí Radiofonía Tileórasi (ERT), considérées, à tort ou à raison, comme des bastions de la gauche, ont brusquement cessé d’émettre, le gouvernement conservateur d’Antonis Samaras ayant envoyé la police déconnecter de façon expéditive le principal émetteur situé sur une montagne, près d’Athènes. Forte de deux mille sept cents salariés, ERT appartient aux organismes d’Etat qui doivent être « restructurés » en vertu du protocole d’accord signé entre la Grèce et ses bailleurs de fonds de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) – laquelle exige la suppression de deux mille emplois d’ici à la fin juin.

Confronté lui aussi, dans un contexte différent, mais non moins « néolibéral », à ce que le parti d’opposition de gauche Syriza a légitimement qualifié de « coup d’Etat », le peuple vénézuélien a trouvé en son temps la réponse en remettant lui-même en marche ses médias.

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Caracas, 13 avril 2002: le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d’Etat contre Hugo Chavez

Nous sommes le 11 avril 2002.  Electoralement minoritaire, la droite vénézuélienne manifeste massivement dans les rues de la capitale. Elle veut un pays à sa mesure et, tout comme Washington, qui hait Hugo Chávez et la soutient sans s’en cacher, rêve de dirigeants qui lui ressemblent et de politiques qui lui conviennent. Toute cette affaire pue le pétrole et la conspiration. Aux ordres du maire du grand Caracas Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche qui, détournée de son trajet initial et autorisé, se dirige vers le palais présidentiel pour en sortir le président élu – elle lui ouvre même le chemin. En « allumant » de manière indiscriminée tous ceux – « chavistes » et « non chavistes » – qui passent à leur portée, des francs-tireurs provoquent le chaos. A partir de 14 h 30, on évacue les premiers blessés.

Dès 14 heures, livrant une bataille de la communication inégale face aux médias commerciaux inconditionnellement acquis à la sédition, la chaîne de télévision nationale – Venezolana de Televisión (VTV), également connue sous le nom de Canal 8 – a appelé les « bolivariens » à se mobiliser pour défendre la révolution. A 15 h 45, Chávez y lance un appel au calme[i]« J’appelle le peuple vénézuélien, tous les secteurs, au calme, à la pondération, à la réflexion, à tous, ceux qui m’appuient et mes adversaires, et ceux qui sont indifférents… Ici, il y a une tolérance à l’épreuve de quasiment tout. Mais la tolérance a ses limites. La seule tolérance à l’épreuve de tout, seul un mort peut l’avoir, parce que même un arbre ne tolère pas tout… » Par la voix du gouverneur de l’Etat de Miranda, l’opposant Enrique Mendoza, la petite tribu violente et antidémocratique réagit : il faut faire taire cette chaîne de service public. Prise d’assaut, VTV sera réduite au silence à 22 heures par la Police métropolitaine qu’accompagnent des journalistes et des cameramen de Globovisión, qui annoncent en direct que la chaîne publique « a été abandonnée par ses journalistes et ses employés ». Lesquels viennent d’être expulsés de leur lieu de travail et renvoyés chez eux manu militari.

Désormais seuls en lice, les médias privés imputent la responsabilité des dix-sept morts et des centaines de blessés provoqués par les francs-tireurs au chef de l’Etat. Des officiers du haut commandement de l’armée et de la Garde nationale utilisent l’accusation comme prétexte pour exiger son départ. Le rapport de forces semble basculer. Dans la nuit, et pour éviter un bain de sang, le président se rend et est emprisonné.

Le 12 avril, à 7 heures du matin, dans son studio de la chaîne Venevisión, le présentateur-vedette Napoleón Bravo se penche vers la caméra : « Vous vous demandez à quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signé : “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente au pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la République, charge que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 12 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Chávez.” » Un mensonge de la taille du soleil ! Jamais le chef d’Etat n’a démissionné. Mais qui pourrait en informer le pays ? Toutes les chaînes privées – Venevisión, Globovisión, Televen, RCTV – reprennent la thèse. Et les chefs de service y martèlent leur doctrine en matière de liberté d’expression : « Pour ceux qui n’auraient pas compris, je répète : la direction interdit formellement qu’aucune personnalité de l’ancien régime apparaisse à l’écran[ii]» La presse écrite – El Nacional, El Universal, Tal Cual, etc. – diffuse la même version des faits.

Ce 12 avril, le patron des patrons Pedro Carmona s’autoproclamme président de la République et dissout tous les pouvoirs constitués. Finis réforme agraire, loi de la pêche, loi sur les hydrocarbures, veaux, vaches, cochons, couvées, toutes ces fantaisies imaginées par « le tyran ». La rationalité économique reprend ses droits : son premier décret supprime d’un trait de plume l’augmentation de 20 % du salaire minimum décrétée par Chávez quelques jours plus tôt. Enfin, le peuple va retrouver la condition à laquelle il n’aurait jamais dû échapper : l’austérité. La Troïka (droite vénézuélienne, Etats-Unis de George W. Bush et Espagne de José Maria Aznar, qui reconnaissent immédiatement l’usurpateur) rugit littéralement de joie.

Un calme monstrueux règne maintenant sur le Venezuela ; à Caracas, trente-huit dirigeants populaires sont assassinés. Pourtant, passé le premier moment de stupeur, dans toutes les barriadas, on redresse lentement les épaules. Chávez est l’un de ces hommes autour duquel se cimente une classe sociale. Au fil des ans, il a donné à cette multitude une réelle identité. Dès 21 heures, des groupes descendent des quartiers populaires de La Victoria, Colomoncagua, Catia, leur Constitution à la main. La police fasciste tourne, mais ils avancent quand même. La police fasciste réprime, lâche ses flingues et ses chiens, tire pour empêcher les mobilisations. Dans ce pays où, durant les trois années de gouvernement Chávez pas une manifestation n’a été réprimée, des corps tombent, du sang coule à nouveau.

Au matin du 13 avril, des colonnes de fumée huileuse planent au-dessus des toits. Tout au long des rues, des gens crient : « Vive le comandante Chávez ! » Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les motards en messagers. Des hommes et des femmes, même les vieillards et les éclopés, il en arrive de partout, par colonnes, de l’ouest de la ville, par camions des lointaines périphéries, avec des banderolles, des cris, de la rage, des slogans. « Vive Chávez ! El pueblo, unido, jamás sera vencido ! » Une clameur monte : « Au Palais ! Au Palais ! » Mais un doute plane encore, puisque… « Chávez a démissionné ».

D’autant que, depuis le début des troubles, et le service public ayant été mis hors d’état de « nuire », les chaînes télévision ne diffusent que des films, des recettes de cuisine, des matchs de base-ball, des dessins animés. Rien sur ces bolivariens qui avancent d’un pas ferme, en ombre immense, qui remplissent tout l’espace et continuent d’arriver en flots. Rien sur la prestation de serment avortée du putschiste Carmona, prévue à 13 h 30, au Palais de Miraflores, repris par la Garde présidentielle, demeurée fidèle au chef de l’Etat. Rien sur les parachutistes de Maracay qui, aux ordres du général Raúl Isaías Baduel, entendent faire respecter la Constitution.

Le premier des chavistes passés à la clandestinité à réapparaître à Miraflores s’appelle William Lara, président de l’Assemblée nationale. Les ministres Aristóbulo Istúriz, María Urbaneja, Maria Cristina Iglesias et Ana Elisa Osorio arrivent peu après. Puis Cilia Flores et (l’actuel président) Nicolas Maduro. Mais le peuple, et en particulier l’intérieur du pays, ne le sait toujours pas. Les médias locaux continuent à verrouiller l’information et, sur CNN, qui l’interroge par téléphone, Carmona vient encore d’affirmer qu’il se trouve au palais présidentiel et qu’il contrôle la situation.

« Si nous reprenons le contrôle du Canal 8, nous résolvons le problème »,estime le ministre de l’éducation Aristóbulo Istúriz, convaincu de ce que la remise en route de la chaîne permettrait d’informer tant la population que la communauté internationale sur le fait que Chavez n’a pas démissionné et qu’il est emprisonné dans un lieu inconnu. Chargé de la sécurité du chef de l’Etat, le colonel Jesús del Valle réagit immédiatement et c’est l’un de ses compagnons d’armes, le colonel Zambrano, qui se charge de l’opération. Dans l’impossibilité de disposer des hommes qui ont repris Miraflores et ne peuvent s’en éloigner, ni d’autres troupes, soit contrôlées par les généraux putschistes, soit encore indécises dans leur analyse de la situation, celui-ci passe une série de coups de fil aux cercles bolivariens de Petare. Il les connaît depuis qu’il a participé au Plan Bolivar[iii], dans leur quartier. « Vous voulez que Chávez revienne ? Je fais partie des militaire loyaux. Allez me chercher du monde pour reprendre VTV. » Il contacte également les gens de Catia TV, une chaîne de télévision communautaire du quartier populaire du même nom,  née grâce au projet d’intégration sociale de la révolution bolivarienne et que dirige alors Blanca Eekhout (qui deviendra plus tard ministre de la communication et de l’information, et qui est aujourd’hui vice-présidente de l’Assemblée nationale).

Lorsque le colonel parvient à Los Ruices, au siège de la télévision, trois mille personnes y sont déjà présentes, arrivées en hâte de La Victoria, de Catia, Guarenas, Guatire et surtout Petare. L’officier plonge parmi eux : « Je n’ai pas de soldats. Mes soldats, c’est vous. Je vous garantis que cette chaîne fonctionnera bientôt. Mais vous devez rester là pour me protéger. » Les deux minutes suivantes s’écoulent en discussion intense avec le chef des membres de la Police métropolitaine placés là pour surveiller les installations.« Regarde. Il y a ici cinq mille personnes. Et il en arrive de partout. Je rentre. Je n’ai pas d’arme et ces gens ne sont pas armés non plus. Ce qu’ils veulent c’est que la chaîne fonctionne. Si tu ne nous laisse pas faire, tu es responsable de ce qui va arriver. »

Une débâcle dans les règles étant en définitive moins éprouvante qu’une tentative de résistance dont le résultat est particulièrement loin d’être garanti, les policiers s’inclinent.

Des ombres s’agitent rapidement dans les studios et en régie. Il y a déjà des gens qui travaillent. Sauf que personne ne sait comment remettre ce fourbi en route. Les escualidos[iv] ont bousillé quasiment tout l’équipement. Lesmuchachos des médias communautaires, Catia TV et Ávila TV, font appel à leurs compétences techniques. L’un se penche sur une caméra, l’autre s’agite dans la production. Ils commencent à reconnecter les câbles, à essayer lesplugs, les matériels, les caméras. Averti, le président de VTV Jesús Romero Anselmi apparaît, ainsi que le personnel, rameuté par téléphone. A 20 h 05, un cri retentit : « On reprend l’antenne, tout est OK. »

A l’extérieur, compacte, dense, la foule des citoyens protège l’opération. Personne ne bouge, y compris après que, à 20 h 12, des dirigeants chavistes aient annoncé que le comandante n’a pas démissionné, qu’ils contrôlent Miraflores et que le fil constitutionnel est rétabli.  Le silence est rompu, l’incertitude pulvérisée. Dans tout le pays, l’espoir prend le dessus sur le doute, la population exulte, remplit les espaces, sort en flots débordants. A Caracas, débordée par le nombre, la police métropolitaine se débande. Une main géante se referme sur la nuque des généraux félons et de Carmona : dans la nuit, un commando va libérer le président Chavez, maintenu prisonnier dans l’île de La Orchila.

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Athènes juin 2013… Les manifestants reflétés dans le miroir d’un écran de TV en carton, à l’entrée de la chaîne de télévision publique ERT.
Photo : Russia Today.

Ce jeudi 13 juin 2013, dans le cadre d’une journée de grève générale appelée par les deux principaux syndicats grecs, du privé et du public, la principale banderole déployée devant le grand bâtiment de la Radio Télévision Hellénique appelle les citoyens « à ne pas rester sans réaction » car « on brade tout ».

Par MAURICE LEMOINE (auteur de Chávez Presidente !,  Flammarion, Paris, 2005 et de Sur les eaux noires du fleuve, don Quichotte, Paris, 2013)

Notes :

[i] Obligés par la loi à retransmettre également l’allocution, les médias privés coupent leurs écrans en deux pour diffuser, en même temps, les images de la manifestation.
[ii] Lire Chávez Presidente !, Flammarion, Paris, 2005.
[iii] Série de programmes sociaux menés en 1999 et 2000, avec l’aide de l’armée.
[iv] Les freluquets : sobriquet dont Chávez affublait ses opposants.